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LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE.
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LE PARIGIANO.
Il s’appelait le Parigiano ;
c’était son nom de guerre. Je ne lui en ai jamais connu d’autre.
De la rue Pigale à la rue
Notre-Dame-des-Champs, le Parigiano a couru tous les ateliers, essayé
toutes les manières, tâté de toutes les latitudes picturales ;
il a promené ses études de Delaroche à Ingres, d’Ingres à
Delacroix, de Delacroix à Couture ; indécis entre la ligne et
la couleur, laissant après lui une traînée d’éclats de rire et
d’histoires à raconter aux nouveaux. Il a fait tout le tour du
Paris de l’art, relâchant à toutes les écoles : néophyte,
puis renégat, dépensant les heures d’or de la jeunesse à mille
inventions vaudevillières et risibles. — Ils sortent trente-deux
d’un atelier ; le Parigiano les met deux par deux, et les
range par rang de taille comme une pension. Arrivé à la tête du
pont de l’Institut, le Parigiano s’arrêtant, ouvrant sa bourse
et comptant du doigt : un, deux, trois…, trente-deux. C’est
trente-deux sous. — L’invalide : Trente-trois, monsieur. —
Le Parigiano : Comment ? — L’invalide : Et vous,
monsieur ? — Le Parigiano : Ah ! c’est vrai !
Vous devez gagner bien de l’argent… C’est une compagnie ?
— Le buraliste : Oui, monsieur. — Le Parigiano :
J’aurais dû y mettre… Au fait, quelle heure est-il ? —
Midi moins le quart, monsieur, dit l’invalide en consultant de
l’œil l’horloge de l’Institut ? — Ah ! j’ai le
temps de passer par le Pont-Neuf. Et le Parigiano s’en va sans
sourire. Les trente-deux de l’atelier étaient sous l’arcade du
Louvre.
En notre dix-neuvième siècle, je ne connais
pas de type plus saisissant d’intelligence inédite, de sensibilité
gaspillée, de valeur égarée ; c’est un caractère étrange,
et dans lequel tient le siècle. Il a du siècle toutes les
inconséquences, toute la naïve amertume, toute la désespérance
sereine, toute la crédulité aux médicastres d’humanité. Comme
Bixiou moquant le globe au banquet de Taillefer, lui moque l’âme
humaine aux orgies de sa faconde. De la famille, il se soucie à peu
près autant « qu’un éléphant d’un faux-col ». Sa
mère est responsable à ses yeux de ne l’avoir point fait inscrire
en naissant au grand-livre de la dette publique. Puis il a un oncle
qui dit la gazette pour le journal, et des cousines qui s’arrêtent
aux tableaux de Schopin. De la vie, il ne touche qu’au côté
grotesque rabelaisien, et voit la société comme les sculpteurs du
moyen âge voyaient la moinerie dans leurs chapiteaux facétieux.
C’est un homme de plusieurs morceaux ; il a des dévouements
sans limite comme sans motif. Il doute sans déchirement ; il
nie en se jouant. Il a remplacé le blasphème par la blague ;
blague monstrueuse, effrayante, effrénée, avec des mots trouvés,
des néologismes furieux, tout l’argot de l’atelier allant
jusqu’à toute chose, tournant en dérision le Christ sur la croix
avec la pratique
de Guignol !
Ses connaissances disent qu’il a du talent ;
ses vrais amis disent qu’il en aurait ; mais quotidiennement
et à chaque heure du jour il se dépense tout en gouailleries
mémorables, en récits vivants, en charges mimées, où tout vient :
le geste, et le tic, et l’habitude du corps. Stupéfiante mimique !
Ce n’est point seulement l’allure, ce n’est point seulement la
voix, ce n’est point seulement la tournure des phrases, non ;
mais comme Henri Monnier qui passe les manches dans l’habit d’un
personnage imaginaire, il devient l’individu même ; il
endosse la cervelle et la parole, et le cercle d’idées, et la
ration d’intelligence ; il est histrion et auteur comique. Par
une intuition instantanée, il perçoit toute la vie de l’être
qu’il décorpore. Et ne croyez pas qu’il s’arrête à l’homme ;
son larynx est une ménagerie ; ses plus belles journées se
passent au Jardin-des-Plantes ; il étudie les animaux comme
Frémiet, et quand il revient, il simule les gloussements, les
cacardements, les roucoulements, l’âne qui brait, le cerf qui
brame, le lion qui rugit, l’éléphant qui barette ! Il imite,
— que n’imite-t-il pas ? — le départ d’une diligence,
les garçons d’écurie dans une grange avec une lanterne, les
chevaux s’ébranlant, le : hu ! du postillon. Il imite
une messe, le Dominus vobiscum
du vieux prêtre chevrotant, les répons criards de l’enfant de
chœur, le serpent, et l’orgue, et le ton nasillard et les
attendrissements béats du prône, un enterrement militaire, le son
voilé des tambours en deuil, la vieille toux du pair de France, tous
les patois, le cri d’un canard,
le : bonne vitelotte ! d’un marchand de légumes, le :
Vieux chapeau à vendre ! d’une revendeuse, tous les cris ;
— il n’y a que le cri de la conscience qu’il dit ne pouvoir
imiter. — il imite tout, hommes et choses : une ménagerie,
une comédie, vous dis-je ! et le Parisien et le Provincial,
irrésistible, verveux, Balzac d’une heure.
Je ne sais quoi le mène presque toujours,
comme Hamlet, au bord de la fosse ; mais il ne voit de la mort
que le profil caricatural, et ce sont de franches lippées pour lui
d’en rire et de la bafouer : on dirait qu’il voit la danse
macabre à travers les lunettes de Daumier. Garçon amoureux
d’horreurs, se plaisant aux détails intimes de la guillotine, à
la biographie des grands criminels, prolixe comme un rapport de
médecin aux assises ; puis encore la folie lui est conversation
de choix, de préférence et de gaieté. Il conte, en pouffant de
rire, l’histoire de ce malheureux fou qui coupe sa femme en
morceaux, et dit en donnant sa clef au garçon d’hôtel : Vous
prendrez garde, en faisant la chambre, de déranger la tête et les
mains de ma femme que j’ai mises à sécher près du feu. Et même
les contractions de la mort, sur les dalles de la morgue, lui
inspirent, en ses bonnes heures, les plus effrayantes mimiques.
Dans les journées de juin, il n’a vu qu’un
conte d’Hoffmann. Il narre qu’après les journées de juin un
perroquet qu’il connaissait restait muet des heures ; puis il
faisait : Boum ! boum ! boum ! — Il imitait le
canon. Le perroquet était fou.
Croiriez-vous que le Parigiano, à la campagne,
a des bonheurs d’enfant et des attendrissements d’amoureux ?
qu’il reste des heures devant une basse-cour à voir les dindons
enfler leur col de pourpre, et les coqs sonner de la trompette sur le
fumier d’or ? Ce désillusionné jouera de pair et compagnon
avec un scarabée qu’il aura pris dans l’herbe fournie. Ne lui
donnez pas une maisonnette et des arbres, peut-être qu’il
deviendrait bourgeois, qu’il ferait de petites pièces d’eau avec
un dragon à la langue de drap rouge, comme Buvat, — et qu’il se
marierait.
Il a la haine du prêtre, du bourgeois, du
soldat.
Un mot de sa militairiana :
— Sergent Trifaut, pourquoi que le fusilier
Brésil a des lunettes ?
— Mon colonel, il est myope.
— Ah !... je le croyais Allemand.
C’est, — que vous dire ? — un gamin
de Paris qui aurait fait ses classes et qui aurait de l’esprit. Il
a sur l’amour le cynisme d’un chirurgien, sur les femmes
l’opinion d’un homme qui aurait dépensé de l’argent pour
elles. C’est un cœur qui tient de la fille ; il se donne à
la première amitié qui passe ; il se dégoûte des gens aussi
vite qu’il s’y attache ; il se grise comme s’il avait une
patrie à oublier ; il se fera tuer pour vous à une heure un
quart ; il n’irait pas vous voir en prison à une heure
trente-cinq minutes ; il ne croit à rien, il s’éprend de
tout : Candide, en sa tête, se marie avec Jean-Jacques
Rousseau. Il ne vend pas ses tableaux et s’en console. C’est un
neveu de Rameau, sans Bouret.
La misère et lui se connaissent ; ils se
tutoient de longue main ; il lui ouvre la porte, elle s’assied
et lui chante. Il se moque que l’avenir lui fasse banqueroute :
c’est une caisse d’épargne où il n’a rien mis. Le lendemain
lui est égal. On l’a vu, chassé de feu la Childebert, établir
son lit de sangle, acheter une chandelle, une bouteille et le journal
du soir, — en pleine place Saint-Germain-des-Près.
Il se fait des joies de peu de chose, et des
grands hommes de rien. Il lui a été donné un goût selon sa
bourse ; il soupe chez Truchot comme d’autres soupent à la
Maison d’Or. Grand contempteur du respect humain, il est allé en
soirée avec des gants blancs achetés au Temple. — Bah !
l’odeur de la térébenthine ! répondait-il, on danse les
mains derrière le dos ! — Il se fait à tout, ne se soucie de
rien, renvoie les inquiétudes, fait la roue quand on lui parle
raison, laisse à ses propriétaires des meubles qui n’ont plus que
le bois qui ne touche pas au mur, fume des cigarettes, rêve voyage,
boit de tout ce qui se boit, a des opinions politiques dans un café,
va veiller les morts en temps de choléra, — et ne pose jamais son
chapeau sur la coiffe, parce qu’il prétend que les bords
tomberaient, — et peut-être a-t-il raison.
Il est chauve. — Il a lu Gall. — il a relu
Fourier. Il croit en la métempsycose.
Homme d’opposition toujours, de dévouement
parfois, homme à qui Dieu a donné la misère pour femme et la
gaieté pour maîtresse, homme du dernier mot, de l’ami du jour, du
gouvernement de demain, le soir, après boire, faisant de beaux rêves
pour les générations futures, le Parigiano s’endort dans des
lambeaux d’utopie et dans la nappe tachée de vin.
Edmond et Jules de Goncourt.
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