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L’affiche est ornée d’une
énorme tête de Nicholson en perruque et en rabat.
En bas, à la bar
de la taverne, vous payez un schelling ; montez l’escalier, et
entrez dans la salle. La salle est un rectangle recouvert jusqu’au
plafond d’un papier couleur bois. Aux deux côtés de sa longueur
sont figurées quatre cheminées surmontées de glaces dans des
cadres de chêne, décorés d’arabesques en bronze. La salle est
coupée de longues tables d’acajou ; les tables sont entourées
de bancs recouverts d’une moquette rouge jaspée de noir. Sur la
table il y a des verres, des carafes, des bols de verre bleu qui
servent de sucriers. Huit becs de gaz éclairent la salle. Aux murs
est appendu le prospectus colorié d’une école de natation
d’hiver ; aux murs est accrochée à un clou une plaque de
verre noir, portant en lettres de cuivre le mot : Beds.
Dans le fond de la salle, le plancher ressaute d’un pied ; et
au centre de l’estrade s’élève, réservée au chef baron, une
petite table où brûlent deux bougies. À côté des bougies,
au-dessus d’un étain bien luisant, « la bonne vieille
boisson écossaise, richement brune, mousse par-dessus les bords en
glorieuse écume, » comme dit Burns.
Aux pieds de Nicholson, sur un canapé au
dossier de canne sont assis le greffier, le conducteur du conseil,
l’avocat. Une petite barre en bois blanc, où viennent déposer les
témoins, se dresse à la gauche du tribunal. Dans l’enceinte
réservée est encore un grand piano à queue qui accompagne les
chansons grivoises chargées de faire attendre le procès. La table
la plus rapprochée du tribunal reçoit le jury, jury qui se recrute
parmi les buveurs de gin
de bonne volonté.
Un appel de noms imaginaires est fait. Chaque
juré prend la Bible entre le pouce et l’index de la main droite,
jure de juger d’après sa conscience, baise la Bible, et la passe à
son voisin, qui fait de même, et la baise, et la repasse. Nicholson
demande un cigare. L’huissier appelle la cause. Le conducteur du
conseil, connu sous le nom de savant
sergent, et qui s’est occupé avec
succès du génie dramatique chez les anciens et les modernes, lit
l’acte d’accusation. L’avocat, qui est un habile étudiant en
droit, présente la défense. On appelle un témoin, puis un autre,
puis un autre. Tantôt il vient une vieille fille, les cheveux gris
lui battant sur les joues, lunettes sur le nez, robe rosâtre à
volants, mantelet de soie grise, chapeau avec des bouquets de
bluets ; la démarche intimidée, la voix mince et fluette,
l’accent pudibond, croisant les bras sur sa poitrine ; une
personnification femelle du shoking ;
— puis c’est un garçon coiffeur qui entre « comme le
torrent de la Moréna, » qui monte à la barre comme on monte à
l’assaut, qui frappe du poing, qui a un toupet jaune en escalade,
qui se dépêche, qui crie, qui bredouille, qui répond avant qu’on
ne l’interroge, qui raconte quand on lui dit de se taire, qui se
démène, qui cherche machinalement et fiévreusement son tablier de
sa main, qui s’essouffle, qui se mouche dans son tablier, les yeux
hors de la tête, la voix glapissante, haletant, prolixe, bavard et
bavardant, toujours exubérant, toujours parlant ; — et ce
coiffeur et cette Anglaise, et ce blackguard
et cette lady, c’est un homme, un seul homme, le même homme !
Cet éternel témoin, le chef baron n’a-t-il pas raison de
l’appeler « le plus comique dessinateur de types comiques,
depuis la splénétique vieille fille jusqu’au garçon coiffeur
avec son tablier à bavette ? »
Mais Nicholson a un peu avancé la tête. Il a
adressé une question au témoin, et toute la salle est partie d’un
éclat de rire.
Nicholson est petit, apoplectique. D’énormes
favoris noirs encadrent sa figure carrée et massive, comme la figure
d’un financier d’Hogarth. Ses traits sont pleins et ronds ;
il a le teint frais ; il a de petits yeux qu’il rapetisse
encore en clignant et en plissant la paupière ; et ce manège
leur donne une indicible chafouinerie. Raminagrobis faisant le mort
devait avoir cet œil demi-fermé, narquois et guetteur. Il a la
grande perruque poudrée de chef baron à grands anneaux, tirant sur
le front une ligne droite comme faite à la règle, et trouée au
sommet par un petit trou qui laisse échapper la chaleur de la tête.
Il a le rabat blanc, les manchettes et la grande robe noire.
Nicholson ne rit jamais ; il parle lentement ; il a dans
toute la physionomie comme une bonhomie bridoisonne, et comme une
sournoiserie de vieux juge. Souvent, il fait avancer sa lèvre
inférieure sur sa lèvre supérieure en homme de mauvaise humeur qui
boude un mauvais argument. Il joue de façon exquise et de bonne
comédie le perpétuel demi-sommeil d’un tribunal. Il porte la tête
sur l’épaule gauche, comme Alexandre-le-Grand.
Nicholson se complaît aux causes d’adultère ;
il a fait son domaine des infortunes conjugales : tout le
scandaleux judiciaire est bien venu de lui. En ces causes, les
grasses façons de dire ont leurs coudées franches ; les
équivoques, les allusions, les demi-gros mots ont beau jeu dans ces
libres plaisanteries, dont l’histoire du marron, de Sterne est
comme le type. C’est en plein croustillant que Nicholson excelle à
faire les mille et une confusions de l’Avocat patelin, à jeter au
beau milieu d’une plaidoirie une interrogation cynique, à déchirer
d’une phrase les gazes de pudeur de la défense, et pour peu que
les tribunaux anglais aient évoqué quelque belle conversation
criminelle, aussitôt la parodie est prête, juge, avocat, greffier
se donnant la main. Les causes s’improvisent à peu près comme ces
drôleries de la comédie italienne où les acteurs, avant d’entrer
en scène, lisaient sur une pancarte accrochée dans les coulisses le
canevas de leurs lazzis. Et cela dure tout autant qu’une petite
pièce des boulevards : une vingtaine de jours, un mois. Nous
avons vu toute une soirée débattre la vraisemblance d’un adultère
en cab, avec des : Comment ? que vous ne pourriez imaginer.
— L’Anglais, qui aime à boire, va se coucher sur un verre de
grog et sur un résumé du chef baron de la plus impartiale
salauderie.
Quelquefois la cour de justice du Trou à
charbon évoque une cause politique réelle ou fictive ; alors
elle se met à être comme la face grotesque des haines anglaises.
Tout Londres se rappelle le succès récent qu’obtint Nicholson
avec son fameux procès : Haynau et les ouvriers de la brasserie
Barclay-Perkins.
Licence singulière et sans précédent dans
les mœurs d’un peuple ! Parodie unique et surprenante !
Le jury, et le juge, et l’accusé, et les témoins, et la défense,
et l’accusation, — la Justice ! — abandonnés à tout
l’humour d’un Swift de taverne, traduisant en libertines
railleries l’amère parole de Shakespeare sur la jugeaillerie
humaine : « L’homme, cet être vain et superbe, revêtu
d’une autorité passagère, lui qui connaît le moins ce dont il
est certain, son existence fragile comme le verre, se plaît, comme
un singe en fureur, à exercer les jeux de sa puérile et ridicule
puissance à la face du ciel, et contriste les anges. » Et chez
ce peuple religieux de sa loi, où les plus grands criminels baissent
la tête sous la baguette du constable, cette farce quotidienne des
assises anglaises ! Là, dans cette salle, un coquin de
Rose-Mary-Lane que l’attorney enverra peut-être dans un mois à
Botany-Bay, vient rire à cette répétition des vengeances
sociales ! Étrange comédie que cette comédie du Chef
baron, où la Bible, et les
balances, et le glaive, sont chaque jour de l’année bafoués et
traînés dans les éclats de rire ! Étrange peuple où toute
moquerie permise n’ôte rien au respect ! où la caricature ne
fait pas une rébellion ! où, dans le fond d’une allée,
au-dessus d’une bar
à liqueurs, un homme peut, tous les soirs, toléré par la police
anglaise, être l’Aristophane de la loi anglaise !
Nous ne voulons pas essayer une biographie de
Benton Nicholson ; c’est une célébrité que nous amenons sur
le continent, et le public n’aime à entendre longuement parler que
des gens qu’il connaît. Tout au plus, nous essayons quelques
traits du Falstaff-juge. « Les peintres, dit le vieil
anecdotier, prennent la ressemblance de leurs portraits dans les yeux
et les traits du visage où le naturel éclate plus sensiblement, et
négligent le reste. » Ainsi faisons-nous, ne tentant qu’une
animée silhouette et un buste rieur du Chef
baron.
Nicholson a été rédacteur dans quatre grands
journaux ; il a donné des articles au Time ;
il est l’auteur de Dombay et sa
fille, roman dans la manière de
Dickens. Après le succès de Gavarni
in London, il a publié un journal
périodique, sorte de Tintamarre
anglais, intitulé don Giovanni in
London. — Une chose que l’on ne
sait guère, même en Angleterre, c’est que peu s’en est fallu
que Nicholson ne fondât le Punch.
Ce fut dans la chambre de Nicholson, alors prisonnier pour dettes,
que fut discutée et résolue la venue au monde du drolatique
journal. M. A. Henning avait apporté le Charivari
de Paris. Les questions matérielles du Charivari
de Londres réglées, le bureau du
journal fut ainsi composé : M. Nicholson, rédacteur ; M.
Landell, graveur ; M. Last, imprimeur. Mais Nicholson ne put
sortir de prison aussi vite qu’il le désirait, et MM. Last et
Landell, privés du concours de Nicholson, appelèrent à la
rédaction M. Gilbert Beckett, M. Henri Mayhew, M. Grattan et M. Mark
Lémon, qui fut le parrain du journal, et l’appela de ce
bien,heureux nom : Punch.
Nicholson commença son rôle sur une scène
médiocre à la Tête de Garrick ;
mais il n’était alors qu’un juge d’occasion. Ce fut sous lord
Melbourne que Nicholson fut élevé à la dignité de chef baron, et
représenté dans une colossale peinture avec la robe d’hermine
« de son feu regrettable confrère Jenterden. » La
première fois qu’il porta cette fameuse robe, il eut la visite de
Jean Adolphus, le père du barreau anglais « qui joignait à
l’esprit, à la sagesse, à la légale sagacité, le génie non
encore vu, de faire naître un scandale d’un scandale. »
Depuis lors, sa réputation ne fit que
grandir ; il n’eut plus seulement des oisifs, ou de jeunes
avocats venant apprendre « à cette mimique du Forum »
la répartie vive et l’ironie improvisée, il eut des membres du
parlement ; que dis-je ? il les fit jouer dans sa grave
parade, et les fit s’asseoir comme jurés à son banc plaisant.
Ce fut un de ces jours-là sans doute que
Nicholson, mis en verve par son public, prononça cette burlesquement
sérieuse apologie de sa Mimic
Court :
« Ce n’est
pas, messieurs du jury, que je veuille médire du talent ou de la
sagesses des cours inférieures, Courts
of Chancery, Court of Queen’s Bench’ Exchequer, Common-Pleas,
Old-Bayley ;
non, messieurs, ils ont le génie, ils ont la science ; mais,
messieurs, il leur manque ce qui ne manque pas au savant conseil ;
il leur manque ce que nous avons : une bar
au-dessous de la bar.
La bar
du dessous donne l’inspiration, l’esprit, l’énergie à la bar
du dessus. Messieurs du jury, croyez-vous que les arguments de sir
William Follet perdraient de leur à-propos arrosés d’eau chaude
et de rhum ? ou encore que les métaphores ingénieuses de M.
Charles Phillips perdraient toutes leurs grâces pour tremper leurs
lèvres un verre de wiski ? Songez encore, messieurs du jury,
quel allègement ce serait à mon savant confrère Denman s’il
pouvait seulement allumer un cigare et prendre un grog au vin.
Messieurs du jury, la panacée des timidités, le coup de fouet de
l’éloquence, le générateur de l’argument, le médecin de la
raison, c’est un verre de champagne. Voltaire l’a dit :
l’homme devient éloquent sous l’influence des grandes passions
ou des grands intérêts. Mon grand intérêt, c’est l’excitant ;
ma grande passion, c’est le verre de champagne ; et je suis
appuyé par ce philosophe dans mon opinion que l’homme parle et
argumente mieux sous l’impression des excitants que lorsqu’une
sage sobriété siège seule, en son chagrin, sur le trône de
l’intelligence. »
Nicholson est un homme de
sport ;
c’est un parieur distingué. Un rédacteur du London-News
nous disait qu’il avait une façon particulière de juger les
chevaux à l’oreille. Il se fait remplacer pendant la saison des
courses, où à Epsom, à Ascot, à Hampton, escorté de sa tente
monstre en toile, sa seigneurie fatigue une salade, coupe une tranche
de rosbeef, remplit un verre d’ale, « offrant le premier
exemple du premier juge qui ait jamais vendu du bœuf à une course
de chevaux. »
Nicholson a un petit lever. Les boxeurs, les
maquignons, quelques acteurs viennent lui faire leur cour. La ruelle
est le rendez-vous des nouvelles du Ring ;
c’est l’endroit de Londres où on sait le mieux et le plus tôt
combien de rounds
a donnés Harry-Broome.
Ses occupations sévères de chef baron ne
l’empêchent pas de revenir quelquefois à la littérature. Le
grave emperruqué met alors à son esprit « des
bas couleur de rose . »
Une fable s’échappe de sa plume entre deux résumés de la
taverne :
L’AMOUR ET LA
MORT.
L’Amour et la
Mort convinrent de voyager ensemble, la Discorde les surprit au
milieu de leur sommeil et mêla leurs flèches. C’est ainsi que
l’Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d’une tendre
passion, tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux
la flèche fatale, allume un doux attachement. »
Ne dirait-on pas le goût
d’une odelette d’Anacréon ? — Nicholson dit plaisamment,
à propos de ses œuvres rimées « qu’il est le plus pesant
barde d’Angleterre, un barde de 266 livres. »
Mais, après sa fable, vite il remonte à son
siège, il retourne à sa baronnerie ; il recommence, applaudi,
sa farce étrange et gaie. Il sait que toute sa gloire est dans sa
toge risible, et il se résume ainsi lui-même dans l’autobiographie
de sa main qu’il nous a envoyée : « Je vous envoie
ceci, non comme une sérieuse archive, mais comme un satirique
souvenir, mon objet étant toujours d’exciter un rire dans mon
auditoire par ma moqueuse grandeur. »
Edmond et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE DES
THÉÂTRES.
GYMNASE.
Un mari qui n’a rien à
faire,
Comédie-vaudeville
en un acte, par MM. Fournier
Et Laurencin.
Supposez la mari le plus
inoccupé que vous puissiez imaginer, un mari qui n’aille
Ni à un club,
Ni à un bureau,
Ni à la Bourse,
Ni au Palais ;
Supposez le mari le plus sans emploi que vous
voudrez, un mari qui n’ait à mettre sur son passeport que ce
titre : propriétaire ; un mari qui n’ait qu’à chanter
chez lui toute la journée :
-
Casa mia,
casa mia,
-
Piccolina che sia
-
Tu sei sempre casa mia !
-
Supposez un mari qui n’ait
pas à écrire à ses fermiers, un mari qui n’ait pas à commander
son dîner ; supposez le mari le plus indolemment couché sur
l’ottomane du bonheur légitime ; supposez un mari qui ne lise
ni la Partie
ni le Constitutionnel ;
supposez même un mari qui ne soit ni conseiller municipal, ni garde
national…
Un mari a toujours trois choses à faire :
Il a d’abord à avoir des enfants ;
Il a ensuite à vérifier s’ils sont de lui ;
Il a encore à les faire baptiser.
Et pourquoi maintenant M. Montigny, qui est un
des deux ou trois directeurs intelligents de Paris ; M.
Montigny, qui a fait de son théâtre le petit salon de la Comédie
française ; M. Montigny, qui a osé faire dire : Je suis
sorti ! au hussard du Gymnase ; M. Montigny, dont le petit
domaine se fait de jour en jour l’Aventin des charmants boudeurs du
Théâtre-Français ; M. Montigny, qui a eu le bonheur de
recueillir des déserteurs du nom de Musset et de George Sand :
pourquoi M. Montigny fait-il jouer de temps en temps de ces petites
choses qui ressemblent à des ours
de Marivaux ?
Edmond et Jules de Goncourt.