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LÈPRES
MODERNES.
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LA BONNE.
La bonne de la Lorette doit
savoir mettre le pot-au-feu, vernir une paire de bottes, faire du
café, apporter une lettre comme à l’Odéon, assaisonner une
salade.
La bonne de la Lorette a, sur le bout des
cheveux, un bonnet en tulle avec des rubans qui s’envolent, au cou
un col amazone, au dos une robe de mérinos marron, au ventre un
tablier à cordons lâches, aux pieds de vieilles pantoufles de la
Lorette, bordées d’une petite ruche rose-passé.
La bonne est comme le peuple d’Israël :
elle a des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne point
entendre.
La bonne aime le petit-salé, la musique
militaire, les fonds de bouteille, les mouchoirs oubliés, les lilas
de Romainville, le bal masqué du Mont-Blanc, les pièces féeriques,
le sommeil du matin, la gibelotte hors barrière.
La bonne tue le
ver, au lever, en prenant le cassis
avec l’écaillère du coin.
La bonne est sensible aux compliments du
domestique du vieux monsieur, à la belle tenue de la garde
républicaine ; à la veste en velours de M. Francis, — le
garçon coiffeur.
La bonne aime au dehors, Madame lui a dit, en
entrant : « Avant tout, mademoiselle, il faut des mœurs
chez moi.
La bonne divise les amants de
madame en deux classes : les bottes vernies, les bottes cirées ;
et a toutes sortes d’insolences au service des gens crottés.
La bonne sait les visites qui ferment la porte
à tout le monde.
La bonne reconnaît au coup de sonnette :
un créancier, M. Guerluchon, la Fortune. Elle n’ouvre pas au
créancier, salue d’un petit air de tête M. Guerluchon, fait une
grande révérence aux chemises boutonnées d’un diamant.
Quand madame a dit comme l’abbé Dubois :
« Je n’y suis pas, quand même viendrait Dieu le père, »
la bonne ne laisserait pas entrer, quand même ce serait le diable.
Elle dirait : « Madame n’y est pas, » à l’homme
qui sortirait du lit de madame, s’il remontait chercher ses gants.
La bonne entend merveilleusement le passe-passe
des amours. Elle a le génie du corridor et de la double issue. Elle
est l’huissier des galanteries. Elle est le régisseur des allées
et venues. Elle indique d’un geste, d’un coup d’œil, les
entrées, les sorties et les fausses sorties. Elle semble avoir été
élevée dans une comédie de Beaumarchais. Elle fait se côtoyer les
visites, sans se cogner. Elle improvise des oubliettes : elle
jette l’un dans un placard, elle enlève en moins de rien la canne
de l’autre. Elle a trois mille et une façons de faire attendre le
vieux monsieur cinq minutes : « Comment va monsieur ?
Madame était inquiète ce matin ; elle voulait m’envoyer chez
monsieur… » Une porte intérieure se ferme ; elle tousse
et elle crie, du ton le plus joyeux, de l’antichambre :
« Madame, c’est monsieur ! » — Elle sauverait
dix honnêtes femmes.
Quand madame compte, la bonne dit comme la
caricature : « Un petit pain d’un sou, deux sous. »
La bonne vole, mais madame ne paie pas, et la bonne serait volée si
elle ne volait pas madame.
Quand madame écrit une lettre et que la bonne
sait écrire, madame sonne la bonne pour s’éclairer sur les noms
propres.
Quand madame a le dos tourné, la bonne prend
des bougies à madame, pour lire la nuit, dans sa chambre à
tabatière, soit l’Amour conjugal,
soit Pauline ou l’art de rendre une
femme heureuse.
La bonne n’a jamais vu de rosières.
La bonne va chercher des livres au cabinet de
lecture, et dit : « Le père de madame est mort hier au
soir ; il lui faudrait quelque chose de gai, vous comprenez ?...
Du Paul de Kock, ça lui irait. »
La bonne va le vendredi avec madame acheter des
fleurs au marché de la Madeleine.
Quand madame n’a pas de monde le soir, la
bonne s’assied sur le pied du lit, et dit : « Madame,
faites-moi donc les cartes ; » ou : « Ça n’a
pas l’air de quelque chose de bien fameux, le monsieur de quatre
heures ! »
Quand même madame s’est couchée seule, la
bonne frappe avant d’entrer le matin. —
Quand madame va passer la journée à la mare
d’Auteuil avec M. Guerluchon, elle emmène la bonne pour porter son
panier à ouvrage.
Quand madame va au spectacle, elle emmène la
bonne, et M. Guerluchon pour expliquer le spectacle à la bonne.
Quand madame l’envoie aux recouvrements, la
bonne sait d’avance ce qu’il y a dans les lettres qu’elle
porte ; ceci : « J’espérais hier recevoir quelque
argent que j’attendais. Malheureusement… » ou ceci :
« Ma modiste doit venir aujourd’hui toucher le montant… »
Quand madame est à Mabille, la bonne va à la
Boule noire
et noue son bonnet blanc autour de sa bouteille de bière, pour la
reconnaître après la contredanse.
La bonne fait le lit de madame sans rougir, et,
en se baissant, sa petite croix à la Jeannette sautille sur les
draps fripés.
La bonne a l’ambition d’être madame.
Depuis huit jours, elle essaie à la glace les chapeaux de madame,
quand madame est sortie. Elle ne dit plus generanium ;
elle fait la cuisine avec de vieux gants blancs.
La bonne dit : « Madame, »
gros comme le bras, jusqu’au jour où elle crie : « Tu
vas me ficher mon compte ! »
La bonne de la Lorette est deux choses :
confidente quand madame est chez elle ; bouchon de paille quand
madame sort.
Edmond et Jules de Goncourt.
DE
SAINTE-ADRESSE À BAGNÈRES-DE-LUCHON, PAR A. BASCHET.
Juillet 1852.
Humour !
saint humour !
liberté de l’imagination moderne ! Humour !
cher voyageur qui marche sans souci d’arriver, t’arrêtant à
tout ce que tu vois comme l’enfant s’arrête à toutes les mares
du chemin ! Humour !
toi à qui jettent la pierre les modérés, les entendus et les
disciplinables ! Humour !
roi de l’imprévu ! Humour !
seigneur du caprice et de l’originale fantaisie ! Humour !
badauderie charmante de l’esprit qui profite de l’aventure et de
la rencontre ! Humour !
toi qui viens de Rabelais ! Humour !
toi qui viens de Sterne ! Humour !
château de la folie, Crasy-Castle, où rit l’humaine raison !
Humour !
— « dussions-nous reconnaître qu’en te donnant la main la
vie de la renommée est semée de tribulations comme celle du ciel ;
dussions-nous, — petits que nous sommes, avoir l’honneur d’être
aussi maltraités que Swift et Rabelais, » nous te confesserons
comme notre conscience, — dût une Revue bien élevée nous
injurier encore !
Et vraiment nous ferons le reproche à M.
Baschet de n’avoir point assez laissé la bride sur col à son
compagnon de route. Il s’en est défié. Il l’a mené, et
l’humour
d’habitude va toujours devant.
C’était aussi le premier voyage qu’ils
faisaient ensemble. Attendons le second, et vous verrez que M.
Baschet, cette fois-là, laissera son seigneur et maître payer les
relais, marquer les auberges, choisir les points de vue, brûler les
descriptions et se complaire en les chemins de traverse. C’est un
joli chemin de traverse, — le jeune touriste le connaît comme nous
sans doute, — que celui qui commence ainsi :
« De
Harbourg, la voiture me conduisit en une heure à Hambourg. Il
faisait déjà nuit. Les étoiles me saluaient du haut des cieux ;
l’air était doux et frais.
« Et lorsque j’arrivai
près de madame ma mère, sa joie fut telle que je la pris pour de
l’épouvante ; elle s’écria : — « Mon cher
enfant ! » et frappa dans ses mains.
« Mon cher enfant !
voilà bien treize ans que je ne t’ai vu ! tu dois sans doute
avoir grand faim, — réponds, que veux-tu manger ? »
Ceci dit, entamons le
Reiselbider
de M. Baschet. Voici Paris si vous voulez :
« Si maître
François Rabelais, mort, selon la légende en 1553, pouvait
descendre de nouveau l’échelle de vie et faire sa bienvenue chez
les Parisiens, le changement qu’il marquerait serait bien faible
pou un si long temps. Voici, en effet, la petite note qu’il
crayonne, en vieux langage, au livre Ier
de Gargantua, chapitre xvii :
« Le peuple
de Paris est tant sot, tant badault, qu’ung basteleur, un porteur
de rogatons, un mulet avecque ses cymbales, ung vieilleux au myllieu
d’un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un pasteur
évangélique. »
La vérité est éternelle, me dis-je en passant place du Hâvre, où
trois chiens sauteurs faisaient ouvrir les yeux et la bouche à cent
vingt-deux personnes assemblées, — presque un dixième de ce que
contenait le Forum aux beaux temps romains, alors que Marcus-Tullius
Cicero montait les degrés de la tribune aux harangues, le jour d’une
question consulaire !
« Quand il s’agit de Paris
et qu’on en veut parler, ou il faut cent pages, ou il en faut dix.
Je n’ai rien à en dire, sinon que parfois il est l’endroit le
plus ennuyeux de la terre, comme il en est aussi le plus charmant, —
remarque observée
part tout le monde et que, pour observer
comme tout le monde, je suis forcé d’observer.
« De la
place où sautaient des chiens jusqu’au chemin de fer, près le
Jardin-des-Plantes, trajet d’une lieue, j’ai pu faire les autres
observations topographiques suivantes :
« Sur le boulevard, une
poussière mouvante et des voitures-arrosoirs ;
« Devant Tortoni, des jeunes
gens à moustache prenant l’absinthe ;
« Chez Dusautoy, des habits
noirs à boutons blancs et des culottes grotesques ;
« Chez les libraires,
l’annonce de nombreux guides dans la ville et d’innombrables
almanachs ;
« Dans la rue Richelieu, une
jolie femme, et dans une autre, cinq plus laides que toutes celles
qui étaient laides ;
« Ailleurs, une vieille
traînant un chien ;
« Sur les ponts, beaucoup
d’aveugles, des joueurs de flûte et des grisettes peu vêtues.
« Un moment, le soleil
inonda de lumière les fenêtres du Louvre, et au loin on voyait la
silhouette de la Cité levant la tête au-dessus du fleuve, avec les
grandes tours de son église… Je trouvai alors que Paris devenait
beau ! »
Voici Mont-de-Marsan. Nous y
sommes ou nous y serons :
« Des
gendarmes vinrent au relais et nous demandèrent nos passeports, je
leur répondis avec grâce et fus bien venu d’eux. J’indiquai au
révérend comme quoi, sous Louis XIV, on appelait les gendarmes
« messieurs les gardes de la maréchaussée. » Le
révérend, qui se contentait de peu, fut satisfait de cette
observation qu’il crut importante, — après quoi son voisin de
diligence et lui se préparèrent à me nourrir pour une première
fois.
« Le relais ne fut que d’une
heure au plus à Mont-de-Marsan ; cinq bons chevaux blancs
entraînèrent notre coche et prirent la route de Tarbes par
Villeneuve et Aire, où s’opéra la seconde prise de nourriture et
où vécut en 502, le roi Alaric II, si j’en veux croire les
traditions. Le village d’Aire est fort joli, bien assis sur la
hauteur, aimant et appelant le soleil. Une servante menuette et
fluette servait à table et cassait les plats avec assez de
sans-façon. L’hôtesse grommelait, avait de la barbe au menton et
se posait en maîtresse-femme. »
Et voici le dernier relais :
« — Et
maintenant, où irai-je ?
« — À Heildelberg, pour
y prendre mes titres ?
« — C’est trop tôt.
« — À Salamanque, pour y
chercher Gil Blas ?
« — C’est trop tard.
« — Alors à Guérande en
Bretagne… ou au Sambuc en Camargue. »
Ces extraits peuvent donner
une idée de la manière de M. Baschet. C’est une joliette façon
d’écrire, vive, délurée, cavalièrement campée et le chapeau
sur l’oreille. — Mais M. Baschet, nous promettant un itinéraire
humoristique, n’est-il pas passé trop fièrement à côté de
certains chapitres indiqués, le chapitre par exemple : De
l’influence du parmesan sur la bonté du potage.
Et relisons Sterne, l’immortel Sterne, — le
grand homme sans statue ! « Ô Sterne ! — disait le
docteur Ferriar, — cette larme qui vient interrompre notre sourire
dans une digression soudaine ou une histoire inattendue, cette larme
atteste ton talent créateur ! »
« Chapitre
XCV. Abbeville.
« Dès que j’eus fait
cette réflexion et puis cette autre : que la mort était
peut-être déjà sur mes talons. — Ô ciel ! m’écriai-je,
que ne suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour voir les
cardeurs et les fileuses de ce pays-là ! — Nous partîmes
pour Abbeville.
« De Montreuil à Nampont, —
poste et demie.
« De Nampont à Bernay, —
poste.
« De Bernay à Nouvion, —
poste.
« De Nouvion à Abbeville, —
poste et demie. — Mais les cardeurs et les fileuses d’Abbeville
étaient tous couchés. »
Edmond et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE DES
THÉÂTRES. THÉÂTRE-FRANÇAIS. Sullivan, Comédie en trois
actes et en prose, par M. Mélesville. Provost est Provost ;
Brindeau est excellent comédien ; Got est inimitable. La pièce
est amusante, et nous sommes tout à fait de l’avis de cet ami de
l’auteur qui disait : « C’est une comédie à laquelle
il ne manque que d’être écrite par Musset. »
Edmond et Jules de Goncourt
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