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ÉCOLE DE
RABELAIS.
I.
(SUITE.)
Continuons s’il vous plaît,
ami lecteur, le dépouillement de la Nouvelle
fabrique des excellents traits de vérité
de Philippe d’Alcripe, sieur de Néri en Verbos. CHEF-D’ŒUVRE
D’UN ORPHEVRE.
Un jeune homme
orphevre quelqu’un de ces matins se passa maistre dans Paris,
lequel fit pour son chef-d’œuvre une chaînette d’or si tres
menue, fine, subtile et parfaitement déliée, que tous les orphevres
admyroyent grandement tel ouvrage. Ce ne fut encore assez : car,
pour plus les estonner, il enchaîna une puce par la cuisse, laquelle
est fort gaillarde et tres gentille, parce qu’elle fait plus de
souples saults, de tours et de minauderies que le singe d’un
basteleur ne fait avec sa chaîne. Outre plus, il fit une petite
boëte d’argent, qui n’est pas plus grosse qu’un grain d’orge,
dessus laquelle est pourtraicte avec le burin toute la destruction de
Troye la grande, où il enclos et enferme à la clef ladite puce avec
sa chaîne quand il luy plaist.
Toutes fois messeiurs les
orphevres par un commun accord, avec le consentement de ce jeune
maistre, en ont fait présent à une jeune dame de Paris :
laquelle garde bien soigneusement ce tant magnifique et rare présent.
Plusieurs fois, le jour et la
nuict, elle ouvre la petite boistelette, afin que la mignarde puce
repaisse, laquelle sort légèrement dehors et se jette dessus avec
sa chaîne dessus la blanche et délicate main de sa maistresse, où
elle prent (sans lésion) sa petite réfection ; puis, estant
contente, se rejette dans sa boistelette aussi droict qu’une v…
dans le nez de vous, de sorte, cousin, qu’il n’est plaisir que
n’y prend homme.
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De
l’homme les plus beaux ouvrages
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C’est faire enfants qui
soient bien sages.
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DES CANNES
SAUVAGES, ET COMME ELLES FONT LEURS NIDS.
Dedans les bois
et costeaux qui sont le long de la vallée de Mortemer se trouve un
grand nombre de cannes sauvages, qui en la saison y font leurs nids,
à cause des eaux qui sont au fond de ce val près l’abbaye. Le
moyen comment ils les fabriquent, je vous le feray entendre.
Premièrement, ils cerchent, et cerchant, trouvent des branches de
coulevrée, autrement dit viorne, faictes et tournées en la façon
de l’ance d’un pannier, qu’elles apportent en leur bec au
coupeau du plus haut arbre qu’ils peuvent choisir, et là les
pendent à un estoc, comme l’on faict un pannier ou une cheville.
Cela fait, vont quérir plusieurs
aultres petits ozilers et aultres menues branchettes vertes,
desquelles façonnent, composent et bastissent leurs nids esdites
branches ou ances de viorne, voire aussi habilement et proprement que
les venniers de Touffreville, de façon qu’à les voir ainsi
pendus, vous diriez : Voilà de petits corbillons.
Là dedans pondent et puis couvent
leurs œufs, et lorsque la saison est venuë, qu’ils sont esclos et
les petits buriots hors de la coque, le masle passe la teste par
dedans l’ance du nid, et, en soulevant le tire hors de l’estoc et
s’envollant, l’emporte sur son col (comme la vache son tantau) en
la vallée, devant l’estang ou vivier. Et aussitost que ces petits
oyseaux sentent l’eau, ils sortent hors du nid et commencent à
manger, demeurant ledit nid flottant, où il a esté veu et conté
pour une année que le vent souffloit dans cet estang le nombre de
sept vingts et un. Je vous laisse à penser combien il y pouvoit
avoir de halebrants, considéré qu’à chaque nichée y en a
souvent jusqu’à seize et dix-sept. C’est un manger exquis à la
dodine, et les grands : Quoi ? rage en paste.
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Nature
en son œuvre est plus sage
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Que l’artisan en son
ouvrage.
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D’UN
GENTIL-HOMME AMATEUR DE MUSIQUE.
J’ay
quelquefois ouy parler d’un gentil-homme, lequel en son temps aima
la musique autant que mademoiselle sa femme. Or, il faut entendre
qu’il avoit près de son chasteau un petit bois de haute futaye de
neufs arpents ou environ, assez joliment planté, tous chesnes et
haistres, où bien souvent alloit passer le temps. Un jour ainsi
qu’il estoit en ce lieu, vinst à lui un homme, je ne sçay de quel
païs, lequel (après l’humble salutation) luy dist :
« Monsieur, le bruict est partout ce païs que vous estes celui
entre tous les hommes qui aimez le mieux la musique et la resonnance
des instruments. Et pour ceste occasion je suis venu vers vous pour
sçavoir s’il vous plairoit que je vous feisse un beau jeu
d’orgues, non poinct de fonte, d’estain, de fer blanc ny autre
métal. » — « Et de quoy doncques ? dit le
gentil-homme. » — « De vostre bois, respondit
l’organiste, qui est icy planté. » Le gentil-homme, estimant
que cestuy fust fol, luy dict : « Je pense, bon homme, que
tu as le cerveau blessé ou que tu soys yvre : veu ton sot
propos. » — « Non, monsieur, respliqua-t-il, je dy
vérité, et, s’il vous plaist, je vous le feray veoir. » —
« Et le moyen ? » dist le gentil-homme. —
« Monsieur, respondit l’organiste, à l’œuvre on cognoit
l’ouvrier. »
Somme, après plusieurs disputes,
ils marchandèrent par le prix et somme de tout, la moitié de
l’argent avancé. Incontinent furent par l’organiste tous les
susdits arbres esbranchez et coupez, les uns de hauteur suffisante,
aultres plus moyens et aultres plus petits.
Cela faict, avec de longs, petits,
grands, courts, gros, menuz, droits, pesants, tortus et légers
instruments de fer et acier de Lubie, en façon de tarières,
vilbroquins, foretz, bernagoes, silles, gibletz, tres-fontz, alesnes
et aultres engins, il creusa et vuida les troncs des dits arbres
depuis le haut jusques au bas, puis fist à chacun certains trous
près la racine, droitement d’où sortent les quatre vents.
De sorte que, quand iceux vents
donnoient dans quelques uns des dits trous, les arbres rendoient un
fort hault et admirable son, si très harmonieux, plaisant, doux et
deslectable, avec si joyeux, parfaicts et bons accords, que tous ceux
et celles qui escoutoient et entendoient cette harmonieuse resonance
estoient ravis en esprit et ne leur souvenoit de boire ny de manger,
recevant plus d’aise, consolation et plaisir que s’ils eussent
esté en champs élizées.
Le bon seigneur, voyant le grand
et excellentissime chef d’œuvre ainsi parachevé, fust
merveilleusement bien content de son organiste, auquel (pour
récompense de ses pertes) fist refaire ses souliers.
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Fy d’or,
d’argent et de monnoye
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Qui n’a contentement et
joye.
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DES BONNES
RENCONTRES D’UN QUIDAM.
Mathelin Terven,
duquel vous avez ouy parler, estoit un homme qui toujours alloit
botté et portant coustumièrement une arbaleste sur son col et plein
un carquois de traicts en son costé. Ainsi occupé alloit souvent ès
bois, champs et prairies, cherchant gibier ou aultre beste. Il lui
advint un jour qu’estant au bois, le long d’une vallée
descouvrit deux ramiers sur une branche de chesne, dessus lesquels il
tira, mais il ne les frappa ains ; seulement fendist la branche,
dedans laquelle se prindrent par les pieds et là demeurèrent
branlant les ailes. Son traict qui estoit alla tomber de ladite
branche au milieu d’un estang proche de là, sur le dos d’un
grand brochet qu’il perça tout outre et mourust. Ce que voyant,
Mathelin laissa son arbaleste sur le bord de l’estang, et se mist
dedans pour aller quérir son traict, ensemble son brochet qui valoit
bien le prendre. Revenant ainsi chargé dudict poisson, ses bottes
s’emplirent toutes pleines d’anguilles (parce qu’il y en avait
moult audict estang), et, voulant sortir hors de l’eau, il prinst
pour s’aider à retirer deux touffes d’herbes à ses mains qui
estoient sur le bord, sous lesquelles estoient deux levraults au
giste, qu’il prinst avec et les tua, et, les ruant par terre,
allèrent tomber sur deux perdrix qui se trouvèrent là, lesquelles
n’en parlèrent oncques depuis. Ce qui esbahit assez Mathelin pour
le faire derver. Toutes fois, bien joyeux de telles bonnes
rencontres, alla quérir ses deux ramiers, troussa ses quilles, et
s’en alla chargé de ramiers, levraults, perdrix, anguilles et
brochets, viande à commissaire, chair et poisson.
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Aucuns
pour gagner sont heureux,
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Aultres à perdre malheureux.
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D’UN LAQUAIS.
Plusieurs
personnes encor vivantes ont veu et cogneu un laquais qui estoit à
monsieur de Boulen, capitaine de la cinquantaine au Trouquay, lequel
fut estimé, en son temps, le plus soudain, léger, hastif, gaillard,
souple, diligent, brusque, escarbillard, viste, subit, accord, esmeu,
alerte, esveillé, frétillant, et le mieux allant du pied que feust
dicy illic. Je n’en veux point mentir, et je vous jure d’homme de
bien que es plus courts jours de l’an, qui sont le onziesme et le
douziesme de décembre, il alloit et venoit du Trouquay à Paris, où
il y a de l’un à l’autre vingt cinq lieues mesurées. Assez de
personnes en portent encor aujourd’huy tesmoignage, comme l’avoir
veu partir du dict lieu de Trouquay à six heures du matin et estre
de retour à six heures du soir, raportant nouvelles certaines de
ceux vers lesquels il avoit esté envoyé. On l’a veu maintes fois
par plaisir courir après les arondes quand elles vollent bas, et les
prendre par la queue. Il happoit les papillons à cloche-pied et les
gobboit comme un chien les mouches. Allant en tout temps nuds pieds
comme un poussin.
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Il faut,
après le bien courir,
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Un jour s’arrester et
mourir.
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D’UN POTAGE
EXQUIS OU ESTUVÉE DE POISSON QUE FIST UN GENTILHOMME AUX
PAUVRES.
Considérant un
gentil-homme du païs de Bray, la grande charté qui estoit l’an
cinq cent soixante et treize, es la souffreste du pauvre peuple, fist
une chose digne de mesmoire et grandement recommandable. Il avoit un
estang environ de lieue et demie de tour, si bien muny et peuplé de
toute sorte de poissons qu’il s’enfuit par dessus les chaussées,
lequel il fit mener et bien amplement creuser dessous comme pour
faire une cave, et puis saper avec gros et puissants barreaux de fer
tout asseurer. Cela faict, il fist pescher et oster de l’eau tout
ledict poisson, lequel fist escailler, vuider et habiller tout prest,
puis remestre dans ledict estang, après toutes fois avoir esté curé
bien net. Puis il fist destourner l’eau qui entroit dedans par
autre part et boucher l’issue que plus n’en sortoit. Ces choses
ainsi achevées, il fist mettre dedans soixante trois mille huit cens
quatre vingt neuf potées de beurre de septante six livres, un
quarteron la pièce, avec dix sept mille livres de beurre frais, sept
cens soixante huit pipes de vinaigre surart et autant de rosart, dix
neuf cens quatorze minots de sel sans esgruner, six cens tonneaux de
verjus de bosquet, la charge de quinze vingts mullets de bonnes
herbes fines et potagères, et, pour y donner goust et couleur, y
fust mis pour un tournois de saffran et pour un double d’espice.
Puis après fist mettre toutes les bourrées et coterets, busches,
glocs, cordes, falourdes et coipeaux de trente deux arpents deux
perches de bois de haute fustaye dessous iceluy estang et allumer en
feu clair flambant ; lequel en peu de temps commença à si bien
eschauffer cette grande marmite, qu’elle se print à bouillir à
haut bouillon, au moyen de quoy fust le poisson cuist en deux fils de
coton..
Or, il faut noter qu’il avoit
faict crier à son de loure
deux jours devant par le païs que tous les pauvres belistres eussent
à venir prendre une quarreleure de ventre à l’entour d’un
estang, où il y avoit de quoy faire. Ce qu’ils firent de dix
lieues en ront poincts, en toute diligence.
Alors on les voyoit venir et
arriver de toutes parts, mesmes vindrent des hospiteaux et
lesproseries, et tous aultres gueux et marauts questant les chemins
et passages y accoururent et s’arrengèrent tout à l’entour du
presparatif, où sans marchander commencèrent à puiser dedans avec
de longues et larges louches, potières ou cueillers de bois fort
propres, que ledict bon gentil-homme avoit faict faire exprès, et de
humer et de loucher le brouet, et d’avaler porées, et de manger
poisson, les uns à des escuelles, les aultres ainsi qu’ils
puchoient, aultres avec leurs mains et sans ordre comme porcs :
aucuns mangeoient du pain avec, qu’ils avoient questé, aultres
non, combien qu’il fust deslivré d’arrivée à chascun trois
livres de pain blanc et quatre livres de bis, mais ils n’avoient
loisir de tailler.
Plusieurs allèrent les veoir
manger. Ceux qui n’y estoient les oyoient mascher de deux grandes
lieuës. Somme toute, Robinet, qu’ils maschèrent, tordèrent,
supèrent, avallèrent, mangèrent, humèrent, baillèrent, mordèrent
et jouèrent si bien des babines, qu’en trois jours et trois nuicts
mirent ledict estang à sec.
Puis, sans crier plantais, s’en
allèrent souls comme dogues.
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Faistes
aumosnes aux membres de Dieu, -
Esteint pesché comme eau le
feu.
L’HYVER ET
L’ESTÉ EN UNE MÊME SAISON.
L’an mil cinq
cent soixante et onze, il fut du gland et de la faine en si grande
foison en nostre forest de Lyons, que les porcs estoient de feste,
lesquels bien souvent, après être saouls, se perdoient dans le
bois. Un jour, entre les autres, le porcher du vénérable seigneur
Jean Foubert et de monsieur son fils, ayant ramené les siens aux
estables de ses maistres, s’aperceut avoir faute d’une truye. Par
quoi retourna promptement au bois la cercher, où rencontra un homme
liant des coterets, qui lui dit l’avoir veüe au fond des fosses
Gloriette, entrer dans un trou. Incontinent, monsieur le porcher
prend son pied à son col, et devant et après, tant et si longuement
courut, qu’il arriva aux susdites fosses, où il devalla subitement
et tant cercha aux uns et aux autres, qu’il trouva le trou, comme
un nouveau marié, auquel entra huchant sa truye, et criant à pleine
voix : Coinche, coinche, tien, coinche, coinche, coinche, tien,
coinche. Il écoute un peu, il crie, il marche, il appelle, il taste,
il cerche, il pleure, il la donne au diable, il se grate la teste, il
crache, il toust, il fuist, il siffle, il choppe, il tombe, il se
relève, il court, il s’arrête, il escoute, il renifle, il claque
son fouet, il corne, il esternüe, il baille, il route, il pisse, il
mange remontée, il jure, il continue son chemin si longuement, qu’il
ne voit plus et ne sçait oü il va.
Estant en ces ténèbres, il pense
et considère qu’il la lui faut recouvrer, ou la rendre, ou bien en
montrer des pièces. Par quoi il jura la mordienne qu’il iroit
encore plus outre, et de fait il alla si très bien avant dedans ce
creux, qu’enfin il voyoit le jour, et tant plus il alloit, plus il
voyoit clair. Somme qu’à traict de tems, il entra dedans les
champs, où les gens estoient en chemises qui moissonnoient les
bleds, et en ce lieu trouva sa truye glaisant parmi d’autres
pourceaux, laquelle avoit cochonné quinze grands beaux petits
cochons grivelez qui la suivoient. Monsieur le porcher voyant sa
truye, fut le plus aise du monde. Hé Dieu ! la gohée qu’elle
lui fit. Toutes fois, après avoir assez longuement contemplé ce
peuple qui travailloit, se commença à merveilleusement estonner et
avoir peur, considérant la saison, et veoir en ce lieu le pleind
esté au mois de décembre, ne connoissant même le pays où il
estoit. Doncques, sans parler à aucun, print congé de la compagnie,
et s’en revint par où il estoit allé, ramenant sa truye et ses
cochons.
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Quelques
fois un fol qui s’avance -
Met fin à choses
d’importance.
Edmond et Jules de Goncourt.
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