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À M. PH. DE
CHENNEVIÈRES.
Monsieur
et ami,
J’aimerais vous avoir un
beau soir à moi tout seul, sarrasin de Vire et tripes de Caen sur
table, appétit en poche, causerie aux lèvres ; ou bien encore
j’aimerais, au fin fond du terroir normand, après avoir couru avec
vous les rousses bruyères, les mares, les pâturages coupés de
ruisseaux argentelets, votre solide et grasse terre natale,
j’aimerais, en une ferme accolée à un chemin creux, faire
station, jeter châtaignes en la marmite, tirer une pinte de poiré
doux, friand, et en bon Gaultier et bon compagnon, nous paissant « le
cerveau caséiforme de belles billevesées, » — coudes au
menton, — vous causer de l’ami Jean de Falaise.
Mais de tout ceci, bouche cousue à l’ami
Jean de Falaise ! Je ne suis pas auteur, mais j’ai fait deux
volumes ; je ne suis pas critique, mais j’écris dans un
journal. Et si l’ami Jean de Falaise venait à écouter et à
entendre que je parle de lui, il me regarderait cauteleusement dans
les yeux, et aurait méfiance et dépit de me voir le citer à ma
barre. « Eh ! eh ! là-bas ! me dirait-il de sa
voix fluette, par ma barbe ! mon jeune ami, je ne suis pas
vôtre. Laissez-moi sous mes pommiers violets et sous mes hêtres
feuillus. Et qui vous fait dire que je suis et ceci et cela ? Et
si je suis né à Falaise, vous n’y pouvez rien. Et si j’ai le
nez long et les joues rouges, — ne me regardez pas ! »
Dussé-je allonger la mine à Jean, monsieur,
je veux vous en parler tout courant. Aussi bien peut-être ne nous
trouverons-nous jamais tous trois dans une sente normande, — ce qui
est regrettable, parce que nous aurions de beaux bâtons et de belles
soifs, et que nous ferions route ensemble. Et parlons de Jean sur un
morceau de papier : la plume est outil d’amitié tout comme la
langue.
Jean de Falaise et dame Paresse étaient bras
dessus bras dessous, quand je les ai rencontrés. C’est péché
d’habitude. Jean de Falaise est baguenaudeur et baguenaudier. Jean
de Falaise va devant lui, — pas trop loin pourtant ni trop
longtemps. Quand il fait une pièce de vers, Jean de Falaise s’arrête
au milieu d’un vers. Jean de Falaise regarde danser les paysannes.
Jean de Falaise regarde rentrer les pommes. Jean de Falaise « vit
dans le débridement de son oisiveté, dans la baverie de ses
joyeusetés. » Enfin, Jean de Falaise est mon ami.
Le pis c’est que Jean de Falaise a écrit
tout comme M. un tel ; et ne sais vraiment à quoi il a voulu
faire rimer son livre, ni pourquoi il a vidé son encrier, car il
n’aimait pas lire ; et ne pas aimer lire et écrire, c’est
bien croire aux autres plus de charité qu’on en a.
Or donc, quand il a eu terminé ses Contes
normands, avec les dessins de l’ami
Job, Caen, E. Rupalley,
libraire-éditeur, pont Saint-Pierre,
7, 1842, — l’ami Jean de Falaise a fait des meâ
culpâ, et de si gros meâ
culpâ, qu’on l’entendait, sans
plus mentir, d’Alençon et de Sanneville, voire de Saint-Valery.
À mon estime, il serait d’opportunité et de
logical entendement de monter présentement sur les tréteaux, et de
laisser le ton menu, pour faire grosse, grande, grave et sévère
critique des CONTES NORMANDS de l’ami Jean de Falaise. Ores oyez,
oyez, mes gars !
Il est temps, grand temps, de réparer une
injustice et un silence de la critique contemporaine. Quoi ! à
ce petit livre ému et vivant, à ce livre coloré et plein de la
nature, à ce petit livre modeste publié en cœur de Normandie, à
ce petit livre d’un style ciselé, d’une recherche et d’un tour
rares, à ce petit livre d’enchantements imprévus et de vieille
allure si charmeuse, à ce petit livre distingué de par toutes les
distinctions, nul, ou presque aucun n’a songé à dire un mot de
bienvenue ! Nul n’a songé à dire que l’ami Jean de Falaise
était un véritable écrivain français, un talent, une originalité
exquise ! — Ainsi va le monde. Pourquoi faut-il que le mot, le
triste mot de Terentianus Maurus ait raison ?
Il y a là de vrais paysans, de vrais
paysannes, et ce parterre tressaille d’aise pour un mot berrichon
de George Sand. Il y a là de courtes histoires enveloppées de
voiles de pudeur qui font le cœur gros, et l’on a fait un
académicien de l’auteur de Thérèse
Aubert ; mais lui, Jean de
Falaise, est resté Jean de Falaise comme devant. Dix ans se sont
passés, le livre a eu le temps d’aller dans quelques mains qui
écrivent, et pas une plume, le volume lu, n’a dit au public
applaudisseur de Strass et de faux brillants montés : Voilà
des perles !
Ce bon enfant de Jean de Falaise doit bien
rire, — lui qui dort sur son livre et qui n’a jamais fait
d’avance à la renommée ; elle est trop grande dame pour lui.
— Il doit bien rire de la république et de la fraternité des gens
de lettres.
Voici comme commence le premier conte :
« Romain
naquit au Pont-Blutel, dans la plus pauvre maison de celles qui
encaissent la route neuve. Dès qu’il entra en culotte, dès qu’il
put pétrir la bourbe pour planter des branches mortes, il trouva là
des ormes tous grands et un ruisseau tout menu : est-ce pas
autant qu’il en faut pour une enfance heureuse ?
« Sa mère s’appelait
Marion, Marion qui ? Marion quoi ? Marion tout court.
« Et son père ? Ce
n’était ni Pierre ni François ; c’était l’homme à
Marion, et si bien son homme, qu’il l’avait pourvue de douze
enfants. — Quelle manie chez les pauvres gens !
« Quand Romain était petit,
il avait de gentils cheveux longs par derrière, courts par devant,
blonds sur le front, argentés sur ses tempes, et fins comme la soie.
« Rien n’est joli comme un
petit paysan, jusqu’au jour où il porte le cierge de la première
communion. — Le lendemain, pour la vie, c’est laid comme le
péché. »
Manière où revient le style
pittoresquement façonnier de Montaigne et de Rabelais ;
simplesses cajolées de la plume où perce le narquois du trouvère ;
parlage bellement rustique ; phrases court vêtues et
paysanesques, trottant menu, allant, allant leur chemin sans tourner
tête ; contes enveloppés de voile de pudeur ; tout un
dessous indiqué de détails de cœur laissés dans la pénombre ;
contours ondoyants et flottants ; peinture à petits coups de
pinceau et à touches répétées ; contes à mezza voce, où le
lecteur entend plus qu’on ne lui dit ; l’observation
féminine de l’auteur de volupté, mais en pleine naïveté vraie ;
récits s’oubliant à faire l’école buissonnière ; la
mi-bonhomie du Normand ; un peu du sourire sans lèvres de
Voltaire sous un bonnet de coton de la vallée d’Auge ; les
idylles aimées de la patrie et des doux champs ; les parfums
secoués des pommiers en fleurs ; les panaches frissonnants des
grands ormes, des passerelles jetées en travers des ruisseaux, les
chaumières moussues, les chemins creux, voûtés de feuillée, les
branche de houx à la porte des auberges ; les vaches rousses,
les sauteries villageoises aux ronds-points, les jupes rouges, les
jambes fines, comparées par Bernardin aux Grâces des Célestins,
par les lignes tranquilles du paysage, les pyramides de la fenaison,
et au loin les bleuâtres silhouettes de Domfront, et plus loin
encore le vieux Mont Saint-Michel droit assis dans la mer.
Puis là, dans une campagne près de la
Méditerranée, dans une histoire triste comme d’une tristesse de
malaria,
deux jeunes gens s’éprennent ; cette histoire s’appelle
Georgine.
Prêtez le cœur au conteur :
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« Comme nous achevions
chacun notre tirade, nous vîmes un long nuage gris très-étroit qui
s’avançait vers nous en rasant le sol. Je dis aux malades :
Prenez garde, mademoiselle. — Montlouet, tu as trop chaud. — À
mesure que le nuage s’avançait, et il allait vite, mademoiselle de
Magny s’inquiétait ; au moment où il allait nous envelopper,
elle se dénoua un petit fichu qui lui tenait au cou et le roula au
cou de Gabriel. — Laissez-moi faire, disait-elle, cela vous gardera
d’un grand mal. — Quand le brouillard fut passé, Montlouet
déroula le fichu, le baisa, et dit à Georgine en le lui rendant :
Ce mouchoir est à moi, je vous le prête. — Dans de si grands jeux
de cœur, je me sentais piètre et mal venu.
« Hier au matin, j’ai vu
Montlouet recevoir la tasse de la main de Mlle
de Magny, la retendre au chevrier, le chevrier la remplir sans y
prendre garde, et Gabriel poser ses lèvres où elle avait posé les
siennes. La belle fille détourna la tête pour rougir, sans oser
regarder si personne n’avait rien vu.
« Nous sommes si repus de ce
beau ciel, que ce soir personne ne s’est soucié de l’aller voir
coucher. Je m’étais séparé de Montlouet pour descendre à la
ville faire je ne sais quelle emplette de poudre ou de parfums. J’ai
peu tardé pourtant. En remettant le pied sur la première entrée,
j’ai vu Mme
de Magny seule, assise sur le banc et l’oreille tendue. Lorsque je
me suis trouvé plus près d’elle, j’ai vu de grosses larmes
couler en abondance le long de ses joues ; elle ne les cachait
ni les essuyait. Il y avait, sur la terrasse des orangers, deux
bruits de voix qui s’approchaient lentement, et lentement
s’éloignaient. Gabriel disait : Pourquoi êtes-vous si belle
étant si bonne ? — On ne loue point sa sœur d’être belle,
répondait Georgine. — Ils s’éloignèrent en disant cela, puis
revinrent : — Prenez garde, disait Georgine effrayée, si nous
n’étions plus frère et sœur ! Ils ne revinrent pas. Mme
de Magny me prit par la main et me traîna après elle jusqu’à la
tonnelle. Elle se tint raide et muette comme marbre ; il n’y
avait que ses yeux qui pleuraient toujours. Gabriel et Georgine
étaient sans doute sur le banc de pierre cachés par le figuier et
les quatre lauriers. Peut-être un bruit les avait-il troublés, car
ils ne remuaient non plus que nous. Après un moment, nous entendîmes
un pied qui frôlait des feuilles sèches. Georgine avait sa pensée
de mélancolie qu’elle laissa aller : des feuilles mortes sous
ce soleil ! La voix de Gabriel était pleine d’ardeur :
— C’est vrai, dit-il, défions-nous du soleil, il nous reste si
peu de vie, prenons tout dans un baiser. — Je le voudrais, mais je
ne l’ose, dit tout bas Georgine, — la voix étouffée sans doute
par l’embrassement de Montlouet. Elle poussa un petit cri, comme si
elle eût passé sous les lèvres de Gabriel, puis elle dit :
Vivante ou mourante, par ce baiser je suis à vous. — Il va me la
dévorer toute, disait Mme
de Magny, que je soutenais un peu. — Assez de bonheur pour un jour,
a dit Georgine en se levant, et ils ont regagné la maison. —
Monsieur, m’a dit la mère, quand nous avons été seuls, au nom de
qui vous aime, aidez-moi. Tout le monde doit sortir de la maison
demain, a-t-elle ajouté d’un ton ferme. — Où vous
tournerez-vous, madame ? lui ai-je demandé. — Le sais-je ?
m’a-t-elle répondu dans l’abattement, car les pleurs à son âge
fatiguent. — La vallée d’Hyères n’est pas trop loin, madame.
— J’ai dit cela pour cette pauvre Georgine. Hyères a la couleur
de la vallée qu’elle quitte, la mer, les îles, les montagnes, les
orangers sont pareils. Il lui faut bien un peu de souvenir pour
vivre.
« J’ai parlé de départ à
Montlouet ; il ne voulait pas me croire, il ne voulait pas
partir, il voulait revoir Georgine, demander son pardon à Mme
de Magny. Cette excellente mère est venue elle-même, elle n’a pas
voulu que sa fille revît Gabriel, mais elle lui a pardonné. Il leur
écrira. Elle lui a remis le fichu de Georgine avec ces charmantes
paroles : Ceci est à votre chiffre ; c’est ma fille qui
l’a dit. Elle l’a embrassé ; nous ne devons revoir
personne. Nous allons partir avant qu’il soit jour. Gabriel s’est
couché, moi j’ai rempli les malles et scellé les paquets.
« Mlle
Georgine a pleuré, j’ai entendu sa mère qui la consolait en
n’osant toucher à sa douleur. »
…………………………………………………………………………………………………………… Georgine est à mettre à côté
du Médecin de village
de Mme
d’Arboville, auprès et non loin de la Grenadière
de Balzac.
Edmond et Jules de Goncourt.
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