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M. MÉRIMÉE
et M. Libri.
M. Mérimée,
qui a eu son Candide dans la Vie de Stendhal, veut avoir son Calas.
Malheureusement
le charmant écrivain n’a pas eu la main heureuse : il a
pris M. Libri.
De
temps immémorial, nos bibliothèques publiques ont été
volées, pillées. Le Prince, Hoenel, Dibdin en font foi.
Mais depuis quelque vingtaine d’années, – et ici la date
de quelques trop rares inventaires, la date récente de la
reliure de nos grandes collections manuscrites, de la publication de
manuscrits, la publication de fac-simile
dans l’Isographie,
– sont des preuves irrécusables, – depuis quelque
vingtaine d’années, les vols ont pris d’incroyables
proportions. M. Naudet affirme que la Bibliothèque royale
n’a perdu, depuis un inventaire de 1720, que deux
cents volumes, et se félicite de la modicité de ce
chiffre ; mais, s’il voulait faire le catalogue de toutes les
pièces détachées, enlevées, si les autres
bibliothécaires archivistes faisaient ce même catalogue,
on verrait alors au vrai de quelles valeurs ont été
dépouillées nos grandes collections. Nous citerons
quelques exemples :
À
Carpentras, 1,700 feuillets enlevés à la
correspondance Peiresc ;
Aux
archives de l’Institut, 62 lettres de Descartes disparues,
sur 65 ;
Sur
les 75 lettres de Rubens du volume 704 de la collection
Dupuis, 45 enlevées ;
Sur
la correspondance d’Hévélius, 600 pièces
enlevées ; une collection de lettres de Marie de Médicis
et d’Anne d’Autriche à Gaston d’Orléans, indiquée
en 1810, disparue en 1843 ;
À
la Bibliothèque royale, le sauf-conduit accordé par
Charles-le-Téméraire à Louis XI, lors de
l’entrevue de Péronne, publié par Michelet, disparu ;
Enfin,
à la bibliothèque de l’Institut, – 84 feuillets
de Léonard de Vinci, enlevés. – Un feuillet semblable
vient d’être payé, en Hollande, par le Musée du
Louvre 235 florins.
Les
bibliophiles montraient du doigt les voleurs ; mais c’était
tout. Les vols continuaient ; et les voleurs, sans le moindre
émoi, réalisaient leurs bénéfices. C’est
ainsi que M. Letronne fit rendre et restituer par un ancien
employé des Archives retiré en Normandie 75 kilogrammes
de parchemins et de papiers dérobés à l’État.
Encore, – malgré les menaces, – l’employé ne
remit-il pas tout, et garda-t-il de quoi continuer son commerce avec
les amateurs et les Anglais.
Comme
la justice était sans oreilles, les acheteurs furent sans
scrupule. Une lettre de Louis XI de la Bibliothèque
royale, dont le fac-simile avait été reproduit par
l’Isographie,
porte, au bas d’un autre fac-simile
publié depuis dans l’ouvrage intitulé : Louis XI
et le château de Plessis-les-Tours,
la suscription : Tiré de la collection de M. Feuillet
de Conches.
De 1835
à 1837, MM. Canazar, Thomas W…, Riffet,
Gottlieb W… firent d’importantes ventres d’autographes. On
s’étonna de la richesse de ces ventes.
Quelques-uns
remarquèrent que les noms historiques dont avaient disparu le
plus d’autographes dans les bibliothèques publiques étaient
en nombre dans les catalogues de MM. Canazar, Riffet, etc.
Tous
ces noms, Canazar, Riffet, Gottlieb W…, Thomas W…,
étaient des pseudonymes de M. Libri, qui, indépendamment
de toutes ces ventes d’autographes faites sous faux nom,
indépendamment de ventes de livres imprimés, vendait
encore deux cents volumes manuscrits à lord Ashburnham.
On
sait ce qui arriva.
Aujourd’hui,
M. Mérimée vient prendre la défense du
contumax. L’avocat de M. Libri est un homme d’esprit. La
plaidoirie est un pamphlet : non point un pamphlet de savant
tout plein de grands mots et de gros mots, et de sesquipedalia
verba ;
mais un pamphlet poli, leste, vif, trempé au miel de
l’Hymette, du Paul-Louis Courier en belle humeur, non plus pour une
tache d’encre, cette fois, mais pour une tache de boue !
C’est
d’une littérature charmante. Tantôt l’auteur
d’Arsène Guillot veut bien mettre sa science de bibliophile
à la portée des bonnes gens du Parquet ; et ce
sont des recherches pratiques pensées avec la clarté,
exprimées avec l’élégance dont ne se départ
jamais l’écrivain lors même qu’il descend, en
semblant se jouer, à l’exposé des plus élémentaires
doctrines ; et ce sont de toujours triomphantes ironies !
« Allez à l’école, cher monsieur de
l’instruction, allez à l’école des relieurs ;
vous y apprendrez, cher monsieur, qu’il n’y a pas d’acide qui
enlève les estampilles. » Et si le pauvre Bridoison
ose articuler que M. Libri ne s’en tenait pas aux acides,
qu’il avait un talent de gratteur étonnant et qu’il
faisait merveille de son rasoir, les verrous tirés ;
qu’il enlevait aux ciseaux les estampilles rebelles et qu’il les
bouchait avec un rempâtement habile, ainsi que le témoigne
certaine lettre de Descartes : « Bibliophile !
goguenarde M. Mérimée, caprice de bibliophile !
M. Libri n’aimait pas les estampilles, cher juge ! brave
juge ! Venez ici que vous donne sur les doigts, et l’autre
main, là ! Vous ne savez pas ce que c’est qu’un
livre, juge du bon Dieu ! » – Un Érasme nous
est né !
Que
si, dans le dénombrement des soustractions, il s’est glissé
quelques erreurs, le Voltaire bibliographe prend aussitôt le
juge d’instruction en flagrant délit, et le fait promener
trois pages durant avec un bonnet d’âne ; âneries
chez le juge d’instruction, âneries chez celui-ci, âneries
chez celui-là, âneries chez les élèves de
l’école des Chartes, âneries chez tout le monde !
– Et qui vous dit, monsieur Mérimée, que vos erreurs,
à vous, constatées par les petits jeunes gens de
l’école des Chartes, ne donneront pas sous peu à rire
à bien du monde ? Mais, jusqu’à nouvel ordre, il
n’y a qu’un juge bibliographe en France, de par M. Mérimée :
c’est M. Mérimée.
Que
MM. Lalanne et Bordier viennent lui dire qu’une lettre de Paul
Manuce, signalée au ministre de l’instruction publique
en 1841, puis dérobée, a figuré dans une
vente faite par M. Libri en 1846, l’avocat d’office
vous dira que c’est une lettre d’Alde Manuce. Et si MM. Lalanne
et Bordier affirmaient leur dire, que resterait-il de cette
délicieuse plaisanterie ?
M. Mérimée
a voulu avoir raison une heure. Mais, vraiment, que diable la Revue
des Deux Mondes allait-elle
faire dans cette galère ?
Après
cela, se dit M. Mérimée à la fin de sa
lettre à M. Buloz, vous me demanderez pourquoi le héros
de mon pro Milone
s’en est allé manger des huîtres en Angleterre ?
– Le pauvre homme ! il a eu peur ; il s’est défié
de la justice, qui ne connaît ni le grattage, ni le lavage, ni
le raccommodage, ni rien de la technique des livres. Ah ! si on
lui eût donné un jury de bibliophiles ! – Mais
quels bibliophiles connaît donc M. Mérimée
pour en faire les acquitteurs de M. Libri ?….
Le
pauvre homme ! Un soir que M. Hase ne veut pas lui
permettre de travailler après la fermeture de la bibliothèque,
il envoie un cartel à ce vieillard de soixante ans ! Le
pauvre homme ! victime des préjugés qui remontent
« à l’invasion des Gaulois sénonais ! »
Le pauvre homme ! victime de son esprit, de sa Pluie de bœufs !
Le pauvre homme ! victime de son libéralisme ! Le
pauvre homme ! victime des républicains, victime des
cléricaux ! – Non, M. Mérimée, il
est parti victime de sa conscience.
Il
est parti :
Parce
que, sur les 1,700 feuillets enlevés à la
correspondance de Peiresc, 296 ont été retrouvés
chez lui ;
Parce
que la lettre de Manuce, dérobée à Montpellier,
a été vendue par lui le 16 avril 1846 ;
Parce
que sur 53 pièces (correspondance d’Hévélius),
sept ont été retrouvées chez lui ;
Parce
que, sur les pièces estampillées volées aux
archives de l’Institut, cinq pièces trouvées chez
M. Libri portent les traces d’une tentative d’effacement de
l’estampille ;
Parce
qu’il y a tout un volume à faire, – et le volume est
commencé, – du catalogue des vols de M. Libri.
Allez
dans les bagnes, allez dans les prisons, tous ces coquins-là
sont tous innocents, tous martyrs d’une machination. M. Libri
avait besoin d’être, comme eux, innocent et martyr.
M. Mérimée lui a appris son air : à
partir du 15 avril 1852, M. Libri est la victime des
jésuites.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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