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LES ILLUMINÉS ou LES PRÉCURSEURS DU
SOCIALISME DE GÉRARD DE
NERVAL
1 vol. in-18. —
Paris, Victor Lecou.
Existences oubliées,
portraits effacés, intelligences inédites, mystiques précurseurs :
Raoul Spifame, l’abbé de Buquoi, Restif de la Bretonne, Cazotte,
Cagliostro, Quintus Aucler ; — un fou, un évasioniste, un
romancier, deux illuminés, un néo-païen ; six hommes ayant
tous mis quelque chose à la masse de l’idée révolutionnaire ;
six hommes dont M. Gérard de Nerval a fait un intéressant volume
des pages retrouvées de biographies perdues. Pauvre fou que ce
Spifame Des Granges avec son petit coin de royauté à Bicêtre ;
pauvre fou, qui a vu un jour à la rentrée du parlement le roi Henri
II, et s’est trouvé si ressemblant au roi que, dans sa cervelle
dûment écornée,
est née l’idée qu’il était le véritable roi. Le roi l’a
fait enfermer, et a ordonné qu’il fût traité avec douceur ;
et Spifame élabore dans sa prison, de concert avec un autre fou,
Claude Vignet, qui se croyait, lui aussi, un poëte
royal, une série d’ordonnances
imprimées avec une imprimerie de leur façon, ordonnances de fou qui
ont eu la singulière bonne fortune de se voir exécutées des années
après, pour la plupart. — Après Spifame, c’est l’abbé de
Buquoi, dont nous racontions la semaine dernière les évasions. —
Puis viennent Cazotte, l’écrivain humoristique, le prophète
sinistre, aux hallucinations d’un mangeur d’opium, aux rêveries
toutes peuplées de têtes coupées, marchant en plein jour dans le
fantastique au Pot d’or ;
Cagliostro, l’initiateur ; enfin, Quintus Aucler, tentant de
faire revivre au xviiie
siècle le paganisme, et, nouvel hiérophante, reprenant à
l’antiquité son symbolisme, sa liturgie.
Au milieu de ces biographies, il en est une
que M. Gérard de Nerval a caressée avec amour, cherchant et
recherchant dans les Contemporains,
dans le Cœur humain dévoilé,
enfin dans les 230 volumes du fécond romancier, tout ce qui se
rapportait à l’homme, tout ce qui était du domaine de ses
aventures, tout ce qui racontait sa vie, composant, examinant,
analysant, et faisant ressortir de toutes ces recherches, de toutes
ces études, de ce long travail, l’autobiographie complète de
Restif de la Bretonne. Cette étude, qui prend Restif presque à sa
naissance et le conduit à sa mort, est un des plus charmants
daguerréotypes littéraires que nous ayons. Au reste, l’écrivain
a été merveilleusement servi. Il y a dans cette longue vie, il y a
dans ces aventures de cœur, des épisodes d’une grâce, d’une
jeunesse, d’un sentiment, d’une vérité, d’un poignant que
nous n’avons trouvé nulle part. Dans ce long pèlerinage à
travers l’amour, qui commence à Jeannette Rousseau, qui finit à
Jeannette Rousseau, qui commence à l’enfance, qui finit après
soixante ans d’amourettes de droite et de gauche, d’amourettes
gaies, d’amourettes tristes, qui va de Jeannette à Marguerite, de
Marguerite à Mme
Parangon, de Mme
Parangon à Mlle
Guéant, de Mlle
Guéant à Zéphire, de Zéphire à Sara, de Sara à bien d’autres,
et de bien d’autres à Jeannette Rousseau, sa première, sa
dernière chanson, — il est un chapitre d’amour tout frais
parfumé de jeunesse, où, comme dans le Chandelier,
s’éveillent les désirs amoureux d’un jeune Fortunio,
doux chapitre qui manque aux Confessions
de Rousseau. Restif a été envoyé
à l’imprimerie de M. Parangon, à Auxerre. Le voilà à balayer
les caractères tombés, à les ramasser, à les recaser ; le
voilà à lire la nuit les romans de Mme
de Villedieu ; le voilà, le pauvre apprenti, dans la fièvre de
son imagination, dans l’humilité de sa petite position, le voilà
qui entrevoit la femme de son patron, « le pied le plus délicat
qui ait jamais porté une jolie femme. » Mme
Parangon a bien vite démêlé le nouvel
élève, et Restif devient le
lecteur ordinaire de cette autre Jacqueline ; mais ici la
Jacqueline est vertueuse, elle aime Restif, mais ne veut pas tromper
son mari ; elle nourrit je ne sais quels projets de mariage de
Restif avec une sœur à elle. Et quand Restif abuse de sa confiance,
— la pauvre femme avait averti Restif, — elle en meurt.
Six jolis contes que ces études de M. Gérard
de Nerval, six jolis contes vrais.
Edmond et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE DES
THÉÂTRES. VAUDEVILLE.
Les Gaietés champêtres,
Comédie-vaudeville en deux actes, par MM.
Guyard
Et Durantin.
« Je voudrais bien
chanter les Atrides, je voudrais bien chanter Cadmus ; mais mon
luth ne veut chanter que l’amour. Je changeai l’autre jour
toutes mes cordes, et je me mis à chanter les travaux d’Hercule ;
mais, de son côté, il ne chanta que l’amour. Adieu donc pour
jamais, héros ! mon luth ne chante que l’amour ! »
C’est la première chanson d’Anacréon.
Ah ! quand le poëte a touché à ton
barbitos,
ô vieillard de Téos ; quand il a fait sonner d’un doigt
agile l’instrument de Terpandre, couché sur les herbes de lotos et
les feuilles de myrte ; quand il a voulu réveiller tes odes
endormies, le refrain, l’éternel refrain, s’est envolé, joyeux
et battant de l’aile : « Adieu, héros ! mon luth
ne chante que l’amour ! »
Ainsi, il a dit à l’heure où l’Ourse
tourne déjà sous la main du Bootes, à l’heure où les
déesses déroulent leurs cheveux parfumés d’ambroisie ; et
toc, toc ! Louison et Eugène, comme à un appel de fée, ont
monté les quatre étages de la rue de Vaugirard ; et bras
dessus, bras dessous, cœur battant neuf, gais comme des pinsons,
trente ans à eux deux, frais, pomponnés, attifés, bec à bec, cœur
à cœur, trémoussant et de ci et de là ; — Louison, une
joue rouge d’un baiser maraudé sur la porte, — Eugène tout fier
de sa vieille épée, — bras dessus, bras dessous, ils sont entrés,
hardis comme un coup de soleil ! « Voilà les Grâces qui
s’en vont ; le charmant Cupidon, le beau Bacchus et la riante
Vénus se sauvent aux feux de joie de la place de la Bastille ;
les clubs chassent les belles façons de dire ; en ton coin
chéri, où chante l’ara vert et jaune, en ton coin chéri, les
pieds sur ta peau de lion, les yeux sur tes livres si bien vêtus,
les glorieux ! tu entends des bandes d’hommes aller au
Luxembourg ! Les jours calmes, la sérénité des anciens jours,
la certitude des lendemains, les amitiés protégées, les haines
muettes, les ambitions réglées, les dévouements honorés, les
muses révérées, — ami, quand reverras-tu cela ? Nous sommes
la Jeunesse et l’Amour. Nous venons de la
Balance d’Or. Nous allons bien
loin… aussi loin que va la jeunesse quand l’amour est du voyage.
Et il sera du voyage ! » dit Louison en regardant Eugène.
— Elle avait, en son doux parlage, un air à croquer. Elle montrait
ses perles, — l’écrin de ses dix-huit ans ! « Viens
avec nous, par les bois, le long des eaux claires qui te murmureront
mille jolis ressouvenirs d’Ovide. Nous irons à Tibur par
Vincennes. Les plaines et les monts, les bois pleins d’ombre,
oracles des amants, le chêne de saint Louis et le parc de Fontenay,
nous te mènerons par tout ce que tu aimes. Tu nous diras des vers,
nous te conterons notre cœur, et tu nous raconteras ! Les
Gaietés champêtres, les moissons
qui jaunissent aux ardeurs de Phébus, les moutons qui sautent et
bêlent, la matinée qui s’éveille, le soir qui soupire comme un
cygne du Caïstre, la passerelle sur le ruisselet qui plie sous la
lavandière à toucher l’eau et à mouiller ses sabots, gai, gai !
compère, vous aurez tout cela ; et vous me verrez relever ma
robe de linon, et vous rencontrerez peut-être Mlle
de Lespinasse en route, et, que sais-je ? vous aurez l’idylle ;
et, pour vous, Vénus, sous les ombrages de la Brie, dansera avec les
jeunes Hyménées. » Ils partirent tous trois, le Chanteur, la
Jeunesse et l’Amour. — Attendez que je m’accommode, disait la
belle en face d’une glace toute chargée de fleurs peintes par
Narcisse Diaz. — J. Janin avait écrit son feuilleton du lundi, que
la belle n’était pas encore accommodée !
Le voyage, vous l’avez lu : ce sont des
épanouissements, des éblouissements, des agenouillements devant la
verdure et le bon soleil ; c’est la Fête-Dieu de la nature —
dont Horace semble avoir fait les cantiques ; ce n’est pas un
livre, — c’est un mois de mai !
-
Pour le
premier jour de mai,
-
Soyez bien réveillée !
-
Je vous apporte un bouquet
-
Tout de giroflée,
-
Un bouquet cueilli tout frais
-
Tout plein de rosée.
-
Tout y chante en ces pages,
l’alouette, les amoureux, la matinée ! Et puis, par-ci
par-là, Louison et Eugène accrochent le xviiie
siècle, qu’ils ne saluent pas, — tant ils sont à leur affaire,
tant ils se sourient sans se détourner, tant ils se voient seuls et
ne voient pas autre chose ! Et là, J. Janin s’en donne à
cœur-joie contre ce pauvre xviiie
siècle qui n’en peut mais, et qui n’est pas son ennemi tant
qu’il veut bien le dire. C’est qu’il la sait, sur le bout du
doigt, cette diablesse d’époque, — le xviiie
siècle ! — Il est des deux ou trois antiquaires qui savent
différencier l’ample perruque du robin de la vergette du
petit-maître, la boucle militaire de l’officier de l’énorme
catogan du batteur de pavés ; il sait les papillottes et les
bichonnages ; il sait le diable
et la vinaigrette ;
il sait quel jour Daquin touchera l’orgue, et le nom de l’impure
qui a orné ses chevaux de marcassite au dernier Longchamps, et
qu’aux gratis,
les charbonniers ont le balcon du côté du roi et les poissardes du
côté de la reine, et que Crébillon fils mange cent douzaines
d’huîtres.
De toutes ces visions charmantes et
énamourées, on a fait une pièce, et, chose étonnante ! la
pièce a réussi, — mais beaucoup et du meilleur succès. Louison
et Eugène ont enjambé les planches en enfants de l’amour, avec
leur sourire et la belle chanson de leurs beaux yeux, les braves
enfants ! Le public s’est laissé aller à se rappeler le
livre devant la rampe, et, à la fin, il s’est trouvé
applaudissant tout et tous, acteurs et auteurs, et les
Gaietés champêtres de Michel Lévy,
et les Gaietés champêtres
du Vaudeville, et Mlle Saint-Marc, et Mme Bader, et M. Luguet, et M.
Julian, — et J. Janin.
Edmond et Jules de Goncourt.
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