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Silhouettes
d’acteurs et d’actrices.
Mademoiselle
Luther.
« J’étais
ce jour-là tout entier au bonheur de vivre, de respirer,
d’être jeune, de sentir un air pur et chaud circuler autour
de moi, admirant comme un enfant la moindre fleur qui s’épanouissait
lentement, restant des quarts d’heure entiers à voir tourner
les jolis moulins à vent avec une gravité magistrale.
Tout à coup, juste à l’encoignure de cette route si
mal tenue, si étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée,
qui conduit à la taverne du Bon
Lapin, j’aperçus une
jeune fille sur un âne qui l’emportait et s’emportait. Ô
le ravissant spectacle ! j’y serai toute ma vie. La jeune
enfant était rose, animée, assez grande, à la
gorge naissante, mais qui déjà battait aux champs ;
dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille. Ses cheveux
étaient en désordre, et elle criait avec une bonne
voix : Arrête ! arrête ! Mais le maudit
âne allait toujours, et moi je le laissais courir. »
Eh !
dieux, oui, laissez-le courir, laissez-la courir, la jeune fille
qu’elle est, par le grand chemin poussiéreux par les
sentiers, le long des haies ! Laissez-la, Mlle Luther,
par le beau temps qui naît, courir et galoper, laissant à
sa jeunesse bride sur le cou ! Point de nuage au front : il
y a des bluets tout le long de la route. Le sang lui monte aux joues,
le soleil l’empourpre ; elle passe à son bras les
rubans de son chapeau de paille, et la voilà à
reprendre son envolée !
Pein
moy, Janet, pein moy, je te supplie,
Sur
ce tableau les beautés de ma mie.
…………………………………........
Fay
lui premier les cheveux ondelez,
Serrez,
retors, recrespez, annelez,
Qui
de couleur le cèdre représentent.
Oui,
les cheveux poudrés de soleil, le frais, les longues gaietés,
les belles couleurs, les confessions d’enfant, les dents au vent,
les lèvres et cœurs tout neufs, – oui-da, oui, notre jeune
fille a tout cela.
Dix-huit ans !
le joli compte ! le plaisant âge. Vos souvenirs, –
a-t-on des souvenirs ? – vos souvenirs sont jeunes comme vous.
Dix-huit ans. Hier, on jouait à la poupée ;
demain, on se marie. Dix-huit ans ! Hier, les petits
trousseaux, et les grandes vacances, les grandes amitiés, et
les grandes haines, et les grandes jalousies de pension !
Demain !…… Mais aujourd’hui, ni mari, ni sous-maîtresse,
ni retenue, ni enfants ! Vous êtes libre, ô Laure !
libre comme l’oiseau ! Vous êtes libre, Cécile,
comme la fleur dans les bois ! Vous êtes libre et jolie,
et folle et rieuse, et blanche, et rose, et blonde ! Et vous
expliquez le moyen âge – ô belle aux cheveux d’or,
– le moyen âge qui disait : Tant
suis brunette, suis jolie. –
Quoique brune, je suis jolie !
« Te
souviens-tu, – lui disent tout bas ses pensées de la rue
d’Angevilliers et de la pension de Mme Payen ?
– Te souviens-tu des bals à la saison Catherine ? Du
physicien qu’on fit venir une fois qui fit de si jolis tours, et
qui t’amusa tant ? Te souviens-tu ? Te souviens-tu des
deux heures de lingerie qu’on te donna un jour pour t’être
levée trop tôt ? »
La
jeune fille, – cette matinée de la femme, où tout est
frais, où tout s’éveille, où tout change, où
les voiles sont si transparents que le cœur n’est encore enveloppé
que d’une gaze ; l’ingénuité a des soupirs
dérobés, aux curiosités rougissantes ! –
y a comme un lever d’amour qui chuchote en elle, et par les grandes
soirées où on commence à la mener, par les
grandes allées du parc chez sa marraine où elle va
l’été, dans le bruit de la musique, dans le silence
des arbres, elle écoute, elle tressaille, elle prête
l’oreille et l’âme ; elle attend. – L’ingénuité
avec ses réponses plus éveillées qu’une
Dorine, avec ses : Pourquoi ? d’enfant terrible ;
l’enfant terrible qu’elle est, Mlle Luther,
avec ses grands yeux qu’elle baisse et relève si vivement,
avec cette humeur papillonne, cette fébrilité de jeune
chevreau, ces émois virginaux, ces troubles de pudeur, ce
vermillon qui monte aux joues, – tous ces jolis mensonges qui
prêtent si à propos à la femme le charme de
l’enfance ! La jeune fille avec ses velléités
amoureuses qui battent contre son corset et s’essaient à le
déborder, ses étourderies folles, ses plaisanteries qui
ne blessent pas, ses mines qui désarment ; toujours
allant, venant, toujours accompagnée des mutines grâces,
toujours à la bouche des nichées d’amour à
relever le coin de ses lèvres ! – Ah ! Cécile,
gardez à votre corsage votre bouquet de roses : les
diamants vous viendront assez tôt.
« Je
suis étonné, en vérité, qu’il y ait
tant de jeunes filles dans le monde. » C’est encore de
l’Ane mort.
– Dans le monde, soit ; mais, au théâtre, il n’y
en a qu’une : Mlle Luther.
Edmond
et Jules de Goncourt.
Alger.
– 1849.
Notes
au crayon.
(suite.)
Mardi,
20 novembre.
Dessin
en-dehors de la porte Bab-el-Oued. Une haie de cactus aux formes les
plus bizarres et les plus tortillardes ; un palmier surplombant
une hutte minée que fouillent d’une bouche avide des chèvres
à longue soie ; un synode de poules blanches caquetant à
son pied ; – comme fond, des masures lézardées
de terre de Sienne brûlée, et rayées de briques
rouges . – Bain maure de la rue de l’État-Major ,
ouvert aux hommes depuis huit heures du soir jusqu’à huit
heures du matin aux femmes le reste du temps. – Une vaste salle
carrée aux trois côtés de laquelle court une
estrade arrêtée par des colonnes de marbre blanc
supportant une série de loges servant de séchoirs.
Cette estrade, énorme lit de camp destiné au repos du
bain, est couverte de nattes. – Au côté nu de la
salle, pyramide une fontaine de marbre blanc, et s’ouvre la porte
de l’étuve. – À l’entrée des baigneurs,
une cassette reçoit pêle-mêle montres, argent,
bijoux. Les chaussures abandonnées au pied de l’estrade, les
habits dépouillés et accrochés à un
porte-manteau, un jeune More vous ceint d’un tablier, vous chausse
de babouches de bois, et vous sert d’introducteur dans l’étuve.
– Suffocation. – Deux Mores vous étendent sur un lit de
pierre à forme de sarcophage,– figurez-vous les dalles
de la Morgue, – au-dessus de la coupole trouée à
l’instar d’une écumoire ; – puis il vous disent de
suer. – Le corps entier ruisselle ; les yeux brûlent ;
la pensée endosse le vague de l’évanouissement. –
Quand vous êtes convenablement humidifiés, vos Mores
vous couchent par terre près d’un jet d’eau chaude ;
ils se partagent votre corps. – D’abord un travail préparatoire,
qui consiste à faire craquer toutes les jointures de la
charpente et à ausculter robustement la poitrine ; puis
nos masseurs, la main gantée du strygille, vous attaquent la
peau à l’envi. C’est à qui étalera les plus
humiliants rouleaux de kissa,
trophée que leur orgueil place avec bonheur sous vos yeux. –
Cette opération est coupée d’écuellées
d’eau chaude. – Lorsque l’épiderme n’a plus rien de
graisseux et crie comme du marbre, ils vous enveloppent dans la
mousse nuageuse d’un savon de leur composition. – Lavés
par un dernier baptême, vos deux fidèles vous
emmaillotent de bandelettes avec le soin d’une nourrice, vous
couvrent la tête, vous chaussent la sandale et vous conduisent
à l’estrade. – Un lit de repos vous a été
dressé. Hébétement indicible, torpeur pleine
d’ivresse et de volupté. Une tasse de café ou de thé,
une pipe de douze pieds, vous sont apportées. – Pendant
l’absorption, dernière tentative de massage. Enfin,
abandonnés vous-mêmes, vous avez la faculté de
finir là votre nuit. En sortant, on vous rend avec une mémoire
qui vous étonne votre menue monnaie, et l’on vous réclame
pour le massage, le linge, le lit, le tabac, le café, la somme
de 25 sous par baigneur. Cette modicité de prix explique
la fréquente habitude des retardataires qui trouvent leur
porte fermée, d’aller coucher au bain maure. Nous regagnons
notre hôtel honteux de l’insuffisance de nos bains européens,
honteux de l’ignorance de notre parfumerie. Les essences de rose et
de jasmin n’ont pu être contrefaçonnées par nos
Birotteaux. Les savons arabes sont, la plupart, des secrets pour nos
artistes ; quant aux teintures, ils en sont encore à ces
préparations corrosives, destructives, à garantie de
deux ou trois jours. – Les juives fabriquent à Alger une
bière qui donne au teint un éclat éblouissant,
un cirage avec lequel elles simulent des grains de beauté
viables pour un mois. – Elles préparent des teintures qui,
employées depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse,
ne font qu’ajouter à la beauté et au lustre de la
chevelure. – Quelquefois vous vous étonnez de les trouver
tributaires des anciennes recettes de l’alchimie. Une dame
française nous assurait très-sérieusement qu’un
lézard bouilli donnait aux cheveux un brillant inconnu aux
pommades et cosmétiques européens.
Mercredi,
21 novembre.
Nous
prenons l’omnibus pour les Platanes. Deux graves Arabes enjolivés
de robinsons, insouciants des douze sous de la course, prennent place
à nos côtés. Une Moresque s’installe en lapin
et offre amicalement une prise de tabac au conducteur. –
Pénitencier militaire avec ses élégants créneaux
et son moucharabey. – Caravanes d’Arabes à dos de mulet,
perchés sur un échafaudage de paniers, les deux jambes
talonnant le cou de leur montures. – Mustapha-Inférieur,
agglomération de débits, colonie de trois-six et
d’absinthe. Relevés épigraphiques : 0 20 100 0
(au vin sans eau) ; – on ne boit pas ici de bon vin, non,
c’est… , et une effigie de chat. – Délicieuse habitation
de M. Darheck, construite dans le plus pur style oriental. –
Les Platanes, café maure à coupole enchâssée
dans un remblai de terre roussâtre, surplombé par des
plates-bandes de cactus, presque caché derrière des
platanes colosses. Une fontaine, à la margelle tachée
d’émeraude, murmure en ce frais Éden. Des Arabes
prennent le café, d’autres fument, d’autres jouent à
une sorte de jeu de dames. Ici, dans un café, point de dépense
préventive de 2 ou 300,000 francs pour embellissement du
local, achat d’argenterie, etc. Le matériel est d’une
simplicité patriarcale : des bancs, des stalles de bois,
des nattes. Quant au mobilier de l’officine du quwadji
(cafetier), c’est un fourneau, une cafetière, un mortier, un
tableau recevant les noms des consommateurs solvables jouissant d’un
crédit ouvert ; des pipes, des damiers, quelques sales
paquets de cartes espagnoles. – Comme rafraîchissement du
café, rien que du café ; comme distraction, la
pipe ; quelquefois, pendant le Rhamadan, les Mille
et une Nuits enjolivées
par un conteur arabe. – Jardin d’Essai. – Essais heureux
d’acclimatation de l’indigotier, du cotonnier, de la cochenille.
– Champs d’orangers fourmillant de pommes d’or. – Deux
autruches en train de déjeuner avec leur grillage. – Petite
forêt de bananiers balançant leurs régimes.
– Mur de fleurs de vingt pieds de haut. Des clochettes blanches
d’un demi-pied, étagées, entassées l’une sur
l’autre, laissant place à grand’peine à de minces
filets de verdure : la plus royale ornementation que l’on
puisse rêver pour une salle de bal.
Vendredi,
23 novembre.
La
grande mosquée : très-élégante
arcature formant le frontispice de la mosquée sur la rue de la
Marine. – Un groupe de bananiers ombrage une petite cour, le
vestibule du monument. – On se découvre les pieds. – Un
quadrilatère inégal enserre un petit préau où
se trouve une charmante fontaine destinée aux ablutions
pédestres. La galerie du midi est une. Cinq rangées de
piliers, reliés entre eux par une arcature ogivale trilobée,
créent cinq galeries dans la galerie nord, et les galeries
latérales sont triples. Le sol, dans toute l’étendue
de la mosquée, est recouvert de somptueux tapis. Des nattes
aux vives couleurs habillent la base des piliers. – Un plafond aux
poutres équarries odieusement tachées de chaux, pas la
moindre ornementation. – Une niche s’ouvrant entre deux colonnes
de marbre blanc cannelées, placée au centre de
l’édifice, offre seule dans sa partie supérieure des
versets du Koran richement ornementés. – Impression de
recueillement en présence de cette blanche forêt de
piliers, en présence de cette grande nudité plus
éloquente que les dorures de la Madeleine. – Un marabout aux
vêtements de neige, à la magnifique tête encadrée
dans le turban sphérique, indice de sa dignité, nous
semble la personnification de la prière. – Aly, le garçon
maure de l’hôtel, que nous interrompons au milieu de
génuflexions qui distancent la grande Chartreuse, nous apprend
qu’un des plus magnifiques tapis a été donné à
la mosquée par le duc d’Orléans. – Des gamins
maures ont organisé dans un coin un jeu de bouchon. – À
côté du Biskri sans prétention, dont tout le
costume se compose d’une foutah rayée de mille couleurs, à
côté du burnous crasseux de l’Arabe, le costume maure
se fait remarquer par sa variété, sa propreté,
sa coquetterie. – Une écharpe à raies jaunes
s’enroule autour d’une calotte rouge. – Une veste, merveille de
passementerie, deux gilets, dont le dernier se boutonne et forme
plastron, l’écharpe de soie comprimant les plis bouffants du
haut de chausses ; des babouches. – Les dandys ont fait choix
de la couleur écarlate ; malheureusement, l’emprunt
fait à la bonneterie française de ses bas bleus vient
déparer ce riche costume. – Et le costume ici est rehaussé
par un physique qui ne court pas les rues en France. Le front est
bombé, l’expression des yeux est pleine de douceur, la
courbure du nez pleine de délicatesse, l’ovale grassement
dessiné ; de soyeuses moustaches donnent un air de fierté
à cette sympathique physionomie empreinte d’une bonté
rêveuse. Le cou nu révèle cette délicatesse
d’attaches dont Byron avait la fatuité. Et le bambino,
que d’intelligence dans ses beaux yeux, que de finesse dans les
arêtes du visage, que d’aristocratie dans les traits ! –
Ô petite Provence, tes habitués pâlissent devant
ces bijoux de la création. Quelques chérubins, une
corbeille de jasmin sur la tête, vont de porte en porte fleurir
les Rosines mauresques pressées de les décharger de
leur fardeau parfumé.
Edmond
et Jules de Goncourt.
(La
suite au prochain numéro.)
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