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EN
18..,
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
Paris,
Dumineray, rue Richelieu, 52.
Un
volume in-18. — Prix : 3 fr.
Il
est des livres dont on ne peut rendre compte : celui-ci est du
petit nombre de ces ouvrages privilégiés, où,
comme dans les tableaux de Salvator Rosa, chaque détail est un
tout parfait, chaque fête un chef d’œuvre. Ces choses-là
ne se racontent point ; il y aurait trop à faire, et il
vaudrait mieux copier.
De
l’intrigue, il en est peu ou point dans cette charmante fantaisie ;
elle n’est là que pour sertir de délicieux détails
dont un seul suffirait à faire une réputation.
C’était
« un étrange garçon que Charles, avec son
œil froid, son écorce gentilhomme, et son verbe crûment
cynique. Il ne faisait rien, vivait de ses rentes, et laissait à
ses goûts l’usufruit de sa vie. Il savait qu’en agissant
ainsi, il avait fait quelque chose de raisonnable ; car on le
traita de fou ou approchant. Sans ancêtres, sans lisières,
ambitieux de son moi, poussant le paradoxe au point de penser
lui-même, Charles vivait avec les préjugés, la
routine, la mode, le chauvinisme, les cravates blanches, les
valetages, les salamalecs et les qu’en dira dira-t-on, à peu
près comme Socrate avec Xantippe. C’était un mortel
très-simple, jeune et vieux, — il avait vingt-cinq ans, —
criblé de puériles loyautés, ne renouant pas
avec les illusions ; si naturel qu’on le disait original,
coudoyant les ridicules sans sourire, ne s’indignant de rien, ni de
personne... Il avait, par malheur, l’ouïe du cœur très-fine,
ce qui le faisait triste plutôt que gai, ne saluait que
l’esprit, n’allait jamais dans le monde qu’il ne comprenait
pas, ce que, du reste, le monde lui rendait bien, n’estimait guère
les demi-reliures, ni les demi-vertus, et vivait noblement dans son
fromage, un vrai fromage d’artiste. »
Un
beau soir, Charles fit la rencontre, au spectacle, d’une brune
enfant qui lui laissa une douce impression au cœur.
Il
y pensait, mais en
homme ambitieux de son moi,
lorsqu’il fut invité à aller savourer un dîner
digne de Lucullus, aux côtés de Mlle
de Riedmassen. C’était la fille d’un noble baron
allemand : elle était belle ; ah ! demandez-le
à tous ceux qui l’ont contemplée à l’Opéra,
cette beauté à la fois fière et lascive,
agaçante et dédaigneuse, voluptueuse et
aristocratique !
Et
Charles se prit à l’aimer ! et Herta de Riedmassen lui
rendit amour par amour !
Et
Charles en était là, lorsqu’il rencontra son
apparition du boulevard, et il les aima toutes deux à la
fois !
Mais,
hélas ! une dénonciation pour un billet doux, une
prostituée pour une vierge ! La fille de l’aristocratie
espionnait pour le compte d’un grand personnage, et la fille du
peuple posait pour le torse !
Et
tout cela se passe en 18...47, si vous voulez !
L’intrigue
est une trame fort claire ; mais, sur cette toile d’araignée
sont brodés des paysages à faire oublier Roqueplan, de
ces descriptions de mobiliers impossibles comme Balzac aimait tant à
les peindre, des réflexions philosophiques à rendre les
gros livres inutiles, des révélations historiques à
empêcher de dormir plus d’un panégyriste !
Il
est toutefois dans ce roman, ou plutôt dans cette fantaisie,
quelque chose qui me choque, c’est le défaut d’unité.
Je connais les deux auteurs pour les plus osés entre ces
audacieux qui « malmènent l’hypothèse de
l’avenir, et pressurent le présent comme les poitrinaires
l’amour. »
Je
leur reproche d’être trop fantaisistes.
Charles
aime deux femmes, et toutes deux, il les abandonne
brusquement ; pourquoi ? Parce que l’une est
une espionne, et l’autre un modèle.
En
est-on donc encore à estimer des hommes en raison de leur
profession ? Qu’est-ce les métiers ? Convenances
sociales ou pécuniaires !
Ah !
messieurs, votre Charles, qui « allait au fond des
choses, » avait encore bien des préjugés à
secouer : n’était-ce donc pas un disciple de Victor
Hugo, qui a réhabilité la matière par l’esprit ;
un disciple d’Alfred de Musset, qui a réhabilité
l’esprit par la matière ? Peu devait donc lui importer
que l’une eût posé pour le torse et l’autre pour
l’espionnage.
Dans
un ouvrage vulgaire, je n’aurais pas relevé cette
inconséquence ; mais dans un roman dont les prétentions
sont étendues, dont la portée peut être immense,
et dont la vogue est déjà grande, je ne veux rien
laisser passer sans observation. Cependant je sais que j’ai affaire
à des indépendants qui, « à cheval
sur les spirales bleues de leur pipe hongroise, » font
peut-être de la logique le cas que je fais de la forme, et qui
trouveront que mes critiques ne valent pas « une action
d’Arcachon, » ce qui est, à leurs yeux, l’étalon
de la valeur la plus infime.
Dans
un chapitre très-curieux, MM. de Goncourt entreprennent de
rapetisser le présent en lui disputant toutes ses découvertes.
Je ne veux point ici examiner cette opinion qui me paraît au
moins étrange. Un mot seulement : les phénomènes
matériels ont existé de tout temps ; la
supériorité du xixe
siècle, c’est la science des causes, la science de
l’exploitation. Voilà son mérité ; vous
perdrez votre temps à le lui chicaner.
Vous
me parlez de la vapeur à propos de Léonard de Vinci ;
et voici venir quelqu’un qui me prouve qu’on en faisait
l’application du temps de Justinien. Eh ! sans doute, la
première fois qu’Ève
fit bouillir la marmite, elle put constater l’élasticité
des liquides et les phénomènes de la vapeur. Est-ce à
dire pour cela qu’Ève en sût autant que Fulton ?
De
tout temps on a fait de la musique ; cela empêche-t-il
Halévy d’être un grand compositeur et Litz un grand
instrumentiste ?
Laissez,
messieurs, laissez à chacun sa gloire : il y a place pour
tout le monde.
Mais
vous-même, pensez-vous donc toujours aussi mal du xixe
siècle ? Non ; encore une fois, vous manquez de
logique.
Vous
savez ce tableau que vous avez vu à Bruges : au milieu,
une fenêtre s’ouvre et le peintre passe la tête. Faites
comme le vieux maître, redites-nous l’apostrophe que vous
faites éclater sur la tête de M. Planche : « ...
Quoi ! l’esprit humain, expropriant le passé, ouvre
vers l’avenir mille rues parallèles et fait relever à
ses génies les cariatides lasses des siècles écoulés,
et c’est l’heure de crier : Misère ! c’est
l’heure de clouer toute l’œuvre moderne entre les quatre
planches d’une critique mortuaire. »
Je
ne dis pas qu’avec les quelques contradictions qu’il enchâsse,
le caractère de Charles soit un caractère impossible ;
au contraire, les arlequinades courent les rues. Les vraies
originalités sont bien moins fantaisistes qu’on ne le
suppose : l’originalité, qu’il ne faut pas confondre
avec la bizarrerie, ne peut tenir que dans un large cerveau, et les
cerveaux larges sont tout cerclés de logique. Mais ce pêché
d’unité ajoute encore, s’il se peut, à la
ressemblance du portrait que MM. de Goncourt ont prétendu
lécher de la société actuelle.
Déification
brutale de l’égoïsme, ce livre est bien l’expression
de l’époque : c’est triste, mais en même temps
c’est vrai ; le dessin est navrant, mais il est correct.
En
dehors de l’idée désolante, faisons la part du
coloris. Qu’il est tenu, délié, gracié et
menu, ce style parfilé comme des brins d’or ! Le livre
tout entier est une marqueterie de mots et de pensées ;
les idées et les phrases éclatent à la fois, et,
au milieu de tout ce cliquetis, l’on perd de vue l’intrigue, pour
admirer le fini des contours, l’exquise délicatesse des
filets, des moulures et de l’encadrement.
Enfin,
comme le disait M. Jules Janin dans son feuilleton du 15 décembre
dernier, « ce petit livre a été une vraie
fête pour moi et je le signale au lecteur. »
Charles
de Villedeuil.
SILHOUETTES
D’ACTEURS ET D’ACTRICES.
FECHTER.
I.
On
y joue maintenant des opéras, à ce que dit l’affiche,
je n’ai aucune raison pour ne pas croire l’affiche. — Alors on
y jouait le drame, et voici ce qu’il y avait ce jour-là
au-dessous de la cariatide de Klagmann.
THÉÂTRE-HISTORIQUE.
PAULINE,
Drame
en cinq actes et huit tableaux, tiré du roman de M. Alex.
Dumas,
par MM. E. Grangé
et X.
de Montepin,
précédé de la
Chasse au tigre,
prologue en un acte, par les mêmes auteurs.
« Donnez-moi
votre fusil, monsieur ; vous tremblez. » Ces mots
sont scandés dans cette tonalité sourde qui fait le
dramatique de l’organe mélodieusement voilé de
Fechter. Ce ne sont pas les ondes caverneuses de Beauvallet dont la
basse profonde, en dépit de l’art des gradations, alourdit
les queues de période. La voix se tient résolûment
dans un medium,
sans jamais filtrer
dans le clair.
Aussi, quand elle vient à tomber d’une octave, elle fait
émotion. Un peu étoupé en ses sonorités
gutturales, le drame tel qu’on le note, tel qu’on commence à
le jouer en ces derniers jours, ne réclame plus ces dictions
métalliques, fort admirées de quelques-uns. Pour
arriver à la fibre, il est besoin au timbre dramatique d’un
mordant sourd, et Fechter le possède, le manie, le veloute à
un degré qui fait de sa voix un des organes les plus heureux,
pour la traduction dans une gamme distinguée, des grandes
émotions du théâtre moderne. Et puis, Fechter est
grand, svelte, élancé ; Fechter est beau, beau
d’une beauté presque anglaise à force d’aristocratie,
d’une beauté que le xviiie
siècle eût applaudie à pleines mains de
marquises. C’est dans un cadre masculin une linéature
féminine par la délicatesse. La bouche seule, charnue,
aux lèvres détachées, a le caractère de
plénitude recommandé par la Clairon pour l’expression
de la souffrance ; mais le jeu du masque se limite chez lui
presque exclusivement aux yeux : puissants, profonds, incisifs
sont les siens. Il a le regard long ; dans ses entrées,
il englobe la scène, par un certain coup d’œil de côté,
d’une jettatura
saisissante. Il n’a point de ces coups de physionomie
invraisemblables qui transposent brusquement tous les muscles du
visage. Il est sobre, contenu, concentré : un jeu ganté,
— le mot est risqué. — L’Action qu’il a soigneusement
élaguée de la télégraphie, s’est faite
chez lui harmonieuse ; sans éclat, parfois savamment
nerveuse ; il l’a presque réduite au geste affectif,
— pardon ! un vieux terme de la technique théâtrale,
qui veut dire que Fechter ne gestifie que l’état de la
passion intérieure. Fechter dit l’ironie mezza
voce, mais il
lui donne valeur par la manière dont il la laisse glisser d’un
coin de lèvre ; c’est du plus exquis et du plus profond
dédain. Au reste, cet air de bouche, vous le retrouverez chez
Madeleine Brohan, mais maniéré, façonné,
contourné, fatigant et pris de moins haut. Il est l’homme
des nuances, n’a que mépris pour les ficelles, ne
s’éparpille pas, ne charge
pas, et, dans
sa répugnance à l’exagération, ébauche,
indique plus volontiers qu’il n’accuse les situations hautes en
couleur. Sa mort, lorsqu’il est frappé, au cinquième
acte, il la joue avec une économie d’effets bien rare dans
un moment où les agonies de boulevard détaillent chaque
hoquet : un mouvement en avant, une parole strangulée, un
rictus, un mouchoir qui court aux lèvres rougies, une chute.
Ce qu’on ne peut dire et ce qui est partout chez Fechter, du timbre
de la voix au galbe des mains, c’est, disons-le encore,
l’aristocratie. Qu’il était beau, au quatrième
tableau, en haut de l’escalier, les bras croisés, l’allure
fière et les cheveux au hasard, debout, drapé dans une
royale pose de mépris, effrayant de calme, de contenu et
d’orages muets ! Qu’il était beau, le gentilhomme de
grand chemin, dans sa blouse bleue !...
II.
Hier,
c’était au Vaudeville. Fechter, en quittant le
Théâtre-Historique, n’a fait que la moitié du
chemin pour aller où il doit aller. — Lord Montgommery !
Et
ce sont des façons, je me trompe, des airs, je me trompe, des
manières ! car Fechter en remontrerait au marquis de
Polinville. Il a des voussures d’épaules familières à
incriminer une femme, des impertinences de tête du dernier
faiseur ; il a la mauvaise humeur la plus comme il faut qui
soit ; il plie sur ses jambes comme un secrétaire
d’ambassade rompu aux factions du meilleur monde ; il dit des
riens, et vous jureriez que c’est quelque chose. Il soufflète
d’un mot ; il dit : M’aimez-vous ? et si bien
qu’on ne sait que répondre. — Tout le matériel
d’une visite à illustrer de distinction : il marche, il
complimente, il ôte ses gants, il salue ; c’est l’école
du dandysme. — Lord Montgommery ! il a été de
mise deux saisons de suite ; Brummel lui enlèverait son
domestique, je veux dire ses nœuds de cravate. Il a des châteaux
qu’il n’a pas vus et qui ne l’ont pas vu, comme lord Herfort ;
il se gratte du petit ongle, ce geste de tous gentilshommes que César
repasse à Damis. Et le voilà traversant toute la pièce,
faisant valoir cette fragilité comme un gentleman fait valoir
un habit noir, donnant à croire à des mots par un
regard, une attitude, que sais-je ? une façon de lever
son verre, de rendre le champagne au seau de glace, une façon
de déployer un journal, une façon de se cantonner dans
sa chauffeuse.
Palsembleu !
se dit, un de ces soirs, l’âme de Préville, — l’âme
de Préville avait eu congé ce soir-là, — !
palsembleu ! se dit la digne âme avec une de ses poses qui
lui valurent 500 louis du marquis de Bièvre, — la toile
allait tomber sur le
Coucher d’une Étoile,
— je ne me croyais pas ici chez moi !
Edmond
et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE
DES THÉÂTRES.
ODÉON.
Gabrielle !
Tout le monde l’a vue. Classiques et romantiques, hommes de ménage,
hommes de célibat, vous et moi, tout le monde a battu des
mains à ce charmant plaidoyer. L’apologiste du mariage a
trouvé sa récompense sur la terre ; et les auteurs
des Contes
d’Hoffmann,
qui m’ont l’air de n’avoir guère dormi depuis
l’institution des primes de vertu dramatique, viennent de mettre à
la comédie d’Émile Augier un gros masque tragique, et
cela dans un cadre humoristique. L’humour
au théâtre ! — Don Quichotte a bien fait une
campagne contre les moulins !
Tisserant,
un vieux médecin, qui a l’œil éternellement sourieur
des vieux médecins, un sourire qui sent son Coppelius d’une
lieue ; Tisserant, un vieux docteur qui a vu le monde par-dessus
ses ordonnances, possède des nièces qu’il craint de
voir se marier ingénument,
comme dit l’abbé de Naples, ingénument avec MM.
Georges et Henri de Vernon. Outre ses deux nièces, le docteur
possède encore un théâtre et des marionnettes.
Per
Baccho !
les aimables marionnettes ! une surtout, acte III,
compartiment de Blois, proprette et fraîche, et preste à
porter la cornette et le tablier, et le sourire aux lèvres,
Mme
Delcourt, à ce que dit l’affiche, la jolie marionnette !
Et cette autre, cette autre marionnette qui s’appelle Tétard,
elle n’a rien d’automatique, je vous prie bien de le croire. Que
Paris le décrasse vite ! que tôt le drôle
passe fripon ! — Et quelle conviction dans la marionnette.
Tant mieux, Pierron et Clarence ! Que Mme Sarah-Félix
mène intelligemment la bataille de l’amour et de l’argent,
du cœur et des toilettes ! La belle douillette puce, le
bel habit barbeau du docteur ! Ce bon docteur ! Il sait si
bien marier la froide raison qui a déshabillé le cœur
humain à la sénile bienveillance qui plaint et
console ! Cet acteur est la perle du théâtre du
docteur Le Bon.
La
pièce qu’elles jouent, ces bienheureuses marionnettes
pourrait s’appeler les
Inconvénients de la vie de garçon :
amant blessé en duel, maîtresse qui vous ruine et le
cœur et la bourse, un enfant hors mariage que sa mère
n’embrasse pas, un célibataire agonisant dont la curée
se fait déjà à l’antichambre ; comme quoi
l’adultère mène à Bade, comme quoi les garçons
deviennent pulmonaires, comme quoi les enfants légitimes sont
menés promener plus souvent que les autres. Nous ne faisons
pas de procès de tendances ; mais nous représenterons
humblement à l’originalité de MM. Michel Carré
et Barbier que Molière a fait, dans le
Misanthrope,
une scène dite des portraits — qu’il y a dans la pièce
de Mürger une scène de l’album ; — que le baron
de Wormspire est venu avant le commandeur de Mirande ; — que
certains airs du second acte, air : les
maîtres d’études,
air : le
sommeil pur des enfants,
air : le
ménage,
air : la
famille, ne
manquent pas de quelques analogies avec Jenny
l’Ouvrière ;
— que certaine scène des Mémoires
du Diable, que
vous savez bien, se rencontre avec la tranquille humeur de Pigeonneau
et de Mariette au lit de mort de leur maître ; —
qu’enfin il y a quelque temps déjà qu’on fait
mériter le bagne à l’habit et le prix Montyon à
la blouse : — de ceci, nous ne parlons qu’au point de vue de
l’originalité.
Maintenant
nous ne jugerons pas, notre jugement serait trop sévère.
Nous ne nous sentons pas impartiaux vis-à-vis de ces
pseudo-drames sans valeur, sans intérêt, beaucoup moins
méritoires, selon nous, que les mélodrames de la Gaîté,
qui du moins, eux, ne jouent pas la littérature.
Vous
comprenez quels sont mes embarras
Pour
vous devoir un terme et ne le payez pas.
……………………………………………………….
Et
vous ne dormez pas, à l’heure où tout repose ;
Si
vous m’aimez un peu, vous m’en direz la cause.
……………………………………………………….
Et
le vieillard, pressé d’une éternelle nuit...
(Lisez
aveugle.)
À
propos, dans ce drame, les comtesses parlent en prose et les portiers
en vers. — Est-ce la tradition de Shakspeare ?
Durs
peut-être, mais justes, — nous le croyons, — il ne nous
coûtera pas de reconnaître que la rentrée de la
demoiselle de compagnie, qui vient arracher un feuillet à
l’album de la comtesse, est heureusement trouvée. Nous
applaudirons aussi à la scène des quatre compartiments,
qui n’est encore qu’une audace, et qui sera peut-être dans
la suite, en des mains plus habiles, un effet.
Qu’importe !
tout le monde de crier : Littéraire ! et de tapager
autour. Littéraire ! c’est si vite dit !
Littéraire ! cela dit tout, et cela se dit de tout. Eh !
messieurs, faites attention que certaines épithètes se
râpent à la fin, et qu’il n’y a eu — de bon compte
— depuis quelques années, que deux pièces
littéraires, comme vous dites : la
Vie de Bohème
et Mercadet.
Et
pourtant, de cette idée, le théâtre de
marionnettes, un de nos amis avait eu un moment l’envie de faire
une charmante chose. Un jeune homme passait, seul et triste, parmi
toutes les boutiques du premier de l’an. Il passait au travers de
tous ces bonheurs qui l’éclaboussaient ; et, au beau
milieu de sa course, sans trop savoir pourquoi, il achetait un petit
théâtre de carton. Rentré chez lui, les acteurs
d’un pouce lui jouaient un acte de sa vie passée. — Mais
c’était une nouvelle, messieurs, ce n’était pas une
pièce.
Edmond
et Jules de Goncourt.
AMBIGU-COMIQUE.
Il
y a quelques mois de cela, le fantastique fit son entrée dans
le monde dramatique. M. Altaroche tint l’enfant sur les
fonts : Mme
Laurent et M. Tisserant furent déclarés parrains.
On
me dira bien que le fantastique existait déjà, que le
public des Funambules était depuis longtemps en relation avec
lui, que depuis longtemps sur les planches de Deburau, il y avait de
grands diables tatoués et glacés de vert ; je vous
répondrai que ce pauvre garçon de diable avait, tout le
long de la podomine,
l’échine aussi maltraitée que le guet du
xviiie siècle ; qu’il
était vexé et houspillé ; que Pierrot
l’assommait ; que c’était un diable battu et
content ; que les auteurs des Funambules sont de bonnes gens et
qu’ils n’ont jamais eu de sérieuses intentions de
terreur ; qu’enfin la lutte de l’être infernal et de
Paul rappelait, par son innocuité, ce fameux combat du
drapeau, qui n’inquiète personne, quand on est Français
et qu’on est au Cirque.
Ainsi,
— quoi qu’on die, — c’est bien l’Odéon qui a
inauguré le fantastique ; c’est lui qui a ouvert
l’écluse à tous ces drames macabres qui vous tirent
de çà de là, quand vous passez sur les
boulevards. — Oui, c’est bien vous, messieurs Michel Carré
et Barbier, qui avez commencé le carnaval de toutes ces
poésies voilées qui s’envolent au premier rayon de
soleil. De toutes ces belles-de-nuits de l’imagination, c’est
vous qui avez commencé la profanation. C’est vous qui avez
mis des robes aux visions ! Ces pauvres innocentes, ces blanches
vierges mises au sommet du Brocken, le Pinde allemand, c’est vous
qui les avez engagées comme jeunes premières !
Vous êtes allés trouver Ernest-Théodore-Guillaume
Hoffmann dans sa taverne de Berlin, à cette heure où
son âme s’éveillait dans le vin ; vous êtes
allés dans ce coin où le buveur de rêves fumait,
les deux coudes sur la table, la pipe aux dents, et l’œil vague, —
comme le lui a fait Lemud, — et vous êtes venus lui dire :
Hoffmann, Antonia, Olympia, ces fêtes de ton cœur, ô
maître ! si tu veux, nous les ferons marcher, nous les
ferons parler, nous les ferons palper au public comme la belle
Champenoise. Une bonne troupe, une bonne claque et des décors,
tu seras applaudi, maître Hoffmann ! — Et vous n’avez
pas vu qu’Hoffmann ne vous répondait pas et qu’il mâchait
sa pipe entre ses dents. Le pauvre homme ! il vous entendait
remonter Olympia, sa chère Olympia, sur la scène, en
plein théâtre, en pleine foule, cric, crac, avec une
clef de lampe.
Certaines
gens clouent des papillons dans une boîte, on me l’a dit et
je l’ai vu. L’épingle a beau être fine, une fois
dans la boîte, le papillon est mort. Adieu les envolées
au soleil, les scintillements de pierre précieuse, les ors et
les rubis ! Le papillon est mort, et je vous demande, messieurs,
pourquoi vous l’avez tué ?
Que
Byron ait écrit le Vampire,
Charles Nodier Smarra,
Gautier la
Morte amoureuse,
Gogol le
Roi des Gnômes,
cela n’importe, un livre est lu à son heure et à son
jour. Vous pouvez lire ces cauchemars tout seul le soir, aux
dernières lueurs d’une lampe fatiguée, qui n’éclaire
plus dans la chambre que les pages du volume ; le feu peuplé
de salamandres, à la campagne, en automne, la brise courant
dans les corridors ! Mais le feu de la rampe, deux mille
personnes ensemble, les réalismes en bois peint, les réalismes
en toile peinte, le fard, la chair, les os ! les trucs visibles,
palpables ; un sourire à l’avant-scène, un
casque de pompier dans la coulisse ! Quand avez-vous vu
raconter les histoires de voleur à midi ?
Oui !
mais l’Odéon a fait de l’argent. Hop ! sa sa tra la
la ! comme dit le chasseur allemand. Hop ! sa sa tra la
la ! Le coq chante, sorcières, enfourchez vos balais !
À nous le monde noir des cobelds, des goblins, des lutins, des
incubes, des succubes, des follets, des farfadets ! À
nous le monde noir des oromatouas, des effries, des djinns, des
valichoas, des broucolaques, des goules, des vampires ! Hop !
sa sa tra la la ! À l’Ambigu !
Une
auberge espagnole se nomme une posada.
Une posada
est un endroit où il y a des femmes en voile de dentelle noire
et des hommes en résille. Les hommes ont des vestes de prima
espada, et les
femmes des peignes de six pouces de haut. Les hommes fument des
cigarilles
et boivent dans des verres de fer-blanc pour digérer des
garbanzos ;
les femmes ont des fleurs de grenadier dans leurs cheveux noirs. Il y
a dans le patio
de la posada
un oranger en fruit, et, sous l’oranger, un improvisateur qui
chante sur la guitare une seguedille.
La toile du fond représente une sierra
quelconque. Quand il y a un mariage dans une posada,
il y a soixante-sept parents. Et voilà ce que c’est qu’un
mariage dans une
posada.
Arrive
Goujet Gilbert de Tiffaugel. C’est un seigneur français qui
fait un voyage d’agrément en Espagne. Il voyage avec un
cheval, seize fusils, trois femmes et deux amis. Mais il y a un
balcon. Avec M. Dumas. il faut toujours se méfier des balcons
et des escaliers. Ce balcon est donc à l’usage d’une
Mauresque qui paraît, — un regard noir dans un drap blanc, —
et s’en va, après avoir couvé de l’œil M.
Goujet-Gilbert de Tiffaugel. Or, avant que cette femme parût,
nous savions qu’elle vivait de riz, — et, faites bien attention à
ceci, — qu’elle ne vivait que de riz.
Quoi
qu’il en soit, Gilbert qui est un brave gentilhomme de
l’Œil-de-Bœuf, qui peut avoir lu Voltaire, et n’a pas
certainement lu le procès-verbal de Fribourg, s’en va au
château de Tormenar avec seize fusils, trois femmes et deux
amis.
Ce
château de Tormenar jouit dans le pays, — disons-le, — de
la plus détestable réputation ; on y va, on n’en
revient pas. C’est un promenoir de fantômes, une salle de
conférence de goules, un préau d’âmes en peine,
une volière de chauves-souris.
Arrivé
dans le château, Gilbert, pour rassurer ces quatre dames, —
elles sont quatre, parce que Gilbert a rencontré Juana en
route, une Espagnole qui a jeté le froc aux orties pour courir
après don Luis de Figuerroa, Espagnol, mais platonique, —
pour rassurer, dis-je, ces quatre dames, Gilbert se met à
raconter les Mémoires d’un vampire et autres drôleries.
Juana, superstitieuse comme une gitana, est sous le coup de la
terreur la plus radclifienne. La peur et les récits vont leur
train, un train de diable. Quand minuit sonnait, dit l’un, le
vampire... Tinte minuit. Paraît lord Ruthven. On prend ses
bougeoirs, et tout le monde va se coucher. Un cri atroce !
Gilbert-Goujet saute sur ses pistolets, Juana tombe assassinée.
Gilbert tire sur Ruthven, qui se présente, et Ruthven, en
mourant, lui dit de porter son cadavre sur la montagne, exposé
aux rayons de la lune. J’oubliais ; vous pouvez descendre des
Figuerroa, vous saurez donc que don Luis est mort saigné au
cou, — saigné au cou, rappelez-vous cela, — un quart
d’heure avant Juana. Ce que c’est d’être collatéral
d’un Tormenar.
Donc,
lord Ruthven est exposé sur la montagne, et, sous une caresse
électrique d’un rayon de lune, le vampire se soulève
et renaît.
Ici nous tombons en pleine korolle.
Goujet Gilbert, étant gentilhomme breton, a une sœur. Horace
de Beuzeval, je me trompe, lord Ruthven, qui se nomme lord Morsden
depuis sa résurrection, veut épouser cette jeune sœur,
Mlle
Jane Essler, ce que nous comprenons parfaitement. Ce que nous
comprenons moins, c’est que Mlle
Jane Essler aime un homme qui a le teint si bilieux. N’importe,
elle l’aime, l’aime, l’aime..., et Goujet-Gilbert, fort
intrigué, se frotte les yeux, quand une femme lui dit d’aller
coucher dans la chambre de Mélusine. En cette bienheureuse
chambre, Gilbert, tout petit, voyait à minuit la belle
tapisserie s’animer, et la fée, comme la reine Omphale de
Gautier, en descendre et le caresser. Attention ! Grande séance
de magie mécanique, où Mlle
Isabelle Constant signe en deux cents vers un exeat
aux personnages de haulte
lisse, pour qu’ils vaquent
à leurs occupations nocturnes. Magnétisme par la même.
Révélations sur les détestables habitudes du
beau-frère Ruthven, qui se repaît, tous les semestres,
du sang d’une jeune vierge. Mais, tant pis ! ils sont mariés !
Hélas ! Mlle
Jane Essler apprend à ses dépens que les reflets verts
n’ont jamais été l’indice d’un bon caractère,
et qu’un vampire peut avoir des cravates blanches, des manières,
des brandebourgs, et manger sa femme. Elle est mangée dans la
coulisse.
Goujet,
aidé de Laurent Lazare, un vrai groom, — éclat de
rire qui traverse toute la pièce, — précipite
Ruthven d’une hauteur incalculable, et Lazare, qui veut cette fois
hériter tout de bon, pose sur l’abdomen du gueux une roche
granitique de cinq milliers environ.
Comme
du Finistère en Circassie il n’y a que la main, et que
l’affiche promet un ballet circassien, — nous passons en
Circassie. Goujet-Gilbert file des phrases de cinq minutes de long
avec une princesse du pays, Mme
Daroux, qui a des meubles avec des couronnes, un palais byzantin tiré
des mélanges d’archéologie du P. Cahier, et des
dignitaires du palais qui ont des bonnets en tarte d’éponge
ou en galette de chiendent. Pendant que les danseuses dansent en
circassien le pas breton du commencement, je vous dirai qu’il y a
eu vers le troisième acte une explication à l’amiable
entre la goule et le vampire, un ménage de psychopompes. La
goule veut Goujet, le vampire tient à Jane Essler. Mais tuer
Essler, dit la goule, c’est tuer Goujet. Il n’y a qu’une partie
de dominos qui puisse trancher la question. Malheureusement, on ne
songe pas à tout ; et la goule et le vampire se quittent
en bisbille,
sur un ton parlementaire néanmoins. — Adieu, vampire !
— Adieu, goule : bien des choses chez vous !
La
danse finie, la goule, éperdument amoureuse, offre à
Gilbert un sort, sa main et l’immortalité. — Plutôt
la mort avec Antonia ! — s’écrie poliment l’ingrat.
Et la pauvre goule reconnaît qu’elle n’est pas aimée
du tout ; et comme une infortunée goule, et une goule
méconnue qu’elle est, elle murmure à Goujet Gilbert
la recette pour tuer les vampires (Lazare vient de repêcher
Ruthven), — et meurt. Elle meurt, car, dans la société
de la solidarité démoniaque, la dénonciation est
punie de mort. Ruthven, au bout de son semestre, vient, au coup de
minuit, se repaître d’Antonia-Daroux, et trouve la pointe de
l’épée bénie de Gilbert qui le poursuit au
tableau suivant dans un cimetière turc, où il meurt
dans l’impénitence finale, tandis que la goule, pardonnée,
monte au ciel dans une apothéose de Chéret. — Marion
Delorme aura intrigué pour elle.
MM.
Dumas et Maquet, vieux routiers dramatiques, ont abordé le
fantastique par le seul côté abordable, le côté
féerique ; et nous aurons la bonne foi de déclarer
qu’en dépit de nos préventions, le second acte est
d’une remarquable habileté. Le crescendo
de terreur est exécuté de main de maître. —
Toutes les femmes iront se trouver mal à l’Ambigu.
M.
Arnaut s’est fait vampire. M. Laurent est plein de gaieté,
d’entrain, de rondeur, de bonhomie, mime au château de
Tormenar des frayeurs à la Sganarelle, et repose à tout
moment, par sa grosse réalité, de cette nuit du
Walpurgis. M. Goujet a de beaux morceaux d’épouvante. Mme
Lucie a le regard goule ; et la jeune et jolie Mlle
Jane Essler a toutes les grâces ingénues d’une jeune
et jolie héritière de Tiffaugel.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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