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POÉSIES
en prose.
MAÎTRE
Peuteman.
–
Maître Peuteman ! maître
Peuteman ! – C’était une servante au fichu rouge qui
frappait au carreau, qui frappait bien fort au carreau.
Maître
Peuteman était peintre renommé de Rotterdam, et avait
fait des peintures, de belles peintures à Saint-Laurent.
Maître
Peuteman dit : « Hans ! donne-moi du vin de
France ! »
–
Maître Peuteman ! maître
Peuteman ! notre maîtresse m’a envoyée à
vous, peintre renommé. Le fiancé de ma maîtresse
est mort. Il est tout rouge de blessures. Le fiancé de ma
maîtresse est mort, et elle m’a envoyée vers vous.
Maître
Peuteman avait un large verre, et il y versa le vin de France ;
il y versa du vin de France.
–
Maître Peuteman ! maître
Peuteman ! ma maîtresse vous envoie le portrait de son
fiancé, que vous le fassiez tout rouge de blessures, tout
rouge de blessures, et que vous mettiez une tête de mort à
côté de sa belle tête.
Hans
regardait par les carreaux la servante qui retournait chez elle ;
et il regarda encore quand elle eut tourné la rue, et qu’il
ne pouvait plus la voir, et qu’il ne pouvait plus la voir.
Maître
Peuteman alla trouver un médecin, et lui dit : « Voilà
son fiancé qui est mort ; voilà son fiancé
qui est mort. Voulez-vous que j’aille dessiner un mort ? »
Et
maître Peuteman était dans une salle où il y
avait une grande table de marbre, une grande table de marbre noir ;
et, sur la table, il y avait des cadavres, les uns qui avaient une
jambe coupée, d’autres un bras. Il y en avait d’autres qui
avaient le ventre ouvert, et d’autres qui avaient leur corps
entier.
Maître
Peuteman vit un corps tout rouge, tout rouge de blessures, et il le
dessina.
Et
il le dessina, maître Peuteman, et il s’endormit. Maître
Peuteman avait bu beaucoup de vin de France, et il s’endormit.
Dans
la nuit, maître Peuteman s’éveilla.
Il
mit la main sur quelque chose de froid, et il eut peur, il eut peur
des morts.
Il
tomba par terre, et il se cassa le cou, il se cassa le cou raide.
Les
deux girafes.
C’est
une large cave, avec de grands arceaux. Il y a des bancs de bois, et
des niches dans les murs. Au milieu, il y a une table, et sur cette
table, deux bocaux de poissons rouges. Deux grandes veilleuses dont
la lumière s’endort par moments, puis s’éveille en
sursaut, éclairent étrangement et font de larges
ombres. Sur les bancs, des Arabes assis ; dans les niches, des
Arabes accroupis fument dans l’immobilité et le silence.
Le
petit More va d’une pipe à l’autre avec son réchaud.
Sur
un lit garni d’un mauvais matelas, trois hommes chantent, et
reprennent continuellement un air nazillard. Et toujours un tambour
de basque, toujours frappé dans la même mesure, les
accompagne.
Les
spirales montent des pipes ; les chanteurs chantent ; les
Arabes, sans mouvement, dorment dans leurs pensées…
Vous
reconnaissez ? – C’est le café de la
Girafe à Alger.
Passé
Saint-Cloud, on trouve, en remontant la Seine vers Paris, un cabaret
fort propret et fort endimanché. Il attend les voyageurs au
bord de la rivière, sa porte grande ouverte. Tous les
printemps, on le rebadigeonne à neuf. Printemps comme été,
ce sont des bruits de verres. Le coteau de Sèvres, avec ses
villas aux fumées bleues, est derrière lui. Le
Bas-Meudon, les îles aux joyeuses saulées, – toute
cette idylle qui trempe ses pieds dans l’eau, – est tout près,
à deux minutes. Du cabaret aux saules, des saules au cabaret,
c’est un va-et-vient de jeunes hommes et de jeunes femmes ;
c’est une chaîne de joyeux deux-à-deux. Ils montent,
ils descendent la berge du matin au soir. Et lui est là
souriant et hospitalier, appelant les canotiers de la basse Seine. Il
y a régates près du pont là-bas. Entrez et
entrons ! – À la santé de la Marie Michon !
– Les échos y disent des chansons ; les murs y chantent
la gaieté. Voyez les deux rangées de tables aux nappes
blanches, aux verres provocateurs, aux cartes cartonnées, s’il
vous plaît, à cheval sur deux tables. – La mère !
une matelote et du vin blanc ! – Les jolies parties d’amour !
les jolis ménages tout autour des tables ! La nuit met
ses étoiles ; la lune nous reconduira… Les échos
y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés…
…
Vous ne reconnaissez pas ? –
C’est le restaurant de la Girafe
à Sèvres.
Edmond
et Jules de Goncourt.
Silhouettes
d’acteurs et d’actrices.
Levassor.
« Un
Romain, en faisant son éloge, l’appela le dernier des
Grecs. » – Plutarque parle de Philopoemen.
Levassor
est le dernier des étudiants.
Ohé !
ohé ! les flambards, les chicancards ! ohé de
la Chaumière ! C’est le lait d’ânesse ;
c’est le bas-bleu ! – C’est Ovide, Ovide au geste facile,
à la tournure leste, à l’amour impromptu, aux jambes
balancées. Ohé ! ohé ! c’est
Levassor crevant une armoire et tombant comme une trombe chez Aline,
la queue de billard au port d’armes !
Eh
houp ! eh houp ! charmantes bergères !
Eh
houp ! eh houp ! grisettes si chères !
Comme
il pince le cancan ! – le cancan, ce fils naturel de Vestris !
Gais
enfants
De
vingt ans
Vous
qui là-bas suivez ma loi,
Là-bas
dansez pour moi !
L’étudiant
est mort, vive Levassor !
Et
pourtant, c’étaient de gais garçons, des joyeux, des
excentriques, que ces nomades du quartier Latin ! peuplade ayant
à elle des usages, une histoire, des cafés, des
maisons, une religion, un code, – bien mieux que cela – des
chansons ! longues chansons chantées autour d’un bol de
punch ! – Et pourtant il avait bon air, l’étudiant,
avec son béret rouge, sa redingote à boutons dorés,
son pantalon de hussard ballonnant, ses deux mains dans ses poches, –
la bouffarde aux gencives,
– un bouquin sous le bras ! un bouquin qu’on s’en allait
lire au Luxembourg, et qu’on n’y lisait pas parce que. – Il y
avait toujours des parce que. – L’étudiant qui avait place
partout, – à Hernani
comme aux émeutes ; l’étudiant qui jouait vingt
consommations par jour ; l’étudiant qui avait son
argent dans une tête de mort, son cœur sur le carré, la
porte en face ; l’étudiant qui riait aux missions, sous
la Restauration ; l’étudiant toujours un peu carbonaro,
qui chantait, qui gaudriolait ; l’étudiant dont on
savait le petit nom à tous les Porcherons de la rive gauche ;
l’étudiant, cet enfant gâté, cet enfant
terrible du quartier Latin, de ce quartier Latin « le
Trivium
et le Quatrivium
des sept arts libéraux ; » l’étudiant
qui se consolait de ne pas avoir rossé le guet – en se
colletant avec les sergents de ville, et de ne pas avoir de quoi
applaudir Carlotta en improvisant le pas de la girafe
en calèche ou de la
limande amoureuse ;
l’étudiant qui vendait son cor de chasse pour aller au bal
de l’Opéra ! – L’étudiant ! l’étudiant
et la grisette ! car ils étaient toujours bras dessus,
bras dessous, l’été, l’hiver – au théâtre
Beaumarchais comme au café de l’Odéon ! Bras
dessus, bras dessous, l’étudiant et la grisette ! Et
c’étaient des amours qui se nouaient sans lettres et qui se
dénouaient sans larmes ! ménages de pinsons
accrochés à un cinquième étage !
Bras dessus, bras dessous, Paul de Kock et Béranger !
bras dessus, bras dessous, la jeunesse et la gaieté !
bras dessus, bras dessous, enterrés la grisette et
l’étudiant ! – Une pipe cassée ; un
sourire envolé. Passants, aimez pour eux !
–
Eh ! non, ce n’est pas
l’étudiant ! eh ! non, ce monsieur raide, ce teint
blond, cette pose en bois, ce faux col inexorable, cette chevelure
jaune, ces favoris frisés, toute cette personne tirée à
quatre épingles, – c’est sir Georges Walker, baronnet, –
trente-sept ans, – libre de sa personne et de son bien, –
3 millions. Mais plus de ces Anglais charges, de ces Anglais
burlesques et calomniés, qui ont eu seuls si longtemps droit
de planche chez nous. Il semblait vraiment que nous voulussions
venger, – nous, le peuple le plus spirituel du monde, – nous le
disons, – Waterloo avec des vaudevilles. Ce n’est plus ce
Britannique qu’on eût dit découpé dans une
caricature du Punch ;
c’est le gentleman.
Et sir Georges a tout le temps cette fleur de froide distinction
qu’ont seuls, quoi qu’en disent les patriotes, les Anglais –
distingués.
–
Eh ! non, dit un autre, – la
lorgnette magique passait de main en main, – c’est Adonis, le
grand gars de la ferme ; Adonis qui a de gros souliers, une
chemise en treillis ; Adonis qui dit : M’n’onque !
Adonis le pataud qui débarque de la charrue ; Adonis dont
on se gausse ; Adonis qui pue le patois à vingt pas à
la ronde ! – C’est le paysan, le paysan retors le paysan
madré, le paysan toujours Normand, le paysan qui vous fait
faire un bail dans une petite chambre avec un gros feu de fagot dans
la cheminée et du vin clairet sur la table : À
votre santé, m’n’homme !
–
Allons donc ! vous ne voyez donc
pas son pantalon garance et son bonnet de police, le petit doigt sur
la couture du pantalon ? Ce garçon-là est
militaire jusqu’à la moelle des os !– Il en a le
physique, il en a l’intelligence. C’est le sergent Trifaut ou le
fusilier Brésil, le diable m’emporte !
–
Les bancs de pierre des Tuileries se
souviennent de lui, – et les nourrices aussi. – Son catéchisme
n’est pas long : Mon capitaine et Dieu ! – Ran, plan,
plan, plan, plan, tambour battant, le brelan de troupiers !
Ils
avaient tous raison, et celui qui voyait un militaire, et celui qui
voyait un Anglais, et cet autre qui voyait un paysan, et cet autre
encore qui voyait un étudiant ; – ils avaient tous
raison, et celui qui voyait un militaire, et celui qui voyait un
Anglais, et cet autre qui voyait un paysan, et cet autre encore qui
voyait un étudiant ; –
ils avaient tous raison.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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