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LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE.
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UN AQUAFORTISTE.
C’est un livre, un gros
livre dans un cuivre de Russie bien grenu et de sauvage odeur ;
il y a aux quatre coins des plats quatre pensées ; il y a entre
les nervures du dos cinq pensées, et au milieu de toutes ces fleurs
de souvenir dorées de bel or fin se lit : JULES BUISSON,ESSAIS
D’EAUX-FORTES.
Ce livre unique où une main amie a rangé,
comme des reliques, toutes les pièces, a réuni tous les états de
gravure, mettant devant ces Norblin chéris et recueillis les vers
explicatifs gravés eux aussi à l’eau-forte, faisant choix des
tirages, et les échelonnant l’un après l’autre, — ce livre
tient l’œuvre d’un artiste. Feuilletez-le en ses pages ;
voyagez en ses originalités, et vous aurez comme l’âme peinte de
Buisson, de son premier à son dernier jour, du jour où il fit une
planche entre une leçon de M. Ducauroy et une leçon de M. Valette,
au jour où il dit à sa pointe : Adieu, paniers !
vendanges sont faites ! et jeta aux champs ses bouteilles de
vernis.
Buisson entra dans la vie positive à une belle
sortie de collège. Il fit comme tout le monde, et alla s’asseoir
sur les bancs de L’École de Droit. Mais en son chemin il voyait
mille accidents de vie, mille petites scènes animées qui
sollicitaient coup d’œil et obtenaient souvenir. Au Luxembourg, il
voyait de beaux petits enfants rieurs qui jouaient près des bassins,
puis s’asseyaient sur les bancs de pierre, tout rouges de courir,
laissant voir leur mollets dodus. Souvent, dans les rues de la
montagne Sainte-Geneviève, il laissait complaisamment tomber le
regard sur des dogues muselés, rognés d’oreilles et de queue, les
bajoues piquées de quelques poils rudes comme des soies de porc, le
museau plissé et relevé pour montrer de petits crocs blancs,
incisifs et entêtés, chiens tout muscles et chair, sanglés dans
leur peau, et les rognons et le train d’arrière puissants comme
certains monstres assyriens. Par les rues, il voyait parfois des
habits grotesques, des faces étranges, des échappés d’un conte
fantastique, des docteurs Pyramide ou des Pasquale Capuzzi. Lors son
ami Prarond le poëte lui disait, aux heures de rimes conseillères :
J’ai trouvé
des Goya cachés sous vos Pandectes,
Ami ; j’ai dépisté parmi
de longs discours,
Entre autres notes fort
suspectes,
Que sur Papinien vous recueillez
aux cours,
En marge et grimaçant dans des
cadres fantasques,
Bien des nez de travers et bien
des fronts cornus,
Bien des figures bergamasques
Et des ânes prêtant ou réclamant
leurs masques
A des visages bien connus.
Buisson oublia d’être juge,
et se mit à dessiner des boule-dogues. Et si bien il en dessina, si
bien il en moula, si bien il en sculpta, qu’il eut à l’exposition
de 1842 deux dogues, tableau acheté par la société des Amis des
Arts. Son tableau acheté, envie lui prit de graver son tableau, et
il se trouva avoir et la pointe libertine de Chaplin, et la manière
grasse et ressentie d’Hédouin dans son Étable,
et la science du vernis mou
de Marvy. Que si vous ouvrez le volume, et que vous passiez la garde
de papier peigne,
vous rencontrerez tout d’abord ses deux chiens, l’un couché,
l’autre debout sur ses pattes de devant et l’oreille inquiète,
tous deux solidement accentués et étalant des contours comme tracés
par une grosse plume qui aurait poché victorieusement les ombres. Le
sol, le mur, les accessoires du chenil, dans un certain brut
pittoresque, viennent à l’œil dignes des bassets de Decamps.
Puis, il se laisse à rêver. Au réalisme de
sa première œuvre succèdent les pensées tournées vers les
créations imaginatives, les aspirations, les songeries par les
champs de l’inconnu, les contours ondoyants et à peine entrevus,
la recherche de l’idéal ; au réalisme succède le dédain
des pensées trop écrites. Une effacée réminiscence d’un tableau
italien au musée de Tournai lui tourmente la main, et sur le cuivre
vague et noyé, dans les griffonnages à toute bride d’un paysage
de Cythère, s’enlève discrètement le beau corps et la gorge
milésienne d’une jeune muse endormie. Les amours ont volé ses
vêtements, ils les ont livrés au zéphyre,
Zéphyre
court de fleurs en fleurs,
Er l’on n’attrape point
Zéphyre.
Par les fonds incertains, ce
sont de mystérieuses envolées d’amours, et les vagues des
vêtements flottant dans l’air ; — un rêve antique qui
remonte au ciel sur le premier rayon de soleil.
Cet homme à la façon des soldats de Salvator,
une toque à plume sur la tête, torse à moitié nu, se caressant sa
longue barbe avec la main, est Finsonius.
Belga Brugensis
hic est, sed Parthenopensis amore,
Artis Finsonius sceptra jocosa
gerens ;
une figure de peintre
provincial retrouvée par un ami de l’aquafortiste, Philippe de
Chennevières.
Buisson se plaisait à ces illustrations
d’ouvrages écrits par des plumes qui lui étaient chères et de
préférence aimées. Ils étaient quatre en ce temps heureux de la
gaie jeunesse, qui pensaient ensemble, et se parlaient et se
répondaient l’un à l’autre en tout : prose, rimes ou
dessins. Aussi, presque toujours, Buisson se fait écho de la poésie
et de l’amitié ; et Prarond et Levavasseur chantent tour à
tour sous sa pointe, à moins que les Contes
normands ne lui donnent l’idée de
dessiner une vieille Normande, le nez crochu, le bonnet de coton de
ci de là, trouvant que le vent est rude, l’équilibre difficile et
le pont étroit, une bouteille sous le bras, et chantant son Ave
d’ivrognesse :
Ma bonne Vierge,
laissez-mai passer,
Je n’berai pus quand il fera
ner.
Et tout après le Chenil,
le frontispice des fables de l’ami Prarond. Préault voulait
exécuter ce frontispice en marbre. Des amours entourent, avec la
grâce perdue du xviiie
siècle, un rustique médaillon de Mlle
de la Sablière, jeté dans les feuilles. Au bas, les amours jouent
avec des fleurs, puis ils volent, et s’asseyent, et se renvolent,
et le premier arrivé tend le bras et met une couronne de fleurs des
champs sur la tête de l’hôtesse du fablier. Et vraiment c’était
un Clodion.
Mais Levavasseur a dit quelque part :
-
La rime est
une esclave
-
Qui de dame Raison
-
Fait le ménage et lave
-
La petite maison.
-
-
La
maîtresse est hargneuse,
-
Et, du soir au matin,
-
-
La vieille
besogneuse
-
Met de l’eau dans son vin.
-
La servante est folâtre,
-
Et dérobe
au tonneau
-
Le vin de la marâtre
-
Qu’elle met dans son eau.
-
Vite du giron de la servante
décolletée, les épaules au vent, la chemise aux hanches, monte,
avec la fumée blanchâtre du fagot, une ronde d’effrontés
parpaillots qui embrassent et cajolent la servante, et grimpent boire
le vin jusque sur le manteau de la cheminée. Le voilà qui enfourche
le balai, comme Penguilly ; le fantastique le visite ; et
voilà les eaux-fortes de minuit. Tantôt c’est un cavalier fort
maigre et vêtu de noir, qui chante des séguidilles à la nymphe de
l’Arnette ; tantôt le fantastique lui met en la cervelle un
château au haut d’un mont, soutenu par des consoles humaines, deux
petits bonshommes grotesquement accoutrés, sonnant de l’olifan,
grimpant avec leurs montures jusqu’au château magique ; et
dans un coin, accroupi, les coudes aux genoux et les mains aux
oreilles, un petit Belzébuth cornu, grand comme l’ongle. —
Eaux-fortes étranges, d’un ton roux, qui rappelle l’encre rougie
par le temps des dessins à la plume du Guerchin et du Vinci.
Que Levavasseur, après avoir lu une parade de
Dominique, fasse Pierrot couveur et
roi, Buisson regarde une image de
Watteau, et lui fait deux Pierrot : Pierrot pendu, la lune le
regardant :
Je n’aurais
jamais cru d’avance
Qu’on pût être si bien au bout
d’une potence.
Que de sots préjugés on a sur
terre, hélas !
Quand on voit en passant ces
choses-là, d’en bas !
puis Pierrot en collerette,
son serre-tête noir un peu passant sous sa coiffe blanche, et
faisant à deux mains un mémorable pied de nez. Ceci est pour
l’épilogue :
Tes dix doigts
allongeant ton nez original
Nargueront le public dans un lazzi
final.
Levavasseur fait-il, en bon
Normand, la vie de Corneille ? Buisson ne manque, comme vous
imaginez, si belle occasion de portrait.
Ici le fabuliste Prarond a le Cavalier
et le cheval à faire sauter un
fossé. Buisson se rappelle les fuites rapides, les croupes qui
s’effacent, les cavaliers couchés à l’avant, les queues droites
à l’horizon, les chevauchées tempétueuses, toute cette furia
équestre qu’il livrait en ses heures de fièvre à des panneaux
oubliés ; il enlève d’un bond la fable de Prarond, et, la
tête échauffée, sur un coin de la même planche, il jette pour
l’ami Levavasseur une houle impétueuse de cavalerie tournoyante
avec le mouvementé d’un Maturino dans un défilé du Guaspre. Le
Cid fait rage de la vieille épée de Mudara-le-Castillan. Écoutez
le Romancero :
« Il défit tous les Mores, prit les cinq rois, leur fit lâcher
la grande prise et les gens qui allaient captifs. »
Buisson est allé en Normandie. Il a rapporté
de la lande de Lougé de solides études, de véritables études
normandes ; il a rapporté « les chemins verts, les mares
perdues dans l’ombre du soir, les ciels verts, la prime verdure
d’avril sur les haies et sous les futaies, les nappes vertes des
prés déroulés sous les bois, les tons bleus et violets si légers
des arbres qui vont ouvrir leurs premiers bourgeons. » Mais le
pays de Goya l’appelle, et en l’automne de l’an 1845 son ami
Levavasseur lui écrit :
Monsieur
Buisson, peintre français, fonda de las
Naranjas,
Calle de Jovellanos.
C’est donc
vrai ; le soleil a des rayons étranges
Qui naturellement font mûrir les
oranges !
Vous qui n’en aviez vu comme moi
qu’au bazar,
— Enfants emmaillotés dans un
papier de soie,
-
Vous en avez
cueilli, dans votre folle joie,
-
Aux orangers de l’Alcazar !
-
Il court les Espagnes ;
il s’enivre de soleil, il s’enivre de haillons drapés avec un
air de pourpre, de couleurs chatoyantes, d’ombres rousses, de
terrains brûlés, d’horizons en incendie et de firmaments zébrés ;
il dessine le mendiant s’épouillant, et la manola alerte, et le
presidio
lézardé, et tout ce peuple bariolé. Il essaie de fixer en ses
pages d’album cette lumière d’or, cette misère coloriste ;
il croque des brigands, lazzarones à fusils, se chauffant au
crépuscule dans une gorge morne. Il court ce qu’on voit et ce
qu’on montre, les Murillo de la rue et du Museo
del Rey ; il s’éprend des
vieux et des terribles, de Correa, d’Alonzo Beruguete, de Liaño,
de Gaspar Becerra, de Dominique Theotocopuli.
D’Espagne il rapporte un tableau : une
cour au bas d’une église, au bas d’un énorme Christ en bois
peinturluré, hommes et femmes bigarrés d’écharpes, de mantes, de
chapeaux mahonnais, les uns poussant devant eux des troupeaux de
cochons truités de rose, les autres des ânes tintinnabulants de
chaque côté d’alcarazas, rattachés avec des cordes, se pressant
et se bousculant. Le ciel est vert sombre à filets violets. Coloris
ardent, dessin violent ; mais sous les crudités de ton et les
inhabiletés de brosse, une riche palette, une méritante audace.
D’Espagne, il rapporte une petite eau-forte,
une carte de visite. Devant un terrain qui fuit à perte de vue,
caillouteux et désolé comme les Alpujuras, avec un mince filet
d’eau qui essaie de filtrer entre les pierres, oubliée au pied
d’un squelette de broussaille exfoliée, une tête coupée, les
yeux clos, les lèvres ne fermant plus, les veines du col bavant sur
le sol une mare rouge ; souvenir des deux Sévillains
pantelants, Valdès et Montanès. Mais tournez la page aux Valdès,
aux cauchemars, à l’école endiablée, et venez vite voir les
beaux enfants, les méplats charnus, les faisceaux de plis aux
jarrets, le potelé, le grassouillet, le dessin rebondi de l’enfance.
Une statuette de Flamand, un Giotto enfant lui fournissent, celle-ci
une étude, celui-là un succès ; une petite fille, vue de dos,
lui fournit un chef-d’œuvre. Comme toutes les courbes sont
pleines ! comme la pointe lutine ! comme elle rondit le
long de ce galbe douillet ! la réjouissante graisse étoilée
des fossettes !
Salut, madame la Fable ! Elle est vue de
dos, laissant pendre un coin de draperie et se regardant dans un
miroir :
Même quand elle
prend, par un beau jour d’été,
Au bord d’un fleuve ou sur le
sable,
L’uniforme charmant de dame
Vérité,
À certain regard effronté,
À cet air nonchalant, au miroir
emprunté,
On reconnaît toujours la Fable.
Cette eau-forte, publiée par
l’Artiste,
est la gravure, moins trois amours dans le ciel, d’un tableau de
Buisson qui joua de malheur. Il fut reçu à l’exposition de 1848
le 23 février. Le lendemain, tout le mode exposait de droit. Un
instant il avait dû arriver vraiment au public : on avait parlé
de lui pour illustrer l’Âne mort
de Jules Janin.
48 a dispersé le cénacle et mis un écriteau
à la porte de l’atelier hospitalier. Mais Buisson n’a laissé
partir ses amis qu’après qu’un chacun a eu un beau portrait à
mettre en tête de ses œuvres. Il a gravé d’une pointe onctueuse
la tête bien en chair du fabuliste ; il a gravé avec la pointe
fine d’Henriquel le profil élégant de Levavasseur ; il a
gravé la barbe de l’ami de Philippe ; et quand il les a eu
tous pourtraict, il n’a pas voulu que ces visages qui s’étaient
fait face si longtemps fussent séparés. En mémoire des années qui
ne reviennent pas, il les a tous réunis dans le frontispice du livre
de M. de Chennevières, faisant de l’un une cariatide nue, sortant
d’une gaine l’habit de l’autre, appuyant sa fantaisie
architecturale sur la tête de celui-ci et la couronnant de son
portrait,
-
Avec les
cheveux en broussaille,
-
Le front
saillant et les yeux creux,
-
Dent qui mord et bouche qui
raille !
-
Et maintenant Jules Buisson
plante ses choux près de Castelnaudary. Il ne grave plus ; il
ne peint plus. Il est marié ; il cause avec ses fermiers.
Rarement il lit cette Comédie
humaine que Balzac lui avait donnée
pour avoir aidé à la décoration du petit hôtel du faubourg du
Roule. Il s’est retiré en son fromage, oublieux de son talent
passé ; et si parfois, du ciseau qu’il vient de se faire
envoyer, il dégrossit une tête d’animal dans un tronc de poirier,
c’est pour mettre au-dessus de la porte de ses étables.
Edmond et Jules de Goncourt.
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