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ASSOCIATION
DES ARTISTES.
CINQUIÈME
EXPOSITION ANNUELLE.
Au
profit de da caisse de secours et pensions, l’Association des
artistes fait tous les ans une exposition d’ouvrages de peinture,
sculpture, gravure et architecture. — Une année, elle nous
montrait presque tout l’œuvre d’Ingres ; la
Mort du duc de Guise,
de Delaroche ; la
Porte de Constantine,
d’Horace Vernet ; de merveilleuses études de Géricault
et le Marat
de David. Ainsi commençait à se réaliser cette
heureuse idée d’un critique : montrer une fois par an
au public notre art national, par les prêts des collections
particulières et des amateurs. Oui. C’est ce que devrait
être cette exposition des artistes : une initiation aux
maîtres français, — de Clouet à Decamps. Elle
devrait combler les lacunes de nos musées officiels, et
convier au grand jour tous les petits maîtres de notre école.
Il faudrait qu’elle livrât à la publicité du
bazar Bonne-Nouvelle toute toile française ayant un intérêt
d’art ou d’histoire, de date, de faire ou de sujet. —
Maintenant qu’il n’y a plus de ces accapareurs d’objets d’art
qui se nommaient d’Argenville, Gaignat, de Julienne, Live de Jully,
Mariette, Lempereur, Pagnon, et que les belles et curieuses choses
sont presque chez tout le monde, l’exposition des artistes devrait,
— les amateurs s’y prêteraient de bonne grâce, —
tirer de toutes les galeries, de tous les cartons, les éléments
de la statistique de l’art français, en rassemblant, année
par année, toutes ces toiles, tous ces dessins dispersés,
éparpillés, presque invisibles.
Il
y a bien un peu de tout dans cette exposition ; pourtant elle
est pauvre, — bien pauvre auprès de celle dont nous parlions
tout à l’heure. — WATTEAU. Une capitale évocation
de la comédie italienne, avec son Mézetin, son
Tartaglia, ses Colombines au sourire moqueur. Ces deux joyeuses, ces
deux charmantes ne sont pour Watteau qu’un prétexte à
faire montre de velours et de soie, de chatoiements d’étoffes,
et de fantaisies de costumes. — À propos de comédiens
italiens, mentionnons un tableau de DETROY, qui vient de la
collection Lenoir : un Mézetin. Il est représenté
avec les bas rouges, la petite veste, la culotte, le manteau noirs
rayés de rouge. C’est le Mézetin emprunté aux
croquis de Callot, tel qu’il a été inventé
pour le théâtre italien en 1680 par Angelo Constantini ;
un Mézetin dans le costume hiératique. — Pour finir
avec les comédiens, de Mme
LEBRUN, la face rubiconde de Dugazon, jouant le rôle d’Unique,
dans la parodie de Pénélope. — De LÉOPOLD
ROBERT, deux petites scènes d’Italie, assez pénibles,
déjà toutes craquelées. Pourtant, des parties
très-spirituellement éclairées dans la tête
de la vieille femme qui veille l’Italienne morte. — Un DECAMPS,
de la collection de M. Véron : une Vue des
Dardanelles, — qui a ce qu’ont toujours les Decamps : du
caractère, mais rien de plus. C’est étrange comme en
quelques années le soleil déserte certaines toiles de
ce maître. — Attribuée à ANNIBAL CARRACHE, une
Descente de croix, envahie presque tout entière par la
demi-teinte, avec des lumières égratignées de
pâte sèche. — M. Walferdin, — qui est le Marcille
des Fragonard, comme M. Marcille est le Walferdin des Prudhon, — a
prêté cinq dessins de son favori : de charmantes
pensées jetées dans le nuage d’un lavis au bistre ou
dans le brouillard d’un pastel. Un petit paysage : — de
grands arbres jettent au-dessus d’une fontaine leurs grandes
branches richement feuillagées. Impossible de promener plus
heureusement la sanguine sur le papier. Le Berceau : une longue
allée où la verdure fait dôme ; sépia
où Fragonard montre qu’il sait son feuillé sur le
bout du pinceau. Enfin une sauvage et vigoureuse étude, le
Taureau avec un mufle à la Géricault. De JOYANT.
Intérieur de la cour du palais des Doges à Venise. M.
Joyant a mis au service du sujet toute sa science architecturale et
tout le charme de sa palette méridionale : pastiche de
Canaletto, avec des blancs plus crayeux que ceux du maître. —
BIDA. Un dessin précieux :
Une scène du Choléra au Caire. Dessin à dessous
d’encre de Chine rehaussé de fines touches de blanc et
éclairé dans les ombres de petites tailles qui semblent
des hachures faites avec une pointe d’épingle. Ce travail
menu donne à tout le dessin l’aspect doux, gras, estompé
d’un dessin au suif. Le groupe est heureusement distribué :
la tournure de ces femmes chargées d’enfants, l’affaissement
de ce malade à âne qu’on mène au Moristan
ou au Kasr-él-Ain,
tout cela est d’une parfaite entente. — De CHARDIN. Ustensiles de
cuisine. C’est toujours cette forte et large peinture empâtée,
de la vraie peinture celle-là, messieurs les petits Flamands
modernes ! — De M. LENORMAND, une monographie architecturale
complète du château de Meillant, — une remise à
neuf comme au temps de Mélusine, la fée du lieu. De
délicieux détails de combles et de ferronnerie, et
surtout un plafond à caissons d’un prodigieux fouillis de
détail, et d’un admirable rendu. — DIAZ. La Promenade. Un
de ces beaux Diaz bien éclatants et bien dorés. — De
P. DELAROCHE. Une Tête de Bouchardy finie et pourléchée.
Les dessins de M. Delaroche n’ont pas, pour ainsi parler, la griffe
du maître ; ce sont plutôt des dessins de graveur.
Nous faisons pourtant une exception pour un de ses dessins qui fait
partie du cabinet de M. Rattier : une Femme nue à
demi-couchée dans la vasque d’une fontaine ; dessin
dont la merveilleuse facture n’exclut pas le sentiment. —
PRUDHON. La volupté. Nous avons déjà remarqué
toute l’analogie des têtes de Léonard avec celles de
ce maître. — Prudhon devait être amoureux du sourire de
la Joconde. — Pourquoi n’a-t-on pas frappé à la
porte de M. Marcille ? — DAUZATS. l’Arc de Triomphe de
Djimilah, peinture pleine de solidité. — Un Eug.
LAMI (de la collection ou des souvenirs de M. Véron ?) :
Foyer de la danse du théâtre de l’Opéra. Elles
sont là toutes les Guimards surnuméraires ; et
tous s’empressent autour d’elles. C’est une mêlée
— de 31 centimètres de haut sur 55 de large, — une mêlée
de gaze et d’habits noirs, de gilets blancs et de soie rose, de
sourires et de décorations ! — M. Lami assemble
heureusement ; il groupe ses personnages comme un maître
de maison ; il s’entend parfaitement aux cohues de troisième
plan ; il poche surtout avec esprit ; mais, quand il veut
finir, il fait ce qu’il a fait d’Alexandre Dumas, à la
gauche de son foyer : un pointillé de carmin et
d’outremer. — Le ministère de l’intérieur a prêté
le tableau de M. PILS : la Mort d’une Sœur de charité,
une des meilleures toiles du dernier salon. — Une nombreuse
collection de dessins de l’école espagnole dont nos musées
et nos collections sont si pauvres, mais plusieurs très-contestables.
— Et ce sont encore tableaux et dessins signés Gérard,
Papety, Géricault, Rigaud, Vincent, Callot, David ;
Latour.
Edmond
et Jules de Goncourt.
CORRESPONDANCE
LITTÉRAIRE DU PRÉSIDENT
BOUHIER.
MANUSCRITS
DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.
La
correspondance de Brossette avec Boileau est connue, elle a été
publiée par M. Cizeron-Rival ;
mais la bibliothèque nationale possède treize lettres
du même Brossette adressées au président Bouhier,
que j’ai tout lieu de supposer inédites. Ces lettres
contiennent d’assez curieux renseignements littéraires sur
La Fontaine, Lenglet, Racine, Molière ; nous avons été
assez heureux pour obtenir de M. Hauréau la permission d’en
livrer à l’impression quelques extraits.
Entre
toutes ces lettres, une seule donne quelques lignes à
l’histoire de l’art, nous les citons.
Lyon,
31 mai 1733.
« On
me mande d’Amsterdam la mort du fameux Bernard Picart, surnommé
le Romain, très-excellent graveur, arrivée le 8 de ce
mois dans sa soixante-deuxième année. Il avait de
grands biens ; mais il ne laisse point d’héritiers
de ses talents, n’ayant que trois filles à marier. Il
vendait le recueil de ses œuvres 1,200 francs, et à présent
le prix ira au double. Le dernier ouvrage qu’il a achevé
consiste en vingt-quatre figures pour l’Alcoran
des Cordeliers, que l’on
imprime à Amsterdam. Il travaille aux planches pour l’édition
de Télémaque in-folio et in-4° que le marquis de
Fénelon fait imprimer. »
Voici
les extraits des autres lettres. Nous les copions sur les originaux
en respectant l’orthographe.
Correspondance
littéraire du président Bouhier, t. I.
À
Lion, du 19 mars 1721.
.....
« Il serait à souhaiter que notre ami (M. de la
Monnoye à propos de ses noëls bourguignons) prît
soin de recueillir une infinité d’autres petits ouvrages de
sa façon qu’il a composé en divers temps et qu’il
les fît imprimer en un corps ; sans quoi ils courent
risque d’être perdus. Vous savez, monsieur, que la destinée
de ces sortes de pièces détachées est de se
perdre après la mort de leurs auteurs. Je ne vous citerai
qu’un seul exemple entre mille, c’est le bon La Fontaine qui a
laissé plusieurs écrits, tant en prose qu’en vers,
qui pour n’avoir point été rassemblez ni publiez
pendant sa vie, seront vraisemblablement perdus pour le public….. »
À
Lion, 25 décembre 1723.
…………………………………………………………………………………………………………………………..
« Toutes
les fois qu’il (l’abbé d’Olivet) m’écrit, il me
sollicite de mettre la dernière main à mes notes sur
les poésies de Régnier. J’espère que je serai
bientôt en état d’y travailler, c'est-à-dire
dès que je serai délivré de mes fonctions
d’avocat recteur de l’Hôtel-Dieu. Je n’ai point oublié,
monsieur, que pendant votre séjour à Lion, vous avez eu
la complaisance de me promettre que vous me communiqueriez les
découvertes que vous avez pu faire tant sur la personne que
sur les ouvrages de ce poète………………………………………………………………………. »
À
Lion, 8 de may 1726.
« Au
reste, monsieur, j’ai vu avec grand plaisir dans une de vos
lettres, à M. l’abbé Fricaud les observations que
vous avez pris la peine de faire sur ma dissertation du vaudeville.
Il s’en faut bien qu’elle soit dans l’état où
elle devrait être si elle était destinée à
paraître un jour. C’est un simple essai que je fis il y a
plus de quinze années pour être lu à notre
académie. Je conviens avec vous que j’aurai pu faire un
meilleur choix de vaudevilles pour les citer comme exemples ;
mais j’ai raporté ceux qui se sont présentez à
ma mémoire, sans aller feuilleter un ample recueil que j’en
ai, en quatre volumes écrits à la main. À
l’égard des vaudevilles ou chansons italiennes, dont vous
parlés
dans votre lettre, si je n’en ai fait aucune mention, c’est parce
que je n’en ai aucune connaissance ; et vous m’obligerez
sensiblement, monsieur, si vous voulez bien m’instruire
là-dessus………………… »
Paris,
7 octobre 1729.
« J’ai
remis à M. Martin, marchand dont la boutique est sur les
degrés de la Sainte-Chapelle, un livre que j’ai l’honneur
de vous envoyer et qui doit partir ce matin pour Dijon. C’est un
exemplaire de la nouvelle édition de Régnier, qui vient
d’être faite en Angleterre, et de laquelle j’ai eu
l’honneur de vous parler. Je crois que vous serez content de
l’impression, mais je n’oserais vous promettre la même
satisfaction pour les notes que j’y ai insérées,
quoique je n’aye point épargné mes soins ni négligé
les recherches. Feu M. de la Monnoye, notre illustre ami, l’homme
du monde le plus obligeant et le plus communicatif, m’avait fourni
tous les secours qui dépendaient de lui, et j’ai cru devoir
lui en faire honneur en quelques endroits de mes remarques. »
2
décembre 1732.
« À
son premier passage (l’abbé de Lecherene), je lui avais
raconté l’imposture que l’abbé Lenglet avait faite
à mon égard en faisant imprimer sous mon nom à
la tête du Régnier, un libelle contre M. Rousseau, et je
le lui avais dit de la même manière que je venais de
vous l’écrire.
……………………………………………………………………………………………………...
« Il
(M. de Lasseré) porta mes deux lettres à M. Hérault,
lieutenant-général de la police, qui manda Lenglet,
auquel il fit tous les reproches qu’il méritait ; non
seulement il lui ordonna de supprimer le libelle qu’il m’attribuait
faussement, mais il le condamna à m’écrire pour me
promettre cette suppression et me faire une réparation de
l’injure……………………………………………...
..………………………………………………………………………………………………...............................« On
dit que la cause de l’acharnement de Lenglet contre M. Rousseau
vient de ce qu’il est
persuadé que celui-ci l’avait fait chasser de la maison du
prince Eugène pour quelque mauvaise action. Au reste, les
bruits qui ont couru de sa retraite à la Trape sont sans aucun
fondement, et je ne sache pas qu’il ait jamais eu la moindre
vocation pour un parti si extraordinaire. »
Lyon,
9 janvier 1733.
…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………
« J’avais
vu à Paris et à Lyon M. Camusat, et je suis fâché
de sa mort. Puisqu’il travaillait sur les œuvres de Racine, ne
pourrait-on point avoir les mémoires qu’il a laissés ?
Ce n’est point pour moi que je forme ce souhait, mais c’est pour
un de mes amis fort savant et homme de goût, qui travaille
depuis longtemps sur le même auteur. Je lui ai fourni bien des
matériaux pour cela, et entre autres toutes les imitations
tirées de Sophocle, d’Euripide, d’Homère, de
Tacite, etc. C’est M. de Saint-Fonds, cousin germain et ami
particulier de M. du Gas, de Lyon, que vous connaissez. Si l’on
pouvait, Monsieur, par votre médiation et votre crédit,
faire venir de Hollande les Mémoires que M. Camusat avait
préparez, je puis assurer que M. de Saint-Fonds est plus
capable que tout autre de les mettre bien en œuvre.
« Il
est vrai, Monsieur, que j’ai d’amples mémoires pour
l’illustration des œuvres de Molière, mais je ne sais point
quand j’aurai le temps de les mettre en état de paraître.
Il y a deux ans que M. Chauvelin, qui avait l’inspection de la
librairie, m’invita par plusieurs lettres à envoyer mes
remarques pour les insérer dans la belle édition in-4°
de Molière
à laquelle on allait travailler, et qui est, dit-on, presque
achevée, mais il me fut impossible de déférer à
sa demande, à cause des fonctions auxquelles j’étais
attaché..... »
15
avril 1733.
« Il
y a plus d’un mois que nous avons lu ici le Temple
du goût, ouvrage où
il me paraît que l’esprit domine plus que le jugement. Je
parierais bien que Voltaire a entrepris cette satire, principalement
pour se venger de Rousseau, qui y est cruellement et j’ose dire
injustement traité. Je ne lui ai pas encore écrit, mais
je suis persuadé qu’il gardera le silence, et il fera
bien.....
« J’ai
entre les mains l’exemplaire de Racine, sur lequel M. d’Olivet a
marqué tous les changements. M. de Saint-Fonds a fait la même
opération et fort exactement. Il a aussi recueilli toutes les
imitations, qui sont en très-grand nombre. Dans mon dernier
voyage de Paris, un des amis de feu M. Racine me communiqua
toutes celles qu’il avait recueillies sous les yeux mêmes de
ce grand poète. Je les transcrivis moi-même, et je les
ai remises à M. de Saint-Fonds.
« À
l’égard de Molière, j’ai employé quelques
jours à la campagne, l’automne dernière,
à marquer tous les changements qu’il avait faits dans ses
comédies dont j’avais ramassé toutes les premières
éditions. Ces changements ne sont pas fort considérables,
et cela me fit souvenir de ce que M. Despréaux m’avait
dit plus d’une fois, que quand Molière avait fait une pièce,
il en corrigeait les défauts sur l’effet qu’il voyait
qu’elle produisait sur le théâtre, et qu’ensuite il
la faisait imprimer ; mais qu’entraîné par l’idée
de quelque nouveau sujet, il ne touchait plus à ses anciennes
pièces. Cela lui arriva principalement à la comédie
du Tartuffe,
dont le dénouement ayant paru peu naturel et défectueux,
le roi lui-même l’exhorta à le changer. Molière
l’entreprit, il l’exécuta lui-même, mais avec si peu
de succès, qu’il fut obligé de s’en tenir à
son premier plan. M. Despréaux lui en avait fourni un beaucoup
plus régulier ; mais Molière n’eut pas le temps
de l’exécuter, et M. Rousseau en a fait usage dans le
dénouement de son Flatteur,
qui est une imitation du Tartuffe. »
E.
de G.
SILHOUETTES
D’ACTEURS ET D’ACTRICES.
GOT.
Le
curé de campagne ! — et vous vous rappelez dans vos
jeunes souvenirs quelque desservant de petit village bien enfoui, et
vous croyez le voir quand il arpentait vertement et d’un bon pas le
chemin de traverse, — l’allée
des gendarmes,
comme disent les gens du pays, — tout en lisant son bréviaire,
son petit chien-loup frétillant et balayant de la queue à
coté de lui ; vous voyez encore la serge noire qui le
couvrait, ce vieux bréviaire ! — Les petites filles lui
font la révérence quand il passe : Bonjour,
monsieur le curé ! — Bonjour, mes enfants, bonjour ! —
Vous retrouveriez sa maison près de l’église et ses
deux étages à volets, — les seuls volets de
l’endroit. — Le maître d’école a raison : il
ne sait pas grand’chose, le curé ; il estropie
quasiment le latin ; mais c’est un savant en jardinage ;
et, mon Dieu ! s’il laisse un peu de poussière sur la
tranche de ses livres, il ne laisse jamais de mousse après ses
mille-feuilles
ou ses roses
du roi. — Son
jardin, c’est son ambition. Les allées sont toutes margées
d’herbes il est vrai ; mais c’est qu’on est à la
moisson ; — vienne Monseigneur, — le curé n’aura
qu’à demander : les gens qu’il a été
voir aux Quatre-Chemins, lors de la maladie, lui feront de grand cœur
une bonne sarclée. — Et puis il a encore une autre ambition,
l’abbé : c’est sa Fête-Dieu. Si vous saviez
quels reposoirs il construit de tête, après souper, en
tisonnant ! — Il y en a dans le pays qui disent qu’il
n’oublie pas souvent d’aller dîner le dimanche au château ;
c’est vrai. Le pauvre curé, il a beau s’en confesser au
bon Dieu une fois toutes les semaines, il ne se sent pas assez
détaché des suprêmes de volaille et du romane. —
Hélas ! oui, il reste toujours un peu du vieil homme !
Que
l’abbé de Il
ne faut jurer de rien
était bien ce curé-là ! Qu’il avait bien
toutes les benoîtes gaucheries du bon prêtre sans usage !
Comme sa voix traînait modestement dans le même ton !
et qu’il lisait la gazette sérieusement en homme qui a
l’habitude de s’en faire une occupation de deux heures par jour !
Qu’il semblait adorablement empêtré dans sa jupe
sombre quand il s’essayait à rattraper Mlle
Cécile : une soutane courant après un papillon !
Et ce sourire de côté, niais à la fois et
prétentieux (prétentieux sans qu’il y songe, le
pauvre curé !), comme il en usait victorieusement dans
son jugement à trois degrés : du génie, du
talent et de la facilité ! — Quels ronds de bras
pleins d’onction ! — Comme son chapeau avait une bonne forme
du chapeau de curé, une forme tranquille, les bords larges,
des lignes simples ! — Aux impatiences, aux absences de Mme
la baronne, quelle placide figure ! Et pourtant, il est le
martyr de sa tapisserie, le martyr de ses pelotons qui se perdent :
on le fait lever ; on le fait asseoir : — L’abbé,
levez-vous ! — Et comme il se lève ! et comme il
s’assied ! — Il a de ces mouvements naïfs qui peignent
son âme, le bon abbé ! — Au piquet, comme il
tient ses cartes ! Quand sa partenaire se distrait, il a, pour
la rappeler à son jeu, des : Eh ? d’un naturel
inimitable. Mais le bedeau le demande : quelle béate
mauvaise humeur ! — Et quand il tient la clef, la fameuse
clef, la clef de la jeunesse et des champs, et qu’il entend Cécile
qui lui crie — presque à pleins poumons, la moqueuse :
— L’abbé, je me trouve mal ! — il a des pas d’une
perplexité à fendre le cœur ! — L’abbé,
je me trouve mal ! — Et un ton plus bas : L’abbé,
je me trouve mal ! — Il ouvre, elle s’envole. — L’abbé !
l’abbé ! ne courez pas après ; vous vous
essoufflerez. — Il m’écoute bien.
L’abbé,
— c’est Got.
—
Sacrebleu ! — adieu les Pater
noster, la
bonne soutane, les bas noirs, les souliers à boucles !
Sacrebleu !
gare à l’homme de tierce et de quarte : que le Pékin
se tienne bien !
Il
enfourche les chaises comme il enfourcherait un pur-sang. Il a le
cigare et le chapeau de travers.
Le
major est un mythe. Il est parce qu’il est. Le major n’a jamais
servi, et vit de ses campagnes.
Il
se plastronne de son habit boutonné comme un officier en
demi-solde. — Demandez-lui qui débutera ce soir, qui a perdu
cent louis hier, qui se bat demain ; mais ne lui demandez ni son
nom, ni sa famille, ni son métier, ni d’où il sort,
ni où il va : Sa famille ? — il est major. Son
nom ? — il est major. Sa patrie ? — il est major. Son
métier ? — Il a trois croix.
Il
a le verbe impératif comme un bulletin de la grande armée.
Il parle des femmes en héritier qui a eu dix-sept fortunes
tuées sous lui — entre deux bouffées de cigare. Il
jauge l’amour comme on jaugerait une barrique. Un homme entre chien
et loup, entre Matamore et d’Artagnan, entre grec et réfugié
politique, entre l’honorable et l’habile, — mystérieux
comme un voleur, viveur comme une caserne et moustachu comme un
mouchard.
Au
reste, reçu partout. Il a des cigares, des maîtresses et
toujours vingt francs sur lui.
Le
major, — c’est Got.
Edmond
et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE
DES THÉATRES.
PORTE-SAINT-MARTIN.
La
Poissarde, drame en 5 actes, par
MM. Dupeuty,
Deslandes
et Bourget.
« Messieurs,
mesdames,
« J’profitons
du biau et nouviau temps pour avoir l’honneur de vous flanquer par
la philosomie un plat de not méquier qui n’est pas chien, et
dont j’nous flattons que votre çarvelle, qui est subtile
comme une botte d’allumettes, sera satisfaite comme sont les
spiritueux rébus de mam’selle Margot la mal peignée,
reine de la Halle, qui demeure au rez-de-chaussée d’un
septième étage, à une maison qui n’a ni devant
ni derrière. Alle fait une fille accomplie : tous les
hommes en sont amoureux comme les chiens d’coups d’bâton.
C’est une grande petite personne de la hauteur d’une s’ringle
d’un apothicaire, blanche comme une bouteille à l’encre,
la tête faite en pain d’suc, les cheveux fins et doux comme
un balai de jonc, le front carré comme une cuiller à
pot, les yeux à fleur de tête et grands comme des noyaux
de cerises dans des bouteilles à eau-de-vie, l’nez comme
l’éperon d’une botte, les joues vermeilles comme une
betterave, les dents petites comme des touches d’épinette,
l’haleine douce comme celle d’un bouc, le menton comme une corne
à bouquin, la peau tendre comme un décrottoir, d’la
gorge comme une lentille dans un plat, la taille menue comme un
tambour, les jambes en serpent, les pieds en truelle de maçon,
des grâces comme une tortue, la voix harmonieuse comme un
corbiau, le caractère gracieux comme la porte d’une
prison... » Si nous n’arrêtions pas là Mme
de Bligny, ne croyez pas qu’elle s’arrêterait ; c’est
qu’elle sait vendre sa marée, la poissarde ! Ne lui
dites pas « qu’elle met des influences de la lune dans
les ouïes de ses poissons pour les fraîchir. »
Elle vous engueulera, jour
de Dieu !
« Sac à graillon ! moule à Satan !
barque à Caron ! Va t’cacher, dépouilleur
d’enfant dans les allées ! Je t’avons vu faire la
procession dans la ville, derrière le confessionnal à
deux roues de Charlot casse-bras, qui t’a marqué l’épaule
au poinçon de Paris ! Queuqu’tu dis, vieux manche
de gigot ! bijou manqué, perroquet à foin,
enseigne de cimetière, espalier de la Courtille, sac à
vin ! Adieu, figure d’ognon pelé, qu’on ne peut voir
sans pleurer ! »
Mais
au milieu de ce monde de crocs et de forts en gueule, de ce monde à
la Vadé, il s’est glissé une pauvre petite élégie
poissarde. L’élégie, — Mlle
Lia-Félix, — a été élevée dans
un grand pensionnat, et a eu pour professeur d’amour un Abailard à
3 francs le cachet. Mais, qui ne devine ? le maître de
dessin est un grand seigneur, Gaston de la Tourangerais. Un beau jour
on l’apporte mourant dans la boutique de la mère Paillieux,
la mère de la jeune Aurélie. Aurélie reconnaît
Gaston, — et Gaston, qui n’a pas de préjugés, va
l’épouser, quand le père la Tourangerais survient et
s’oppose à l’encanaillement.
Le
second acte nous apprend que le père la Tourangerais est un
ancien intendant du comte de la Tourangerais, et qu’il a volé
au comte mort son nom, son titre et ses biens ; — que par
conséquent c’est le faux père du vrai fils la
Tourangerais ; — que Jérôme, un ami de la mère
Pailleux, n’est autre que le frère du défunt la
Tourangerais, mais qu’il n’ose dépouiller l’incognito ni
confondre le faux la Tourangerais, parce qu’il est lui même
sous le coup d’une condamnation à mort pour avoir tué
un officier dans un duel sans témoin ; — que la brave
Mme Pailleux
a été déshonorée, la nuit, par ce même
la Tourangerais qu’elle n’a pas vu, et qui depuis est devenu
Jérôme, marchand coquetier ; — qu’enfin la
comtesse de la Tourangerais est une fausse comtesse, ancienne
camarade de la Pailleux, enlevée à un éventaire
du carré des légumes ; en somme, que les gens mal
mis sont comtes, que les gens bien mis ne sont pas comtes, que Jérôme
est grand seigneur, que M. le comte est un voleur, qu’Aurélie
n’est pas la fille de son père, que Gaston n’est pas le
fils de son père, que le vrai est le faux, que le faux est le
vrai, — ce qui corse diantrement l’intrigue.
Mais
Gaston est têtu ; il épousera Aurélie. Le
faux père, — à bout de malédictions, — lui
souffle dans l’oreille qu’il a dans sa griffe toute la fortune
des Pailleux, qu’il va les ruiner... Gaston, épouvanté,
s’exécute ; il n’épousera pas la fille de la
poissarde, et la pauvre Aurélie est redestinée à
Pervenche, un jeune fruitier d’avenir qui obtient déjà
des citrouilles de 418 livres.
Au
quatrième tableau, nous sommes à la Halle : une
vraie halle, avec les allants, les venants, les gueulées et
les criées, le bruit et la vie. La mère Pailleux donne
une véritable fête de famille. — Pervenche obtient le
prix de citrouille au moment où Aurélie, apprenant que
Gaston va se marier, se trouve mal. Le bon Jérôme n’y
tient plus : il part.
Félicitons
MM. Dupeuty, Deslandes et Bourget de leur cinquième acte. Il y
a des accents vrais. Cela sent la misère. Dans ce trio de
douleurs d’un père imbécile, d’une mère aux
abois, d’une jeune fille mourante, ils ont mis toutes les angoisses
du tableau de Prudhon : la famille malheureuse. Arrive la
débâcle de l’intrigue, et ils se marient, Gaston et
Aurélie !
Par
ce gros drame, M. Fournier répond, ce nous semble, assez fort
à ce vieux paradoxe qui regarde le talent littéraire
comme une incompatibilité avec une direction théâtrale,
et l’intelligence comme une ennemie du succès ; mais
nous avouons que nous nous attendions à une œuvre plus
littéraire de la direction de l’auteur des Libertins
de Genève.
Boutin,
de cette face comique de Pailleux, a d’abord fait comme un type de
Paul de Kock ; puis, aux moments de crise, il a transfiguré
tous ses ridicules, toutes ses trivialités ; il s’est
monté magnifiquement, lui, Pailleux, lui le Pinchon de sa
femme, lui l’homme de la Halle, lui le pied-plat, lui le marchand
de beurre, aux plus hautes émotions du cœur ! — Il a
fait toucher du doigt aux moins clairvoyants ce qu’est le drame
moderne, c’est-à-dire la vie : une comédie où
l’on pleure, une tragédie où l’on rit ; et que
les grands effets, que les véritables larmes sortent de ce
heurt, viennent de ces métamorphoses vraies de l’homme !
— Quand il a dit, au troisième acte : Je le savais !
il a eu dans la voix et dans tout l’air je ne sais quel héroïsme
profond et sans fracas qui a arraché des pleurs. Et dans le
dernier tableau, qu’il a bien été ce vieux marchand à
qui tout a échappé, et ses écus, et son
enseigne, et son bonheur, et sa raison, le vieillard tombé en
enfance, le vieillard devenu fou, si fou qu’il est égoïste,
ce bon Pailleux ! Son regard est grand ouvert, sans rayon ;
il regarde, et il ne voit pas. Et pourtant, dans la salle, le public
riait ; car l’éducation du public est à faire :
il ne comprenait pas tout le poignant de ce fou grotesque ! —
Mais l’acteur a laissé rire, et il a continué à
être beau, à être émouvant, à avoir
de ces accents bêtes et égarés à faire
froid ! — Bravo ! monsieur Boutin ! vous vous êtes
mis ce soir-là au premier rang des acteurs du drame moderne !
— Bravo ! et encore bravo !
Edmond
et Jules de Goncourt.
VAUDEVILLE.
La
Dame aux camélias,
vaudeville en cinq actes, par
M.
Alex. Dumas fils.
Et
cependant nous y allions tout disposés à applaudir. Une
œuvre jeune, osée et bien campée ; un drame à
toute volée, toutes voiles dehors, hautement et franchement
littéraire ; tout le long courent la passion, le rire,
les larmes ; le drame dans ce qu’il y a de plus poignant et de
plus humain ; les chansons à boire et l’agonie d’une
poitrinaire, le champagne et les crachements de sang, la gaîté
et le médecin ; l’amour, un amour vrai, emporté,
immense, prenant tout le cœur d’une courtisane ; et puis, au
bout de toutes ces joies, de toutes ces folies, de toutes ces hontes,
de tous ces martyres, la mort ! — Disons-le : nous
espérions une de ces belles choses croyantes et désespérées
où chante la jeunesse ; nous espérions nous
reposer de ces drames tout faits qui vont à tout le monde ;
les amis de M. Dumas fils nous montraient derrière la toile la
Marion Delorme ressuscitant en la cité Vindé !
C’est
que la tentation prend à tous, et que la plume démange
aux moins jeunes à voir passer la courtisane ! Elle
passe, elle passe dans vos nuits, vous souriant d’un air étrange,
et une voix se penche à votre oreille qui vous dit : Ô
poëte ! voilà ton œuvre ! Cette femme est un
roman dont les pages tournent, tournent toujours. Elle n’a ni
enfants, ni époux. Elle a la voix vibrante, l’œil noyé,
les lèvres rouges. — Cette femme est vierge d’amour. Elle
fait litière du passé, elle pressure le présent,
elle escompte l’avenir ; femme toujours en joie, tendant
ensemble et le cœur et la main. C’est la sangsue des fortunes
pléthoriques. Elle est belle, elle le sait, et ne le lui dites
plus. Les courtisanes ! les courtisanes ! Voyez les toutes
à ce souper de Casanova où chacun évoquait la
sienne : Aspasie, Messaline, Ninon ! Elles sont jeunes,
elles sont rayonnantes, elles sont reines — la nuit. Elles savent
leur métier et le font. Elles battent monnaie avec leurs
belles années. Misérables femmes vendues ! elles
n’ont rien à elles, pas même leurs sourires. Comme dit
la tragédie-comédie espagnole, elles meurent, mais ne
se fatiguent jamais. Elles se vendent toutes si consciencieusement
qu’elles ne gardent pas la pudeur. Elles trônent, elles ont
toutes les splendeurs, elles boivent dans l’or. Comme l’idole de
Jagernat, leur chair fait ornière dans des poitrines d’hommes.
— Les unes on les achète tous les soirs ; les autres, —
c’est Gavarni qui l’a dit, — sont sous remise, et on les loue
au mois. — Elles jettent leur vie par les fenêtres. Elles ont
mis leur cœur dans leur bourse, leur esprit dans leurs sens. —
Moi, dit l’une, quand je
passageois par Rome,
.....
Le Pennache à la guelphe attaché,
Ne
me monstrois moins superbe et vaillante
Qu’une
Marphise ou une Bradamante !
Moi,
— dit l’autre, — j’avais trois coupés et deux millions
qui grattaient à ma porte. — Moi, j’ai tué une
génération d’hommes ! — Moi, j’ai fait
perdre un empire ! — Moi, dit celle-ci, j’ai bordé de
dentelles d’Angleterre les bourrelets de ma chaise percée.
Je
sais : le rêve est beau de donner une âme à
ce marbre. L’idée est belle de réhabiliter par
l’amour cette femme qui a passé toute sa vie à le
profaner. L’idée est belle sans doute de lui faire donner
son cœur, elle qui, toute sa vie, l’a prêté à
usure.
Avant
M. Dumas fils, bien d’autres ont été tentés,
bien d’autres ont essayé. Victor Hugo, — cette main tendue
aux choses d’en bas, — coula la Thisbé dans un bronze
florentin. — Sautons deux siècles : La Fontaine fait la
Courtisane amoureuse ; trois, — Joachim Dubellay la vieille
courtisane ; dix-huit, — Jésus-Christ accueille
Madeleine ; le nombre que vous voudrez, — c’est le roi
Soudraka qui intitule sa Dame aux camélias le Chariot
d’enfant.
Et
nous-mêmes, mon Dieu ! comme tout le monde, nous nous
étions laissé prendre à ce roman qu’on est si
tenté de faire au moins pour une heure, les deux coudes sur la
table, à la seconde bouteille de champagne, un pied battant
sur le vôtre ! — Ce roman, M. Dumas le fit sans doute
comme nous ; mais le lendemain, il le continua la plume à
la main. — La
Dame aux Camélias
eut pour elle le succès, — le succès d’un livre qui
compose à lui seul bien des bibliothèques de vierges
folles.
Marguerite,
vous l’avez vue, vous l’avez connue. Elle n’avait jamais aimé.
Son amour, c’était le droit de se ruiner. Mais un beau soir,
M. Armand Duval est introduit chez Marguerite. Armand l’aime. Il
l’aime depuis deux ans. Pendant la dernière maladie de
Marguerite, il est venu tous les jours s’informer d’elle ;
et rien n’a jamais trahi l’incognito de son amour. On soupe. Le
souper d’une fille, — je ne dis pas de la première venue,
mais de celle que vous peignez, — ce doit être une orgie de
l’esprit où toutes les rébellions, où toutes
les insolences, où toutes les audaces se donnent rendez-vous,
où les pensées se font capiteuses et partent comme des
bouchons qui sautent, où les cerveaux se grisent !
Là,
les plus sots s’efforçaient de mieux dire,
Où
l’on tutoie toute chose et tout homme ! Le souper d’une
fille ! Mais c’est le dix-huitième qui revient deux
heures de la nuit ! C’est Voisenon, c’est Chamfort, c’est
Duclos, c’est Diderot, qui revivent et qui recausent ! Et vous
nous donnez ce souper banal, ce prétexte à flonflons de
tous les
vaudevilles ! — Ah ! le dîner de la Peau
de chagrin.
On
se lève, on sort de table, on valse. Marguerite se jette au
bras d’un cavalier. Un étouffement la prend. « Ce
n’est rien ! dit-elle, une mauvaise habitude ! »
Elle le veut : on la laisse ; mais Armand est resté.
Il lui dit qu’elle souffre, qu’il le sait, et qu’il l’aime.
La fille persifle cet amour ; elle rit à belles dents de
cette sentimentalité. Et cependant, pauvre Marguerite, vous
êtes prise, si bien prise, qu’entre cette entrevue et un
rendez-vous, vous ne voulez plus que le temps qu’une fleur met à
se faner.
Armand
est aimé. Il y a de beaux projets de bonheur en tête-à-tête
aux environs de Paris. Mais Armand est jaloux. Il connaît Manon
Lescaut. Il ne veut pas devoir son bonheur. Marguerite n’a qu’à
sourire : il part ; et le comte est introduit ; un
homme à faire prendre en considération, — comme gens
d’esprit, — les gens qui achètent l’amour tout fait. Il
a tout l’air, toute l’aisance de façons d’un
gentilhomme. Le comte n’a jamais fait anti-chambre dans une
armoire ; il ne sourcille pas à une demande de 15,000
francs ; il donne sans demander pourquoi, et certainement, dans
son for intérieur, il compare les amants de cœur aux
domestiques qui montent les chevaux de leur maître.
Mais
Armand a vu entrer le comte. Il remercie froidement l’amour de
Marguerite. Marguerite blessée va souper avec le comte. Armand
est rentré. Il veut lui dire un mot, un seul mot !
L’explication tourne au sentiment. Une lettre du comte, qui
l’attend dans son coupé. Marguerite ne daigne pas répondre,
et fait signe au machiniste de baisser la toile.
Bonheur
des champs ! Existence à deux ! Longues promenades
au travers des blés d’or, par les sentiers perdus ! Du
soleil plein la campagne ! Du délire plein le cœur !
— La courtisane est transfigurée. Elle songe à vendre
en secret son mobilier, et projette des jours filés de misère
et d’amour à un cinquième étage. Au beau
milieu de l’idylle survient un père noble, — le père
d’Armand. — Le monologue le plus long de tous les dialogues
connus. Bernerette se sacrifie au bonheur de la famille Duval ;
et, au moment où Armand revient de Paris, après les
caresses d’usage, il reçoit un congé formel.
Olympe
donne une grande fête. Armand y vient ; Marguerite y est
amenée par M. de Varville. Dans une de ces scènes un
peu teintées de rodomontades
espagnoles
comme les affectionne M. Dumas père, Armand, à bout de
jalousie, jette aux pieds de Marguerite, pour qu’elle
se paye son amour,
un paquet de billets de banque qu’il vient de gagner à la
table de jeu, et ramasse le gant de M. de Varville.
Au
cinquième acte, Marguerite est mourante : il n’y a plus
d’espoir, elle va mourir. Elle voudrait revoir Armand. Armand,
après avoir blessé M. de Varville, est parti, et
depuis, plus de nouvelles. Et pourtant il doit tout savoir
maintenant. M. Duval n’a pu refuser à la pauvre femme la
consolation de tout écrire à Armand avant qu’elle ne
fût tout à fait morte. Marguerite compte les heures ;
elle attend ; elle s’efforce de durer quelques jours encore.
On sonne : c’est lui ; et alors, entre cette femme qui
croit que son amour va la faire revivre, et qui se dit qu’elle est
jeune et que ce serait trop dommage ; entre cet amant qui la
voit défaillir sous ses baisers, et qui essaie de lui sourire,
et la mort qui est là, qui attend et qui s’impatiente, se
passe une déchirante scène. — L’acte, dramatique
par le sujet, — nous le disons à regret, — manque
complètement de ce qui fait l’émotion, du mot vrai,
du mot dérobé à l’agonie : De
la dentelle, que t’es bête ! c’est de la blonde !
— Et tu diras : la Thisbé ! c’était une
bonne fille !
— L’agonie de Marguerite est en phrases, en belles phrases bien
portantes. Il n’émerge pas sur ces tirades d’une
poitrinaire de ces trivialités qui se mêlent et se
heurtent dans toute bouche mourante aux poésies de la mort.
Nous
avions présent à la mémoire cet acte frissonnant
ou Mlle
Thuillier traduisait la mort avec ces notes cristallines, cette toux
sèche, cette parole entrecoupée... C’est que le poëte
n’avait pas écrit cette scène ; il l’avait
laissé conter aux souvenirs de son cœur en deuil.
Le
drame de M. Dumas fils vaut assurément beaucoup mieux que tous
les drames joués ces temps-ci. Mais est-ce là un bien
grand éloge ? et ne devions-nous pas attendre d’un
homme de talent comme lui quelque belle œuvre de style ? —
Nous le lui demandons à lui-même.
Fechter
est toujours d’une très-grande distinction.
Pour
Mme
Doche, rendons-lui justice : elle a déployé dans
ce rôle tout ce qu’elle a... de diamants et de belles robes.
Nous lui ferons une simple observation sur son jeu : elle se
coiffe au premier et au quatrième acte d’une sorte de
tourtière en velours noir, dont elle aura pris dessin dans
quelque mauvais tableau de Fragonard. Nous protestons au nom du goût
de Marie Duplessis. — Du talent de Mme
Doche, nous ne dirons rien : nous n’aimons pas à médire
des absents.
Mme
Astruc, la Célestine de cette Mélibée, — est
entrée en plein naturel dans son rôle d’intendante des
menus plaisirs.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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