|
LÉGENDES
D’ARTISTES.
UNE
REVENDEUSE.
En
remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à
Mâcon, vous trouvez à gauche une vieille maison en bois.
— La maison est trouée de petites fenêtres carrées
qui bâillent, étranglées, pendant deux étages,
entre des colonnettes cannelées, striées, imbriquées,
losangées, rubannées, chacune d’un dessin différent
du dessin de sa voisine. Sur les colonnettes s’appuient des frises
peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant
ceux-là à travers des guirlandes de fleurs en
ronde-bosse, — naïve interprétation mythologique, que
les Mâconnaises ne peuvent regarder qu’en échappade. —
Quelques petites lucarnes aux toits pointus, sans volets, laissent
entrer au grenier le vent l’hiver, le soleil l’été.
Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacées de
l’acajou, est marqueté d’écriteaux numérotant
toutes les industries qui se sont casernées dans cette
gigantesque façade de bahut. Une tripière, un
chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une
blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les
mous rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, où
les filles de la campagne apportent leur bagage quand elles viennent
à Paris entrer en service, les linges blancs, les camisoles
foncées, pendues comme une enseigne au-dessus des cuvées
de savon, les carottes, les potirons éventrés, les
chaudronneries cuivrées ou toutes noires de fumée, tout
cela fait un tapage de tons sales et de devantures guenilleuses au
pied de la maison de bois. Entre la tripière et le cartonnier,
à une fenêtre toujours hermétiquement fermée
dont une persienne est rabattue et l’autre seulement entr’ouverte,
vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre, quelques poteries
de Chine ébréchées ; vous apercevez, collée
à la vitre, une feuille de papier sur laquelle est
écrit : Madame
Javet, marchande en vieux,
et dans le fond de la pièce, obscurée des
scintillements de vieil or, et comme dans un kaléidoscope
plein d’ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.
Que si l’amour du rococo vous fait pousser une porte à côté
de la fenêtre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre
et fantastique de Goya.
Dans
la demi-nuit, au milieu de laquelle jouait une étroite filtrée
de lumière, juchée plutôt qu’assise sur un
grand coffre semblable à ceux des Moresques, apparaissait dans
le rayon lumineux une vieille petite femme vêtue, des pieds à
la tête, de noir, et propre comme pourrait l’être une
sorcière hollandaise. Deux mèches grises couraient sous
le madras autour de tempes desséchées ; ses yeux
sans couleur s’éveillaient parfois comme les yeux d’un
fiévreux ; ses sourcils étaient mitan blancs,
mitan noirs. Elle n’avait pas de lèvres. Elle était
ainsi, tricotant un bas de laine noir, et talonnant son coffre, la
diabolique petite créature !
—
Que veulent ces messieurs ? —
Elle avait déjà fiché son épingle à
tricoter dans ses cheveux, et était déjà au bas
de son coffre.
Elle
nous fit voir, en trottinant de ci, de là, comme une souris,
des fragments de retable en bois doré, bon nombre de saints
dépossédés de leur nez, un gilet pailleté
d’argent qu’elle attribuait à Louis XV, un torse d’une
vierge du xiie
siècle au bouton du sein saillant de la robe, des pendules de
Boule délabrées, de petits calvaires en chenille
magnifiquement encadrés ; puis, en nous tendant un
petit plat de faïence : Un Bernard Palissy ! — nous
dit-elle. Nous sourîmes. — Tous les Bernard Palissy, madame
Javet, ont un craquelé... — Ah ! vous savez cela ?
— Elle jeta le plat sur un paquet de hardes, décrocha un
tableau, ouvrit une armoire, et nous présenta un coquetier,
charmant enroulement de plantes grimpantes, signées, de la
grâce du goût, du faire de l’admirable « inventeur
des rustiques figulines du Roy. » — Combien en
voulez-vous ? — Et ça ? — fit-elle sans nous
répondre, en fouillant dans ce petit coin où nous
entrevoyions une dizaine de merveilles respectées des siècles,
la fine fleur de la curiosité, dix bijoux de l’Art ! —
Et ça ? — C’était une assiette de cristal de
roche aux chiffres d’Henri II. — Et ça encore ? —
Un étui en émail de Saxe, à semis de tulipes,
enchâssé dans quatre baguettes de vermeil, tombé
de la poche d’une reine le jour d’une révolution. Elle
épiait de l’œil les objets dans nos mains ; elle les
suivait, elle avançait à tous moments vers eux ses
doigts crochus. Nous demandâmes le prix de quelques-uns. Elle
nous fit des prix fabuleux ; elle semblait heureuse de nous les
voir admirer, inquiète de nous les voir tenir. Nous
marchandions longuement, elle nous remontrant, nous retirant les
mirolifiques, les replaçant, puis voulant refermer son
armoire, et nous jetant le regard du libraire espagnol qui tua
l’amateur qui venait de lui acheter son plus précieux livre.
Nous lui offrîmes enfin de son étui le prix qu’elle
voulait. Elle toussa, prit l’étui, l’ouvrit, le retourna.
— Je me suis trompée, j’avais oublié. Il est vendu
de ce matin. Vous aimez la dentelle ? — fit la singulière
femme, en faisant disparaître l’étui ; et, sans
nous donner le temps de répondre, elle ouvrit le coffre sur
lequel elle était assise, et fouillant, à pleines
mains, elle retirait des merveilles arachnéennes. — Mes
dentelles ! — disait-elle. — Hein ! messieurs, elles
sont belles ? — J’ai un fils ; — voyez ce picot-là !
— Mon petit l’Éveillot,
un gamin de dix ans. — Allons ! venez un peu au jour,
mesdemoiselles ! anciennes, messieurs, tout cela ! —
L’Éveillot ! Il va bien, cet enfant-là ! Je
lui ai acheté un pantalon blanc ; il sert la messe dans
tous les couvents d’ici et des environs, et quand il revient, il me
dit ce qu’a la nappe d’autel, combien d’aunes, et s’il y a
des trous, si on peut la repiquer. Il aime les dentelles, l’Éveillot.
— Tenez, j’ai attendu dix ans une mort pour avoir cette gueuse de
valenciennes-là ! — Il est comme sa mère. — La
guipure, les dentelles de Venise, de Gênes, les beaux points
d’Alençon du xviiie
siècle, les malines brodées, les réseaux
microscopiques de Bruxelles passaient sous nos yeux ; la
marchande s’exaltait et se grisait à parler tracé,
bride, couchure, bouclure, rempli, mode, points gaze, mignon, brode.
— Vous ne savez pas ce que c’est, vous autres ! Je me relève
la nuit pour les voir ! — et elle déployait les
dentelles, les déroulait des cartons bleus, les montrait au
jour, les jetait l’une sur l’autre, les entassait, les mêlait,
leur riait, leur souriait ! Elle sortait toutes ces richesses
comme du fond d’une caisse magique ne s’épuisant jamais,
et les plus belles et les plus magnifiques venant les dernières.
Enfin
elle retire une jupe semblable à cette triomphante jupe de
Marie de Médicis que possède le marquis de L’E.....
De cette jupe, Mme
de Lamartine avait offert quinze cents francs ; et des
grandes dames du département des mille et des douze cents. Il
y a longtemps, au reste, que les Mâconnaises aiment la
dentelle. La chronique du pays raconte qu’à l’entrée
de Charles IX, le père Émot, gardien des Cordeliers,
fut envoyé près du roi, réclamer certaine nappe
d’autel manquant à son couvent. Il trouva, en entrant chez
le roi, Mme
de Tavannes parée des ornements de la sacristie, dont son
mari, gouverneur de la ville, lui avait fait don. « Le
pauvre moine se mit d’abord à genoux devant madame, et dit
hautement que l’on ne fût pas surpris de l’honneur qu’il
rendait à cette vertugale, puisqu’elle était faite
d’une nappe qui avait servi si souvent à l’office divin. »
La dame, en colère, lui appliqua un soufflet ; le roi
rit ; les réclamations en restèrent là.
Et
la marchande causait avec nous de l’hôtel Bullion et des
collections particulières, comme pourrait en causer Gansberg
ou Manheim. Des Lucca
della Robia de
M. R... aux bijoux de la Renaissance de M. de B... elle savait par
cœur tout le Paris amateur.
—
Et M. Sauvageot, madame Javet ?
—
Une jolie collection. C’est dommage qu’il lui manque... — Elle
s’arrêta et regarda en face.
—
Oh ! rien, rien, reprit-elle.
Comme
nous sortions et que nous regardions encore la maison de bois :
—
Elle n’est pas dans l’alignement, —
entendîmes-nous derrière nous. Nous nous retournâmes.
Un membre du conseil général de Saône-et-Loire de
notre connaissance nous tendait une cordiale poignée de main.
—
Ah ! tenez, puisque vous aimez les
antiquités, il faut que je vous mène chez une vieille
dame qui demeure juste en face, Mme
L.... — Mme
L nous promena à travers trois pièces remplies
d’orfèvrerie, de ferronnerie, de marqueterie, de verrerie,
d’ivoires, de Saxe, de Sèvres, de Faënza ; nous ne
regardâmes qu’un petit chef-d’œuvre de la serrurerie du
xvie
siècle, — une
souricière
— unique.
La
mère Javet nous guettait sur sa porte.
—
Vous avez-vu ? — nous dit-elle.
—
Quoi ?
—
La souricière, la souricière,
— reprit-elle deux ou trois fois en hochant la tête.
Quelques
jours après, nous allions faire nos adieux à Mme
L... et à sa collection. Le marché se tenait dans la
rue. Les bœufs du Charolais traînaient pesamment leurs
charrettes. Les Mâconnaises, avec leurs petits puffs noirs sur
le côté de la tête, et leurs chapelets d’oignons
rouges pendus aux bras, criaient et riaient. On nous frappa sur
l’épaule. — Mme
L... est très-malade, — nous dit le monsieur qui nous avait
introduits chez elle. — Elle a fait une chute avant-hier en voulant
épousseter ses diables d’étagères !
Nous
étions à la porte de Mme
Javet. Nous entrâmes. Elle était à sa fenêtre
et ne se retourna pas. Il y avait près d’elle un charmant
petit bonhomme aux cheveux blonds frisés, qui se haussait sur
les pieds et tambourinait des doigts sur les vitres, recommençant
sa chanson à mesure qu’elle finissait :
La
marchande, le cou tendu, était collée à la
vitre, et son regard fixe allait de la fenêtre de la malade
au bout de la rue. Nous nous penchâmes derrière elle.
C’était un prêtre qui débouchait et qui
s’avançait vers la maison de Mme
L..., apportant l’extrême-onction. Mme
Javet eut un sourire qui montra une rangée de petites dents
jaunes et déchaussées. Elle marmotta, comme si elle
grignotait ses mots : Ma souricière !
L’enfant
chantonnait toujours :
Edmond
et Jules de Goncourt.
PARTICULARITÉS
INCONNUES.
SUR QUELQUES
PERSONNAGES DES XVIIIe
ET XIXe
SIÈCLES,
PAR
AUGUSTE DUCOIN.
TROIS
MOIS DE LA
VIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
Juillet—septembre
1768.
Dentu,
Palais-Royal.
Les
Confessions
finissent en 1765 ; les Rêveries
taisent les détails de la vie intime de Jean-Jacques.
L’écrivain est malade ; l’homme est mort en 1765.
M.
Ducoin a surpris, dans un manuscrit de l’avocat au parlement de
Grenoble Bovier, trois mois complètement inconnus de cette
existence vagabonde ; trois mois, il nous fait suivre et toucher
au doigt cette personnalité odieuse, ce paysan envieux que
nous espérons bien un jour attaquer. C’est une précieuse
trouvaille mise au jour avec une grande modestie et quelque chose de
plus. Nous racontons d’après Bovier, d’après M.
Ducoin.
Jean-Jacques,
qui avait pris à Try-le-Château le nom de Renou,
arrivait le 18 juin 1768 à Lyon, et repartait le 6 juillet,
muni d’une lettre de recommandation pour Claude Bovier, fabricant
de gants à Grenoble. L’hôte de Rousseau ne devait pas
être le fabricant de gants, mais son fils, un légiste
tout frais enfariné des idées nouvelles, pas mal
enorgueilli d’avoir sous le toit l’auteur d’Émile,
mais bon homme au-delà de ce que vous pourrez supposer.
Rousseau, du pied de la Grande-Chartreuse, lui annonce son arrivée
par cette lettre :
« J’espérais,
monsieur, avoir l’honneur de vous remettre une lettre que MM. Boy
de la Tour, de Lyon, ont bien voulu me remettre pour vous ; mais
me trouvant dans le cas de m’arrêter ici pour aller
directement à la Chartreuse, permettez que je vous prie de
vouloir bien retirer du carrosse, s’il est nécessaire, une
malle et deux caisses à mon adresse, marqués M. R. nos
1,2 et 3, jusqu’à mon retour à Grenoble, où je
compte être dans quatre ou cinq jours. Je vous envoie, en
attendant, ci-jointes les trois clefs, pour que vous puissiez faire
oublier le tout s’il en est besoin, vous suppliant, monsieur, en
pareil cas, d’obtenir qu’on visite doucement et avec précaution
la caisse qui contient des plantes sèches et que l’on
gâterait entièrement si l’on fouillait brusquement. Le
mieux serait qu’on attendît ma présence, si la prompte
visite n’est pas nécessaire. Je vous supplie aussi,
monsieur, de vouloir bien faire en même temps remettre à
son adresse un paquet qui vous sera délivré par le
cocher. J’aspire au moment d’aller vous faire mes remerciements
et mes excuses, et je vous prie, en attendant, monsieur, d’agréer
les sentiments, et d’avance, la reconnaissance avec lesquels j’ai
l’honneur d’être, monsieur, votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
« Renou.
« À
Voreppe, le vendredi 8 juillet 1768.
« (Tous
les ports sont payés.) »
La
lettre avait mis deux jours à faire le trajet de Voreppe à
Grenoble. Rousseau arrive au reçu de la lettre, fait sa
visite, résiste brusquement aux sollicitations hospitalières
de la famille Bovier, et va se loger dans un galetas infect. Le
pauvre Bovier, qui avait échoué à faire Rousseau
son commensal, veut à toute force se créer son cornac.
Il le promène le long de la vallée de Grésivaudan ;
il le mène à Eybens, il le mène à
l’Ermitage, en pleine ovation dauphinoise. Il l’assomme
d’enthousiasme et de compliments ; il le réveille de
sérénades ; il se fait son homme d’affaires près
des marchands ; il le guide à travers l’aristoloche, la
clématite, la pervenche ; il est plein de respect pour le
bonnet de coton de M. Renou ; il le présente au comte de
Clermont-Tonnerre, à M. de Marcheval, au président du
parlement, M. de Bérulle, et ne recueille de cette admiration,
de ce zèle, de cette bonne volonté, de cette obligeance
à toute épreuve, qu’une odieuse calomnie, une
curieuse invitation à dîner et une méchante
lettre dont voici un fragment :
« Je
suis confondu de la très-grande vénération où
vous m’assurez que j’ai l’honneur d’être dans votre
ville, de la très-grande inquiétude qu’y donna mon
voyage de Chambéry, de la très-grande consternation que
mon départ y a maintenant répandue. Voilà,
monsieur, de grandes et belles choses dont je ne doute pas que je
sois redevable à vos bons soins dont je suis pénétré
comme je dois l’être, mais dont je n’aurais jamais rien
deviné, je vous jure, si vous n’eussiez eu la bonté
de m’en informer.
Quant
aux sentiments particuliers dont il vous plaît de m’honorer,
je ne puis rien ajouter à ce que j’ai eu ci-devant l’honneur
de vous dire : j’apprécie les services et les soins par
le motif qui les produit. Tous ceux qui ont pour but mon bonheur et
mon honneur sont à mes yeux d’un prix inestimable, et jamais
un sentiment de bienveillance ne trouvera mon cœur en reste envers
celui qui l’aura conçu pour moi. »
Nous
recommandons cet intéressant journal de trois mois, et nous
attendons impatiemment la seconde livraison des Particularités
inconnues.
Edmond
et Jules de Goncourt.
SALON
DE 1852,
PAR EDMOND
ET JULES DE GONCOURT.
1
vol. in-18. — Paris, Michel Lévy.
Nos
collaborateurs MM. de Goncourt viennent de publier à la
librairie Lévy une étude approfondie du Salon de 1852.
La peinture, la sculpture, le dessin, la lithographie elle-même,
sont examinés avec la sûreté d’appréciation
qui caractérise les jugements de ces deux artistes. Écrit
avec cette technologie qu’ils doivent à la connaissance
intime des voies et moyens de l’art, ce livre est sans contredit le
compte rendu le plus détaillé, le plus lucide et le
mieux raisonné qui ait été fait de l’exposition
de 1852 ; car MM. de Goncourt ont sur la plupart de ceux qui
traitent dans les journaux la question picturale, l’avantage d’être
eux-mêmes des amateurs distingués, des artistes qui
eussent pu devoir à leur pinceau l’illustration qu’ils ont
préféré demander à leur plume. Nous
n’avons qu’un reproche à leur faire, c’est d’aimer
l’art, c’est de ne pas le considérer simplement comme une
jouissance des yeux, — un moyen qu’ont les uns de vivre aux
dépens des autres, en leur changeant un décor pour de
l’argent. MM. de Goncourt se déclarent les adversaires de
Courbet. Il y a deux Courbet : le Courbet d’autrefois et le
Courbet d’aujourd’hui, Courbet l’apostat ; le Courbet des
Casseurs
de pierre, le
Courbet de l’Enterrement
et du Retour
de la Foire, —
ces deux admirables chefs-d’œuvre, — et le Courbet des
Demoiselles
du Village, la
débauche de perspective que nous avons tous déplorée.
MM. de Goncourt reprochent à Courbet de n’avoir voulu que
faire du bruit : c’est en faisant du bruit que l’on se fait
de la réputation. Courbet a réussi : quand l’on
est vraiment sceptique, on ne doit croire qu’au succès. Eh
bien donc ! Courbet eût été un grand
peintre, encore qu’il n’eût pas eu pour lui le bon sens et
la raison, — encore qu’il n’eût pas fait l’œuvre
capitale du réalisme moderne.
Cornélius
Holff.
CHRONIQUE
DES THÉÂTRES.
THÉÂTRE-FRANÇAIS.
Ulysse,
Tragédie
en trois actes avec prologue et épilogue,
Par
M. Ponsard.
L’AMATEUR.
« Ainsi,
vous ne feriez aucune difficulté d’appeler par son nom
vulgaire le stupide animal qui s’engraisse de glands ?
L’ÉDITEUR.
C’est
ce qu’on a déjà fait. Je connais un dialogue fort
estimé où cette expression se trouve. Les
interlocuteurs sont Ulysse et Grillus que la baguette de Circé
a changé en pourceau. Ulysse plaint son compagnon qui se
trouve très-bien de sa métamorphose et qui lui répond :
« Mon tempérament de cochon est si heureux qu’il
me met au-dessus de toutes ces belles choses. J’aime mieux
grognonner que d’être aussi éloquent que vous. La
patrie d’un cochon est partout où il y a du gland. Allez,
régnez, revoyez Pénélope ; pour moi, ma
Pénélope est la truie qui règne dans mon
étable ; rien ne trouble mon empire. » Ulysse
lui réplique : « Les hommes, au rang desquels
vous ne voulez pas être, mangeront votre lard, vos boudins, vos
jambons… »
L’AMATEUR.
Laissez,
laissez ce dégoûtant dialogue ; l’auteur était
sans doute quelque misérable né dans un cabaret…
L’ÉDITEUR.
Ou
sous les piliers des halles, comme Molière…
L’AMATEUR.
Qui
n’a jamais vu la bonne compagnie… Je vous défie de me dire
son nom.
L’ÉDITEUR.
Cet
homme de mauvaise compagnie se nommait messire
François de Salignac
de la Motte-Fénelon,
précepteur de
messeigneurs les enfants de
France, archevêque de
Cambrai, prince du saint-empire, et de plus auteur de Télémaque. »
Allez
donc reprocher à M. Ponsard :
Et
de plus il avait ici, dans douez étables,
Douze
troupeaux de porcs…
………………………………………….
Ils
mangent sans mesure au delà du besoin,
Et
prennent les plus gras des porcs…
Il
vous répondra : Messire François de Salignac de la
Motte-Fénelon, précepteur de messeigneurs les enfants
de France, archevêque de Cambrai, prince du saint-empire, et
de plus auteur de Télémaque !
Il pourrait aussi répondre Homère : « Cependant
le divin Eumée donne ses ordres à ses compagnons :
« Conduisez-moi un
porc
des plus succulents, afin que je le sacrifie pour cet hôte qui
vient de contrées lointaines. Nous-mêmes, nous
délecterons à ce repas. N’avons-nous pas assez
d’afflictions, nous qui faisons paître ces
animaux à dents blanches
et qui voyons des étrangers dévorer impunément
le fruit de notre labeur ? » À ces mots, il
fend du bois avec le fer tranchant ; ses compagnons amènent
un porc
de cinq ans, florissant de graisse, qu’ils étendent devant
le foyer… Eumée honore Ulysse en lui offrant le dos entier
du porc
aux dents blanches. Le roi, en son âme, s’en glorifie et lui
adresse ces paroles : « Puisses-tu, ô Eumée !
être toujours chéri du fils de Saturne, toi qui, malgré
ma misère, m’honores de ce porc
succulent ! »
Ce
n’est pas nous qui blâmerons M. Ponsard de l’emploi du
terme épique. Il faudrait vraiment que nous n’eussions pas
lu dans la préface du More
de Venise toutes les
difficultés qu’a eues le mot mouchoir
à obtenir ses entrées au Théâtre-Français.
Il est acquis que le mot mouchoir
a mis quatre-vingt-dix-sept ans, —
de 1732 à 1829, — à se faire recevoir dans la
tragédie.
M.
Ponsard, avec ce bonheur d’audace qui caractérise les forts,
a osé son mot franchement, délibérément,
du premier coup. « Il a osé son mot à
l’épouvante et évanouissement des faibles qui
jetèrent ce jour-là des cris longs et douloureux, mais
à la satisfaction du public qui, en grande majorité, a
coutume de nommer un porc un
porc. Le mot a fait son
entrée. Ridicule triomphe ! ajoute M. de Vigny. Nous
faudra-t-il toujours un siècle par mot vrai introduit sur la
scène ?
Edmond
et Jules de Goncourt.
|