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LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE.
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UNE FEMME DU MEZOUAR.
Devant une glace à pied
enluminée de dessins gabaïles, elle était assise, les jambes
croisées sous elle. Autour d’elle étaient rangés de petits pots,
leurs petites spatules la queue en l’air. Elle prenait ici le
hennah,
et noircissait le bout de ses ongles ; là, le sarcoun,
et teignait leur racine en rouge. Elle puisait à celui-ci, et se
peignait les pieds en belle ocre. Avec une tête d’épingle, passée
sur un tampon, elle se faisait au coin de la bouche un grain de
beauté, un khanat
provoquant. Elle trempait un pinceau dans l’afsah,
et le faisait glisser sur ses sourcils, les reliant au-dessus du nez
par une gentille étoile. Elle mouillait le bout de son doigt dans
une poterie où un lézard cuisait dans l’huile, et le passait sur
ses cheveux, qui devenaient brillants comme les cheveux mouillés de
la Vénus Anadyomène d’Apelles ; puis elle enlevait avec une
pointe, cil à cil, le k’hol
dont ses paupières étaient enduites. De temps en temps, elle
s’arrêtait fatiguée, avançait à sa bouche un tuyau de houka, et
regardait vaguement dans sa chambre le brasero en cuivre, la lampe
annelée à trois becs, l’escabeau incrusté de nacre, les volets
aux entrelacs conciformes, le coffret historié de grands clous
qu’elle apporta de la montagne. Elle faisait couler son œil d’un
côté à l’autre, sans tourner la tête, suivant les rondes
argentées du tabac maure, jusqu’aux étagères à grosses fleurs
rouges et bleues où posaient des flûtes à champagne, tout étonnées
d’être là. Elle laissait retomber le tuyau, reprenait la pointe
d’acier, et dégageait patiemment la frange luxuriante de ses yeux.
Elle enroulait alors sur sa tête un foulard de Tunis aux rayures
d’or, et sur sa chemise transparente, sillonnée de chaque côté
de rubans bleu de ciel, elle passait un frimlah
très-étroit, garni de boutons d’or, comprimant la gorge trahie
par le tulle et la portant en avant. Sur le frimlah,
elle passait encore une veste de brocart feuillagée d’argent. Elle
attachait autour de ses reins une large ceinture, un eûzame
aux effilés d’or d’un pied de long. Elle se mettait aux oreilles
des menaguèche
de diamants. Elle nouait autour de ses bras l’or du mzaïs.
Elle choisissait pour ses pieds cerclés d’anneaux une babouche de
Constantinople ouatée du blanc duvet du cygne.
La négresse lui jette aux épaules le manteau,
le takhelilah
de soie, et la Mauresque, le front voilé par l’âsisbah,
le visage depuis les yeux voilé par le eûdjar,
n’est plus qu’un fantôme blanc, aux cils avivés d’antimoine,
aux yeux noirs.
La négresse allume une grande lanterne,
s’enveloppe dans un sarreau bleu. Toutes deux descendent le petit
escalier tournant, ouvrent la porte, et remontent la rue Soggehmah.
Sur la dernière marche, la Mauresque avait dit : « J’aurai
le diable dans le ventre ? » La négresse avait fait un
signe d’assentiment.
Les deux femmes vont, vont ; elles
marchent dans la ville obscure. Les rues montent, descendent. Elles
se creusent en sauts de loup. Elles se dressent comme des échelles
de pierre. Elles s’étranglent en des ruelles où les deux femmes
touchent de leurs deux coudes les deux murs. Elles s’enfoncent sous
les terrasses, mariées l’une à l’autre, cachant le dais bleu
semé d’étoiles. Elles s’éclairent tout à coup sous un ciel
ouvert ; et dans une rue étroite percée, au loin, quelquefois
s’aperçoit, comme voilée d’un crêpe violet, la coupole
indécise d’une mosquée. Les murs blanchis de chaux vive ont
dépouillé leurs lumières et leurs ombres cernées du jour. De loin
en loin, un rayon glissant d’une porte ouverte annonce un bain
maure où quelque Arabe attardé réveille, avec sa lanterne en
papier, des ombres violentes sous les arcades noires. Alger baigne
dans une vaporeuse demi-teinte, se reposant du soleil sans bruit. À
peine si au fond d’un cul-de-sac obscur un derbouka
murmure ; à peine si dans le lointain monte avec le
bourdonnement du muezzin le biribamberli
d’un ivrogne. Les maisons dorment, s’étayant l’une l’autre
de leurs poutres de bois. Les deux femmes cheminent et se retrouvent
dans le labyrinthe d’Al-Djézaïr. Près de la Casbah, elles
rencontrent des Biskris qui boivent à même une bouteille de rhum
anglais. Elles pressent le pas. Elles sont arrivées.
Elles heurtent. On ouvre. Un mot tombe dans une
oreille noire approchée de la bouche de la négresse. Les deux
femmes entrent.
La salle est vaste, nue, blanche. Des poutres
grossièrement équarries, tachées de chaux, sillonnent le plafond.
Tout autour de la salle, accroupis, il y a des hommes et des femmes,
un voile sur la tête. Un réchaud, tout odorant de benjoin et de
sambel,
brûle au milieu, entre quatre poules noires, le cou coupé. Un vieux
nègre, sa tête crépue appuyée au plancher, ventile d’un souffle
incessant le brasier ardent, et les flammes s’élèvent et
retombent, allongeant leurs faucilles rouges, et montant lécher
jusque sur les bords du bassin crépitant « l’infernal
coulis ». Du sang de poule bouilli, la négresse s’oint les
jointures des jambes et des bras. On leur apporte de lourds manteaux
noirs cliquetants de coquilles, carillonnants de grelots ; les
femmes et les hommes accroupis ont rejeté leurs voiles, et sont
venus, tout couverts des manteaux sonores, se ranger à côté des
deux femmes. Des cuivres grincent, et la danse du djelep
commence. Hommes et femmes dansent. Les grelots tintent. L’orchestre
marche d’abord sur un rythme tardif ; peu à peu il se presse,
et s’enlève comme une cavale éperonnée. Les danseurs le
suivent ; et à mesure que la musique monte, ils se trémoussent
et s’agitent en un furieux djebbeb.
Bras, jambes, torses, têtes, entrent en branle. Dans le
tournoiement, les manteaux s’entrechoquent, et jettent sur tout ce
brouhaha leur cliquetis aigu. Les étoffes s’arrachent et sèment
le bal. Les pieds se prennent en les chevelures défaites qui
balayent le sol, et nouent un moment la danse. Les tambours en peau
de mouton battent une marche qui toujours va plus vite ; les
chalumeaux géants, les guitares de calebasses, s’enfièvrent à
cette contagion démoniaque, et grincent, et piaillent, et crient, et
mugissent, et beuglent, menés par la mesure énorme de vingt
castagnettes en fer. Sur le tremplin frémissant du plancher, les
pieds et les jambes se rétractent, tordues et soubresautantes, comme
les cuisses d’une grenouille sous la pile voltaïque. Les visages
ruissellent de sueur. L’écume souille les bouches. Quand il
s’affaisse un danseur, la danse se resserre et s’emporte. Une
Terpsichore épileptique les emplit, faisant tous les muscles
d’acier. Le gisant se relève, et la ronde des convulsionnaires
noirs tourbillonne à la flamme vacillante du brasier, ainsi que des
phalènes enfermées dans une lanterne. Le charivari rugissant
fouette toutes les fatigues…
L’aube blanchissait. Tous tombaient évanouis,
se relevaient et redansaient.
Au matin, la négresse sortait de la maison
encore pleine des cris du cuivre, courbée et portant sur son dos un
lourd paquet blanc.
Quand la Mauresque revint de son
évanouissement, elle dit à la négresse :
— Maintenant que j’ai le diable dans le
ventre, viendra-t-il ?
Une douleur au côté la prit, et elle retomba
sur ses coussins du Maroc, la tête près de la petite lucarne de la
rue.
Ce jour-là, elle le vit passer ; mais il
pensait à se tailler un pantalon blanc dans les draps de son
lieutenant.
Le lendemain, elle le vit encore passer ;
mais il pensait à teindre en noir le mulet gris de son colonel.
Une autre fois, le zéphyr
passa encore. Il était gris ce jour-là ; et il n’était pas
encore dégrisé, que la Mauresque était morte d’une fluxion de
poitrine.
Allez à
Sidi-Abd-el-Rahhman-el-Tsaalébi. Vous y verrez, au-dessous du
caroubier, une jolie tombe carrelée de vert et de blanc, avec des
branches de laurier.
Edmond et Jules de Goncourt.
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