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LETTRE DE
TROUVILLE
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À M. LE COMTE DE
VILLEDEUIL.
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Il est de par le monde des
gens paradoxaux, mon cher Charles. Ces gens-là se figurent qu’on
va aux bains de mer pour quitter Paris, pour mettre un chapeau de
paille de vingt-huit sous, et fumer de longues pipes, les pieds
envahis par le flot montant. Il en est même qui croient qu’aux
bains de mer on peut ne se faire la barbe que tous les deux jours. On
se lève. On va mettre un canot à flot. On met pour le soir, quand
il fait frais, un beau pantalon de treillis. On loge en face la mer,
deux belles fenêtres ! Votre propriétaire est un pêcheur.
Vous suivez les Normandes aux jambes nues qui vont pêcher l’équille
à coups de bêche… Ces bains de mer-là ne se trouvent que dans
les romans d’Alphonse Karr.
Sur la plage, il y a des
chaises comme aux Champs-Élysées. Rue des Bains, il y a des ânes
tout sellés comme à Montmorency. On y bat le soir la retraite comme
sur la place Vendôme. Il y a à Trouville des Anglais comme à
l’hôtel des Princes, des nœuds de cravate comme à l’ambassade
russe, des châles brodés comme à Mabille, des numéros de maisons
blanc sur bleu comme rue Saint-Georges, des chapeaux de matin en
toile cirée comme à Asnières, des promeneurs comme au Luxembourg.
Il y a même des passants.
Nous avons vu à Ostende une
dame qui allait se baigner avec sept volants de dentelle à sa robe.
Depuis que nous sommes ici, le bon Dieu manque
tous ses couchers de soleil. On dirait ces gouaches napolitaines avec
l’éternelle éruption du Vésuve, que les voyageurs se croyaient
obligés de rapporter, en 1825.
On appelle confortable, à
deux cent quarante kilomètres de Paris, un lit, une table, deux
chaises, une commode, et deux serviettes accrochées après deux
clous.
Ne seriez-vous pas d’avis
qu’il faut créer un troisième sexe pour les femmes en costume de
bain ?
À Trouville, le dimanche, il
faut aller à la campagne. C’est le jour des gens qui ne se piquent
ni d’être polis ni de sentir bon.
Auriez-vous l’obligeance de
dissuader les dames, à qui vous connaissez de gros pieds, de venir
aux bains de mer ? Nous ne savons pas de confidences plus
indiscrètes que celles du sable humide. Il y a ici de pauvres femmes
qui doivent être honteuses des semelles qu’elles laissent derrière
elles, honteuses pour peu qu’elles rencontrent les deux petites
traces de Cendrillon que nous trouvons tous les matins sur la plage.
La mer est un élément
terrible, — nous a dit dernièrement un monsieur près des Vaches
noires. — Et les voyages sont le
complément de l’éducation, lui avons-nous répondu.
Nous ne connaissons pas
d’endroit où le silence ait plus d’esprit qu’à une table
d’hôte.
En voyant un baigneur porter
tous les jours Mme
*** à la mer, entre ses bras, nous nous sommes demandé qui a le
plus de tentations d’un baigneur de Trouville ou d’un garçon de
la Maison d’Or.
C’est une chose singulière
que cette superstition populaire normande qui croit que le monde
finira le jour où on servira en Normandie du vin à table, ainsi
qu’il se fait dans le reste de la terre.
À Trouville est un libraire.
Ce Libraire s’appelle Mme
Arnoul-Lugan. À l’étalage de Mme
Arnoul-Lugan, il y a trois livres : Trouville
et ses environs, l’Almanach
prophétique de 1852 et le
Palais du Luxembourg par M. de
Gisors.
M. Mozin a bâti une charmante
maison dans le goût de la maison de poste, dans la Russie
méridionale de Raffet. Le
pittoresque étant de grande mode, chacun a pris ce toit capuchonné
de M. Mozin, mais chacun a mis sous le toit une construction à sa
guise, qui des tourelles gothiques, qui des baies Henri II, qui du
style moldave, qui du style norvégien. Cela fait à la mer une
devanture de châteaux de briques qui ont l’air de châteaux en
pralines. Le plus audacieux a imbriqué sa maison de toutes les
couleurs qui émaillent le grand jeu des macarons.
De célébrités, ici, nous ne
voyons qu’Arnal et M. Molé.
Soyez sûr qu’il n’est pas
de lieu au monde où une provinciale de Paris ait plus de bénéfice
à aller qu’à Trouville. Une robe y fait causer huit jours. Une
femme qui est assez heureuse pour en changer tous les deux jours
passe lionne. Vous voyez qu’on fait parler de soi ici au plus juste
prix possible. Il est une dame qui pousse le luxe jusqu’à
s’habiller tous les jours sur de nouveaux frais. C’est une
révolution quand elle passe. À ce propos, je vous demanderai
pourquoi les dames du monde s’occupent tant des dames qui font
collection de cachemires ?
Le jeudi et le dimanche, on
danse au Salon. Cela n’a rien qui nous étonne. — Nous sommes
assez heureux pour vous transmettre le programme d’une grande
soirée qui vient d’avoir lieu à ce même Salon : « GRANDE
SOIRÉE musicale et dramatique, par M. STANISLAS DAVID, de Paris,
artiste-homme de lettres qui a parcouru les principales contrées de
l’Europe, et s’est fait entendre devant les souverains et
publiquement dans les capitales d’Italie, d’Allemagne, de Russie,
d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande et de Scandinavie, comme
interprète des grands génies, poëtes et prosateurs dont s’honore
la France. — Grands airs, Romances,
Cantilènes, Chansons et Chansonnettes, Scènes tragiques, Poésie
légère, Fables, Élégies, Tableaux.
— Comique et sérieux, tous les genres sont abordés dans les
soirées de M. David, parce que tous
les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. — Castigat ridendo
mores. »
Trouville,
ce 23 juillet. Edmond et Jules de Goncourt.
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