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LÉGENDES
D’ARTISTES
Un
maître
de danse
I
Carriole
s’il en fut, que cette carriole cahin-caha, montant les côtes
au petit pas, s’arrêtant d’elle-même aux cabarets,
avec un attelage aux allures dormantes et tranquilles, et faisant
l’étonné aux coups de fouet comme un conscrit au feu,
que cette carriole qui va de Montbard à Sémur. Glaces
disjointes, ressorts ne taisant aucun cahot, coussins de cette nuance
velours vert-bouteille qu’on ne trouve plus qu’aux voiturins qui
font le tour du Léman. C’était bien un de ces
véhicules qui boudent le progrès.
Il
y avait une femme, une grosse dame assez luxueuse de mise, la fille,
je crois, du juge de paix de Montbard. Un chapelet à la main,
elle priait et marmottait. Deux grandes anglaises blondes se
balançaient autour de sa figure placide. Son fils, — un
enfant de dix ans, — était assis à côté
d’elle dans une pose opprimée, et, comme on dit, sage comme
une image. La bonne dame était toute recueillie, toute
contrite, toute béate, toute confite en ses dévotions.
Seulement, à chaque gros juron suivi d’un : hu !
énergique que lançait le conducteur, elle se signait ;
et je vous assure qu’elle avait fort à faire, car le
conducteur interpellait le ciel comme s’il avait conduit dix ans la
Galine-Verte
de Marseille à Toulon, et de Toulon à Marseille.
Sur
la banquette en face de nous, un grand jeune homme au teint pâle,
aux yeux bleus, aux grandes moustaches blondes, semblait indifférent
aux jurons comme aux cahots. Il avait le front haut, les tempes
dégarnies ; son œil se noyait parfois et se veloutait
comme l’œil des peuples slaves. La bouche était presque
cachée par des moustaches ; mais parfois des sourires
involontaires et intérieurs venaient relever les lèvres,
qui prenaient en même temps alors je ne sais quelle douceur et
quelle ironie féline. Une cravate noire, négligemment
nouée, laissait tomber ses deux pointes sur un habit noir
assez propre. Un pantalon brunâtre, un gilet à raies
sombres complétaient le costume. Les mains étaient
aristocratiquement maigres, les pieds semblaient fort petits. Le
jeune homme tenait à la main une de ces pipes hongroises au
fourneau grillagé de cuivre, garnies de petites perles bleues
et rouges, avec une figure de Vierge sur la terre. Il la portait de
temps en temps à ses lèvres, sans s’apercevoir
qu’elle était éteinte. Plusieurs fois, il regarda
l’enfant qui était à la dame, d’un regard comme
mouillé et attendri de souvenirs.
Il
se fit un grand bruit de ferraille sur le pavé, les chevaux
s’arrêtèrent, la portière s’ouvrit :
nous étions arrivés.
II
À
quelques jours de là, nous étions dans un parc
magnifique aux larges allées, aux ombres épandues, aux
arbres centenaires qui semblent traîner sur l’herbe une robe
de verdure à queue. Nous allions voir la galerie amoureuse des
Gaules, tous les portraits galants de la fin du xviie
siècle, toutes ces femmes qui ont passé par l’histoire,
qui ont pesé le cœur de Louis XIV, et qui sont mortes les
unes à vingt ans, les autres à soixante. C’était
dans ce long musée, au-dessus de ces arcades, que nous allions
voir la Fontange, « belle depuis les pieds jusqu’à
la tête », la statue provinciale, comme disaient les
méchantes ; Mme
de Maintenon, « du feu dans les yeux » ;
Mme
de Montespan, « le démon », et ses beaux
bras ; Mlle
de la Vallière, « la grâce plus belle encore
que la beauté » ; et toutes les autres, les
scandaleuses, les sages, les désintéressées, les
capricieuses, les belles, les provocantes qui touchèrent au
lit du grand roi. Toutes, elles allaient revivre, la porte ouverte,
dans ce château jadis mondain, jadis bruyant, triste
maintenant, les fossés presque comblés, et la mémoire
perdue de la chanson :
Que
Deodatus est heureux !
Étrange
coin de la France, où, la nuit, Bussy peut causer avec Alise,
et les dames de Louis XIV, coiffées à
la grande chevelure, avec le
Vercingétorix !
Comme
nous nous promenions en attendant le jardinier qui était allé
chercher les clefs, dans une allée, assis, nous aperçûmes
notre jeune homme ; nous nous saluâmes.
III
Le
vicomte Boleslas P… est le fils de l’aide-major de Poniatowski.
Son père, un vieillard de soixante-treize ans, de quatorze
enfants qu’il avait, n’en a plus un seul auprès de lui.
Les lointains mariages, la proscription, la Sibérie, la mort,
lui ont fait, chaque année, un absent de plus au foyer.
Boleslas fit ses études à l’école
polytechnique de Saint-Pétersbourg ; singulière
école où il y a un valet galonné pour dix
élèves, du thé et des cigares à
discrétion. Aux bals de la cour, Baleslas était
toujours au nombre des favorisés de l’école. Élancé,
svelte, cambré, de bonne tenue et d’élégante
tournure, il avait de suite été remarqué entre
tous les danseurs ; et puis, Boleslas avait l’intelligence des
façons françaises ; l’aide-de-camp de service la
lui trouvait du moins, car il ne fit jamais subir au jeune Polonais
la petite répétition d’usage avec ses camarades, le
matin des fêtes impériales. « Si la princesse
*** passe de ce côté, comment saluerez-vous ? —
Si le prince *** vous adresse la parole, comment répondrez-vous ? »
Et croyez qu’on ne la disait pas malheureuse, celle-là dont
P… prenait la main quand sonnaient les premiers accords de la danse
nationale. — Après Février, la Pologne prussienne se
soulève. Le Polonais y court. Il sert trois mois sous les
ordres de Microlawski. Blessé, fait prisonnier, il est, avec
quatre amis, enfermé à Dantzig. À la veille
d’être livrés à la Russie, tous les cinq
mettent leurs noms dans un chapeau. On tire un des noms : la
sentinelle se présente, le nom sortant lui coupe la jugulaire.
La prison donnait sur la Baltique : P… se jette et fait deux
lieues à la nage. Il retrouve deux de ses compagnons à
Kœnigsberg. De là ils gagnent Berlin. Une voiture, payée
de leur dernier sou, les conduit à Bâle. De Bâle
ils viennent à Paris, à pied, et dépensent 13
francs pour leur voyage à eux trois. À Paris, P… se
loge quatre mois rue du Foin-Saint-Jacques, et mange pour huit sous
par jour dans un cabaret. Malade, P… fait une demande de vingt
francs à la Société de secours Polonaise. Le
Prince C…, à qui la liste tomba sous les yeux, reconnut le
nom. Il écrivit aussitôt à un compatriote de P…,
professeur au collège de Sémur.
Le
vicomte devint répétiteur de mathématiques.
Un
soir, sa porte fut brusquement ébranlée ; il
ouvrit et reçut dans ses bras un proscrit comme lui, un ami
d’enfance, que la faim et la misère poussaient au hasard à
travers la France. Ce fut un joyeux repas, des souvenirs de la
famille et de la patrie perdues, de longues causeries dans le lit
partagé ; mais, quand le voyageur, fatigué d’une
longue journée de marche, s’endormit, Boleslas chercha
longtemps dans sa tête les moyens de continuer l’hospitalité
à cet ami mourant de la gastrite. Il chercha longtemps. Alors,
dans un demi-rêve, il revit la salle d’or du Palais d’hiver,
les belles nuits de Pétersbourg, cette nuit surtout où
le portique à l’Italienne du palais Michel brillait
illuminé, où l’empereur lui fit conduire la mazourke
polonaise dans les galeries resplendissantes de glaces, dans les
galeries toutes vertes de bananiers ; il se revit, menant par
tout le palais la procession immense d’uniformes d’or et de robes
de gaze, dans l’étonnement des Géorgiennes et des
Kirguises au bonnet pointu ! — Sachant à peine le
français, dès le lendemain, il eut le courage de copier
sur un manuel de danse toutes les figures et d’apprendre par cœur
toutes les recommandations chorégraphiques : les
pointes en dehors, tour sur place, arrondissez les coudes,
etc. Ce tour de force accompli, il ne lui manquait plus qu’une
chose pour pouvoir donner des leçons : un habit noir. P…
vendit une précieuse petite bourse à mailles d’argent,
cher souvenir de sa mère, souvenir qu’il avait fait
jusque-là respecter à toutes ses misères. —
C’était cet habit noir que nous avions vu à P… dans
la voiture.
Ainsi
contait le persécuté de la Russie chez l’exilé
du roi de France. Le jardinier revint : M. de Sarcus avait
emporté les clefs.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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