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MADAME DU NOYER (suite).
L’histoire de Mme
Tiquet ne finit pas si bien que l’histoire de l’abbé de Buquoy.
Vers la fin du xviie
siècle mourait, à Paris, un libraire nommé Carlier. Il laissait un
million, un fils, capitaine aux gardes, et une fille de quinze ans.
L’orpheline était, comme vous voyez, une héritière, et de plus
elle n’avait pas oublié d’être belle. La dot et les yeux de
Mlle
Carlier, le frais visage et le demi-million amenèrent les
prétendants, j’allais dire les enchérisseurs. Mlle
Carlier était en l’âge heureux où le cœur est bavard, et, pour
confidente, elle avait pris une de ses tantes. Confidente ou
conseillère sont mots synonymes entre femmes. Donc la tante
conseillait. Les rivaux étaient nombreux : les uns avaient un
nom, les autres étaient fils de fermiers généraux ; ceux-ci
disaient : Quand mon oncle voudra ! ceux-là : Quand
mon père mourra ! C’était la foire aux soupirs. L’honnête
femme de tante promenait sa pupille de boutique en boutique, la
faisant s’arrêter où elle voulait, si bien qu’un jour où un M.
Tiquet étalait, la tante parla beaucoup à l’oreille de sa nièce,
et puis la nièce beaucoup à l’oreille de la tante. Bientôt ce
fut M. Tiquet par-ci, M. Tiquet par-là. La vieille dame menait par
la main le cœur de la jolie demoiselle. M. Tiquet se résolut à
frapper un grand coup : il apporta à Mlle
Carlier un bouquet dans lequel il y avait des fleurs en diamants.
C’était un bouquet de quinze mille écus. Dix jours après, on
apprit que M. Tiquet, conseiller au Parlement, épousait Mlle
Carlier. On en parla, — et puis l’on n’en parla plus. Ils
furent très-heureux et eurent beaucoup d’enfants, — deux ans :
un fils et une fille ; Mme
Tiquet se rappelant toujours le
bouquet de quinze mille écus, et tâchant d’être aussi prodigue
que M. Tiquet l’était avant d’être son mari. Mais voilà tout
d’un coup bien du noir dans le conte de fées. M. Tiquet n’a pas
un sou vaillant ; M. Tiquet a acheté la protection de la tante
quarante mille francs comptant ; M. Tiquet a payé avec la dot
de sa femme et les quarante mille francs à la tante et les quinze
mille écus du bouquet. Mme
Tiquet apprend tout cela coup sur coup. Les amies se succèdent dans
son salon, apportant chacune son compliment de condoléance et son
mot de révélation. Mme
Tiquet demande une séparation ; M. Tiquet, qui se voit ruiné,
se drape en Othello, dit que sa femme le trompe avec M. de Mongeorge,
capitaine aux gardes, et obtient contre l’amant de sa femme une
lettre de cachet. Mme
Tiquet prend la lettre de cachet et la jette au feu. M. Tiquet va
redemander un duplicata de sa lettre de cachet ; on lui rit au
nez, et Mme
Tiquet obtient sa séparation de biens. M. de Mongeorge continue à
séparer de corps le mari et la femme. Les époux vivent dans la même
maison, mais ils font appartement à part. Trois ans, ils vécurent
ainsi. Voici qu’un soir, chez la comtesse de Daunoy, Mme
Tiquet entre très-émue, et dit qu’elle vient de passer la journée
avec le diable. « — Oh ! oh ! » dit Mme
de Daunoy. — « Quand je dis le diable, je dis une de ces
femmes qui se mêlent de prédire l’avenir. » — « Et
que vous a-t-elle promis ? » — « Toutes sortes de
bonnes choses : elle m’a assuré que, dans deux mois d’ici,
je serais au-dessus de tous mes ennemis, hors d’état de craindre
leur malice, et parfaitement heureuse. Vous voyez bien, madame, que
je ne dois pas compter là-dessus, puisque je ne serai jamais en
repos tant que M. Tiquet vivra, et qu’il se porte trop bien pour
qu’on doive compter sur un si prompt dénoûment. » Mauvaises
et peu charitables paroles, j’en conviens ; mais cette pauvre
Mme
Tiquet avait sur le cœur d’avoir payé de sa dot quarante mille
francs les conseils de sa tante et quinze mille écus un bouquet
donné. Cela lui donnait droit à une certaine vivacité de langage,
excusable, non sans doute, mais compréhensible. De retour chez elle,
Mme
Tiquet passa la soirée avec Mme
la comtesse de Sénonville. M. Tiquet était un mari taquin : il
avait chassé un portier dont Mme
Tiquet se trouvait satisfaite, avait mis dans sa poche la clef de sa
maison, ouvrait, fermait lui-même, et, la porte fermée, mettait la
clef sous son chevet. Ce soir-là, il était, « selon sa
coutume », disent les Lettres
galantes, chez Mme
de Villemur. Ce « selon sa coutume » prouve que M. Tiquet
n’avait pas le droit de jalousie à l’égard de Mme
Tiquet. Mme
de Sénonville, par malice, prolongeait sa visite, attendant que M.
Tiquet fût rentré se coucher, pour le faire relever et pour lui
faire ouvrir la porte quand elle s’en irait. Cependant l’heure
passait, M. Tiquet ne rentrait pas. Mme
de Sénonville et Mme
Tiquet causaient au coin du feu, quand tout à coup on crie dans la
rue : Au meurtre ! et un coup de pistolet part. Les valets
de Mme
Tiquet descendent, trouvent M. Tiquet blessé et le rapportent chez
Mme
de Villemur. Mme
Tiquet y court. On ne lui permet point de voir son mari. Le
commissaire du quartier survient, demande à M. Tiquet s’il a des
ennemis : « Je n’ai point d’autre ennemi que ma
femme, » dit le blessé. Le lendemain, Mme
Tiquet va chez Mme
de Daunoy. On lui demande si M. Tiquet ne connaît point ceux qui
l’ont attaqué : « Ah ! madame ! répond Mme
Tiquet, quand il les connoîtroit, il ne le diroit pas, et c’est
moi qu’on assassine aujourd’hui. » Mme
Tiquet rentre chez elle. On vient l’avertir de se sauver. Huit
jours, les avis redoublent ; enfin, le huitième, un théatin
arrive, — dit qu’on va l’arrêter, — lui montre une robe de
théatin qu’il a apportée avec lui, l’engage à la mettre, et à
prendre une chaise à porteurs qu’il vient de laisser dans la
cour ; Mme
Tiquet, qui connaissait son mari, pense que ce sont des pièges pour
l’obliger à lui abandonner son bien. Elle refuse. Le lendemain,
Mme
de Sénonville vient la voir, et, comme elle s’en allait, Mme
Tiquet la prie de rester encore un peu, « qu’on va la venir
prendre et qu’elle est bien aise de se trouver seule avec toute
cette canaille. » Sur ce entre, comme à un coup de théâtre,
le lieutenant criminel, avec une quantité d’acolytes. Mme
Tiquet ne perd rien de son calme, fait mettre les scellés sur son
appartement, embrasse Mme
de Sénonville, monte en voiture avec le lieutenant criminel, salue
de son carrosse une dame de ses amies qu’elle aperçoit sur le
Petit-Marché, tout cela du plus bel air. Du Petit-Châtelet, on la
fit passer au Grand. Un homme appelé Auguste « vint déclarer
de lui-même que, trois ans auparavant, Mme
Tiquet lui avait donné de l’argent pour assassiner son mari, et
que c’étoit le portier qui venoit d’être chassé qui ménageoit
cette affaire. » Le portier, qui avait été arrêté avec Mme
Tiquet, avoue la chose. Mme
Tiquet est condamnée à avoir la tête tranchée. De preuves, il n’y
en avait aucune : mais il paraît qu’il existait à cette
époque une loi, appelée la loi de Blois, « loi qui condamne à
mort toutes les femmes qui ont machiné contre la vie de leur mari. »
Le Parlement confirma la sentence. M. Tiquet, qui était guéri, et à
qui la guérison avait donné de meilleurs sentiments, à ce qu’il
semble, alla à Versailles, avec son fils et sa fille, demander au
roi la grâce de sa femme. Le roi refusa. M. Tiquet demanda alors la
confiscation des biens. C’était laisser passer le bout de
l’oreille. « Vous gâtez le mérite de votre action, M.
Tiquet », dit le roi. Tous les amis de Mme
Tiquet se mirent en campagne pour obtenir sa grâce. « Mais,
dit Mme
Du Noyer, notre archevêque représenta au roi que, s’il
l’accordoit, il n’y auroit plus aucun mari qui fût en sûreté,
et dit que le grand-pénitencier n’entendoit autre chose, lorsqu’on
venoit s’accuser à lui pour des cas réservés, que des femmes qui
avoient voulu attenter à la vie de leurs maris. » Le roi
songea à tous les maris du royaume : il résista à toutes les
prières. Mme
Tiquet fut condamnée la veille de la Fête-Dieu ; mais, à
cause des reposoirs qui garnissaient les rues, on remit l’exécution
au lendemain de la fête. À cinq heures du matin, on la mena devant
ses juges ; puis on la conduisit à la chambre de la question.
On la fit mettre à genoux pour lui lire son arrêt ; elle
l’entendit sans changer de couleur. La lecture faite, « M. le
lieutenant criminel fit un discours fort pathétique sur la
différence qu’il y avoit entre les jours que Mme
Tiquet avoit passés dans la mondanité et les plaisirs, et ce jour
plein d’horreur qui devoit terminer sa vie. Il l’exhorta ensuite
de faire un bon usage du peu de temps qui lui restoit et de se
garantir de la question à laquelle elle étoit condamnée, en
avouant elle-même son crime. Mme
Tiquet répondit, sans s’émouvoir, qu’elle sentoit toute la
différence qu’il mettoit entre ce jour-là et ceux qu’elle avoit
passés autrefois, puisqu’elle paroissoit devant lui en suppliante,
et qu’il savoit bien que cela n’avoit pas toujours été de
même ; ensuite elle ajouta que, bien loin de regarder avec
horreur le jour qui devoit terminer sa vie, elle le regardoit comme
celui qui devoit finir ses malheurs ; qu’on la verroit monter
sur l’échafaud avec la même fermeté qu’elle avoit conservée
sur la sellette et à la lecture de son arrêt ; mais qu’elle
n’auroit jamais la faiblesse de s’accuser d’un crime qu’elle
n’avoit pas commis, pour éviter quelques tourments de plus ou de
moins. » On l’appliqua à la question. Au second pot d’eau,
elle dit tout ce qu’on voulut ; seulement, jusqu’au bout,
elle réserva l’innocence de M. de Mongeorge. Quand on sut où
l’affaire devait finir, chacun songea à arrher
des fenêtres, — c’est le mot du
temps. Quand Mme
Tiquet, vêtue de blanc, arriva, sur les cinq heures du soir, dans la
charrette, son portier, qui devait aussi être pendu, derrière elle,
et le curé de Saint-Sulpice à côté d’elle, — tout Paris, tout
Versailles étaient sur la place de Grève. Il pleuvait à torrents.
On fit attendre Mme
Tiquet sur la charrette, en face l’échafaud, que la pluie fût
passée. Elle pouvait voir à côté d’elle « un carrosse
noir auquel on avoit attelé ses propres chevaux, qui étoit là pour
attendre son corps. » Mme
Tiquet ne se démentit pas : elle présenta galamment la main au
bourreau pour monter l’échelle ; elle baisa le billot, et fit
toutes les autres cérémonies comme il ne « s’étoit agi que
d’une comédie. » Le bourreau, troublé, lui coupa le cou en
cinq fois !
« Elle est morte en héroïne
chrétienne ! » ne put s’empêcher de dire le curé de
Saint-Sulpice.
Le soir, le roi dit à M. de Mongeorge, qui
était allé pendant la journée à Versailles pour ne rien voir et
ne rien entendre, « qu’il étoit bien aise que Mme
Tiquet l’eût justifié dans l’esprit du public, et l’assura
qu’il ne l’avait jamais soupçonné. »
M. Tiquet fit rendre au corps de sa femme
« tous les honneurs imaginables. »
Puis, tout émus de cette Gazette des
tribunaux d’alors ; tout égayés de ces récits, de ces
Mémoires secrets de la république galante, où les duperies d’amour
se pressent en chaque page ; tout étourdis de ce prélude du
xviiie
siècle, plein de scandales et de contes, de joyeux devis et
d’enquêtes curieuses, Mme
Du Noyer nous fait une dernière fois monter l’escalier de
Versailles. Nous sommes en 1715 ; nous sommes au lit de mort du
roi Louis XIV. Dans quelques jours, Massillon dira : Dieu seul
est grand, mes frères !
Ce fut à la fin d’août que l’état du
roi devint grave et sérieux. Le 25 août, jour de la Saint-Louis, la
fluxion se jeta sur une de ses jambes, et la gangrène se déclara.
Le roi se prépara à mourir et demanda à recevoir les sacrements.
Au-dehors, on ne croyait le roi qu’indisposé ; et comme
c’était le jour de sa fête, les hautbois et les symphonistes
« firent éclater leur zèle » comme à l’ordinaire.
« On introduisit aussi dans les appartements un vieux bonhomme
de quatre-vingt-dix ans ; le roi voulut qu’il s’approchât
de son lit et lui demanda même comment il se portoit. — Fort bien,
sire, répondit-il, mais je me porterois encore bien mieux que si je
n’avois que l’âge de Votre Majesté. — Je voudrois bien, dit
alors le roi, me porter aussi bien que toi. » Et, de fait, il
ne prenait guère les illusions qu’on essayait de lui donner. Il
s’enfermait tantôt avec M. le duc d’Orléans, tantôt avec M. le
chancelier, causant des affaires du royaume, de l’esprit le plus
calme et le plus débarrassé : « Quand
je serai mort, disait-il à M. le
chancelier, vous ferez porter mon
cœur à la maison professe des jésuites. Quand je serai mort, vous
mènerez le dauphin à Vincennes, et, dès ce moment, je veux qu’on
aille porter le plan de ce château-là au maréchal-des-logis de la
cour. » « Mon neveu,
disait-il au duc d’Orléans, vous voyez ici un roi dans le tombeau
et un autre dans le berceau. » Il travailla avec ses
secrétaires d’État, écrivant des mémoires de sa propre main, en
dictant d’autres ; il brûla des papiers importants, apportant
en tous ses actes et en toutes ses paroles le calme et la lucidité
d’un roi en santé. Il demanda s’il guérirait, en se laissant
couper la jambe gangrenée ; et comme les médecins qui
l’entouraient lui laissaient entendre que la gangrène était
l’effet et non la cause de son mal, « Que la volonté de Dieu
soit faite ! » dit-il d’un ton de voix tranquille. Ainsi
il s’en allait du monde, ce roi de tant de pompes et de tant de
fêtes, de si belles victoires et de si grandes défaites, ce roi de
France de soixante-douze ans, ce Pharaon, ce fils du soleil, quittant
la vie, ainsi que l’avait quittée son père, avec aussi peu de
regret que s’il n’eût laissé
qu’une botte de foin pourri. C’est
le mot de Dubois, le valet de chambre de Louis XIII.
Il s’en allait de ce Versailles, sa
glorieuse pyramide, le corps mangé de gangrène, laissant un enfant
pour faire le roi après lui ! « Comme l’a fort bien
remarqué le père de La Rüe,
dans un sermon qu’il prononça devant ce monarque, sa vie a été
un rondeau ;
et si le milieu de son règne a été semé de roses, on peut dire
que la fin n’a pas été moins épineuse que le commencement. »
Une sorte de charlatan provençal, nommé Lebrun, donna dans les
derniers jours, au roi, un certain élixir qui fit crier au miracle,
parce que le pouls du roi malade se fit meilleur. « Mais
c’étoit comme ces chandelles dont la lueur redouble lorsqu’elles
sont prêtes à s’éteindre. » Mme
de Maintenon s’était retirée à Saint-Cyr, dès que l’état du
roi avait été jugé sans remède. On fit venir le dauphin :
Louis XIV l’embrassa et lui donna sa bénédiction. Le 1er
septembre, Louis XV était roi. Edmond et Jules de Goncourt. (La
suite au prochain numéro.)
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