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Granier
de Cassagnac.
« C’est trop nous reprocher
l’antiquité. Nous ne faisons, n’opérons, ne disons
aucune chose que l’on ne nous mette devant les yeux : « J’ay
le temps, nos ancêtres festoyent, » comme s’ils
avoyent été plus sages, plus sçavants, plus
vaillants, plus modestes, plus riches et mieux morigénés
que nous, … soit par la lecture des livres ou par la fréquentation
des vieux où j’ay trouvé et appris que l’antiquité
étoit une valeur sans conduite, une simplicité
ignorante, un défaut de pouvoir, une chétreuse
richesse, une resjouyssance mesquine et un contentement vil. »
Ainsi disait sous Louis XIII le livre intitulé : la
Chasse au vieil Grognart de l’antiquité.
Le
vieil grognard de l’antiquité n’est pas mort ; il a
eu, comme disent les contes de fées, beaucoup d’enfants,
tous beaux enfants, gros garçons, qui ont pris âge de
raison en ce siècle-ci. Aussi il a fallu les voir s’ébaudir,
et parler et faire les grands bras, sifflant, les enfants terribles !
tout ce qui venait, tout ce qui naissait, tout ce qui promettait,
tout ce qui tenait ; se bouchant les yeux à toutes les
aurores, vieils petits grognards, disant : Hier ! à
tout ce que leur montrait aujourd’hui ! Et les enfants des
enfants venant, l’Académie, puis les journaux, puis les
salons, la postérité du vieil grognard a tout conquis.
Elle a même conquis un nom : l’école du bon sens.
Lors
on s’en est donné à cœur joie. On s’est rappelé
qu’on ne met d’immortelles que sur les tombes ; on se l’est
rappelé, et on ne l’a pas oublié. Balzac a été
nié. Un monsieur a écrit que Notre-Dame
de Paris était la
honte de l’esprit humain. C’étaient là, à ce
qu’il paraît, des paradoxes de bon sens. On n’était
pour cela ni montré au doigt ni même enfermé. On
a posé les colonnes d’Hercule du beau ; on s’est mis
à refourbir toutes les admirations de la Harpe. On a dit, une
main sur les œuvres mortes, une autre sur le cerveau de l’homme :
Tu n’iras pas plus loin ! Et comme en France, – ce bon pays
moutonnier qu’on a calomnié de « nation plus
indisciplinable que tous les nomades des trois Arabies, »
– personne n’aime à faire ses opinions soi-même, au
bout de quelque temps de cette propagande en faveur des génies
couchés qui ne peuvent plus faire ombre sur les personnalités
vivantes, il eût paru aussi extravagant de se promener en habit
rouge que de discuter un ancien.
M. Granier
de Cassagnac mit l’habit rouge en plein journal. Henri Heine
l’avait aidé, dit-on, à passer les manches.
La
campagne de M. Granier de Cassagnac contre Racine ressemble
un peu à une insurrection de grammairien, ajoutons de
grammairien d’esprit et de savoir. M. Granier de Cassagnac
est un philologue malin. Styliste exercé, critique savant,
ayant lu ce qu’il juge, nourri de grec, et surtout des rhéteurs
grecs, madré, subtil, avocat et avocassier du linguistique,
M. Granier de Cassagnac est de première force sur
l’anatomie du mot, de la phrase, de la comparaison, du vers. C’est
un tirailleur embusqué et bien embusqué derrière
le mot de Montaigne : Je
donne mon avis non comme bon, mais comme mien.
C’est une petite guerre ; il inquiète, il harcèle ;
tantôt c’est à la géographie de Racine qu’il
en veut, tantôt à sa couleur locale, tantôt, le
dirai-je ? à son orthographe. Et ce sont à chaque
engagement les victoires microscopiques d’un puriste. Au reste, ne
lui donnez pas ces allures qu’on lui a prêtées, je ne
sais quelles allures dont on l’a affublé, allures
d’Érostrate littéraire, de paradoxeur de caserne,
battant après boire, comme Alcibiade, les dieux de la ville.
Son style est sage comme une thèse, inexorable comme un
raisonnement poli. Il salue toujours son adversaire avant de tirer ;
mais, tous comptes faits, il a constaté « que
l’écrivain très-pur est plein d’incorrection, que
le poëte très-harmonieux détonne sans cesse, et
que le versificateur très-sévère manque
généralement à la rime. » – « Le
mérite de Racine, dit M. Granier de Cassagnac, n’est
ni dans la correction ni dans l’harmonie. Nous dirons plus bas où
il est. » Mais plus bas le malicieux écrivain
oublie de le dire. – Quant à l’épithète de
polisson,
cherchez-la. C’est une très-commode façon de se
débarrasser des gens quand ils discutent, que de dire qu’ils
engueulent.
Cette
démolition de Racine est coupée de grands coups de
chapeau à la statue de Corneille ; mais nous supposons
fort que cette excessive admiration n’est chez le sévère
éplucheur de Jean
qu’un paratonnerre contre les foudres classiques.
Si
M. Granier de Cassagnac trouve que Racine ne savait pas
attacher le grelot de la rime, pour avoir fait se répondre ces
deux vers :
Madame,
à quels périls il expose sa vie !
C’est
le roi.
Monime.
Cours
l’aider à cacher sa sortie. ;
il
ne peut trouver à ceux-ci une plus légitime harmonie :
Seleucus.
Elle
vaut bien un trône ; il faut que je le die.
Antiochus.
Elle
vaut à mes yeux tout ce qu’en a l’Asie.
Si
M. Granier de Cassagnac, niant la correction de Racine,
cite à l’appui deux ou trois grosses fautes d’orthographe,
il ne doit guère, en son for intérieur, avoir plus
d’illusions sur la langue de Corneille. S’il a glané de
pareilles incorrections chez le premier, n’aurait-il pas moissonné
chez le second, – chez Corneille, où Voltaire constatait une
moyenne de dix solécismes par acte ?
Il
venoit à plein voile..
Je
n’ai point encore agi qu’en commandant…
Et
que les plus beaux feux dont son cœur soit épris…
etc..
etc.
Pour
le pathos, nous ne pensons pas que Corneille l’ait évité
plus que Racine. Corneille, dont chaque page est un tissu
d’incorrections, d’incohérences, de boursouflures, de
platitudes, et d’images fausses. Prenons au hasard, c’est du
Polyeucte :
Là
bientôt, il montra quelque signe de vie.
Ce
prince généreux en eût l’âme ravie ;
Et
sa joie, en dépit de son dernier malheur,
Du
bras qui le causait honora la valeur.
Au
reste, là ne nous semble pas être le véritable
terrain de la question. Pour nous, la question n’est pas, avant
tout, une question de syntaxe. Alfred de Vigny, dans sa préface
du More de Venise,
Victor Hugo, dans sa préface de Cromwell,
– le manifeste de l’école moderne, – ont pensé
comme nous.
« Le
duc de Bourgogne demandait à l’abbé de Choisy comment
il s’y prendrait pour dire que Charles VI était fou. –
L’abbé de Choisy répondit : Monseigneur, je
dirais qu’il était fou. » – Deux siècles,
la tragédie a fait à tous ceux qui écrivaient la
même question que le duc de Bourgogne. – Le xixe siècle
est venu qui a fait la même réponse que l’abbé
de Choisy.
Venant
à Molière, M. Granier de Cassagnac l’appelle
« le nom des noms, la gloire des gloires. »
C’est mettre la discussion à genoux devant lui. Le nouveau
Luther, sa réforme faite, prononce la clôture de toutes
les réformes à faire. Pourtant Sébastien
Mercier, – son maître et le nôtre, – Mercier, qui a
ouvert le feu contre les
admirations à forfait,
a discuté Molière tout debout. Il a cité cette
terrible phrase de la
Mimographe : « Molière
était fort honnête ; mais il était comédien
et chef de troupe. À ces titres, il songeait à la
recette, et la recette imposait silence à l’amour de la
gloire. Il fallait faire rire le parterre. »
Nous
écrivions, il y a un an : « Que Molière
soit donc le premier comique de son temps, de grand cœur ! Mais
qu’il se soit à jamais assis dans cette gloire, et qu’il y
siège encore maintenant, qu’on appelle la Comédie la
veuve de Molière, voilà l’exorbitant ! Oh !
ne craignez pas, mademoiselle, que je vienne avec Cyrano de Bergerac,
Rabelais, les trouvères et d’autres, en restitution de la
galère, du pauvre homme, et de tutti
quanti. Je ne vous demanderai
pas pourquoi vous vous gaudissez si littérairement au charabia
du Mamamouchi
et au prononcé du Doctores,
vous qui vous croiriez déshonorée d’aller aux
Funambules. Je pousse de suite au grand monde de Poquelin. Dorines
métaphysiciennes, Gérontes-Cassandres, Lucindes
insignifiantes, Arnolphes apôtres du pot-au-feu, Agnès
impossibles, Aristes encombrants de bon sens, Gorgibus montrant le
poing, Sganarelles, Sganarelles… car, entre nous, c’est un peu un
martyrologe que le brave moraliste. S’agit-il de dandiner un mari ?
C’est un jeu de cache-cache, où les portes jouent plus que
les sentiments. Quand a-t-il fait rire l’esprit, s’il vous
plaît ? Je vous assure que je ne suis jamais tombé
à la renverse de rire en lisant l’Amphitryon.
Aussi ne serai-je jamais Voltaire. Le Tartuffe,
ç’a été une Marseillaise
d’étudiants à toutes les époques. Après ?
– Le Misanthrope ?
Un beau titre qui promet un Timon, et qui tient le paysan du Danube.
Un maniaque boudant l’humanité d’un procès perdu.
Le manque de savoir-vivre n’a jamais été un
caractère. Une pièce écrite, à ce qu’on
dit, parce qu’il y a deux cents verts de portraits qui ne valent
pas une page de La Bruyère. Et puis un misanthrope
ridicule, depuis quand ? Tenez, on vient de lui découvrir
un nouveau mérite au comique : c’est de n’être
pas spirituel. – Ah ! Figaro, que vous êtes vivant, que
vous êtes homme, que vous êtes gai, que vous faites
rire ! Ah ! mon frétillant, mon friponnant, mon
coureur de Castille, comme tu prends l’intrigue par la taille !
Et que tu la bernes, et que tu la tournes ! une, deux intrigues,
et que tu les trompes ! Comme Don Juan, une intrigue à
chaque bras ! – Je n’ai pas de goût, je vous l’ai
dit. Mais à mes yeux, mademoiselle, il y a quelque chose qui
domine toutes les broutilles de la critique. Molière a bien
fait un avare, un bourgeois gentilhomme, un misanthrope. En dehors
d’études faites d’après nature sur les originaux,
a-t-il jamais individualisé les vices, les ridicules, les
passions de son époque dans une de ces grandes figures qui se
nomment Panurge, Falstaff, don Quichotte, Figaro ? »
Nous
ne retirons rien de ce que nous avons écrit.
Edmond
et Jules de Goncourt.
LÉGENDES
d’artistes.
Un
COMÉDIEN
nomade.
« V’là
les comédiens ! serrez les couverts ! » –
L’étape a été longue, le chemin poudreux. Tout
le long de la route, vainement les cabarets ont balancé leurs
provocants bouchons de paille : il a fait soif pourtant ;
mais la dernière sous-préfecture n’a pas goûté
Lazare le Pâtre.
Ils arrivent, les pauvres diables ! « riches de mine,
mais pauvres d’habits, » dans une carriole peinte en
jaune, avec leur bagage dans de mauvaises caisses en bois blanc
chargées et rechargées d’adresses. Ils arrivent.
L’hôtesse de Châteauroux, qui les a flairés,
crie à la bonne : « V’là les
comédiens ! serrez les couverts. »
Comédiens
de province ! parias, sentinelles perdues de l’art dramatique,
artistes au long cours, allant par toute la France à la chasse
de la recette, portant dans une misérable valise toutes les
gaietés et toutes les terreurs, les fourberies de Scapin et
les fureurs d’Oreste, des couronnes et des battes ; comédiens
à toute outrance, suppléant les décors, faisant
de rien quelque chose ; Napoléons de la rampe, rayant le
mot impossible,
apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent comme il vient,
le public comme il est, emplissant la rotonde des diligences,
répétant dans les auberges la fenêtre grande
ouverte ; quelquefois montant et descendant toute la gamme des
passions humaines dans une grange pour dix sous les secondes ;
tirades hurlées, recettes en gros sous, existences de
hasard, dîners
d’occasion, couchées de rencontre, le plaustrum
de Thespis moins les vendanges, soupirs des Bagotins de l’endroit
pour Angélique ou Mlle l’Étoile,
hôtellerie où l’on engage « les chausses
troussées à bas d’attache ; » vie de
pourpre et de guenilles, de festins en carton et de quotidiennes
fringales, d’imaginative et d’audace ; vie à la
Rosambeau où Robespierre se fait un gilet avec du papier
grand-aigle, où Louis XV se fait une perruque avec des
copeaux poudrés de farine !
Pauvres
comédiens ! toujours tournant le dos au succès,
toujours gais et dispos, toujours éclatant en joyeuses
histoires, la boîte de Pandore sous le bras, la boîte
ouverte, l’espérance au fond !
Destin !
l’Olive ! la Rancune ! X… était votre frère !
Et lui aussi était allé au Mans et partout ! lui
aussi eût joué une pièce à lui tout seul !
lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et
l’ambassadeur !
C’est
X… qui va trouver un correspondant dramatique : « Parbleu !
monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous
formez pour Abbeville ! – Quel emploi jouez-vous ? –
Monsieur, quel est l’emploi que l’on paye le plus cher ? –
Monsieur, ce sont les premiers ténors. – Eh bien !
monsieur, mettez que je joue les premiers ténors ! »
Et il joua les premiers ténors.
X…
est maigre comme un vieux cheval ; il mange comme un homme qui a
eu appétit toute sa vie. X… ne joue bien, à ce qu’il
dit, que lorsqu’il a un coup de soleil, – (son coup de soleil, il
le jauge à huit litres) : – mais ainsi il faut
l’entendre prononcer sa fameuse phrase : Allons ! il se
fait tard, regagnons notre pauvre chaumière ; là,
du moins, nous goûterons le bonheur que le riche ignore
peut-être sous ses nombrils
dorés ! – Et cette autre de la Forêt
périlleuse :
Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante
pas, à la moindre inflaction
à la discipline, il vous tranche la tête avec un sabre
fraîchement émolu,
comme je la tranche moi-même à ces simples pavots !
Cette dernière phrase, où X… employait toutes les
cavernosités de sa voix, fit frémir trois mois le
parterre de Nérac.
Il
y a dans X… pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche
en ressources que Quinola, il a toujours à sa disposition
soixante et trois manières de payer un écot. Ne doutant
de rien, et moins de lui que de toute autre chose, grand caractère
tout frotté de stoïcisme, assez indifférent aux
pièces qui descendent
la garde, accueillant les
bravos avec gravité, il déjeune parfois d’une croûte
trempée à la fontaine du comédien de Lesage ;
mais vient-il à dîner, à dîner avec la fine
côtelette aux cornichons, la sardine et l’omelette au lard,
il ne songe nullement, je vous jure, à penser qu’il y a
365 dîners dans l’année.
X…
a une expression favorite :
Un
rien vous étonne, et tout vous embarrasse !
Un
de ses amis le rencontre à Paris : Quel emploi avais-tu à
Lunéville ? – Hautbois. – Comment, hautbois ? Ça
n’est pas un emploi, ça. Et puis tu ne sais pas en jouer.
Un
rien vous étonne, et tout vous embarrasse !
X…
a toujours les mains sur les hanches, comme s’il cherchait la batte
d’Arlequin. Il sautille ; ses mouvements sont saccadés.
Il a l’air de remuer sous l’influence d’une pile de Volta. Sa
voix est aiguë, aigre et criarde et se raccroche en ses hiatus
au perpétuel sangodimi !
– Quand il parle, il s’aide de ses yeux, et roule les prunelles
comme s’il jouait dans la vie privée les traîtres de
Bouchardy.
X…
est prêt à tout, propre à tout. Un accessoire qui
manque, il le remplace. Un souffleur, qui crut lui faire une mauvaise
farce, lui souffla un jour tout le temps d’une pièce le
journal la Patrie :
X… improvisa un autre rôle. – Dans je ne sais quel drame,
l’horloge devait sonner trois heures. Elle ne sonne pas.
X…s’approche de la rampe, fait : Tin !… tin !…
tin !… et reprend : Trois heures ont sonné !
– Non, rien ne l’embarrasse. Je ne vous dirai pas qu’il jouera
sans public, non ; mais il jouera sans salle. À Rouen, le
directeur du théâtre des Arts ne veut pas lui laisser
donner sa représentation à bénéfice sur
son théâtre : X… va trouver le directeur d’un
théâtre de marionnettes, et lui loue sa salle. Il n’y
avait qu’un inconvénient : X… était plus haut
que le théâtre. Quand il était debout, sa tête
était dans les frises. X… ne sourcille pas. Il se couche à
terre, s’appuie sur un banc de gazon, et chante ainsi couché :
Asile héréditaire
de Guillaume Tell,
et dit la tirade de Gros René, du Dépit
amoureux. Il fit 47 fr.
de recette. À un de ses amis qui lui disait : Comment… ?
–– Un
rien vous étonne, et tout vous embarrasse !
Écoutez
ses vues sur l’esthétique de l’art, quand à la
Halle il va de chez Baratte chez Bordier, bras dessus, bras dessous,
avec F……. et S….. ; F……., qui l’avait ce soir-là
enguirlandé, des pieds à la tête, d’une
devanture d’herboristerie : On n’a jamais compris Buridan de
la Tour de Nesle ;
Buridan ne doit pas avoir une cape, une épée ;
c’est pas ça. Buridan est un soldat qui revient de la
guerre ; il fume son brûle-gueule, raconte ses campagnes,
et demande un litre à 6 !
Encore
une de ses vues. C’est lui qui disait, en 1829, à
l’auteur du Code théâtral :
Pour une actrice, monsieur, les planches d’un théâtre,
c’est comme les planches d’un café : ça sert à
fixer les prospectus.
À
table d’hôte, quand on enlève un service :
Laissez ! laissez ! dit X…
– Un
rien vous étonne, et tout vous embarrasse !
Ces
plats ne vous gênent pas ; ils charment ma vue.
Grand
comédien que ce X… ! – Ce n’est pas qu’il ne soit
sifflé, et souvent, et beaucoup, et très-fort !
Mais il a le caractère et le dos fait aux sifflets comme aux
frutti
du parterre de Rouen, et va se guabelant
de tout cela. – Il joue le premier acte de la Dame
blanche. Il est sifflé.
Le second acte va commencer. Le directeur va pour le prévenir.
Il trouve X… se déshabillant tranquillement dans sa
loge. « Mais vous êtes donc fou ! Le second
acte va commencer. – Je ne le sais pas, ni le troisième. –
Comment ? – J’ai toujours été sifflé
au premier. Je n’ai jamais joué le second. » –
On lui jette un jour du paradis une tête d’oie. –
Messieurs, dit X… en la ramassant, la personne qui a laissé
tomber sa tête pourra la réclamer au vestiaire en
sortant.
–
Va, pauvre X… ! pauvre méconnu !
pauvre calomnié ! va de sous-préfecture en
sous-préfecture, méprisé de tes collègues
des grandes villes, pensant avec Bonaventure Des Périers « que
pour cent francs de mélancolie, on ne paie pas pour
cent sols de dettes ; » – peut-être un
soir, dans le Midi, bien las et fatigué, tu t’assoieras sur
un banc de pierre, sans un sou de courage ni d’argent, n’ayant
plus qu’un vieil habit noir à vendre, l’habit de tes
jeunes premiers ; tu t’assoieras, les pieds moulus et la mort
dans le cœur ; alors une vieille femme passera qui te dira :
« Venez chez moi. » Elle te fera bien souper et
bien coucher. Et le matin, quand tu lui diras : « Je
ne peux pas vous payer. Je suis comédien. Voilà mon
habit ; » – la femme le repliera, ton habit noir,
et le remettra dans ton sac en te disant : « Moi
aussi, j’ai un mauvais garçon de fils qui est à
courir la France comme vous. Eh bien ! s’il se trouvait dans
votre position d’à-présent, j’aimerais bien qu’il
trouvât une brave femme comme moi pour lui donner à
manger et à coucher. »
Sur
la tombe du nomade, qu’on mette un masque comique, un bâton
de voyageur.
Edmond
et Jules de Goncourt.
Abdalah.
Dans
sa cour qu’encadraient des colonnes de marbre,
Voluptueusement
il fumait. Un gros arbre,
Un
caroubier, je crois, tenait ouvert sur lui
Son
parasol mouvant. Le soleil plein d’ennui
Dormait
l’œil grand ouvert, immobile, implacable,
Torréfiant
la cour et son tapis de sable.
Dans
son ombre Abdallah est fort bien. – Il est là
Étirant
mollement ses membres de pacha ;
Il
met l’ambre à sa lèvre, et, par molle bouffée,
Extrait
du fourneau roux la spirale argentée,
Et
recommence, et voit, dans le calme de l’air,
Le
rond s’élargissant monter, monter, monter !
Au
bout d’un certain temps Abdallah fut en fête,
Il
maria ses cils sur ses longs yeux ; sa tête
Fut
prise peu à peu d’un dodelinement ;
Il
laissa le tuyau retomber doucement ; –
Et
puis, sur l’aile d’or des rêves, ses pensées
Suivirent
le tabac en ses blanches montées.
Alger, 1849.
Bambino.
Dès
qu’il nous voyait, il venait à nous. Sa mise,
Par
tous les temps était la même : une chemise. –
Ce
haillon émérite était comme un burnous
Effiloqué,
crasseux, accidentés de trous,
Et
tout ravitaillé de naïfs rapiéçages,
Enfin,
à défier jusqu’aux brosses sauvages
D’un
Espagnol. – Souvent nous montions tout un jour
Dans
les quartiers du haut croquer avec amour
Ces
miracles de tons dont chaque mur fourmille,
Et
ces Decamps tout faits qui courent par la ville ;
Avec
nos deux cartons, il emboîtait le pas,
Et
nous faisait honneur de son cortège gras,
Et
de ces deux grands yeux, de ses yeux de gazelle,
Dévorait
tout le temps nos boîtes d’aquarelle. –
Nous
vécûmes ainsi, – cette chemise et nous, –
Un
mois ; – tout un beau mois, un mois charmant et doux ;
Un
beau mois de soleil, et de rêve adorable,
Qui
s’écoula sans bruit à l’horloge de sable,
Nous,
dessinant toujours ; elle nous escortant,
Gambadant ;
s’il tombait un sou, le ramassant,
Et
riant. – Puis sonna l’heure qui vous éveille,
L’heure
qui tinte au cœur si triste ; et quand, la veille,
Nous
dîmes un bonsoir au gamin musulman :
« Moi
triste, si Français partir, » nous dit l’enfant.
Alger,
1849.
Mori
Mundo.
Oh !
comme nous jouions sous les vertes feuillées ! –
Elle
aimait avec moi courir dans les allées ; –
Yeux
expressifs et noirs, parlant selon le cœur,
Teint
frais, pour moins que rien se couvrant de rougeur ! –
Et
puis, quand nous quittions le jardin, la charmille,
Nous
montions dans sa chambre, un nid de jeune fille :
Petits
rideaux de neige avec un ruban bleu ;
Un
chapelet d’ivoire : elle aimait déjà Dieu ;
Un
lit de mousseline égaré dans la gaze ;
À
côté, sur la table, un bouquet dans un vase,
Des
pinceaux, des crayons, des couleurs, des godets,
Et
sur le mur, garni d’un papier propre et frais,
Quelques
cadres, avec des dessins faits par elle,
Tout
respirait la femme encore demoiselle. –
J’oubliais :
quelques fleurs auprès d’un buis béni
Surmontaient
un portrait déjà vieux et bruni :
Le
portrait de son père.
Elle
était sans famille ;
Des
personnes l’avaient prise comme leur fille.
Elle
vivait chez eux et dorait leurs vieux jours,
Leur
faisant par son cœur les ans un peu moins lourds.
Je
l’aimais comme on aime une sœur adorée,
Qui
se joue avec vous, quoique étant votre aînée ;
Et
s’il pleut, vous permet d’abîmer ses dessins
Et
ses livres, ce qui vous passe par les mains ;
Et
si, par trop méchant, vous faites du tapage,
Vous
dit en souriant : « Monsieur, soyez donc sage ! »
Pâle
et les yeux rougis, quand vous vîntes un soir
Frapper,
jeune martyre, à ce seuil morne et noir,
Dites,
n’avez-vous pas, en notes étouffées,
Entendu
murmurer par ces belles années
Que
l’air, dans un couvent, est glacial, ma sœur,
Et
que là tout se fane, – et même un peu le cœur ?
1848.
Jules
de Goncourt.
CHRONIQUE
DES THÉÂTRES
THÉÂTRE-FRANÇAIS
Les
Trois amours de Tibulle, comédie
en un acte
et
en vers, par M. A. Tailhaud.
Voir,
pour cette pièce, les comptes rendus faits à l’occasion
de :
Le
Moineau de Lesbie, par A.
Barthet ;
Horace
et Lydie, par Ponsard ;
Sapho,
par P. Boyer ;
Sous
les pampres, par J. Lorin.
Edmond
et Jules de Goncourt.
VARIÉTÉS.
Un
Monsieur qui prend la mouche,
parMM. Marc-Michel et
Labiche.
–
Monsieur ! dit Arnal.
–
Monsieur ! dit Leclère.
–
Monsieur, c’était le soir. Le
crépuscule étendait son écharpe violette. Les
derniers glacis de rose s’éteignaient au faite des maisons.
–
Passons.
–
Passons. Un monsieur passe… Je vous
ennuie ? Je m’en vais.
–
Continuez.
–
Je le salue. Je suis très-poli,
moi, monsieur ! Il ne me rend pas mon salut. Je cours après
lui. Je m’étais trompé. Je ne le connaissais pas ;
mais je l’avais salué. Je le prie de me rendre mon salut.
Refus, injures, soufflet.
–
Qu’est-ce que ça me fait ?
–
Je vous ennuie, je m’en vais.
–
Continuez
–
Et procès. Très-bien !
Je prends un avocat. Cet animal, – mon avocat, – me fait
acquitter.
–
Monsieur !
-
Il me fait acquitter, monsieur, mais en m’injuriant trois quarts
d’heure ! Il dit au tribunal que j’ai un mauvais caractère,
que je suis bilieux, sanguin, que je prends la mouche, etc… je vous
ennuie ?
–
Finissez !
–
Je vais chez cet animal, – mon avocat.
– Je lui flanque cinq cents francs et une paire de gifles. Duel. Il
se retourne. Je le blesse dans le gras. Je vous ennuie, je m’en
vais.
–
Je ne vous retiens pas, dit Leclère.
Arnal
s’en va. Il revient.
–
Pardon, monsieur.
–
Ah ! encore ? dit Leclère.
-
Monsieur, j’avais oublié de vous dire que cet animal, –
mon avocat, – est M. Savoyard, qui doit épouser
aujourd’hui votre fille. Il en a pour trois mois. Monsieur,
j’ai bien l’honneur de vous saluer.
À
la suite d’une douzaine d’amusantes scènes toutes
hérissées des susceptibilités d’Arnal, le
monsieur qui prend la mouche prend la place de M. Savoyard.
Le
rôle de Beaudéduit est un nouveau triomphe pour le
comique par excellence.
Un
Monsieur qui prend la mouche
est une revanche du Poltron.
Et,
de plus, nous demandons la mort du couplet : Delenda
est Carthago.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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