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MADAME
DU NOYER.
« Et
que dit le bonhomme Métra ? » disait le roi
Louis XVI, en se promenant à Versailles.
« Et
que dit votre bonhomme Métra ? » demande-t-on
à chaque siècle, quelque nom qu’ait son Métra,
quelque forme qu’ait sa correspondance secrète :
Lettres, Mémoires, Romans, Mme
de Sévigné, Brantôme ou Pétrone.
Les
anecdotes sont les indiscrétions de l’histoire. C’est Clio
à son petit lever. La Muse, avant de donner audience aux
grands événements, à toutes les choses
officielles d’une époque, avant de relever l’état
civil d’une nation, avant d’aller au grave et au sérieux
de la vie publique de l’humanité ; les levers et
couchers d’empires, les discordes populaires, les armées
victorieuses, le forum, le palais, les camps ; la Muse est
femme : Diogène Laerce la repose de Thucydide. Elle
accueille tous et toutes, pourvu qu’on sache et qu’on dise. Elle
a sa cour de conteurs qui écrivent au pied de son lit, et
qu’elle s’oublie parfois à applaudir comme de grands
historiens : Saint-Simon sort de chez elle par la porte où
sortit le gazetier Loret.
Alors,
à l’encouragement de ses sourires, l’Anecdote va jupe
courte, trottant menu, tournure leste ; l’Anecdote va et court
et se glisse. Elle se penche pour mieux entendre, elle monte sur les
chaises pour mieux voir ; elle va dans les coulisses, elle voit
allumer les chandelles de toutes les tragédies ; elle
entre partout, elle lève tous les toits ; elle sait le
dessous des masques, le dessous des cartes, le dedans des alcôves ;
elle est accueillie partout, parce qu’elle est une médisante ;
elle est puissante déjà, parce qu’elle sera la
Presse. L’Anecdote ! sorte de bouche de bronze, à la
façon de Paris, où l’on jette la vérité
en riant !
« Les
plus haultz et les plus glorieux exploits ne sont pas toujours ceulx
qui monstrent mieulx le vice ou la vertu de l’homme. Ains bien
souvent une légère chose, une parole ou un jeu, mettent
plus clairement en évidence le naturel des personnes, que ne
font pas des défaictes où il sera demouré dix
mille hommes morts, ne les grosses batailles, ne les prises de villes
par siege ou par assault. » — À la fin du xviie
siècle, bien avant Métra, bien avant Bachaumont, une
femme lut cette phrase de Plutarque, et la retint.
Les
Lettres
historiques et galantes
de Mme
Du Noyer sont toutes pleines de ces riens précieux dont le
biographe de Chéronée aimait à faire moisson.
« Elle les a remplies. — dit un livre de 1769. — de
tout ce qu’elle a vu, de tout ce qu’elle a sçu. »
Les nouvelles de la cour, les bruits de la ville, les scandales déjà
éclatants du théàtre, Mme
Du Noyer a une oreille pour tout voir. Elle conte le dernier
bout-rimé et le dernier adultère, ce que dit le roi, ce
soleil
encapuchonné,
ce que fait Mme
de Maintenon. Tous les grands personnages du grand siècle
passent devant son crayon léger, sans se donner la peine de
poser pour lui ; c’est le déshabillé de
Versailles, déshabillé parfois cynique, toujours
curieux. Les allures du monde d’alors, les habitudes de la société,
les chansons qui courent sous le manteau, les causes microscopiques
de grands évènements, des détails à la
l’Estoile ; une histoire de cœur venant dans tout ce
caquetage, une page comme un dessin d’Hogarth brochant là-dessus,
des drames comme la Mademoiselle
de Scudéry
d’Hoffmann, les nouvelles de l’armée, si on se bat, les
bulletins de la mode, qu’on se batte ou non ; tout cela
défile, pêle-mêle, une nouvelle poussant l’autre,
dans cet amusant Courrier
de Paris !
Aujourd’hui
Mme
Du Noyer est allée voir se baigner à la porte
Saint-Bernard. — Vous vous rappelez la phrase de La Bruyère
sur les baigneurs et les curieuses ; tous les carrosses du Cours
peuplaient le bord de l’eau, et autour des tentes ce n’étaient
que dieux marins des plus haut nommés et impures des plus
célèbres. Les deux Loisons
ne manquaient à la fête, comme bien vous pensez ;
comme bien vous pensez, le duc de Chartres gardait la tente des
jolies demoiselles. Insultées par une femme de robin, Mme
Du Noyer les a entendues crier : « À moi,
monsieur, voyez comme on nous traite ! — Mesdames, a répondu
le duc, je veux bien partager vos plaisirs, mais non pas vos
querelles. » Demain, Mme
Du Noyer ira à la chapelle de Versailles, et verra le roi,
monseigneur le duc de Bourgogne, la princesse de Conti, et tout le
reste de la famille royale. Demain, elle verra le roi, au sortir de
table, partir pour Marly, et Mme de
Maintenon, « habillée d’un damas de feuille-morte
tout uni, coiffée en battant-l’œil, et n’ayant pour toute
parure qu’une croix de quatre diamants, pendue à son cou, la
seule chose à quoi l’on ait donné son nom, se placer
dans le fond du carrosse, à côté du roi, prendre
ses lunettes et se mettre à travailler à un morceau de
tapisserie. » Mme
Du Noyer aura rendu visite hier à Mlle
de Scudéry : elles auront causé ensemble de l’abbé
Fléchier, leur ami commun. Elle l’aura toujours trouvée
la même pour l’esprit ; mais, hélas ! de
cette dixième muse, le temps a fait comme une sibylle
Cumée, à
laquelle quatre-vingt-douze ans n’ont plus laissé que la
parole. Clélie est sourde, et deux ou trois demoiselles lui
passent à tout moment des papiers où elles ont
griffonné tout ce qu’on vient de lui dire. Mme
Du Noyer vous nommera les actrices qui appartiennent à la
maison du roi ; et c’est sa plume indiscrète que
quatre-vingt ans plus tard, au temps des Beaumenil, des Guimard, des
Darcy, des Hingel, des Arnout, ramassera le
Gazetier cuirassé.
« C’est la Raisin, chuchote Mme
Du Noyer, qui a supplanté la marquise du Rourc auprès
de Monseigneur ; le duc de Valentinois a pris la petite du Fort
de l’Opéra ; le grand-prieur et Fanchon Moreau donnent
à souper aux gens de condition à Clichy ; la
Florence trompe le duc de Chartres au profit du petit baron. »
Mme
Du Noyer saura d’original qu’un curé a harangué le
duc d’Anjou devenu roi d’Espagne, de ce noël naïf :
Tous
les bourgeois de Chartre et ceux de Montlhéry,
Mènent
fort grande joye cette journée-ici ;
Petit-fils
de Louis, que Dieu vous accompagne,
Et
qu’un prince si bon, don, don,
Cent
ans et par delà, la, la
Règne
dedans l’Espagne.
Que
Fénelon soit persécuté, enlevé au duc de
Bourgogne, condamné en cour de Rome, en
1699, après avoir été élevé à
l’archevêché de Cambrai, en 1695, condamné pour
un livre qui, des années, avait circulé dans le royaume
sans entraves, sans poursuites, condamné pour la cause d’une
vieille amie que Mme
de Maintenon avait tirée de prison, et fait asseoir à
la table de Saint-Cyr, Mme
Du Noyer vous dira le pourquoi humain de ce revirement. Il ne
suffisait plus à Mme
de Maintenon que le roi se rendît tous les jours dans sa
chambre, y restât jusqu’à dix heures, jusqu’à
son souper ; il ne lui suffisait plus que le roi reçût
chez elle M. de Pont-Chartrain ; il ne lui suffisait plus qu’à
chaque proposition du contrôleur-général des
finances, le roi se tournât de son côté pendant
qu’elle filait, et lui demandât : « Que
dites-vous à cela, madame ? » Elle voulait
être reine déclarée. Le père La Chaise
était alors confesseur du roi ; homme fin, sachant
le jeu de la cour, et n’ignorant pas qu’il est des circonstances
où il est dangereux d’avoir un avis. Mme
de Maintenon, dans un quart d’heure de tendresse, obtint du roi
qu’il consulterait son confesseur. Le père La Chaise feignit
une modestie de casuiste et se fit charger par le roi d’aller
chercher M. de Fénelon. M. de Fénelon, en entrant dans
le cabinet du roi se jeta à ses pieds, et lui représenta
« que la bizarrerie d’un pareil éclat lui feroit
plus de tort dans la postérité qu’il n’en
recueilleroit de douceurs pendant sa vie. » Le roi avait
promis de ne pas trahir le donneur d’avis. Mme
de Maintenon eut bien vite raison de la promesse de son amant. M. de
Meaux, jaloux qu’on ne lui eût pas confié l’éducation
du duc de Bourgogne, se trouva à point pour la vengeance.
Voulez-vous
quelques silhouettes de la cour ? N’en déplaise à
Voltaire, Mme
Du Noyer savait assez bien ses personnages. Le duc de Bourgogne est
sombre et dévot ; le duc de Berri est gai et tout plein
« de saillies les plus plaisantes du monde ; Mme
la duchesse de Bourgogne aime extrêmement la danse, et on la
lui laisse aimer pour qu’elle n’aime pas autre chose. Elle aime
aussi le vin et la table, et après boire elle fait de
charmants vers qui ne respectent ni le roi, ni son mari, ni ses
belles-sœurs, ni la décence, ni personne au monde. »
Sur le carillon, Orléans,
Boisgenci,
lorsque Mme
de Florensac
accoucha, et qu’une personne demanda tout bas à Mme
la duchesse, qui elle croyait qui fût le père de cet
enfant, elle chanta en faisant dandiner un tabouret avec son pied :
Pour
le roi Jacques sur l’air de Lampons :
À
Jacques, disoit Louis,
À
Jacques, disoit Louis,
De
Galles est-il votre fils ?
De
Galles est-il votre fils ?
Oui,
dit-il, ne vous déplaise,
Comme
vous de Louis treize,
Lampons,
lampons.
Voici
les vers qu’elle improvisa en frappant, avec Mme
la duchesse, Mme
de Chartres, Mme
de Conti, et trois autres filles
de l’amour,
à la porte de la chambre de Mme
de Maintenon où le roi se trouvait :
Nous
sommes demi-douzaine
Qui
avons passé quinze ans,
Nous
valons bien la peine
Qu’on
nous mette dedans.
Ouvrez-nous
donc, c’est l’amour qui nous mène,
Nous
sommes ses enfants :
Ouvrez-nous
donc, nous valons bien la peine
Qu’on
nous mette dedans.
Et encore
ceux-ci :
Il
faut se réjouir, François,
Et
chanter tous à haute voix,
Que
Dieu bénisse la besogne
De
M. le duc de Bourgogne.
Il
est bien jeune, Dieu merci,
Et
madame sa femme aussi :
Bonne
sera donc la besogne
De
M. le duc de Bourgogne.
Content
sera le grand papa,
Et
de tout son cœur en rira
Quand
il verra de la besogne
De
M. le duc de Bourgogne.
Elle
est gaie, elle est folle, elle est vive ; elle rit au nez de
l’étiquette ; elle reçoit l’évêque
de Metz en chantant à tue-tête :
C’est
la seule joie épanouie en ce pays de la cour, si triste
maintenant : le roi est vieux, Monseigneur
est à la chasse, le duc de Bourgogne à la messe. Aussi
comme le roi la choie, la caresse ! comme il la gâte !
comme il est clément à ses espiègleries !
Comme il apprécie ses trésors de vivacité !
comme il se repose d’être roi à ses séances de
mimique, où la petite duchesse amène devant lui, hommes
et femmes, toutes les marionnettes de Versailles, tels que la
méchante les a vus, difformes de corps, difformes d’esprit,
faisant la voix et le geste, et faisant ridicule tout le monde, et
son mari d’abord ! C’est encore la duchesse de Bourgogne à
sa Vacherie de Trianon, que vient de lui donner son père pour
une soirée de rire, affolée à traire les vaches,
à battre le beurre, comme une Marie-Antoinette.
Après
les princes et les princesses, voilà les ministres et
l’histoire des deux filles du marquis d’Alègre.
Le
marquis d’Alègre avait deux filles. La première fut
mariée à M. de Seignelay. Ce mariage, sollicité
par M. Colbert, favorisé par le roi, consenti à
grand’peine par la famille, qui savait les habitudes brutales du
fils du ministre, tourna mal. Comme M. de Seignelay était un
matin à la toilette de sa femme, il jeta sa perruque sur sa
toilette et renversa quelque boîte à mouches. Mme
de Seignelay repoussa la perruque, qui tomba à terre. Le mari
donna un soufflet à sa femme. Le roi, en mariant Mlle
Alègre, lui avait recommandé de se plaindre à
lui au moindre sujet de plainte que lui donnerait son futur époux.
Informé du soufflet, il fit venir M. Colbert, et lui fit des
reproches de la conduite de son fils. Au sortir de chez le roi, M.
Colbert alla trouver M. de Seignelay « et le régala
de quelques coups de bâton. » Mme
de Seignelay, qui était grosse, prise de saisissement, fit une
fausse couche qui l’emporta. — L’autre fille du marquis
d’Alègre avait été mariée à M.
de Barbezieux. Victime d’une des galanteries de ce ministre à
bonnes fortunes, M. le duc d’Elbeuf fit la cour à Mme
de Barbezieux. L’histoire ne dit pas si Mme
de Barbezieux se prêta à la vengeance. Mais, malgré
l’assurance que le duc d’Elbeuf donna au roi « qu’il
ne s’étoit rien passé entre Mme
de Barbezieux et lui qui pût alarmer la plus sévère
vertu, » M. de Barbezieux empoisonna sa femme.
Avertie par la femme de chambre qui lui apportait le bouillon, Mme
de Barbezieux n’avala que la moitié du poison, et tomba en
langueur. Le marquis d’Alègre, qui fit part au roi de ses
soupçons, reçut de lui cette réponse, « que,
puisque M. de Barbezieux étoit à son service, on ne
pouvoit pas le croire capable d’un crime comme celui dont il venoit
l’accuser. »
Edmond
et Jules de Goncourt.
(La suite
au prochain numéro.)
CHRONIQUE
DES THÉÂTRES.
PORTE-SAINT-MARTIN.
Les
nuits de la Seine, mélodrame
en cinq actes
et
neuf tableaux ; — Le
professeur de langue verte,
prologue,
par M. Marc Fournier.
Ô
Seine ! ô naïades heureuses de Paris et d’Asnières !
naïades qui avez vu Gavarni dîner chez la mère
Laroche, — la mère Laroche, dynastie caverneuse comme les
burgraves d’Hugo ; qui avez vu Eugène Sue
commencer son Île des ravageurs à la Maison
Rouge ; naïades, qu’ont éveillées si
souvent les refrains de la Marie Michon ; naïades, qui
baignez de votre onde Gastal, le restaurant de la Grande-Girafe,
et Gaspard Gorisse, le Rendez-vous
de la Marine !
divinités mouillées qui contez dans vos palais de
cristal, les amours fleuries du canotier !
Ô
Seine ! toi qui baignes l’Hôtel-Dieu, la Morgue et le
Bas-Meudon, — sois ma muse !
Les
nuits de la Seine ! — Ah ! dites, n’avez-vous pas, en
juillet, plié les rames fatiguées, sous le ciel garni
d’étoiles, pour laisser voguer la yole sous le berceau des
saules, sur l’eau sombre, sous les feuillages noirs ? À
peine une lanterne était à votre proue ; et la
yole descendait les îles, frôlant les herbes doucement
froissées, allant à l’aventure, tout le long, tout le
long de l’eau. Dites, n’avez-vous pas, ainsi portés par le
courant, rêvé une heure ou deux, dans le silence de la
rivière endormie, dans le clair du ciel allumé, —
rêvé deux à deux ?
Et,
tout d’abord, déclarons par-devant le public le drame de M.
Fournier le plus amusant drame de toute la saison dramatique.
C’est
la rue aux Fèves au bord de l’eau ; l’ogresse, et le
chourineur, et le maître d’école, occupés à
pêcher à la main ce qui passe, épaves ou
cadavres. Les lariflas
d’un canot font invasion dans l’argot du bouge riverain ; et
les filles de l’Opéra de l’équipe du Belzébuth
viennent danser une chacone, au pied levé, dans le club des
écumeurs d’eau douce. Mélodrame formidolose,
à changements de vues, de costumes, d’incidents !
L’intérêt y court la poste ; les larmes et le
rire y font tapage ; les coquins y crient comme une majorité ;
les crimes s’y bousculent ; les dévouements prennent
les gueuseries au collet et tiennent bon. C’est une mêlée,
un brouhaha, un salon, un tapis-franc, des noyades, une folie, et des
bâtards à ne pas dormir de huit jours si vous êtes
marié.
« L’ouverture
doit être l’idée de la pièce entière, »
disait, l’an 1737, un pauvre Allemand, M. Scheibe, qui a essayé
de composer « des symphonies adaptées au sujet de
Polyeucte et Mithridate. » Ah ! brave monsieur
Scheibe, notre ouverture à notre tragédie n’est pas
faite « pour affaiblir l’intérêt du
spectateur. » Le
Professeur de la langue verte,
voilà comme elle s’appelle, notre ouverture, digne monsieur
Scheibe !
Franchement,
monsieur Fournier, votre pièce arrive à temps pour nous
faire bonne bouche, après tous ces ennuis qui furent des
succès : Marianne,
le Château
de Grantier,
etc., drames où l’on pleurait, je crois, sur la foi du
feuilleton, les plus ennuyeux drames que j’aie vus, — où
vous aviez toujours un voisin pour vous dire : Mais, monsieur,
c’est littéraire !
Esquissons
les personnages, si vous voulez bien, ami lecteur. Roncevaux est un
coquin, mais coquin ayant du linge, presque un nom ; ayant mangé
l’argent de sa femme, couru tous les tapis verts d’Allemagne ;
ayant piqué trente mille cartes pour bizeauter le hasard, et
n’ayant pas réussi ; drôle sans le sou, scélérat
à jeun et qui a faim, un larron de science et de talent au
reste ; voleur toujours, et tueur si l’occasion l’en
prie un peu ; sorte de mauvais dieu qui fait la fatalité
dans la pièce. François, dit le Mariolle, est un autre
coquin, cunctator
celui-là, coquin expectatif, Jocrisse à deux faces, un
espion niais, comme le Jocrisse du Juif
Errant. C’est
Poussier, un brave homme manqué, qui a la manie de se bâtir
une maison avec tout ce qu’il trouve, un moellon ou un billet de
banque ! un cœur d’or fourvoyé en mauvaise
compagnie ; Poussier, qui fera du mal sans le savoir, et du
bien sans le vouloir ; bête plutôt qu’homme ;
des instincts plutôt que des sentiments. C’est Mme
de Flavignan : « Je n’ai vécu que par
l’amour ! » disait Mlle
de Lespinasse ; Mme
de Flavignan, l’épouse de Roncevaux, l’amante du général
de Flavignan ; pauvre femme, ballottée par toute la
pièce, mère à qui l’on vole ses enfants,
épouse que son mari veut faire chanter,
puis, folle et la tête perdue de tant de chutes dans la boue,
de tant de déchirements de cœur, folle, descendant à
pas lents les escaliers comme une statue de marbre, sans regard, le
cœur froid comme un mort, faisant du filet chez des pêcheurs,
devenue la Filoche et ne sachant plus rien d’elle-même. C’est
à côté d’elle, et la réconfortant par-ci
par-là, la Grignotte, une sœur, comme type, du Poussier ;
bonne femme du peuple, dépaysée, elle aussi, dans cette
caverne, et qui voudrait bien se ranger pour placer honnêtement
à la caisse d’épargne. C’est Frise-Linotte, le
gamin, Frise-Linotte, le voyou :
Au
corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ;
Frise-Linotte,
un bon garçon en herbe, ayant le cœur sur la main et la
colère au bout des doigts ; sachant la savate de
naissance, enfant de Paris, né d’un pavé, bercé
par une femme qui passait, le Bixiou des éventaires ; un
trésor de pitié en somme que ce Frise-Linotte ; et
s’il ne repêche pas les vicomtes, comme son aîné
le Gamin de Paris, empêchant du moins qu’on ne les jette à
l’eau ; le gamin des révolutions et des drames, leste,
pétillant, généreux... comme un voleur ! —
Puis, au-dessus de cela, rayonnant comme deux probités, de
Flavignan et Renaud : Renaud, un Cambronne inédit, bon
serviteur, bon soldat ; Flavignan, un Ajax de tribune, un
général Foy !
Mêlez
tout ça et ce que je ne dis pas ; mêlez-le avec la
science et l’entente de M. Fournier ; mettez Roncevaux
aux prises avec Flavignan ; logez la folie chez le
crime ; séparez les enfants de la mère ;
amoncelez les catastrophes, les déshonneurs, les ruines et les
misères ; puis faites crouler une maison, écrasez
Roncevaux ; habillez Tortillard en Providence ; rendez les
enfants à la mère, et la mère à la
raison ; — et vous aurez un excellent gros drame qui ne volera
ni son succès, ni l’argent des gens qui iront constater le
succès.
Hélas !
oui, on est bien loin de ce temps où le bonhomme d’Aubignac
écrivait : « La Théodore
de M. Corneille n’a pas eu tout le succès, ni toute
l’approbation qu’elle méritait. C’est une pièce
dont la constitution est très-ingénieuse, où
l’intrigue est bien conduite et bien variée, où ce
que l’histoire donne est fort bien manié, où les
changements sont fort judicieux. Mais parce que le théâtre
tourne sur la prostitution, le sujet n’en a pu plaire. »
Pour une petite horreur ! — nos ancêtres étaient
bien virginaux !
Roncevaux-Brignon,
de Flavignan-Drouville, de Romany-Luguet, Mme
de Flavignan-Mme
Laurent, la Grignotte-Mme
Bligny ; acteurs et actrices ont été bons,
très-bons ; mieux que cela, ils ont joué
d’ensemble. Chéri-Louis a fait de Renaud une création.
Colbrun a dit un : Alfred ! pas de gestes ! qui a
électrisé le cintre. Quant à Boutin, nous
l’avons acclamé dans le rôle de Pailleux. Dans le rôle
de Poussier, il a encore été merveilleux de vrai et
d’art. Il a des gestes, des manières de marcher, des
tonalités magnifiques. Vous verrez que dans deux ans, le
paradoxe : Boutin est un des premiers acteurs de Paris !
courra la critique comme une trivialité.
Bon
pour cent représentations.
Edmond
et Jules de Goncourt.
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