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Madame
du Noyer.
(suite.)
Dans
cette galerie d’acteurs du grand siècle, tour à tour
Louvois, Du Harlay, d’Argenson, Chamillart, Pontchartrain,
viennent jouer un bout de rôle anecdotique.
M. de Pontchartrain
a répondu aux fermiers des vins de Champagne, ruinés
par la grêle, et qui faisaient appel à sa conscience, à
son honneur, pour obtenir quelques dédommagements : « Si
c’est ici un cas de conscience, il ne me convient pas d’en
connaître, et c’est à la Sorbonne à en
décider ; et s’il s’agit du point d’honneur, cela
n’est pas non plus de mon fait, et vous devez vous adresser à
MM. les maréchaux de France, qui sont établis pour
en juger. »
Le
premier président est allé hier à Versailles. Il
attendait dans une antichambre que le roi passât, pour le
saluer suivant sa coutume. Un page survint qui se glissa de l’autre
côté de la tapisserie contre laquelle était
appuyé M. du Harlay, et lui attacha sa perruque. À
l’annonce du roi, le premier président se leva, et, montrant
un crâne pelé : « Je ne croyais pas
avoir l’honneur de saluer aujourd’hui Votre Majesté en
enfant de cœur. » Le roi se pinça les lèvres
pour ne pas rire, fit mander le page et lui ordonna d’aller
demander pardon au premier président. Notre page attendit
qu’il fût minuit pour carillonner à la porte de
M. du Harlay. Le quartier réveillé, la porte
ouverte, il se fit annoncer comme venant de la part du roi. Le
vieillard se lève en hâte, revêt la simarre de
velours ciselé, descend à la salle des audiences, et
reçoit présidentiellement le page, qui lui dit dans un
sourire : « Monsieur, je suis ici de la part du roi,
qui m’a commandé de vous venir demander pardon d’avoir
hier accroché votre perruque à la tapisserie. »
M. Colbert
était en train de dîner avec trois seigneurs de ses
amis. Un inconnu entra, s’approcha de la table, dit froidement :
« Messieurs, avec votre permission, lequel de vous autres
est M. Colbert ? » Colbert de répondre :
« C’est moi, monsieur, qu’y a-t-il pour votre
service ? » – « Eh ! pas
grand’chose, repartit l’autre ; un petit ordre du roi pour
me compter cinq cents écus. » M. Colbert
trouve l’intrus plaisant, l’invite à dîner, et le
renvoie à un commis, qui ne lui compte que cent pistoles.
« Cent pistoles ! s’exclame l’invité ;
mais c’est cent cinquante ! » – « Et
le dîner ? » fit le commis. « Diable !
cinquante pistoles ! je ne donne que vingt sous à
mon auberge. Bah ! puisqu’il en est ainsi, gardez tout, ce
n’est pas la peine ; j’amènerai un de mes amis dîner
ici, et cela sera fini. » Colbert s’amusa de la
gasconnade, et fit payer le Gascon.
Le
prince de Conti avait perdu mille louis au jeu, et il n’avait
pas de quoi payer. Il demanda la somme à Monseigneur, qui, se
trouvant aussi désargenté que lui, pria M. Colbert
de lui avancer la somme. « J’en parlerai au roi, »
dit Colbert. Monseigneur, un peu offensé que M. Colbert
ne lui prêtât mille louis qu’après
information, s’adressa directement au roi. Le roi ordonna qu’à
l’avenir les billets de Monseigneur seraient reçus à
l’épargne. Le lendemain, M. de Louvois, qui eut
vent de l’histoire, et qui ne manquait aucune occasion de faire sa
cour aux dépens de M. Colbert, envoya deux mille louis
à Monseigneur, en se plaignant « que, dans ses
petits besoins, il ne lui fît pas l’honneur de s’adresser à
lui. »
M. d’Argenson,
qui voulait bien ménager M. de Champlatreux, mais
qui venait de faire fermer la maison de jeux de Mme de Lancé,
surveillait depuis quelque temps une maison qu’il soupçonnait
de pharaon. Pensant qu’il n’y a rien comme l’œil du maître,
il passe la porte et trouve un valet fort troublé :
M. d’Argenson l’interroge ; le valet regarde à
droite, à gauche, fait un signe à M. d’Argenson
de parler bas et lui avoue à l’oreille que Mme de…,
sa maîtresse, est en haut, mais qu’elle lui a ordonné
de dire qu’elle n’y était pas. – « Et que
fait-elle là-haut, mon ami ? » – « Monsieur,
elle joue. » Et d’Argenson de monter cinq étages
avec l’allégresse d’un gendarme qui se prépare à
empoigner un voleur, d’Argenson d’arriver quatre à quatre
jusque sous les gouttières : Mme de…
jouait… de la basse-viole.
Le
roi, qui était de première force au billard, se
plaignait, à Versailles, de l’absence de bons joueurs. Son
grand écuyer lui demanda s’il voulait s’accommoder d’un
petit conseiller au parlement. Le roi accepta. M. Chamillart fut
introduit par M. d’Armagnac et joua en joueur, et peut-être
encore plus en courtisan émérite, sachant perdre et
gagner, et surtout perdre. Le roi, pour avoir un joueur digne de lui,
acheta 40,000 fr. une charge de maître des requêtes
à M. Chamillart ; puis le petit conseiller devint
successivement intendant de Mme de Maintenon,
intendant des finances, contrôleur des finances, et, à
la mort de M. de Barbezieux, le joueur de billard fut fait
ministre de la guerre et des finances.
Mme Du Noyer
sait que le roi a proclamé, le verre en main à sa
table, la supériorité du vin de Bourgogne, et que le
vin de Champagne est en disgrâce à la cour. Elle sait
que c’est l’abbesse de la Joye qui a écrit les Lettres
portugaises ;
elle sait que le bonhomme Cornu a épousé une des
Loisons ; elle sait que M. Pavillon, lorsqu’il obtint la
pension de feu M. Racine, écrivit, le pauvre vieillard, à
Mme de Pontchartrain
« qu’il fallait qu’on se dépêchât,
parce qu’il n’avait pas le temps d’attendre. » Elle
sait que la duchesse de Bourgogne n’est pas morte de la petite
vérole, mais d’une indigestion de pain de blé de
Turquie, pétri avec de l’huile, régal de la cour
pendant le carême ; elle a eu de première main le
mot de Pasquin à Marphorio, lorsque le duc d’Anjou fut
nommé roi d’Espagne, et que le prince de Conti revint
de Pologne : Je ne te conseille pas d’aller à la cour
de France, pour jouer le brelan ; nous avons ici trois rois, et
un de retour. Elle a eu de première main le placet que voici :
Placet
au roi.
Il
ne m’est pas permis d’entrer dans vos affaires,
SIRE ;
ce seroit prendre trop de liberté ;
Cependant,
l’autre jour, rêvant à mes misères,
Je
calculai le bien de Votre Majesté.
Il
vous revient par an cent millions de rentes :
Cent
millions valent cent mille écus par jour ;
Cent
mille écus en font quatre mille par heure.
Pour
réparer les maux pressants
Que
le tonnerre a faits à ma maison des champs,
Ne
sçaurois-je obtenir, SIRE, avant que je meure,
Un
quart d’heure de votre temps ?
Après
la bataille de Ramillies, – cette défaite qui arracha au roi
catholique le prodigieux mot : Est-ce que Dieu oublie ce que
j’ai fait pour lui en France ? – Mme Du Noyer
a eu de première main l’affiche qui avertissait le public de
se nantir de carrosses, parce
qu’on les loueroit bien cher à l’entrée du roi
d’Espagne à Paris ;
et cette autre : Il s’est
perdu une armée de cinquante mille hommes le jour de la
Pentecôte il y aura mille louis pour ceux qui pourront en
donner des nouvelles, et ils seront payés moitié argent
comptant, moitié en billets de monnaye.
On
écoute pour elle aux portes de Versailles, on écoute
pour elle la Dauphine dire au roi, qui lui faisait compliment de la
beauté de sa sœur, la grande-duchesse de Toscane ;
« Sire, j’ai eu une sœur qui a pris toute la beauté
de la famille, mais j’en ai eu tout le bonheur. » On
écoute encore pour elle la Dauphine répondre à
la princesse de Conti, – qui, la croyant endormie, avait dit à
ses dames d’honneur : « Voyez Mme la Dauphine,
elle est aussi laide en dormant qu’éveillée. –
Madame, si j’étois fille de l’amour, je serois aussi belle
que vous. »
Vous
la croiriez au voyage de Fontainebleau, à l’entendre
raconter le mot de Cavoix. Louis XIV s’étonnait que sa
cour ne pût tenir dans les appartements, quand celles de son
père Louis XIII et de son grand-père Henri IV
y avaient tenu. – « Votre majesté me parle là
de plaisants rois, » répondit le maréchal-des-logis
illustré par Boileau. – Où trouvez-vous autre part
les plaisants démêlés du chapelain Croisat et de
Lulli ? Ce gros Croisat, le chapelain du roi, qui dit la messe
un trimestre, par quartier, comme on disait alors, et qui est venu
trouver le roi, au mois de juillet, lui demandant une grâce :
« Je sue comme un porc, et je gâte tous les
ornements de Votre Majesté. Donnez-moi le quartier de
septembre. » Il a son mérite, le gros Croisat ;
il débride une messe aussi vite que frère Jean, et
Lulli, qui n’a pas le temps de placer sa musique, enrage et se
plaint au roi. Croisat répond : Si Lulli me fâche,
je mets toute la musique dans le Domine,
salvum fac regem. Lulli, qui
tenait à ses motets, s’ingénia de lui donner un clerc
qui répondait aussi lentement que l’autre demandait vite.
« Ah ! s’écria l’abbé Croisat, en
pleine messe, je suis bandu,
et l’on ne m’y rattrapera plus. » Mais les courtisans,
qui ont le goût des messes courtes, se mirent du parti de
Croisat ; il fut pris un clerc prestissimo,
et les motets de Lulli furent sacrifiés.
Elle
vous mènera de Versailles à Saint-Cyr. Oh ! les
jolis ménages d’opéra-comique ! Mme de Maintenon
a divisé ses pensionnaires en quatre classes, qui ne se
distinguent que par la couleur des fontanges. L’aspirant mari est
conduit au parloir, où on lui présente quatre fontanges
de couleur différente. Il choisit sa couleur. On fait revenir
la fontange demandée, et quand la belle n’a pas trop de
répugnance, M. Carnot, le notaire, mandé d’avance,
dresse les articles, et l’on est à la fois sûr d’avoir
une femme « qui n’a rien de défectueux dans le
corps ni l’esprit, » une cassette de quatre cent louis,
un brevet ou une bonne commission, et à tout jamais la faveur
de Mme de Maintenon,
qui a déjà fait de quelques-uns de ces épouseurs
des fermiers généraux et des lieutenants du roi. De
Saint-Cyr, les lettres de Mme Du Noyer
vous ramèneront à Paris, où dans ce moment la
porcelaine fait fureur. « On pousse si loin les choses,
qu’il y a des gens qui mettent tout leur bien en porcelaine, et
s’exposent à être ruinés par quelques faux pas
de leur chat. Il n’est point de chambre qu’un étranger qui
y entrera ne prenne pour un magasin de fayence. » Elles
vous ramèneront à Paris, où la belle Coulon fait
émeute aux Tuileries, où la messe de la pie voleuse se
dit encore tous les jours à Saint-Jacques-la-Boucherie, où
l’abbé Buquoi vient de se sauver de la Bastille, où
Mme Fiquet
vient d’être décapitée en Grève !
Légendes de cachots et d’échafaud, que l’histoire
de cet abbé et de cette femme, histoires pantelantes, comme on
les aime à présent, qui défraieraient un
feuilleton six mois, – tout au moins.
C’est
un singulier roman que la vie de cet abbé de Buquoi, qui a été
soldat, puis trappiste, puis prisonnier d’état ; qui a
goûté des trois communautés : la caserne, le
couvent, la prison ; personnage rappelant par quelque face
Benvenuto au château Saint-Ange ; un homme à la
façon de ces templiers, qui
Ont
tot vu et tot tasté,
comme
dit Guyot de Provins ; moitié abbé Châtel,
moitié abbé Faria. – L’abbé avait été
orphelin à quatre ans. À dix-sept ans, ses études
faites, il prit le métier des armes. À vingt-deux, il
lut les Épîtres de saint Paul, s’écria :
J’adore le Dieu de saint Paul ! – et jeta l’épée
aux orties. Mais notre futur abbé n’était pas un de
ces théoriciens qui mènent leur piété
dans le monde, et sont religieux à leurs heures. L’abbé
Buquoi voulut renoncer d’un coup à toutes les œuvres de
Satan ; il entra à la Trappe. Mais l’abbé ne put
se faire au régime de la maison. Affaibli, épuisé,
il voulut se faire anachorète, mais anachorète sans
grotte, mais anachorète voyageur, mendiant son pain le long
des routes, s’asseyant sur les marches des maisons, jalousé
par les chiens dont il rogne la part. Ce beau projet en tête,
l’abbé se mit en route ; mais il avait compté
sans la soif. Un beau jour, surpris par un paysan dans une vigne où
il cueillait du raisin, puis injurié, l’ex-trappiste mit
l’épée à la main, et faillit recommencer le
don Juan des âmes du
purgatoire. Pour se punir de
ce mouvement de vivacité, Buquoi endossa les guenilles du
premier pauvre qu’il trouva sur la route, et continua d’aller et
de vivre, mangeant quand Dieu le voulait, et Dieu aurait bien pu le
vouloir plus souvent. Un train de vie ainsi à l’aventure,
des heures de repas si peu réglées, lui firent une
maladie de deux ans. Au bout de deux ans, il alla à Rouen
incognito, prit le nom de Le
Mort, et se mit dans une
communauté « où l’on élevoit de
pauvres garçons qu’on destinoit à être vicaires
de village ; » puis l’abbé retomba malade
encore deux ans. Il revint à Paris, loua une maison au
faubourg Saint-Antoine, et se mit à vouloir fonder une
communauté de prêtres pour prouver la vérité
de la religion. Ce nouvel établissement, dit le biographe de
l’abbé de Buquoi, lui attira beaucoup de procès.
L’abbé se remit à être malade. « Son
zèle se refroidit ; et sur ce, qu’ayant vécu
jusques-là comme un saint, il n’avoit pourtant point fait de
miracles, il crut n’avoir embrassé qu’une chimère ;
sa foi s’en ébranla. » Et l’abbé se fait
philosophe, le jour où il obtient un bénéfice.
Il étudie la métaphysique, et, pris de nouveau d’un
beau zèle pour l’uniforme, il résout de faire un
régiment. L’abbé se dissipe, revoit ses anciennes
connaissances, renoue avec ses vieux amis et ses vieux jurons. Il va
dans le monde, le monde lui revient, les protections lui arrivent. Il
va lever son régiment, quand tout à coup, au beau
milieu d’un tranquille voyage en Bourgogne, l’abbé de
Buquoi, ou plutôt le commandant de Buquoi, est arrêté.
Il faut vous dire que l’abbé de Buquoi était une
façon d’idéologue, voulant beaucoup de mal à
la Charte de son temps, bavard sur certains mots dangereux, sur le
mot despotisme, entre autres. Il prenait mal son temps pour la
controverse, au reste. Cinq ou six mille faux-sauniers, détachés
des frontières de la Lorraine, venaient de se répandre
en Champagne et en Bourgogne, véritables routiers de
contrebande, allant, à main armée, vendre le sel
jusques aux portes de Paris. Passant à Solieu, l’abbé
rencontra deux amis, et peut-être une bonne cuisine ; cela
le mit en verve ; justement le pauvre diable était en
esprit ce jour-là. Il chargea les moulins à vent,
injuria les impôts, n’oublia pas ce coquin de despotisme, et
termina la conversation par l’exposé d’un plan de
gouvernement où tous seraient heureux. L’hôte et tous
les convives applaudirent des deux mains à cette utopie après
boire. À Marchangy, l’abbé recommença de plus
belle. Un exempt de la maréchaussée, qui n’avait pas
lu Thomas Morus, arriva avec cinq hommes. L’abbé, passant de
la théorie à la pratique, mit le pistolet à la
main. Rien n’y fit : il fut pris, maltraité et fouillé.
On trouva sur lui maints livres révolutionnaires, – comme on
dirait à présent, – un masque et quantité de
petits bonnets. Emmené à Sens, l’abbé commença
sa série d’évasions, en soulevant les prisonniers.
Mais l’archevêque de Sens, son ennemi, de la prison de la
cour le fit passer dans celle de l’officialité. L’abbé
avait déjà séduit la fille du concierge ;
il commençait déjà à prendre ses mesures
pour se sauver, quand, à deux heures du matin, il fut
jeté dans une chaise, escorté par une douzaine
d’archers, et l’on fila sur Paris. À Melun, nouvelle
tentative d’évasion. L’abbé était enchaîné
par un pied à une des colonnes de son lit, il se lève,
soulève le ciel de lit, fait passer sa chaîne, la lie à
sa ceinture, prend les pistolets des archers, et gagne la fenêtre,
quand il butte contre un de ses gardiens qui s’éveille en
sursaut. Arrivé à Paris, deux hoquetons le conduisirent
au For-l’Évêque. Il n’y avait pas huit jours qu’il
y était , que le diable d’homme savait par cœur la
topographie de sa prison. Il avait déjà trouvé
moyen de se trouver mal, de respirer par une fenêtre, et son
plan était fait. Il demanda à faire sa cuisine
lui-même, brûla sa porte, enjamba dans un grenier, fit
des cordes en coupant par bandes les matelas du garde-meuble,
descendit au travers des pointes de fer dont toutes les fenêtres
des six étages étaient hérissées, et
arriva sur le quai de la Vallée-de-Misère. Vous croyez
que maintenant l’abbé va passer à l’étranger ?
Non pas. Il reste à Paris, fait présenter des placets
au roi ; il engage le parlement à prendre connaissance de
son affaire. Il croit à la justice ; le pauvre homme a la
tête un peu fêlée, comme vous voyez.
Au
bout de neuf mois, ne voyant rien venir, il prit le parti de renoncer
à Paris, au parlement et au roi. À La Fère,
il est arrêté. Il se dit marchand forain. On l’enferme,
il essaie de se sauver par la gouttière ; mais il est
surpris et mis au cachot. On le fait passer par hasard dans la cour
de la prison. L’abbé prend son élan, saute un mur,
tombe dans un fossé, le traverse à la nage ; mais
il a été vu, on lui coupe le chemin ; et, en le
ramenant à la prison, on se dit qu’un évasioniste si
distingué ne peut être qu’un ministre des Cévennes
échappé d’entre les camisards. Sur ce, de La Fère
à la Bastille le pauvre abbé ne fit qu’un saut. –
Je vous assure que jamais homme ne fut plus curieux que l’abbé
de Buquoi, avant même d’être entré à la
Bastille. Encore dans sa chaise, il regardait à droite, à
gauche, sondant de l’œil les fossés, estimant les hauteurs,
examinant d’un coup d’œil d’ingénieur le pont-levis et
la contrescarpe. Il regardait encore, qu’il était dans une
chambre basse de la tour de la Bretignière, de plain-pied avec
la cour, et ne recevant le jour que par quelques fentes dans un mur
de quatorze pieds d’épaisseur. Après son premier
interrogatoire, l’abbé fut admis à partager avec
quelques autres malheureux une chambre du haut, une chambre à
cheminée. L’abbé éprouva les uns et les
autres, puis proposa de se sauver en commun. Il fut dénoncé
et replongé tout seul dans sa chambre basse. L’abbé,
qu’on ne prenait jamais sans vert, se résolut alors à
jouer son va-tout : il fit le mourant. « Il joua
parfaitement bien son rôle pour cela, car, dans le temps qu’il
entendit ouvrir sa porte, et qu’on entra pour lui apporter à
manger, il parut tout debout, d’un air effaré, tenant son
pot de chambre à la main, et se laissa tomber dans son ordure.
Il fit ensuite le mort pendant quelque temps et, après avoir
essuyé divers remèdes, il commença à
donner quelques signes de vie quand il vit qu’on fouilloit dans ses
poches et, peu à peu, l’on s’aperçut qu’il
pourroit revenir de cet accident, et que la chose dégénéroit
en paralysie. » Le paralytique fut remis en compagnie.
Mais, cette fois-ci, il voulut bien connaître à qui il
parlerait, avant de parler. Il s’arrangea de manière à
voyager par toute la Bastille. Il alla de la tour de la Bretignière
à la tour de la Bretaudière, de la tour du Comté
à la tour du Puits, de la tour du Trésor à
la tour du Coin, de la tour de la Liberté à
la tour de la Chapelle, changeant de chambre pour bien voir où
il lui serait le plus facile de tenter l’aventure. Dans la tour de
la Bretaudière, il trouva pour compagnon un gentilhomme
allemand luthérien, le baron de Peken, qui était
là depuis quelque dix ans, pour avoir dit que le roi ne voyait
qu’au travers des lunettes de Mme de Maintenon.
Il y avait encore un Irlandais, mais cet Irlandais déplaisait
à l’abbé. L’abbé trouva le moyen de le
mettre aux prises avec l’Allemand, d’appeler des guichetiers, et
de faire passer l’Irlandais dans un autre domicile. Quelque temps
auparavant, l’abbé avait fait sonner bien haut qu’il avait
entrepris la conversion de son baron luthérien à la
religion catholique. On n’eut garde de séparer le néophyte
de son convertisseur. Une fois seul avec Peken, l’abbé
arrêta court la prédication, dit à l’Allemand
son plan ; et tous deux se mirent à l’œuvre. Ils
résolurent d’attaquer un endroit où l’on avait
bouché une fenêtre. Mais il était écrit, –
comme dirait Jacques de Diderot, – que l’histoire de
l’infatigable abbé ne finirait pas de si tôt. Le baron
de Peken avait établi une correspondance avec quatre
prisonniers qui logeaient au-dessus , au moyen d’un trou qu’ils
avaient pratiqué dans la cheminée. Peken eut
l’imprudence de communiquer le projet. Un nommé Joyeuse
dénonça Peken et l’abbé. Mais cela ne tourna
pas si mal qu’on aurait pu croire. L’abbé soigna, les
jours suivants, son rôle de paralytique, et dit que le baron,
ayant bu de trop, avait été faire des contes. Bref,
l’abbé fut transféré dans la tour de la
Liberté ; mais on lui laissa son baron allemand, pour
qu’il parachevât l’œuvre de sa conversion. Là, les
deux amis n’eurent pas le choix des moyens d’évasion. Il
fallut essayer de se sauver par les lieux, – à tous risques.
On prit des crampons à la cheminée, quelques planches
du lit ; et M. l’abbé et M. le baron se
mirent à travailler sur cet échafaudage, essayant de
percer la muraille avec des morceaux de fer, des plaques de cuivre,
des clous et des lames de couteau, « dont l’abbé
avoit fait provision dans les diverses chambres où il avoit
séjourné, et qu’il avoit pris soin d’aiguiser aux
cruches qui contiennent de l’eau, et de passer au feu. »
Avec les osiers des bouteilles, qu’on cachait dans un coin
décarrelé de la chambre, on se façonnait des
échelles de cordes. Tout marchait ; la muraille se
creusait, quand, patatra !… le plancher de la chambre croula,
et l’abbé et le baron tombèrent sur un bon jésuite
qui logeait au-dessous.
Le
bon père avait déjà l’esprit troublé :
il devint, de cette avalanche, complètement fou. Le plancher
de la chambre refait, l’abbé et le baron y sont
réinstallés ; mais voilà un menuisier qui
vient prendre mesure pour faire un guichet à la porte. L’abbé
s’étonne, interroge ; il apprend du gouvernement qu’on
destine cette chambre au jésuite fou, et qu’on y fait un
guichet pour lui passer à manger. L’abbé est
atterré ; le baron s’emporte, et ne sachant à
qui s’en prendre, s’en prend à l’abbé. L’abbé
voit que son partner n’a ni suite ni patience ; il lui
persuade de changer de religion, espérant qu’on le mettra en
liberté, et qu’il en sera débarrassé ;
mais on renvoie la sortie du converti au calendes grecques ;
l’abbé, qui ne voulait plus du baron, lui persuada, en fin
de compte, de feindre de se tuer, et que comme cela le gouverneur
effrayé le ferait libre plus tôt. Le baron joua sa
comédie au vrai, et se coupa tranquillement les veines, avec
un petit couteau, du plus grand sérieux du monde. On le pansa,
on le soigna, on le sauva, et on lui donna la clef des champs. L’abbé
passe alors dans un endroit qu’on nomme la Calotte, et qui forme le
dôme de la Bastille. Ce sont les séjours les plus
supportables de la Bastille, l’été ; mais
l’hiver on n’y saurait durer. Ce fut justement dans ce temps-là
que l’abbé y fut mis. Décidément l’abbé
jouait de malheur ; pour comble, il se crut empoisonné,
et se figura que le baron de Peken l’avait trahi et qu’on
voulait le faire mourir doucement. L’abbé était
convalescent de ses craintes, quand on lui offrit d’habiter avec le
frère Brandebourg de Clèves, capucin d’une
grande distinction, qui avait eu l’oreille de la reine douairière
d’Espagne Le gouverneur pensait faire plaisir à l’abbé
en lui proposant de partager le domaine du seul individu à qui
on permît d’avoir des livres à la Bastille. Mais
l’abbé, qui n’était pas un bibliophile forcené,
et qui, d’ailleurs, avait en tête autre chose que de
feuilleter des in-folio, répondit au gouverneur que le capucin
« voulant être traité de prince, et ayant de
grands airs, il craignoit de ne pas sympathiser avec lui, et qu’il
aimeroit beaucoup mieux être associé avec quelque bon
garçon, protestant s’il se pouvoit, afin de pouvoir le
convertir, comme il avoit fait du baron de Peken. »
Ce brave abbé avait l’étoffe d’un missionnaire. Il
y avait longtemps que l’abbé avait des vues sur un certain
Granville dont il avait entendu parler au travers de la cheminée
par les quatre prisonniers. C’était un protestant porté,
à ce qu’on avait dit à l’abbé, « de
très-bonne volonté pour se sauver. » Le
gouverneur, en le mettant avec Granville, lui recommanda sa
conversion, lui disant que cela lui ferait honneur, et qu’il ne
devait rien négliger pour en faire un bon catholique. De la
controverse, Granville ne s’accommoda guère ; mais pour
l’évasion, ce fut autre chose. En ce temps, on mit encore
deux prisonniers dans la chambre de Granville. L’abbé voulut
s’assurer de ses compagnons par les serments les plus forts ;
il leur fit mettre la main sur les Évangiles ; et ici je
crois qu’il n’est pas sans intérêt de transcrire les
détails donnés dans les Lettres
galantes. « Comme
il n’avoit pas d’Évangile, il suppléa à cela
en écrivant des passages de l’Écriture sur des
morceaux de papier qu’il avoit ramassés des bouchons de
bouteilles ou arrachés des châssis de ses fenêtres ;
il se servit pour écrire de plumes de paille, et fit une
espèce d’encre avec de la suie de cheminée. »
La cérémonie faite, l’abbé fit donner sa
réserve : c’était une petite lime qui avait
accompagné l’abbé partout, et que nul fouilleur
n’avait découverte. Puis, ce furent des discussions.
L’évasion fut examinée comme un projet de loi ;
les amendements abondèrent, les scissions se firent. On nomma
un président de l’assemblée pour essayer de ramener
les esprits : ce fut inutilement. On se résolut enfin à
ceci : une fois descendu dans le fossé, chacun se
sauverait à sa guise. La grille de la fenêtre avait été
limée ; la nuit venue, on la leva ; et, pour que les
chambres d’en bas ne vissent rien suspendu en l’air, on fit
descendre un grand drap qui forma un nuage devant les fenêtres.
L’abbé, qui songeait à tout, avait réfléchi
qu’il fallait faire avancer une machine pour que la corde ne fût
pas attachée à la muraille. « Il avoit mis,
quelques jours auparavant, une espèce de cadran au bout d’un
bâton, qui avançoit dans la rue trois ou quatre pieds
plus que la fenêtre, pour accoutumer les yeux de la sentinelle
à cela. » Les cordes frottées de noir,
l’abbé descendit le premier. Il devait attendre dans le
fossé et les avertir, quand la sentinelle aurait le dos
tourné, en tirant de certaine façon un certain cordon
attaché à la fenêtre. L’abbé attendit
deux heures… deux heures ! Enfin, deux de ses camarades
descendirent. Tout le retard venait de Grandville qui n’avait pu
passer par la brêche, et qui les avait exhortés à
l’abandonner. L’abbé, attendri, mais toujours à son
affaire, proposa à ses compagnons de couper la gorge à
la sentinelle, si elle les découvrait. Mais ceux-ci voulurent
faire à leur tête, et allèrent tenter de passer
d’un autre côté. L’abbé leur souhaita bonne
chance, planta son échelle de corde, l’accrocha contre le
balcon, remonta le fossé, escalada, monta dans une gouttière,
sauta, pensa se faire empaler par un crochet qui tenait à un
étal de boucher, et tomba dans la rue Saint-Antoine. Avant de
sortir de la gouttière, il avait entendu crier ; puis un
coup de fusil était parti. Jamais, depuis, l’abbé
n’eut des nouvelles des deux pauvres diables. De la rue
Saint-Antoine à la porte de la Conférence, et de Paris
en Suisse, l’abbé courut sans s’arrêter à
parler politique, cette fois, nous vous le jurons.
Edmond
et Jules de Goncourt.
(La
suite au prochain numéro.)
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