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Chansons
et POÉSIES,
par
A. GUÉRIN.
Pourquoi,
– dirons-nous aux poëtes populaires, – toujours vous faire
réclamer d’Hégésippe Moreau ?
Prenez garde, vous vous appelez poëtes populaires, et vous
recommencez l’école feuille-morte de Millevoye. L’art n’a
point d’entrailles, messieurs. En littérature, il faut voir
l’écrivain et non l’homme, – les œuvres et non la vie.
Vous finiriez par profaner le lit d’hôpital ; vous le
feriez prendre pour une réclame. Quand vous tenez la plume, ne
vous rappelez plus votre blouse ; l’art n’est pas affaire de
parti, croyez-nous. Quand vous pleurez, ne faites pas de
réquisitoire ; vous nous feriez douter de vos larmes. Ce
sont de mauvaises gloires, – croyez-nous, – des gloires
surfaites, et qui ne tiendront pas, que ces gloires de misères ;
s’il vous faut absolument pour drapeau un homme sorti de vos rangs,
à côté d’Hégésippe Moreau, il y a
Balzac.
La
meilleure manière, selon nous, de rendre compte d’un livre
est d’en faire des citations. M. Guérin ne nous en
voudra pas, si nous choisissons une de ses plus jolies pièces :
Ne
pleurez pas sur votre fils, madame,
Le
poëte ici-bas est abreuvé de fiel ;
Toujours
trop tard Dieu rappelle son âme,
Car
l’âme du poëte est un oiseau du ciel.
Non,
votre pauvre enfant n’était point de ce monde,
Et
vous avez dû voir autour de son berceau
Errer
pendant la nuit la vierge pâle et blonde
Qui
charma la douleur d’Hégésippe Moreau.
Enfant
mystérieux, né pour une autre sphère,
Au
contact des méchants combien il dut souffrir !
Mais
à peine eut-il fait quelques pas sur la terre,
Que,
priant pour les siens, il se sentit mourir.
Pourtant,
il murmurait : Seigneur, laissez-moi vivre,
Non
que je sois craintif à l’heure du trépas,
Mais…
pitié pour ma mère !… et pitié pour mon
livre !…
-
………………………………………………
…………………
Sa
muse virginale
N’eût
jamais rencontré qu’un sombre désespoir ;
Et
Dieu lui dit, touché de sa voix matinale :
« Enfant,
tais-toi, le ciel t’applaudira ce soir. »
………………………………………………
Même
après les fameux vers de Malherbe, on peut lire cette
consolation.
Ajouterons-nous
que M. Guérin est un des collaborateurs du Tintamarre,
ce journal où l’on écrit Vadé d’une main,
La Rochefoucauld de l’autre.
Edmond
et Jules de Goncourt.
LÉGENDES
d’artistes.
La
vie et la mort de Calinot.
Pauvre
innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble écrite tout
entière pour une parade des Funambules ; écoulée
doucement sans peur, sans reproche, sans haine, sans remords, sans
regrets ; innocente comme une parade où Pierrot, –
Pierrot le mime, Pierrot le muet, – où Pierrot parlerait !
C’est
une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur en
scène, le souffleur de toutes ces naïvetés, n’est
plus là pour lui donner la réplique, l’histoire et la
légende prêtent toujours à Calinot pour partners
de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce seigneur de
la légende allemande entre deux chevaliers qui chevauchent à
côté de lui, l’un à droite, l’autre à
gauche ? Eh bien ! comme le seigneur allemand, Calinot
chevauchait entre deux chevaliers : V….. et L….. – V…..,
c’était la phrase française en habit de marquis ;
– L….., c’était une mémoire qui toujours restait
court, qui sans cesse buttait contre le mot propre, qui toujours le
cherchait, qui jamais ne le trouvait. C’est V…… qui disait :
« Il me semble que le crépuscule s’annonce, je
vais mettre mon peplum ; »
et encore, après avoir chaviré : « Je
jure Dieu de ne plus mettre le pied dans cette caravelle ! »
C’est L….. qui annonçait au piquet : « J’ai
une tierce… en ce que tu sais bien, une quinte… en ce que tu m’as
dit, et un quatorze… en ce que tu viens de me dire. » Et
ainsi il croissait, le bon Calinot, en grâces et en joyeux
devis, entre ce lexique des Précieuses
ridicules et cet incurable
oublieur, entre ce purisme et cette paralysie !
Parades !
– races perdues ! ô vieux pitres ! tout ce cortège
de Momus populaire, les rires larges et les grosses bêtises,
les paternelles niaiseries ! Pantalons et Cassandres, vieux
faiseurs de gaieté qu’on ressuscitait tout à l’heure,
– ô Lapalisse ! aïeul des naïvetés, –
je vous le dis : Bobèche revivait en cet homme.
Et
l’atelier, qui s’ennuyait de Jocrisse, s’est mis à
compiler l’enchiridion
de Calinot, avec un culte de philologue, et l’a augmenté, et
l’a enrichi, et l’a pourléché, et lui a fait comme
Virgile à ses vers, et s’est mis à déclamer, –
ainsi ornée, – cette rapsodie du Théâtre de la
Foire, – pour faire suite à celle que chantait Dancourt en
sortant du cabaret de la
Cornemuse, – si bien que
les écouteurs ont fini par être aussi incrédules
à l’endroit de l’existence de Calinot qu’à
l’endroit de l’archevêque Turpin.
Et
pourtant il a si bien vécu, ce mortel désopilant, –
qu’un jour il est mort – du choléra.
L’existence
de Calinot a toutes sortes de tableaux : Calinot restaurateur, –
Calinot logeur, – Calinot commis, – Calinot garde national. S’il
fut tout cela, nul ne l’a jamais bien su. Le savait-il lui-même ?
Il avait tant de complaisance à se laisser persuader, et
faisait si peu de résistance à laisser mettre la main à
ses souvenirs, à y laisser ajouter. – Un beau jour, Camille
lui persuada qu’il avait été marin ; et, depuis
ce jour-là, Calinot se rappelait tout au moins une fois par
mois ses souvenirs de la
Tremblante.
Un
grand corps monté sur des jambes d’échassier ;
là-dessus, une tête blonde, chauve, inculte ; de la
barbe ; les yeux bonasses ; la tête ballant en
avant ; dans la pose, quelque chose comme le profil d’une
canne à bec de corbin ; une voix pleine d’embarras,
obstruée de bredouillements, notée tout au long de
notes innotables ; – c’est ainsi fait qu’il a traversé
la vie avec des vêtements trop larges sur son corps maigre,
faisant rire tout le monde, et laissant rire tout le monde.
Les
tréteaux du Pont-Neuf ont eu leurs sténographes ;
pourquoi laisserait-on perdre ce monument de la bêtise
française ?
À
côté de cette épopée de cynisme, toute
sanglante, de cet « Allons-y gaiement ! »
de l’Abbaye de
Monte-à-regret, –
Jean Hiroux, – Calinot a sa place : c’est un lever de rideau
avant la grande pièce.
Enfant,
Calinot, en revenant de l’école, se bat avec un camarade, et
attrape une grande écorchure au front. Au dîner, son
père lui dit : Qu’est-ce que tu as là ? –
Papa, j’ai rien. – Mais si, tu as quelque chose. – Je me suis
mordu au front ! – Imbécile ! est-ce qu’on se
mord au front ? – Tiens ! je suis monté sur une
chaise.
*
*
*
Moi,
j’aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil, à quoi
ça sert ? Il vient quand il fait jour, ce feignant-là !
Au lieu que la lune, ça sert à quelque chose : ça
éclaire.
*
*
*
Camille.
- Veux-tu me mesurer ce tableau ?
Calinot.
- Avec quoi ?
Camille.
- Prends le mètre, il est sur la table.
Calinot,
mesurant. – Un mètre… heu…. heu…
Camille.
- Eh bien ! combien a-t-il ?
Calinot.
- J’sais pas : le mètre n’est pas assez long.
*
*
*
« Monsieur,
« Envoyez-moi
les deux Boissieu que je vous ai demandés… » Ici
le marchand de tableau meurt. Calinot finit la lettre : « Je
vous écris le reste par la main de Calinot, mon premier
commis, vu que je viens de mourir d’une attaque d’apoplexie. »
*
*
*
Quand
j’étais à bord de la
Tremblante,
je laisse tomber ma montre. Nous étions dans le Groënland.
Je me jette, je retrouve ma montre. V’là que, quand je
remonte, la glace s’était refermée. Je crie d’une
voix de Centaure : Passez-moi une scie ! On m’en passe
une. Je me mets à scier la glace ; mais la sciure me
tombait dans les yeux.
*
*
*
Calinot
voit un merle dans le jardin de Camille ; il l’ajuste. Il
n’était pas bien pour le tirer ; il remonte l’escalier
à pas de loup ; il ouvre bien doucement la porte de
Camille, bien doucement la fenêtre de Camille qui dormait. –
Pan !
Camille,
se réveillant en sursaut. - Hé ?… hein ?
quoi ?
Calinot.
- Ah ! mon cher, je n’ai presque pas fait de bruit.
*
*
*
Moi
d’abord, je n’aime pas les lâchetés. Quand j’écris
une lettre anonyme, je la signe toujours.
*
*
*
« À
M. le maître d’hôtel du Cheval Blanc, à
Rouen (Seine-Inférieure).
« Monsieur,
« Je
vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j’ai oublié
sous mon traversin dans la chambre n° 23.
« Votre
dévoué, « Calinot. »
En
cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.
« Post-scriptum.
– Ne vous donnez pas la peine de chercher mon couteau-poignard ;
je l’ai retrouvé. »
Camille.
- Tu es bête !… puisque tu l’as retrouvé…
Calinot.
- C’est trop fort ! Tu veux donc que cet homme s’échigne
à chercher mon couteau-poignard.
*
*
*
Sont-ils
bêtes ces gens qui donnent une lettre à un
commissionnaire ! ils se figurent qu’il la porte ; il ne
la porte jamais. Moi, quand je veux être sûr, je vais
toujours avec le commissionnaire.
*
*
*
J’ai
été demeurer rue J.-J. Rousseau, vois-tu, parce
que comme ça je ne paierai plus de ports de lettres. Qu’est-ce
que ça leur coûte de traverser la rue pour m’apporter
mes lettres ?
*
*
*
On
proposait un parti à Calinot :
–
Que
diable veux-tu que je l’épouse, elle a le double de mon
âge !
Camille.
- Qu’est-ce que ça te fait ?
Calinot.
- Songe donc ! quand j’aurai cinquante ans, elle en aura cent.
*
*
*
Camille.
- Tâche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.
Calinot
remonte avec des allumettes.
Camille.
- Cré mâlin ! elles ne vont pas tes allumettes !
Calinot.
- C’est bien drôle, ça ; je les ai toutes
essayées.
*
*
*
Calinot,
logeur. – Oh ! monsieur, à tous les prix : dix,
quinze, vingt-cinq. Voyez : la chambre est bien ; c’est
propre ; il y a des rideaux, une table de nuit.
–
Qu’est-ce
que c’est que ça ?
–
C’est
une truelle.
–
Et
ça ?
–
Du
plâtre et du verre pilé.
–
Tiens !
pourquoi donc ?
–
C’est
très commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est
infestée de rats. Quand vous en voyez un, vous sautez sur la
truelle et vous bouchez le trou. Dans les chambres à
15 francs, ils vous mangeraient le nez : on vous donne un
masque en verre.
*
*
*
Dans
son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.
Camille.
- Fais un trou ; tu mettras ça dedans.
Calinot
n’avait plus de gravois ; mais il avait un tas de terre.
« C’est que je ne l’ai pas fait assez grand ! »
*
*
*
Calinot,
garde national, était de faction après le 24 février.
– Un élève de l’École polytechnique,
aide-de-camp, arrive au Pont-au-Change, tombe de cheval, se
contusionne, et est obligé de prendre un cabriolet pour
continuer sa ronde-major. Il se fait ainsi reconnaître de
Calinot. Un omnibus arrive quelques instants après. Calinot
croise la baïonnette, et crie : Aux armes ! Le caporal
sort : – Mais enfin, qu’est-ce que vous avez donc,
factionnaire ? – Eh ben ! quoi ? Les rondes-majors
viennent en cabriolet : les patrouilles peuvent bien venir en
omnibus.
*
*
*
Calinot,
capitaine instructeur : Eh ! là-bas, qu’est ce qui
lève les deux jambes ?
*
*
*
Calinot,
aux journées de juin : Si je fais arriver mes hommes tous
de front, les malheureux, ils vont tous être mitraillés ?…
Si je faisais tête de colonne à droite, tête de
colonne à gauche ? – Il commande : Tour droite !
tour gauche ! Tout le monde fait tour complet. Une fusillade
terrible part de la barricade. La compagnie de Calinot est criblée.
Le général arrive bride abattue : Imbécile !
vous faites tuer vos hommes ! – Ah ! taisez-vous donc !
ça fait bien moins de mal que dans la poitrine !
*
*
*
Calinot,
chef de bataillon d’une légion de la banlieue :
Attention ! Garde à vous ! bataillon !.. heu…
heu… Mettez-vous comme vous étiez dimanche dernier.
*
*
*
Calinot
était à deviner un rebus de Charivari dans un café.
– Le gazier sonne pour prévenir qu’il va éteindre.
Au bout de cinq minutes, Calinot, toujours à son rébus,
dit : Eh ben ! a-t-il éteint, cet imbécile ?
*
*
*
Calinot.
- Je viens de rendre service à un vieux camarade de
la Tremblante.
Ce pauvre diable ! il n’avait pas mangé depuis deux
jours. Je l’ai fait entrer dans une allée ; je lui ai
donné mes bottes.
Camille.
- Et toi, comment t’es-tu en allé ?
Calinot.
- Ah ! tu demandes toujours des explications.
*
*
*
Camille.
- Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de bougie.
–
Calinot,
au bas de l’escalier. - Les artistes sont si pauvres ! Il en
reste encore un grand bout. – Calinot remonte la bougie.
*
*
*
Calinot
au salon. - Ducornet….. né sans bras…..Qu’eque ça
fait, s’il a des mains ?
*
*
*
Camille.
- Eh bien ! tu ne viens pas à l’enterrement de
Mlle Mars ?
tous les artistes y seront.
Calinot.
- Je ne vais à l’enterrement des gens que quand ils viennent
au mien.
*
*
*
Camille
donne à Calinot une canne avec une très-belle pomme en
Saxe. La canne est trop grande pour Calinot. – Calinot la rogne de
la pomme.
Camille.
- Pourquoi ne l’as-tu pas rognée du bas ?
Calinot.
- C’était en haut qu’elle me gênait.
*
*
*
Je
ne crains pas le choléra, d’abord ! C’est un mauvais
air qui passe dans la rue ; – et je loge sur la cour.
*
*
*
Calinot,
mourant du choléra. - Je meurs comme le Christ, à
quarante-trois ans.
Camille.
- Tu te trompes, mon ami, il est mort à trente-trois ans.
Calinot.
- Eh ben ! il est mort dix ans trop tôt.
Edmond
et Jules de Goncourt.
POÉSIES
en prose.
La
collection de choppes de
notre ami Cornélius.
Oh !
les belles choppes d’Heidelberg ! – Elles sont en terre
jaunâtre et hautes d’un pied. Du haut en bas descend une
ronde de buveurs encadrée dans des tortils de chardons plaqués
de lames d’argent.
–
Les beaux lansquenets ! Comme ils
sont bien campés, bien entripaillés, bien
colichemardés ! Quels beaux pourpoints à
taillades ! On vous a donc payés hier, messires ? Et
ces grosses commères faisant resplendir leurs beautés
flamandes au centre de cette humerie
en spirale qui commence par la chanson à boire, et qui finit
par la rixe, la dernière scène, – la scène de
sang, – comme elles agacent sans vergogne les mâles
attablés ! Et tenez, celle-là au fond, comme elle
fait ruisseler sur les tables encombrées de pots et d’hommes
l’opulence de ses charmes !– Ô bâtard de
Rubens, dont les toiles vieillies de forme et de couleur sont encore
des orgies ! À cet état humain, c’est là
que de son temps, ta palette à la main, tu t’en allais,
Jordaens ! – Et plus bas, la danse : l’orchestre hurle
et glapit, le rythme s’emporte ; les sirènes empoignent
leurs valseurs ; tout se presse, tout se mêle, tout va,
tout tourne, … et puis on tombe, … et puis on se bat ! –
Grande bacchanale, grande fête à la Téniers qu’on
nommait la kermesse, j’ai été te chercher l’autre
jour en Belgique, et je ne t’ai pas trouvée. – À
Bruxelles, j’ai vu toutes les boutiques fermées, on m’a
dit que c’était la kermesse. – À Gand, j’ai vu
une troupe d’arbalétriers en habits noirs, on m’a affirmé
que c’était la kermesse. – À Malines, par exemple,
je n’ai rien vu du tout ; on m’a soutenu que c'était
la kermesse.
Oh !
les belles choppes d’Heidelberg !
À
LENÔTRE.
Ce
jardin serrait le cœur ; non pas qu’il eût l’aspect
pleureur et désolé de ces coins de terre mangés
d’herbes parasites qui s’en vont disparaissant sous la mousse et
l’oubli. Le tracé des allées se perd ; la place
des massifs de fleurs s’efface ; la naïade du bassin,
verdie par les années, pleure sur son urne aride…
Non ; mais il
attristait comme la coquetterie d’une douairière. Les cadres
de buis, maigres, qui cerclaient les parterres, avaient encore la
vigueur de lignes de leur première jeunesse ; les deux
allées de tilleuls étaient soigneusement taillées
à pic comme des murs de verdure ; le cailloutis était
jaune et lustré. Tout cela présentait le profil sec de
ces parcs géométriques et malingres esquissés
par Abraham Bosse. C’était un ensemble peigne, verderet, une
tyrannie du cordeau, d’un charmant goût Louis XIV ;
un jardin enfin qui n’était pas du tout un jardin comme
l’entendent le bon Dieu et la nature, – deux grands dessinateurs
pourtant.
Talons
rouges, robes à paniers, mouches, parterres de haut style,
quinconces à longues périodes, morts, morts, morts !
– Ô mon pauvre cher poëte, toi qui as écrit
Versailles, le xviiie siècle
est passé sur tes œuvres ; et ce siècle-là,
vois-tu ? a guillotiné la royauté et sacré
le jardin anglais !
La
naissance du toast.
Elle
se baignait.
Il
y a de cela combien d’années ? Je ne sais.
Comment
se nommait alors le roi d’Angleterre ? Je ne sais encore ;
mais c’était la maîtresse du roi d’Angleterre. –
Holbein a-t-il laissé sa pourtraiture ? Je ne sais
vraiment.
La
salle de bain, je ne l’ai vue. Était-ce en marbre blanc ?
était-ce un cabinet de rocaille qui touchait à son
appartement d’été, « et qui sans doute
était le plus agréable lieu du monde, »
meublé de piles de carreaux de drap d’or et de vases de
porcelaine remplis de fleurs, avec un lit de repos fait à la
portugaise ?
Six
courtisans étaient là qui regardaient. – Tel était
le bon plaisir de Sa Majesté. Avait-elle une chemise ?
Peut-être bien oui, peut-être bien non. À chaque
mouvement qu’elle faisait, l’eau lui mettait à la gorge un
collier de diamants.
Elle
était si belle, les cheveux dénoués, la
maîtresse du roi d’Angleterre !
Un
des courtisans se pencha et se releva : il avait rempli une
tasse, et buvait l’eau du bain.
La
tasse passa. Le second fit comme le premier ; – le troisième
comme le second ; – le quatrième comme le troisième ;
– le cinquième comme le quatrième. – Le sixième
dit : Je retiens la rôtie !
« L’usage
du temps était de boire avec une rôtie au fond du verre.
Toster veut dire rôtir. »
Et
depuis ce temps, les Anglais ont toujours, ont toujours tosté.
Cela,
un old book
le dit : il faut le croire.
Edmond
et Jules de Goncourt.
(La
suite au prochain numéro.)
CHRONIQUE
DES THÉÂTRES
Gymnase.
Les
Vacances de Pandolphe,
comédie en 3 actes,par
George Sand.
Au
mois d’avril 1716, Luigi Riccoboni dit Lelio, Giuseppe
Balletti dit Mario, Thomaso Visentini dit Arlequin, Pietro Albogheti
dit Pantalon, Giovanni Bissoni dit Scapin, Francesco Matterazi dit le
docteur, Giacomo Ranzini dit Scaramouche ; Helena Balletti dite
Flaminia, Giovanna Benozzi dite Silvia, Margareta Rusca dite
Violetta, et Ursula Astori arrivèrent au port Saint-Paul à
Paris. – Le 18 mai de la même année, ce fut une
nouvelle dans Paris, que les comédiens italiens jouaient sur
le théâtre du Palais-Royal ; – et le soir, au
café Gradot, les comédiens comptèrent
4,068 livres, et commencèrent ainsi leur premier
registre : Au nom de Dieu, de la Vierge Marie, de saint
François-de-Paul, et des âmes du purgatoire, nous avons
commencé, ce 18 mai, par l’Inganno
Fortunato.
Vieux
Gelosi !
vous aviez déjà passé les monts, la gaieté
en croupe ! Guerres de religion, guerres de parlements, les
états de Blois et la Fronde, que vous importait ? Vous
alliez, vous alliez, repassant vos rôles, essayant vos coups de
pied, dans les discords et les dissensions civiles ! Aussi
insoucieux du lendemain que du pouvoir du jour, de la mort du duc de
Guise que de l’ondée d’hier, aujourd’hui à Blois,
demain rue des Poulies, sur le théâtre du
Petit-Bourbon ! – On démolit votre théâtre
pour bâtir le péristyle du Louvre ; le parlement
défend vos représentations. – Qu’importe, vous avez
pour vous le roi – et Paris ! – Mais, un beau jour, vous
riez trop haut, messieurs de Naples et de Venise ; vous jouez
Scaramouche ermite,
– vous allez jouer la Fausse
Prude, – cette pièce
que Charlotte-Élizabeth de Bavière n’alla pas
voir, malgré son envie, « de peur, dit-elle, que la
vieille ne persuadât au roi que je l’avais fait jouer par
malice. » – Le Théâtre-Italien ferme, le
Théâtre-Italien est fermé !
Dix
neuf ans, en passant devant l’hôtel de Bourgogne bâillonné
et triste, Paris écouta, et crut entendre comme des rires
enfermés, comme des farces qui battaient de la tête
contre les murs. – M. le duc d’Orléans, régent
du royaume, passa aussi un jour devant l’ancienne maison de gaieté,
et, le lendemain, il donna l’ordre à M. Rouillé,
conseiller d’État, de faire choix des meilleurs comédiens
d’Italie. Une fois arrivés, comme l’hôtel de
Bourgogne n’était point encore en état, le régent
leur permit de jouer sur le théâtre du Palais-Royal, les
jours qu’il n’y aurait pas opéra ; – en sorte qu’un
jour on jouait les Fêtes
de l’été, un
autre la Figlia creduta
maschio, et que la poésie
de Menesson coudoyait les folies de Lelio !
Per
chi l’entende ! –
Donnez-moi, comédiens, un de ces heureux billets à vos
représentations gratuites, plus hautes en drôleries que
les autres, un de ces billets où il n’y avait que ces mots !
Per chi l’entende !
et je n’irai pas voir, Lelio, votre Mérope du marquis de
Maffei ; non, j’irai voir le Pantalon avec sa robe Zimara,
le docteur au langage boulonnais, le Scapin avec son habit de livrée,
son manteau, son bonnet, sa dague et son parler bergamasque ;
Spavento, ou Spezzafer, ou le Giangurgolo, les capitans au large
manteau, avec un buffle et une longue épée ; le
Scaramouche, le Mezzetin, le Tartaglia au manteau de toile rayée,
et le Pierrot inventé par Jareton ! Ressuscitez-moi
Tiberio Fiurelli, qui, à quatre-vingt-trois ans, donnait
un soufflet avec le pied ; Aurelia Bianchi, l’auteur de
l’Inganno Fortunato,
qu’elle dédia à la reine ; Dominique
Biancocelli, – le grand Dominique ! – dont la mort fit
fermer le théâtre un mois ; et celui-là qui
faisait la culbute sans renverser un verre plein ; et Angelo
Constanti, qui joua sans masque, et que le roi de Pologne anoblit ;
et Gherardi, – le Flautin, – qui imitait si bien la flûte ;
et l’autre – Évariste Gherardi, qui recueillit votre
théâtre. – Faites que j’entende Arlequin voleur dire
aux archers : Vous êtes des coquins d’emporter ce sac :
ce n’est pas vous qui l’avez volé ! – Et le fameux
compte à Pantalon : Pour un quartier de veau rôti
et un emplâtre d’onguent pour la gale ! – Et ce
fameux : Il Convitato di
pietra, où Arlequin
ouvre la scène : Si tous les couteaux n’étaient
qu’un couteau, – ah ! quel couteau ! Si tous les arbres
n’étaient qu’un arbre, ah ! quel arbre ! Si tous
les hommes n’étaient qu’un homme ! – ah ! quel
homme ! Si ce grand homme prenant ce grand couteau, donnait un
grand coup à ce grand arbre, et qu’il lui fît une
fente, – ah ! quelle fente ! – Et encore cette
triomphante plaisanterie reprise dernièrement :
Mademoiselle, dit Arlequin à Eularia, lorsque je suis dans mon
château, je me plais fort à l’agriculture. Je m’amuse
à semer. Il y a environ six mois que j’ai semé
moi-même de la graine de citrouilles, devinez ce qu’il y est
venu ? – Mais, monsieur, il n’y peut être venu que des
citrouilles. – Pardonnez-moi, madame ; il est venu un cochon
qui a mangé toutes les graines. – Et Dominique, qui jouait
tous les jours, et qui composa cinquante-sept pièces en
douze ans ! – Et cet excellent Visentini, si souple, si
plein de gaieté naturelle ! Visentini, qui mêlait à
toutes les grâces de la balourdise, le vrai, le naïf,
l’original, le pathétique, qui vous menait du rire aux
larmes, en riant ! Et cette toujours charmante Zanetta Rosa
Benozzi, – la Silvia, – qui jouait si bien la comédie
qu’on ne savait si elle était faite pour la comédie,
ou si la comédie était faite pour elle ! – Pour
vos vieilles folies italiennes, un : Per
chi l’entende !
Comédiens, donnez-moi un : Per
chi l’entende ! – et
jouez-moi, ô chers zanni,
jouez-moi : L’Alvarado,
– Ladro, sbiro e giudice,
– Il medico volante !
Pandolphe
est docteur. Pandolphe a une servante, Marinette. Marinette a une
nièce, Violette. Violette a un oncle, le marquis de
Sbrufadelli, qu’elle n’a jamais vu, qui meurt, et dont elle
hérite. Léandre, faux grand seigneur, et Pascariel,
ex-valet de Sbrufadelli, offrent leurs mains à Violette, qui
aime Pedrolino.
Violette
part avec Pandolphe, Marinette et Pedrolino, pour reconnaître
les biens de son oncle. Une fois dans le château de
Sbrufadelli, l’amour de Violette est traversé par Isabelle,
l’ancienne maîtresse du fils de la maison. Pedrolino,
désespéré, va pour se jeter à l’eau. Le
docteur saute sur un fusil et le menace de le tuer… s’il se
noie : – un joli souvenir de Mort
civilement.
Isabelle,
Pascariel, Colombine et Léandre s’entendent pour faire
signer à Violette l’acceptation de l’héritage :
un héritage de dettes. Violette signe ; mais le notaire
s’est trompé, et Violette le sait bien ! Il lui a donné
à signer une chanson au lieu d’un acte. Pedrolino, Pandolphe
et Marinette se mettent à rire, et Violette épouse
Pedrolino.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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