|
PROMENADES
SUR
LES BORDS DU RHÔNE, EN
SUISSE, DANS LE DUCHÉ DE BADE, EN ALSACE ET EN LORRAINE,
PAR CH. MOFRAS.
Paris, Victor
Lecou, éditeur.
M. Mofras met à ses
Promenades ce modeste, ce trop modeste avertissement :
« Au retour d’une petite excursion que
je fis l’année dernière, quelques amis me prièrent de leur
remettre mes notes de voyage, à titre de renseignements ; je
les ai recueillies et mises en ordre. Voilà la cause du récit qui
va suivre. C’est proprement le journal d’un touriste. La vérité
est tout ce qu’il cherche, puisse-t-elle lui tenir lieu
d’intérêt ! »
Que M. Mofras prenne garde ! Peut-être
croit-il avoir affaire à des critiques qui ont été de Paris à
Saint-Cloud, et de Saint-Cloud à Paris, par eau. Nous n’avons été,
il est vrai, ni à Tiphlis en Géorgie, la patrie des puces ; ni
à Téhéran, où il ne pleut qu’une fois tous les six mois ;
ni en Éthiopie, où les ministres vont au conseil dans des cruches
pleines d’eau ; mais nous avons fait à peu près la même
promenade que lui, et nous l’avertissons que nous allons sévèrement
contrôler sa véracité avec nos notes au crayon.
M. Mofras :
« Dijon… À l’hôtel du Parc on a bon
coucher, bonne table et bon vin, bon vin surtout. »
Nous :
« Dijon, hôtel du Parc. Dîner, potage,
côtelettes à la purée de pois, brochet à la sauce aux câpres,
poulet, haricots, écrevisses, salade, compote de poires. Dessert :
vraies fraises des bois, vin ordinaire remarquable. Très bien ! »
Les deux récits concordent, comme vous voyez,
de façon flagrante. Il n’y a pas de vérité sur terre, si l’hôtel
du Parc n’est pas un bon hôtel, et si le vin qu’on y boit n’est
pas du vin de Bourgogne. Les détails des deux comptes-rendus
diffèrent un peu : où M. Mofras est bref, et n’accorde
qu’une mention générale, nous énumérons. Cette remarque, le
lecteur la fera sans doute, et nous ne voulons pas la laisser passer
sans explication. — M. Mofras voyageait en voiture et nous
voyagions à pied. — Ah ! les belles blouses blanches que nous
avions, les belles guêtres jaunes, les beaux chapeaux de paille de
grosse paille, les franches admirations, les bons goûters aux
chansons des ruisseaux par l’herbe, les bons sacs un peu lourds, —
et le franc et loyal appétit d’écoliers ! Madame, voyager à
pied, — c’est sentir l’avoine !
En route, s’il vous plaît, et à Autun.
M. Mofras :
« La porte d’Arroux est un édifice
bâti en pierres de taille de grande dimension et sans emploi du
ciment. Elle se compose de deux grandes arches pour le passage des
voitures et de deux plus petites pour les piétons. Ces arches
soutiennent un entablement que supporte une galerie ouverte, dont
sept arcades sont conservées. Grandeur, simplicité et force, tel
est le caractère général de tous les monuments romains. »
Nous :
« Les ruisseaux sentent mauvais ;
les femmes sont jolies. »
Nous avons eu la franchise de dire ce que M.
Mofras a pensé, et M. Mofras a dit ce que nous pensions de la porte
d’Arroux.
Suivons M. Mofras :
« Lyon. Le palais des Beaux-Arts. La cour
intérieure est entourée d’un portique dont le dessus forme une
terrasse découverte. Tout autour on a rassemblé des cippes, des
pierres tumulaires, des urnes, des amphores, des autels tauroboliques
trouvés dans les fouilles faites à Lyon et aux environs. — Le
palais des Beaux-Arts est le Louvre de Lyon. Bon nombre de toiles
splendides décorent le musée : une Adoration
des mages, par Rubens ; une
Ascension de la Vierge,
par le Guide ; un admirable portrait de chanoine, par Carrache ;
un Moïse sauvé des eaux,
par Paul Véronèse ; les Vendeurs
chassés du Temple, par Jouvenet ;
et encore, je néglige tous les maîtres modernes. »
Nous :
« Un Rubens. Saint
Bonaventure préservant la terre des foudres du ciel,
largement traité ; une page capitale du Carletto ;
quelques Desportes, natures mortes, de sa plus belle manière ;
un Épisode de la campagne de Russie,
le grand tableau de Charlet ; le Caïn
d’Étex ; le Pérugin donné par Pie VII ; un Tintoret,
chaudement coloré ; un Rubens dans lequel les tons pourpres
affectionnés par le peintre éclatent dans toute leur splendeur ;
un admirable Mierevelt ; un coquet Paul Véronèse, dont les
compositions de Baron sont une gentille réminiscence ; quatre
Jean Breughel à fonds d’outre-mer fantastiquement émaillés de
toutes les bêtes, de toutes les plantes de la création ;
arbres dont l’impossibilité de ton se retrouve chez Watteau ;
une esquisse furieusement brossée de Van Dyck, enfin l’Hobbéma,
dont notre cicerone en jupons se montre fougueuse admiratrice. »
Venons au substantiel.
M. Mofras :
« Lyon est la ville du monde où l’on
dîne le moins mal pour vingt-cinq sous. »
Nous :
« Dîner chez Banquis, hôtel
Louis-le-Grand. Soupe julienne, petits pâtés, croquets de volaille,
canard aux carottes, becfigues, pommes de terre, écrevisses, crème,
dessert. Bien. »
Ici, le contrôle est impossible, le dîner
nous ayant coûté plus de vingt-cinq sous. Il n’en reste pas moins
acquis que la nourriture est parfaitement convenable en la vieille
cité de Lugdunum.
M. Mofras n’a pas dîné à Valence. Il s’en
repentira en lisant ceci :
« Hôtel du Louvre et de la Poste.
Dîner : soupe, côtelettes d’agneau, filet de bœuf,
anguille, pommes de terre, poule d’eau, artichauts, épinards, pail
aux pommes ; dessert : raisin doré. Incomparable. »
Allons à Nîmes. M. Mofras :
« C’était dans un hôtel dont j’aurai
la générosité de taire le nom ; je n’eus pas plutôt mis le
pied dans ma chambre, que je reconnus qu’une colonie de puces y
avait formé un établissement considérable. À ma vue, puces et
pucettes se livrèrent à une sarabande vertigineuse. »
Nous :
« Les cousins. Supplice à succion
continue, qui gauffre en une nuit les peaux les moins accidentées ;
supplice dont les punaises, ô Parisiens ! ne sont que la
monnaie. » Et plus loin : « Tué sept cousins en dix
minutes sur ma main droite, à la Tour Magne. »
De cette enquête à deux voix, il résulte
qu’à Nîmes, si on n’est pas dévoré par les puces, on a la
ressource des cousins.
À Marseille, maintenant. M. Mofras :
« Axiome.
— Tout voyageur qui n’a point mangé une bouillabaisse à la
Réserve ne connaît pas Marseille. Les clovis sont des espèces de
coquilles bivalves et blanches. On les accommode comme les moules
avec un court-bouillon aux fines herbes richement épicé. Mon
opinion sur leur compte est… qu’il faut plus d’une épreuve
pour apprendre à les aimer. »
Nous :
Déjeuner marseillais : Clovis, huîtres
minuscules. Poisson anonyme et grillé. Bouillabaisse, matelote dorée
de safran, dont le goût n’explique ni l’hosannah des
méridionaux, ni l’anathème di
tutti quanti. Accompagnement de vin
blanc, de cassis et de vin rouge de Langlade. »
De Marseille M. Mofras est allé à Genève, et
nous sommes allés à la Grande-Chartreuse :
« De Voreppe à la Grande-Chartreuse. —
Torrent de Guiers-Mort. — Une scierie couleur de suie, aux aqueducs
de sapin, assise dans le torrent, reliée à la roche par un pont qui
sert de cadre à un pilotis de bois où se brise une cascade,
s’enlève de la manière la plus tranchée sur les bleuâtres
découpures de deux roches, les portes du Désert.
— Mugissement continu du torrent brisé par le susurrement argentin
de mille cascatelles bondissant de tous côtés. — Une jeune miss
croquant le site à dos de mulet ; — cent cinquante pas plus
loin, une seconde miss de la même famille ; — plus loin, père
et mère à l’aspect désolé ; — cent cinquante pas plus
loin, la troisième et dernière miss. — Seconde porte du Désert,
fortifiée en 1720 conte la menace d’une attaque de Mandrin. —
Toujours la grande voix du torrent qui vous jette dans une
contemplation veuve d’idée. — Clochettes des mulets chargés de
charbon ; frôlement des troncs d’arbres attelés de bœufs. —
Marches d’escalier ébauchées par les filtration de l’eau. —
Végétation des temps primitifs. — Gigantesques sapins dallant des
lits de torrent creusés par l’avalanche dernière. — Le torrent
s’éloigne, la lumière s’éteint, et des voûtes où le
rossignol ne chanta jamais s’ouvrent mornes et silencieuses. — La
Chartreuse. — Immense agglomération de bâtiments aux pointes
aiguës d’ardoises. — Drelin ! drelin ! drelin ! —
Un magnifique crâne, encadré dans un capuchon de laine, nous ouvre.
— C’est le frère portier. — Il nous offre dans sa loge deux
petits verres de chartreuse deuxième. — Et de vingt centimes !
— Le roi des hasards nous amène à la Chartreuse le jour de saint
Bruno. De frères, point au premier, au deuxième, au troisième coup
de sonnette. — Le frère portier nous dépose, sans le moindre
renseignement, in camerâ
provinciarum Franciæ. — immense
réfectoire. Des fenêtre à châssis de plomb laissent filtrer le
jour. — des tables, de l’eau et de la liqueur de la
Grande-Chartreuse. — Un garçon laïque à rôle d’idiot paraît
enfin, nous assigne les cellules C et B, et disparaît. — Et le
souper ? — Nous promenons notre estomac désolé dans la cour.
— Circumvagation autour du monastère. — Détails sur la vie de
nos hôtes : — pas de linge, un cilice ; pas de lit, une
paillasse où le costume de la journée leur sert de draps ;
jeûne de huit mois de l’année ; abstention d’aliments
gras, même en danger de mort ; — les vendredis, de l’eau et
du pain ; — coucher à cinq heures ; — réveil à dix
heures ; — oraison ; office ; oraison jusqu’à
trois heures du matin ; oraison à cinq heures. — Un
spaciement de trois heures par semaine ; les détails de la
boutique (liqueur et spécifique : on parle d’un débit de
12,000,000 fr.) ont fait aux disciples de saint Bruno de la communion
perpétuelle avec la nature une promenade de collégiens. — Chaque
frère habite un pavillon contenant deux pièces, un cabinet
d’études, un oratoire, un bûcher, un petit atelier, et cultive un
petit jardin. — Dix ans de noviciat. — Nous apprenons que les
touristes femelles et anglaises que nous avons rencontrées, de dépit
de voir leur sexe exclu du monastère, ont refusé repos et
nourriture, et sont reparties, maudissant le peu de galanterie de
saint Bruno. — De la camera
d’Italie (réservée aux ecclésiastiques) le souper nous rappelle
en France.
— Souper de chartreux : friture de poisson et de pâtes,
pommes, beurre, fromage. — De concert avec un voyageur qui descend
du Grandson,
nous attendons autour d’un feu de Noël l’office de nuit. — À
onze heures, dans l’église complètement obscurée, une procession
de lanternes nous annonce l’arrivée des frères. — Les frères
ont déjà garni de leurs statues de marbre blanc les stalles du
porche de l’église. — Psalmodie nasillarde des psaumes avec
éclipses de lanternes. — Mise en scène au-dessous de sa
réputation. — Nous regagnons nos cellules. Parmi les signatures
qui les paraphent, nous trouvons celle-ci : Julie. »
Revenons au livre des Promenades
sur le bord du Rhône. De tout ce
que nous avons dit, il ressort, il nous semble, qu’il n’y a, à
l’heure qu’il est, en France, que trois voyageurs vrais : M.
Mofras et nous. Il y a bien encore Alexandre Dumas ; mais
Alexandre Dumas met à la vérité une si large feuille de vigne !
Edmond et Jules de Goncourt.
|