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Alger.
– 1849.
Notes
au crayon.
(suite
et fin.)
Samedi,
24 novembre.
La
semaine a trois dimanches à Alger : le vendredi, jour
férié des musulmans ; le samedi, des juifs ;
le dimanche, des chrétiens. – Aujourd’hui samedi, grande
exhibition de juives en grand costume. Les belles filles d’Israël
ajoutent à la parure de leurs yeux magnifiques la richesse du
velours, de la soie et de l’or. La jeune enfant couronne le carmin
factice de sa chevelure d’un toquet conique tout chamarré de
broderies d’où s’échappe un énorme gland qui
égrène sur l’épaule ses fils d’or. – La
femme vêtue d’une sorte d’éphod, au pectoral
d’orfèvrerie, les cheveux pris dans un foulard de Tunis,
qu’un nœud coquet fait retomber du sommet de la tête en
pointes capricieuses. – La vieille femme, au gigantesque sarma,
soutenant les ondes d’un monceau de gaze. – Intérieur de
maison mauresque. Le rez-de-chaussée, consacré à
la cage de deux escaliers, n’a de place que pour un petit vestibule
et une buanderie. L’escalier algérien donne difficilement
passage à une personne d’une corpulence raisonnable, et
s’élève par marches de deux pieds de hauteur. Le
premier, qui est à vrai dire toute la maison, a pour centre
une petite cour carrée entre quatre colonnes reliées
par des arceaux. Sur une galerie quadrangulaire s’ouvrent quatre
portes : d’abord la chambre à coucher, qui tient toute
la largeur de la façade ; au milieu de la pièce
une saillie qui fait niche à l’intérieur, et
moucharaby à l’extérieur, percée au retour de
deux petites lucarnes qui sont la guette
de la désoeuvrée Moresque. Cette chambre est garnie de
briques vernissées et recouvertes d’un épais tapis.
La niche est tapissée de peau de mouton et pourvue d’une
montagne de coussins. Trois glaces à cadres dorés ;
un brasero en forme d’immense cratère ; une lampe
annelée à trois becs ; un grand miroir à
pied ; un énorme coffre historié de clous dorés ;
un matelas à couvre-pieds maroquin ; une table escabeau
incrustée de nacre, servant pour les repas ; quelques
tasses bleues ; une cage de vingt-cinq sous, logement du
canari adoré ; une étagère grossièrement
enluminée de bleu et d’or, soutenant des verres à
champagne, – des verres à champagne, oui vraiment, –
composent tout le mobilier d’une élégante de la rue
Soggemah. – La porte qui fait face à la chambre donne accès
dans une pièce presque semblable, destinée au logement
de la négresse qui prépare perpétuellement le
kaouak.
– À gauche est un petit cabinet à nom de cuisine
entièrement dépourvu de cheminée et de fourneau.
Toute la cuisine se fait sur un petit réchaud portatif en
terre. – À droite, un autre cabinet, – à la porte
duquel reposent toujours une paire de patins en bois. – Le second
étage est entièrement pris par une terrasse entourant
d’une balustrade le ciel ouvert de la cour. – Pourtant deux ou
trois petites pièces, dont un petit grenier et un petit bain
maure, couronnés par une seconde terrasse où l’on
monte par une échelle. – Pas un carreau dans la maison ;
mais en revanche un fouillis de lampes, réchauds, cafetières,
d’une exécution grossière, mais tout pleins de ces
contours qui ravissent l’artiste : cols allongés,
panses ventrues, anses contournées, goulots évasés ;
toute une mine d’inspirations pour l’orfèvre.
Lundi,
26 novembre.
Montée
en zigzag au fort de l’Empereur – De là nous dominons le
blanc échelonnement de la ville africaine et la rade immense
et bleue. – Jusqu’à Chéragas, route cerclée
de cactus et de débits. – Déjeuner au café de
M. Barbillon, l’introducteur en France du caban. – De
Chéragas à Staouëli, immenses landes de
palmiers-nains. – Staouëli. La pose de la première
pierre date de 1843. Les fondations reposent sur un lit de
boulets. Le frère Fulgence nous fait les honneurs du
monastère, – délicieux cloître à deux
étages, encadrant un préau où de verts bananiers
ressautent du blanc éblouissant des murs. Dans le jardin un
ravissant recoin où l’eau d’une source alimente une
végétation tropicale, peuplé de frères,
dont la robe blanche, semble un bournous. – Un gracieux marabout,
destiné au logement des étrangers, s’élève
peu à peu sous la main d’un seul frère, architecte et
maçon. – Toujours le palmier-nain, cet opiniâtre
antagoniste de la mise en culture. – Dely-Ibrahim : un village
de la Brie, transporté avec ses rues à angles droits et
sa petite église bâtarde au milieu de massifs
d’oliviers, de palmiers et palma-christi. – Retour. – Prise de
Kaouah chez toutes les beautés en a
encore inexplorées par nous : Fatma, Aïcha, Minah,
Ertoutcha, Zora, et cœtera.
Toujours des yeux de la plus belle eau ; mais bien souvent des
lèvres mozambiques et des nez camards ; bien souvent des
dents malheureuses et presque toujours des jambes en poteaux, des
pieds d’Allemandes et des gorges réclamant un tuteur. À
ces défauts naturels à la race, la coquetterie de
l’endroit a su ajouter des enlaidissements raffinés. Toutes
ont les ongles noircis par le hennah
ou rougis par le sarcoun.
Quelques-unes, non contentes de se relier les sourcils par une
étoile, se les rasent complètement et les remplacent
par un arc charbonné. Les plus furibondes se teignent
entièrement encore les pieds et les mains. – Le costume, il
est vrai, vient amnistier tout cela. Les mouchoirs de Tunis sont
enroulés si coquettement sur la tête ! les chemises
de mousseline sont si joliment passementées de rubans !
les tuniques si capricieusement fleuries d’or ! les foutahs
étincellent si ardemment ! la babouche de Constantinople
est si charmante ! l’aspect général est si
gracieux, si magnifique, si séduisant ! – Au moral,
fantasques, capricieuses, susceptibles à l’excès,
elles changent d’humeur tous les quarts d’heure ; et dans
leurs moments de folie ; vous sentez, dans leurs caresses, la
griffe féline. Intelligentes au reste, presque Parisiennes
d’esprit, elles savent être moqueuses. – Quelques-unes,
pour arriver à ce bienheureux état de kif
que donnent aux Européens les spiritueux défendus par
Mahomet, bourrent d’imperceptibles pipes de chanvre haché. –
Du reste, le hachih n’est pas leur seul mode d’enivrement. Elles
prennent fort bien la pilule d’opium, avalent des bouzagas
(fèves enivrantes), et mâchent le madjoun
(pâte opiacée). – Le lointain bourdonnement du muezzin
trouble seul le silence de la ville qui dort ; et de temps en
temps quelque Arabe attardé fait saillir dans les larges
ombres projetées par les voûtes la lueur rougearde d’une
gigantesque lanterne en papier.
Vendredi,
30 novembre.
…………………………………………………………………………………………………………………………………………
Assis dans une barque qui repose sur la
grève, devant cette mer phosphorescente, sous cette voûte
bleue aux mille étoiles, dans cette atmosphère d’une
nuit d’août, nous ne pouvons croire que sonne la première
heure de décembre.
Edmond
et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE
DES THÉÂTRES.
Folies-Dramatiques.
La
Chanvrière,
vaudeville en 3 actes,par
M. E. Plouvier.
Vous
me demandez, madame, ce qu’il vous faut penser de la pièce
et de notre ami Cornélius. Vraiment, madame, ce que je pense
de notre ami Cornélius, je ne sais trop. Vous dirai-je qu’il
se moque un peu de tout et beaucoup de lui-même, qu’il fait
semblant de ne croire à rien et qu’il est prêt à
croire à tout ce que vous voudrez et encore au delà ?
Holff
est un Parisien qui est allé se faire mettre au monde à
Heildelberg pour s’appeler Cornélius. Ceci est tout l’homme.
Cornélius
lit de vieux livres et ne va pas dans le monde. À part cela,
c’est un garçon comme les autres, – comme votre mari, si
vous voulez. – Cornélius n’a jamais songé à
s’habiller en velours rouge.
C’est
Cornélius Holff qui, dans un théâtre que je ne
veux pas nommer, coupait, au grand étonnement de ses voisins,
l’Annuaire des Économistes,
et le lisait.
Cornélius
passe sa vie à se battre en duel avec ses opinions. Il a des
cheveux blonds. C’est un mouton dans la vie privée ;
mais, une fois devant une feuille de papier blanc, il se fera rompre
la plume et les os pour la première idée quasi jeune
qui se donnera à lui.
C’est
un paradoxe bon garçon que notre ami.
Il
vous chantera la bière à vous faire croire qu’il
essaie tous les soirs de se rappeler Munich avec le bok
du Grand-Balcon ; il vous aura chez lui une collection de chopes
merveilleuses. De mémoire d’ami, jamais Cornélius n’a
pu avaler un verre de bière ; il boit, – quand il boit,
– du Bordeaux Mouton à huit francs la bouteille. Ainsi
de tout.
Cornélius
doit suivre la musique d’un régiment qui passe, et regarder
des gamins jouer au bouchon.
L’autre
jour, en passant devant la statue de Shakespeare, il lui a jeté
une grosse pierre. Notez qu’il ne sortait pas de souper – ce
soir-là. Eh bien, dans sa petite bibliothèque, il a la
quatrième édition du Shakespeare de Steevens relié,
– avec des fers dessinés de sa main, – par Lortie, un
Bauzonnet de demain.
C’est
un des gardes-du-corps de Courbet, n’est-ce pas ? Devinez ce
qu’il a dans sa chambrette au quartier latin, sa chambrette de
plain pied avec la troupe des Illusions : une mezzetinade de
Watteau au crayon rouge. C’est tout son musée.
Cornélius
a toujours un méchant sourire aux lèvres, et malgré
lui un doux regard dans les yeux.
Enfin,
madame, – comment vous dire cela ? – il se donne pour
professer, vis-à-vis des femmes un peu les doctrines de
l’Hassan
de Musset, et il a revu – pour quelqu’un – dix-huit fois un
vaudeville !
Cornélius
est homme à écrire des lettres de quatre pages
avec des points d’exclamation de deux lignes en deux lignes.
Lui, qui chante les charmes de l’amour canaille, il n’aime guère
à friper que des robes de soie. À l’apôtre des
joies faciles, il faut les hauts crus du champagne, des dentelles et
de l’esprit orthographié.
Cornélius
Holff est le meilleur ennemi que je connaisse.
Quatre
heures ! diantre ! – Madame, est-ce que vous tenez
maintenant beaucoup à la
Chanvrière ? –
Non. – En ce cas, signons.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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