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FERDINAND
GALIANI.
En
1769, Ferdinand IV rappela de Paris à Naples l’abbé
Galiani, pour exercer près de lui la charge de conseiller du
commerce. Voici là-dessus ce que dit Bachaumont au mois de
février 1770 : « On prétend que le
ministère, lassé des lazzis continuels de cet abbé,
d’une politique très-plaisante sur le gouvernement, l’a
obligé de retourner en Italie, en lui déclarant qu’il
n’avait rien à craindre du ressentiment de la France, et
même en le pensionnant. » Quoi qu’il en soit, —
faveur ou disgrâce, — pour Galiani ce retour fut un exil.
L’ancien
secrétaire d’ambassade près la cour de France avait
beau se promener d’un Alde à un Plantin, d’un Plantin à
un Elzévir ; au beau milieu de ses monnaies, de ses
médailles, de ses pierres gravées, de ses statues, de
tout son musée, — alors un des plus beaux de Naples, — il
avait beau aller, regarder ! rien n’y faisait. Il avait beau
ouvrir sa fenêtre, regarder le ciel toujours azur, la rue
toujours gaieté, et les processions qui passaient, et la mer
indolente, — c’était toujours Paris qu’il voyait. Il
revenait à son cher Horace, à son ami Horace,
commentant en règle de vie le : Nunc
est saltadum du
païen ; il le suivait partout en toutes ses galanteries ;
il faisait la tenue des livres de ses amours et le catalogue de ses
maîtresses : mais voilà que cela aussi lui faisait
des regrets, et qu’en montant chez toutes les Lydies du poëte,
il se rappelait toutes les Lydies de l’abbé, et que Suburre
lui remettait en mémoire la rue des Vieilles-Études. —
Son clavecin était là, l’attendant ; son Socrate
imaginaire,
Paësiello, en faisait la musique : il était joué
partout, plus loin que cela : à Saint-Pétersbourg.
— Que lui faisait ? Il voyait Magallon qui venait de louer un
coin de la loge de Mme
d’Épinay aux Italiens. — Il faisait venir Sersale, pour
être son ressouveneur
de Paris : Sersale mourait. — Il allait à Sorrente :
il trouvait trois nièces à marier. — Il se trouvait
si Parisien dans ce Naples où
il n’y a que douze personnes au plus qui sachent lire,
ce Naples qui n’avait
pas trois paires d’oreilles en tout dignes de l’écouter !
« Naples, dit-il quelque part, est comme la vapeur du
charbon : on y meurt en y restant, mais on n’a pas la force de
s’en aller. » — Paris ! Paris ! criait le
pauvre abbé...
Il
se rappelait la cour, les dames et les femmes. Il se rappelait le
ruisseau de la rue Saint-Honoré,
le ruisseau de Mme
Geoffrin, tous les profils aimés, Mlle
de Lespinasse qui s’obstinait à trouver bonnes ses mauvaises
plaisanteries, lord Clives, un Anglais persuadé que les
diamants donnent le goût des arts, et Schomberg, et Chatelux,
et Grimm, et Diderot, et Duclos. Il se rappelait et les dîners
et les soupers, et la ville et la campagne, et Mme
d’Épinay et le baron d’Holbach ; la campagne du baron
d’Holbach ! Écoutez là-dessus l’ami Diderot :
« Nous dînons bien et longtemps. La table est servie
ici comme à la ville, et peut-être plus somptueusement
encore. Il est impossible d’être sobre, et il est impossible
de n’être pas sobre et de se bien porter. Après dîner,
les dames courent, le baron s’assoupit sur un canapé, et moi
je deviens ce qu’il me plaît. Entre trois et quatre nous
prenons nos bâtons et nous allons promener, les femmes de leur
côté, le baron et moi du nôtre ; nous faisons
des tournées très-étendues. Rien ne nous arrête,
ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres
labourées. Le spectacle de la nature nous plaît à
tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou d’histoire, ou de
politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou
de morale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée
nous rapprochent de la maison, où nous n’arrivons guère
avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées.
Il y a des lumières et des cartes sur la table. Nous nous
reposons un moment ; ensuite nous commençons un
piquet (ou un trictrac). Le baron nous fait chouette : il est
maladroit, mais il est heureux. Nous soupons. Au sortir de table,
nous achevons notre partie. Il est dix heures et demie ; nous
causons jusqu’à onze. À onze heures et demie, nous
sommes tous endormis ou devant l’être. » L’abbé
se voyait, lui aussi, dans cette villégiature du xviie siècle,
à ce sortir de table, en esprit de campagne, gesticulant,
pérorant, la perruque de travers.
Galiani
ne put y tenir : il prit la plume et écrivit à
toutes ses connaissances. Il savait le monde, il craignait de n’être
bientôt plus même un souvenir. À tous ses amis, il
manda qu’il était enterré, mais qu’il n’était
pas encore mort : « Lire tout seul, sans avoir à
qui parler, avec qui disputer ou briller, ou écouter ou se
faire écouter, c’est impossible. L’Europe est morte pour
moi. On m’a mis à la Bastille ! J’appartiens au règne
végétal à présent, et je me vois dans un
désert environné de souches, de poutres et de ces
truncus
inutile lignum
dont je vois faire de temps à autre des Priapes. »
— Et, s’il a un jour une velléité d’honneurs,
qu’il se défend vite de vouloir rester là-bas :
« J’ai écrit à Garacciolo une lettre
d’ambitieux. S’il prend cela pour une résolution de me
fixer à Naples, il a bien tort. Un homme qui a enfilé
une ruelle fort étroite où il ne peut ni reculer ni
tourner, n’a pas d’autre parti à prendre que de galoper
jusqu’au bout pour ensuite tourner au large. C’est là ma
position. Je voudrais galoper, parvenir, tourner, et me retirer à
Paris, y mourir à mon aise. »
À
ces déplorations, les amis répondirent ; et comme
les jours où lui arrivaient les réponses étaient
des jours tout pleins « du plaisir de lire, de relire, de
mâcher même et de sucer tout ce papier, »
Galiani récrivit, récrivit. La plume à la main,
il se sentait renaître ; il lui semblait qu’il causait
avec les gens. Il savait comment sourirait l’un en lisant cette
ligne, comment dirait l’autre à celle-là. Le
conseiller du commerce n’avait pas de plus belles nuits que les
nuits qu’il passait à causer de Paris la grand’ville avec
Mme
d’Épinay. Et d’ailleurs, l’auteur du Dialogue
sur les Femmes
se savait lu, peut-être colporté, — peut-être
même regretté. Et, de fait, il était tout cela. À
cette table de Mme
Geoffrin où s’asseyaient tous les esprits couronnés,
où Voltaire aurait dû mettre de fondation le dîner
des six rois qu’il a mis à Venise, — l’abbé
manquait.
Né
à Naples par mégarde ; abbé parce qu’il
était né homme du monde ; diplomate pour trouver
une place à son esprit ; un abbé de sofa, un de
ces abbés logés dans l’église comme des rats
dans un palais ; rieur sans miséricorde, Pangloss qui
trouve tout pour le mieux dans le pire des mondes, philosophe détaché
du bonheur des autres, fanfaron d’égoïsme, payant en
esprit les dettes de son cœur, aimant les choses jusqu’au
feu exclusivement,
dirait Montaigne, les gens jusqu’à l’agonie et pas plus :
« Ma belle dame, s’il était bon à quelque
chose de pleurer sur les morts, je viendrais pleurer avec vous la
perte de M. Helvétius ; mais la mort n’est autre chose
que le regret des vivants. Si nous ne le regrettons pas, il n’est
pas mort ; tout comme si nous ne l’avions jamais connu ni
aimé, il ne serait pas né... »
« L’affliction de Mme
Matignon, en effet, a été extrême. Tout vient du
défaut d’éducation ; si on lui avait appris
qu’un mari n’est qu’un homme, elle verrait que l’espèce
entière lui reste en perdant un individu. M. de Matignon a été
infiniment pleuré sans être regretté ; car
on voyait qu’il n’aurait jamais été bon à
rien qu’à être un bon vivant. » — Petit,
gras, potelé, se glissant, se faufilant, babillant,
gesticulant, pelotonné et furet, voilà l’abbate ;
un charmant petit bout d’homme, un prototype du docteur
Acoramboni ; caro
puppazetto !
auraient pu dire les dames à cet esprit impromptu, à ce
causeur-acteur, faisant de tous ses récits des tableaux
parlants, de toutes ses idées des parades ; caro
puppazetto ! auraient-elles
pu dire à cette maquette de génie : de l’Érasme,
du Rabelais et du Voltaire battus avec du Polichinelle ! — Se
laissant vivre à la dérive, toujours appétant
l’amour, l’abbate !
c’est un homme vivant de toutes les vies du plaisir ; c’est
un tempérament à la Mirabeau, à cheval sur la
débauche et le travail, ne débridant jamais ;
c’est une cervelle toujours allante, sautant à pieds joints
d’une Dissertation sur les saints Christophes gothiques à un
Dialogue sur les Femmes, des Componimenti
vari per la morte di Domenico Jennacone carnifice della gran Corte...
à des Mémoires sur les Antiquités de Pompeï ;
aujourd’hui à comploter une Histoire de la Formation des
Montagnes, demain une Correspondance entre un Pape et Carlin ;
jetant les ironies à poignées comme les concetti
du carnaval romain, se moquant de tout le monde, et faisant de lui
comme de tout le monde ; souriant à tous les Credo,
à l’Émile
comme aux autres ; contant après Grimm et mieux que lui ;
pariant Dieu, parce que Diderot pariait le néant ;
cervelle en ébullition prenant feu tous les jours après
un livre, une découverte, une femme, un système !
Passez à Chantilly sur les onze heures ; à un
huis qui n’est jamais scellé,
vous entendrez le mot du cardinal de Polignac : Parle, je te
baptise ! Entrez : c’est l’abbé barbottant dans
ses draps et dans son vildes-chour,
qui cause avec son démon, son genius :
un gros singe. — Galiani ose tout : il mettra de l’esprit
dans l’économie politique. — Prêtez le collet à
deux, trois, quatre affaires, comme cet officier aux gardes, et
restez sur place, si le cœur vous en dit, bon cela ; mais ne
déplaisez pas à l’abbé : « M.
de Pezay m’accorde donc de l’esprit. J’admire sa clémence.
Si je lui accordais le sens commun, je serais bien plus généreux
que lui ; mais je n’aime pas à être taxé
de prodigalité. » — Rien ne l’effraie ;
c’est un enfant gâté : philosophie, religion,
métaphysique, médecine, il touche à toutes les
montres. — Corps battant toute la nuit le pavé de la
capitale du xviiie
siècle ; tête donnant audience tous les matins aux
grandes pensées.
Edmond
et Jules de Goncourt.
(La
suite au prochain numéro.)
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Les
vieux maîtres.
Heureuse
et grande époque, ère où la piété
Faisait
à chaque artiste un nimbe auréolé !
La
Bible était alors le grand puits des idées :
Les
inspirations, les plus fières pensées
Montaient,
d’un pied léger baisant les échelons,
L’échelle
de Jacob que nous redescendons.
C’était
beau. Tout alors, tout se levait de terre,
Tout
prenait son élan, les cerveaux et la pierre !
Chaque
jour, en ce temps, quelque pauvre maçon
Sentait
un plan géant illuminer son front,
Et
partait, sans douter de l’œuvre colossale,
Par
les pays chrétiens quêter sa cathédrale !
Le
riche ouvrait sa bourse, et le pauvre apportait
Ses
bras, et sans vouloir de solde il travaillait.
Vous
vous dressiez alors, ô belles basiliques !
Et
c’était jour béni pour les cités gothiques,
Lorsqu’une
nef nouvelle, ouverte par des rois,
Au
Dieu vivant chantait pour la première fois
Ses
psaumes de granit, et de sa voix de pierre
Du
monde agenouillé traduisait la prière !
Nul
alors, quelque soir de découragement,
Ne
faisait de ses jours une sonde au néant ;
Nul
pour dernier autel n’embrassait le suicide ;
Comme
Gros et Robert nul n’allait vers le vide !
C’était
le temps d’Hemling, de Van-Eyck ; l’art était
Le
Credo
du génie, et le pinceau priait !
Van-Eyck !
Hemling ! chanteurs dans ce divin poëme,
Voix
dans cette harmonie, ô maîtres, je vous aime !
J’aime
votre dessin souffrant ; cette maigreur
Étoffant
piètrement les membres du Sauveur.
J’aime,
ô peintres croyants ! vos têtes séraphiques
Abaissant
sur nos maux des yeux mélancoliques ;
J’aime
tous ces grands rois, et ces moines ; – troupeau
Que
vous précipitez aux genoux de l’Agneau,
Sur
un terrain naïf tout parsemé de roses.
J’aime
vos chérubins, ailes vertes et roses,
Vos
saints et l’Éternel dont la robe à longs plis,
Émail
de diamants, de saphirs, de rubis,
Est
un ruissellement d’où jaillit la lumière !
Mais
ce que j’aime mieux dans votre manière,
Ô
peintres ! ce sont vos Vierges. Elles ont
Un
air si tristement rêveur, et sur leur front
On
devine si bien, pauvres reines divines !
Qu’elles
portent au cœur la couronne d’épines !
Vous
les avez si bien peintes comme des sœurs
Dont
le baiser est prêt pour sécher tous les pleurs !
Ô
maîtres ! croyez-moi, c’est votre grande gloire
Qu’elles
fassent encore un peu penser à croire,
Et
que chacun de vos tableaux doux et pieux
Soit
comme un bénitier où l’on trempe ses yeux !
|
Jules
de Goncourt.
Bruges,
juillet 1850.
Alger.
– 1849.
Notes
au crayon.
(suite.)
Vendredi,
16 novembre.
Ascension
de la rue de la Casbah, ascension des 497 degrés divisant
les 497 mètres de pente de la Casbah à la ville
basse. – Transport des fardeaux à la façon de la
fameuse grappe de Chanaan : deux ou quatre biskris portant sur
leurs épaules une poutre à laquelle vient s’amarrer
la malle ou le ballot ; déménagement simple, mais
fertile en avaries pour le mobilier suspendu. – Les tombereaux
voués au recueillement des immondices sont remplacés
ici par des troupes de bourriquets aux formes enfantines, gravissant
l’échelle de la rue de la Casbah sous une bastonnade
perpétuelle. – Descente le long des anciennes fortifications
au cimetière du marabout Sidi-Abd-er-Haman. – Malgré
la défense pour les chrétiens de pénétrer
dans ce lieu sacré, nous entrons. – C’est un vendredi,
jour de prière. – Une blanche mosquée d’où
filtrent des chantonnements nazillards ; de blanches tombes où
se tiennent accroupies de blanches Moresques ; de gigantesques
cactus ; un dattier balançant son aigrette ; un
entrelacs d’arbres tourmentés, frisés, noueux. –
C’est le champ de repos de l’Orient ; ce n’est plus cette
pauvreté attristante, cette nudité désolée
des cimetières septentrionaux, et cette terre de la mort, que
les baisers du soleil font sourire comme un jardin, vous berce à
sa mélancolie. – Le kaouah
(café), introducteur chez les Moresques. – Une négresse
emmaillottée dans une toile à matelas. – Accroupis
sur un tapis de Smyrne, nous prenons dans des tasses de figuier le
café sans sucre et accompagné de son marc. –
Ertoutcha, Aïcha, Fatma : – Ertoutcha, gracieuse femme de
treize ans ; – Fatma, la mutinerie d’une Parisienne ; –
Aïcha, la langueur d’une Orientale. – Sourcils charbonnés
et reliés par une étoile. – Ongles teints de hennah.
– Enguirlandées de jasmin ; un foulard de Tunis
capricieusement jeté sur la tête ; – une épaisse
chevelure noire serrée dans une queue d’où
s’échappent des rubans de toutes couleurs ; une veste
en soie bleu de ciel feuillagée d’or, laissant à
découvert la gaze transparente qui devrait cacher la gorge ;
une ceinture étincelante de dorures, un pantalon blanc, les
jambes nues, d’étroites babouches. – Ébauche de
danse indigène aux sons du derbouka, tam-tam primitif, vase en
terre recouvert d’une peau. – Fatma s’arme de deux mouchoirs,
rassemble ses jambes, imprime à son torse un imperceptible
dandinement qu’elle précipite bientôt en tordions
furieux ; les mouchoirs volent, la tête se renverse en
arrière, le corps s’emporte. – Longues causeries en langue
sabir.
– Olla podrida
de français, d’italien, d’espagnol, la langue sabir
est une sorte de patois élastique par lequel, au moyen de
terminaisons en ir,
en ar
et en ia,
d’un infinitif prolongé, d’une très-petite dose
d’arabe, et d’une très-grande audace linguistique, la
pensée européenne est, au bout de très-peu de
jours, saisissable à l’oreille africaine. – Un More nous
donne une représentation de ventriloquie à rendre
jaloux M. Comte.
Samedi,
17 novembre.
Bibliothèque
et musée, rue des Lotophages. – Élégante
antichambre ; série de niches s’ouvrant sous un arc
ogival entre deux colonnettes géminées. Gracieux cordon
de briques vernissées. Arceaux de portes entièrement
gauffrés de sculptures. Cour intérieure dessinée
par dix colonnes torses de marbre blanc surmontées de
chapiteaux précieusement évidés. Le marbre, tiré
des carrières de Constantinople, est du grain le plus fin et
du blanc le plus éblouissant. Les ogives s’encadrent dans
des lignes de briques blanches fleuries de bleu ; caractère
d’ornementation commun à toutes les maisons moresques, mais
qui se retrouve ici dans une plus grande pureté de goût.
– Ces dix colonnes supportent une galerie supérieure où
se trouvent reproduites les dispositions et l’ornementation du
rez-de-chaussée. – Rien de plus gracieux, de plus frais, de
plus aérien, que ce petit palais aux arches superposées,
que cette blanche cour plafonnée d’azur. – Une des trois
ou quatre maisons qu’Alger peut citer comme exemple de cette
architecture discrète à l’extérieur et pleine
de merveilles au-dedans. – Le More, grand artiste du chez
soi, s’est plu à
adoucir le carcere duro
de ses femmes par une prison enchantée. – Des escaliers
margés d’arabesques, où les dessous de marches
s’éclairent d’un éclat vernissé, conduisent
à la galerie supérieure, ciselée comme un bijou.
– Les baies qui surmontent les portes sont garnies d’une feuille
de pierre tout aussi délicate que la dentelle de papier de nos
boîtes de bonbons. – Ravissante salle de lecture dont les
fenêtres donnent sur la mer. Un boudoir à lire les Poetæ
minores plutôt qu’un
local à compulser des in-folio.
Un gros More, geignant comme s’il fendait des bûches, élabore
à nos côtés une traduction rebelle. – Musée
d’histoire naturelle africaine. – Au rez-de-chaussée,
débris de tumulus
romains. – La comparaison ne nous est pas permise entre la
bibliothèque et l’hôpital du Dey, que le choléra
rend invisible pour toute personne étrangère au service
médical. – Quelques détails sur le Djelep,
cérémonie nègre à l’effet de se mettre
le diable dans le ventre
pour connaître l’avenir. – La cérémonie a
généralement lieu pendant le rhamadan ; les
récipiendaires, inscrits à l’avance, sont introduits
dans une pièce où brûle dans un grand réchaud
un composé de drogues infernales. Du sang de quatre poules, un
vieux nègre oint toutes les jointures des curieux de l’avenir.
Ils sont ensuite revêtus de robes à queue hérissées
de coquilles et titillantes de grelots. Ainsi parés, aux
hurlements d’un charivari incroyable, ils dansent, ils dansent…
jusqu’à l’évanouissement. Revenus à eux, ils
recommencent pour retomber et pour se relever encore, et ne cessent
que lorsqu’il leur est impossible de se soulever sur leurs jambes.
Ils sont alors regardés comme logeant le diable. –
Quelques-uns ne se relèvent plus. – Ce bal satanique dure
deux ou trois jours sans être interrompu par la nuit.
Lundi,
19 novembre.
Porte
Bab-Azoun. – Deux chameaux agenouillés reçoivent un
lourd chargement de planches sous les yeux d’un public recruté
spécialement dans le burnous sale : nos badauds drapent
fièrement à l’espagnole un ramas jaunâtre de
couvertures losangées de trous, passementées de
graisses, soutachées de boue, frangées d’effiloques,
Éden vermineux de tous les animalcules pullulants de la kissa
arabe. – Un pan de mur effondré est la table où
quatre d’entre eux, tirant d’une marmite éclopée un
je ne sais quoi indigène, le roulent entre leurs doigts, le
façonnent en boule, et se l’ingurgitent gravement,
insoucieux des inutilités de notre service. – Bazar
d’Orléans. – Achat de toutes petites choses que tout
Français est condamné à rapporter à ses
amis et connaissances. – Nous tombons au milieu d’une vente aux
enchères. – Le dellal
(sorte de Ridel juif) se promène gravement, la montre à
la main, au centre d’une cohue d’enchérisseurs
surenchérissant à grand tapage de cris et de gestes. –
Une veste de Moresque, vendue 150 fr. Des foutahs
atteignent les prix de 40 et de 50 fr. – Absence d’armes et
d’objets d’orfèvrerie. – Un seul marchand, Sekel, ayant
mieux que des yatagans à 16 fr., mais demandant de ses
produits indigènes beaucoup plus cher que n’en demandent les
marchands parisiens. – Usage arabe de trois appellations pour les
femmes : prénom, nom, surnom. – Le surnom joue le plus
grand rôle – Une Yamina décorée en arabe du
surnom de Beurre frais,
à cause de sa fraîcheur ; – une Aïcha doit à
sa peau plus que brune le surnom de Panier
à charbon ; –
des pommettes rosées baptisées de Pommes
d’api ; – à
une Ertoutcha, son épiderme bistré a valu le sobriquet
de Pain de munition.
(La
suite au prochain numéro.)
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