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MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE,
d’histoire et de LITTÉRATURE,
par
MM. Charles
Cahier et Arthur Martin.
MM. Cahier
et Martin écrivaient au mois de décembre 1847 :
« À travers ces mille rivalités que la
politique et les passions font naître ou aiguisent sans cesse
entre les peuples, il est heureux de rencontrer un terrain que
n’atteint pas la guerre et où tous peuvent se donner un
rendez-vous amical. »
Les
grands organes de la presse historique, si prodigues de réclames
pour les livres illustrés, ont gardé le silence. Aucun
critique d’art n’a songé à constater d’une ligne
ces beaux volumes, assez beaux pour avoir le droit d’être
fiers et de ne pas aller quémander de réclames. Nous
qui ne sommes pas dans le camp de MM. Cahier et Martin, nous
sommes heureux de rencontrer un terrain où nous puissions
hautement exprimer tout le bien que nous pensons de cette importante
publication. Nous sommes heureux d’être les premiers à
appeler l’attention sur une œuvre sérieuse et désintéressée
faite en dehors de toute spéculation comme de toute
camaraderie.
Les
Mélanges
s’ouvrent par une description de la châsse des grandes
reliques d’Aix-la-Chapelle, ce monument d’orfèvrerie
contemporain de la Sainte-Chapelle, pour l’ornementation duquel
conspirèrent l’harmonie des couleurs, la mosaïque des
émaux, la légèreté des résilles
dorées, la limpidité des cristaux, la variété
des cabochons, les perles admirablement serties, les aériennes
découpures des crêtes, les prodiges de l’art du
filigraniste. Puis vient un très-curieux mémoire sur
cinq chandeliers en cuivre de l’époque romane qui semblent
être la mise en scène d’un épisode de la
mythologie scandinave. Les plus remarquables de ces chandeliers
représentent, à quelques variantes près, un
homme assis sur un monstre apocalyptique et lui présentant une
de ses mains, tandis que de l’autre il s’accroche aux rinceaux
serpentants d’une plante fantastique qui se contourne et s’épanouit
en une large bobèche. D’après l’Edda, les douze
Ases,
compagnons d’Odin, après quelques tentatives sans résultat
pour se rendre maîtres du loup Fenris,
s’adressèrent aux mauvais génies pour leur fabriquer
une chaîne Gleipnir
(engloutissante), composée du bruit d’un chat qui s’élance,
de la barbe de femme, des racines de rocher, des nerfs d’ours, de
l’esprit de poisson, du lait d’oiseau. Quoique la chaîne
fût mince et déliée comme un cordon de soie, le
soupçonneux Fenris ne consentit à se laisser enchaîner
que si Tyr voulait laisser la main dans sa gueule, pendant l’essai
qu’il ferait de ses forces. Fenris, enchaîné par un
lien magique, ne put se détacher, mais coupa la main de Tyr. –
Les attributs symboliques de Tyr, des rapprochements des légendes
du loup Fenris, du Soleil, d’Odin, font supposer justement à
M. Martin que cette lutte de Fenris et de Tyr n’est pas dans
les cosmogonies septentrionales qu’un commentaire des phases
lunaires, du combat des ténèbres avec le soleil
de la nuit ; qu’enfin
ces flambeaux, par un ingénieux symbolisme, représentent
le triomphe, mais incomplet, de la lumière sur l’obscurité.
– Plus loin, c’est le Bestiaire :
c’est le programme, d’après les manuscrits de Bruxelles,
Tolède, Paris, Berne, des idées fausses, vraies,
surnaturelles, sur la création pendant les premiers siècles
de notre histoire. C’est le meilleur guide au milieu de ce
symbolisme animal, de cette zoologie mystique qui peuple toutes nos
églises romanes, qui court autour de tous leurs chapiteaux.
Nous prenons au hasard quelques exemples d’un merveilleux qui se
rapproche quelquefois des croyances orientales : la lionne met
au monde par la bouche son lionceau mort ; le troisième
jour, le lion arrive, le pourlèche, et l’alaine
tant qu’il lui donne vie. – Sur une montagne de l’Orient
appelée Terebolim,
il y a deux pierres, mâle et femelle, qui, éloignées
l’une de l’autre, ne jettent aucun feu ; si un hasard les
rapproche, elles s’enflamment et brûlent toute la campagne à
l’entour. – La Calandre est un oiseau tout blanc du pays de
Jérusalem, dont la vue guérit les maladies d’yeux :
la Calandre a encore une autre vertu ; si elle est présentée
à un malade en danger et qu’elle se tourne vers le malade,
il y a espoir ; si elle s’envole, il faut désespérer.
– Le Frisnou
(grillon), petite bestelette
qui aime tant à chanter qu’elle en perd le manger, qu’elle
s’oublie en chantant, se laisse approcher, et meurt en chantant. –
Le Bestiaire dit du corbeau que, tant que ses petits sont sans plumes
et qu’ils ne sont pas noirs comme lui, il ne leur donne pas la
becquée, et qu’ils vivent de rosée ; – du
paon, qu’il se réveille la nuit, et crie de peur d’avoir
perdu sa beauté ; – du perroquet, que c’est un oiseau
peint dont les couleurs sont emportées par la pluie. Le
Bestiaire s’étend sur les harpies, les sirènes, et
voici la description qu’il donne du basilic : Quand un coq a
dépassé sept ans, il lui vient un œuf dans le ventre ;
il creuse un trou pour le déposer ; mais le crapaud, qui
a flairé le venin que le coq a dans le ventre, le guette, et
aussitôt que l’œuf a été déposé,
il s’en empare pour le couver. De là naît un animal
qui a la tête, le cou et la poitrine comme un coq, et la partie
inférieure comme un serpent. Le basilic, aussitôt né,
se cache de la lumière et se retire dans un trou, parce que,
s’il voyait un homme, il le tuerait du regard, mais mourrait en
même temps. Nous citerons parmi les autres Mémoires :
l’Interprétation de deux plaques d’ivoire qui forment les
plats du livre de prières de Charles-le-Chauve ; la
Description de divers monuments de l’orfèvrerie ogivale à
Aix et Reims ; des remarquables instructions pour la
représentation du Christ sur la croix ; une Notice sur le
fauteuil de Dagobert par Lenormand ; une Étude sur la
châsse de saint Taurin à Évreux ; un savant
travail sur l’éclairage et les couronnes de lumière
de nos anciennes basiliques.
La
livraison, composée de quatre feuilles de texte grand
in-quarto et de cinq planches, dont quelquefois trois
chromolithographies, coûte quatre francs. Que l’on mette
ce prix en regard des autres publications archéologiques
(l’Architecture,
publiée par MM. Gide et Baudry, par exemple), et l’on
s’étonnera du bon marché de l’ouvrage périodique
de MM. Cahier et Martin ; bon marché qui semble
fabuleux au premier abord, et qui ne s’explique que par une bien
rare économie de frais et de dépenses : dessins et
rédaction, presque tout vient du crayon, du burin, de la plume
des directeurs. L’artiste est M. A. Martin. Toutes les
gravures sont d’une remarquable beauté, les
chromolithographies parfaitement réussies. Celles qui
reproduisent en grandeur naturelles les pommes de faîtage de la
châsse d’Aix-la-Chapelle sont tout simplement ce que la
chromolithographie a produit de plus complet. Une des plus curieuses
séries est une série chromolithographique représentant
une suite de modèles de l’industrie textrine (articles
de Byzance). Parmi ces tissus
inédits figurent les étoffes historiées
recouvrant les ossements de Charlemagne et calquées par
M. Martin, lors de l’ouverture de la châsse. Une de ces
étoffes, pl. xi,
t. II, porte la marque de fabrique impériale, – avec
indication de provenance : Pierre,
gouverneur de Négrepont,
– avec indication de la destination primitive : Michel,
primicier de la chambre.
Une autre représente, non sans quelque analogie avec les
étoffes tibétaines, des éléphants, tout
comme Anastase en mentionne dans sa Biographie
des Papes. De ces tissus
tirés d’Aix-la-Chapelle, de Ratisbonne, d’Eichstaedt,
Toulouse, Autun, les uns sont historiés de griffons, les
autres de lions blancs, d’autres de canards hiératiques,
bleus et verts, très-peu soucieux de la couleur vraie.
Quelques-uns portent de fausses lettres arabes que faisait
contrefaçonner la réputation des tissus de Bagdad. L’or
marié aux perles pourrait faire retrouver dans celui-ci les
auriphrygia ;
le mélange du vert et du rose dans celui-là, les
;
enfin, dans ce dernier, qui représente un empereur sur sa mule
blanche, le pannus imperialis.
Dans
les nouvelles conditions qu’ont fait à l’art les progrès
des procédés imitatifs, dans les nouvelles conditions
qu’ont fait à la science les travaux de Millin, Lenoir,
Séroux d’Agincourt, Boisserée, Cicognara,
Dusommerard, MM. Cahier et Martin continuent avec bonheur les
savantes recherches de toute la famille italienne des explorateurs de
l’antiquité chrétienne.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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