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Chronique
des THÉÂTRES.
THÉÂTRE-français.
Le
Bonhomme Jadis,
comédie en un acte et en
prose, parM. Henri Murger.
Nous
sommes heureux d’être les premiers à applaudir le
Bonhomme Jadis.
Fraîches
amours au cinquième étage, de toit à toit !
Fenêtres à qui le soleil donne son premier baiser,
enfants de vingt ans qui s’ouvrent à la jeunesse ! Les
sourires qui voisinent, les cœurs qui se donnent la main, au travers
la rue, tout bas, sans se l’avouer, sans le croire !
Innocentes et saintes pudeurs qui nichez dans la mansarde, –
dit-on, – c’est vous que M. Murger a chantées !
Le
bonhomme Jadis ! ainsi il se nomme. Le bonhomme Jadis ! il
est vieux ; mais la vieillesse n’a pas sonné le
couvre-feu de sa gaieté. Il est de ces vieillards de vieille
roche qui ne vieillissent point ; il est allègre, il est
épanoui, il est content. Il ne boude ni la jeunesse ni le
soleil : il sourit à l’amour des jeunes, comme un homme
qui relirait dans un beau livre le premier chapitre de sa vie. Que
les violons chantent tradéridéra, ses jambes et lui se
souviendront ; ses jambes et lui voudront danser ! À
table ! à table ! et que le verre du bonhomme Jadis
trinque à toutes les aurores, à tous les aujourd’hui,
trinque à l’éveil des cœurs ! – Octave est le
voisin de M. Jadis. Jacqueline est la voisine de M. Jadis.
Entre M. Octave et Mlle Jacqueline,
il y a ce que vous savez : vingt ans d’un côté,
quinze de l’autre. Mais M. Octave est une demoiselle : Je
n’ai pas de maîtresse, monsieur. – Et Jadis de lui dire :
Vous en êtes bien sûr ? Pour Mlle Jacqueline,
elle a le cœur bon garçon ; mon Dieu ! elle a, pour
serrer les bouquets que jette M. Octave dans sa chambre, un bien
joli herbier à gauche, près de sa ceinture, dans sa
petite robe rose ; mais ce M. Octave ! ce M. Octave !
– Heureusement que le bonhomme Jadis est là ; qu’il
se fait le recruteur de la
conscription de l’amour, le
courtier de deux amours qui chuchotent en dedans et n’osent se
parler, le proxénète – moral – de ces deux
virginités ; heureusement qu’il vous les fait s’aimer
et promptement, et se le dire et franchement ; heureusement
qu’il les invite l’un et l’autre ; qu’il fait attabler
ces deux printemps à la fête de ses soixante ans ;
qu’il tire les cartes à leur amour, et qu’il leur dit :
Il retourne cœur ! Heureusement que le bonhomme a un tas de
gros sous qui font des louis, un tas de gros sous ramassés au
grand soleil du travail, et qu’il donne cela au petit ménage ;
heureusement qu’il fait Octave jaloux pour le faire hardi, qu’il
le fait hardi pour le faire heureux ! – Ce père jadis
est le Vieillard des Bonnes gens !
La
petite comédie de M. Murger est très-jolie et
très-charmante et très-bien finie. Taillée dans
un patron de Musset, elle est vive, leste, pimpante d’allures ;
elle marche, jupe retroussée, tout égayée de la
verdissante vieillesse de Provost. Nous reprocherons à la
pièce certaines longueurs, la tirade de l’argent, par
exemple ; mais les mots sont heureux, peut-être moins
heureux que dans la Vie de
Bohême. Un des
meilleurs, – si ce n’est le meilleur, – est celui d’Octave se
trompant et prenant pour boire le verre de Jadis. – Mais, jeune
homme ! dit Jadis. – Pardon, je croyais que c’était
celui de mademoiselle. La pièce a été,
disons-le, très-bien acceptée. M. Murger nous
disait craindre pour le tempérament des Français le
décor et les personnages de sa mansarde. Il peut se rassurer.
L’originalité de cette nouvelle Mimi, originalité un
peu mélangée d’eau cette fois-ci, n’a trouvé
le public ni froid ni étonné. Mlle Jacqueline
est entrée sous les traits de Mlle Fix,
et personne n’a songé à lui demander d’où
elle venait, où elle allait, qui elle était, et nul ne
s’est voilé la face à voir entrer au théâtre
de la rue Richelieu un peu de la vie réelle dans la comédie.
Provost
a fait beaucoup pour la pièce. C’était justice. La
pièce avait beaucoup fait pour lui. Son habit vert lui va
très-bien, et sa gaieté aussi.
Et
maintenant à quand les
Buveurs d’eau ?
Edmond
et Jules de Goncourt.
THÉÂTRE-National.
Napoléon
a Schœnbrun et à Sainte-Hélène,par
M. Dupeuty.
Le
directeur du Cirque s’est plaint de la vivacité de nos
attaques, à propos d’une appréciation de la pièce
de M. Latour de Saint-Ibars, pièce déjà
enterrée. Il devrait plutôt nous remercier, si notre
critique a eu quelque prise sur lui, de l’avoir renvoyé aux
vraies pièces du Cirque, à l’Empire, à la
poudre, à l’Épopée des invalides, à
tout ce qui a fait la fortune de son théâtre, à
tout ce qui peut la faire encore.
Au
reste, nous le savons, l’allure de notre critique déroute
assez MM. les directeurs, habitués, à ce qu’il
paraît, à trouver des raisons aux opinions. Ils sont
fort intrigués de nous trouver amis ou ennemis, selon les
pièces qu’ils donnent. Nous leur dirons notre secret :
nous n’avons guère de parti pris, et nous tâchons
d’avoir un peu de conscience, – un
bien petit, comme dirait
Marot.
Que
M. le directeur du Cirque nous donne des apothéoses un
peu moins étriquées, qu’il nous donne des armées
françaises un peu moins espagnoles, – plus d’état-major
que de troupes,– et nous applaudirons à l’entrain de
son Hubert – M. Pastelot ; à la dignité de
son Frédéric – M. Benjamen ; nous
applaudirons Joséphine par-dessus le marché ; nous
applaudirons surtout, et des deux mains, et tant qu’il voudra, à
Gobert. Dans ces deux grandes pages détachées de la vie
de l’Empereur, dans cette antithétique mise en scène
de la grandeur et de la chute, Gobert a porté tout le temps,
sans plier, le faix du grand souvenir ; il a endossé en
grand artiste la redingote grise et la robe de chambre nankin ;
il a été le personnage traditionnel ; il a rendu,
en comédien consommé, les brusqueries et les abruptes
transitions de voix, les mains derrière le dos, le pas
puissant, l’énergie brève, les émotions
broyées, les jeux de physionomie, les allures, les attitudes,
les tics, toute la mimique impériale. La tête qu’il se
fait pour venir mourir est saisissante, et lorsqu’il est sur le
lit, et qu’il essaie d’étendre sur lui son manteau de
Wagram, et qu’il crispe, à le tirer, ses mains moribondes,
et que ses bras vaguent dans le vide ; – … c’est beau,
c’est effrayant ! – Nos deux grands comédiens
historiques seraient-ils, à l’heure qu’il est :
Geffroy et Gobert ?
Edmond
et Jules de Goncourt.
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