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MADAME DU NOYER
(suite).
Mme
Du Noyer naquit à Nîmes. Elle était fille d’un petit
gentilhomme, et tenait par sa mère à la famille Cotton, dans
laquelle les rois de France prenaient volontiers leurs confesseurs.
Mme
Petit, sa mère, mourut en lui donnant le jour. Mme
Saporta, une sœur de sa mère, prit Mlle
Petit chez elle et devint sa mère adoptive. Le jeu et une
banqueroute ayant ruiné M. Saporta, M. et Mme
Saporta ramassèrent les débris de leur fortune, et se retirèrent à
Orange. M. Petit désirait ravoir sa fille ; toute pauvre
qu’elle était, Mme
Saporta, par un acte assez singulier, passé devant Me
Saurin, le père du fameux ministre, tint quitte le père d’une
créance qu’elle avait sur lui, sous la clause expresse qu’il ne
demanderait plus sa fille : Mme
Saporta se chargeait de l’élever et de l’entretenir à tout
jamais. Après six ans de retraite à Orange, M. Saporta devint
infirme et mourut ; sa maladie laissa sa veuve en pleine misère.
Mme
Saporta se rappela alors qu’un neveu de son mari, qui habitait
Montpellier, lui devait de l’argent. Elle se mit en route. Le neveu
ne paya pas. Comme elle revenait par Nîmes, M. Petit chercha
inutilement à obtenir de sa fille qu’elle abandonnât Mme
Saporta, et qu’elle vînt tenir sa maison. C’est alors que la
générosité d’un frère de Mme
Saporta, un vieux garçon qui avait amassé du bien et qui habitait
Paris, vint en aide à la détresse des deux femmes, qui s’arrêtèrent
à Nîmes. Mlle
Petit rendait visite à son père. Elle y rencontra un enseigne de
vaisseau, M. Duquesne, le neveu du fameux marin, qui, pendant un
congé, était venu se faire soigner par le prieur de Cabrières.
C’était presque un cousin. Un monsieur Petit, oncle de Mlle
Petit, avait épousé la belle-sœur de Duquesne, déjà mère de ce
jeune homme. Le cousin se montra charmant pour la petite cousine ;
et dans toute la famille on commençait déjà à parler mariage,
quand l’oncle, qui venait de se fermer tous les chemins de la
fortune en se faisant un ennemi de Louvois, vint débarquer chez le
père ; et comme il avait un fils, et que Mlle
Petit était un parti fort sortable, il tenta de substituer ce fils à
son beau-fils. Mais Mlle
Petit, qui avait pris goût à M. Duquesne, fit la sourde oreille. M.
Petit était souffrant quand son frère arriva. La maladie empira. Il
fallut songer au testament. L’oncle renvoya Mlle
Petit chez Mme
Saporta, et, pendant son absence, il fit faire à son frère un
testament qui nommait Mlle
Petit héritière universelle, mais avec une substitution en sa
faveur dans le cas où Mlle
Petit viendrait à mourir sans enfants. De plus, il fit ajouter par
M. Petit à ce testament un codicille en faveur de sa fille aînée,
de la cousine de Mlle
Petit, indisposant le père contre la fille, et faisant habilement le
père jaloux de l’attachement de sa fille pour Mme
Saporta ; si bien qu’un jour le mourant dit à Mlle
Petit : Vous serez bien aise dans peu de temps d’être une
héritière. La mort arrivait ; l’habitude étant de déclarer
devant un commissaire dans quelle religion on voulait mourir, M.
Séguier, évêque de Nîmes, et M. Labeaume, vinrent recevoir la
déclaration de M. Petit. Il déclara persister dans la religion
réformée ; et retrouvant un instant son cœur de père, il
mourut en regrettant de ne pas avoir marié Mlle
Petit avec M. Duquesne, et recommanda qu’on eût soin d’achever
cette affaire.
M. Duquesne partit pour le bombardement de
Gênes. L’oncle, qui avait toujours en tête sa substitution, ne le
retint pas. Les promenades au bord du Gardon, le prêche, quelques
visites, la société de Mme
Saporta, de Mlles
Cassagne, les projets, le mariage à l’horizon, remplissaient la
vie de la demoiselle. M. Duquesne revint de Gênes, vieilli,
grisonnant, un peu maltraité de la guerre et de la maladie ;
Mlle
Petit continuait à le voir avec les yeux de son cœur. On écrivit à
M. Cotton, le vieil oncle de Paris, pour le sonder et savoir s’il
voudrait assurer quelque chose au jeune ménage. Mais notre oncle
avait entendu dire que M. Duquesne était un joueur, un débauché ;
il se montra froid, ne promit rien, et ajouta qu’étant protestant,
le futur ne pouvait arriver à rien, puisque dans le moment M. le
marquis de Miremont, petit-neveu du grand Turenne et neveu de deux
maréchaux de France, ne pouvait pas obtenir une compagnie de
chevaux. Duquesne changea de religion ; l’apostasie ne fit
rien sur l’oncle, qui avant tout défendait sa bourse, et fit mal
sur l’esprit de Mlle
Petit, qui s’était laissée prendre d’un beau sentiment
romanesque pour l’exaltation religieuse qui régnait à Nîmes.
Sur ce, par un beau matin, au petit jour, un
régiment de dragons, le régiment de Barbezieux, entre dans la
ville, fait fermer les portes, investit les maisons des ministres
Peirol, Icard et de l’avocat Brousson, qui furent assez heureux
pour s’échapper. La milice est désarmée ; MM. Peirol,
Icard, Brousson sont pendus en effigie, les temples qui étaient
encore debout fermés, les habitants inquiétés, les propriétés
menacées. Mlle
Petit craint que son bien ne soit confisqué ; elle s’enfuit à
Montpellier, où elle se propose, pour le mettre à couvert, d’en
faire une donation simulée à un de ses parents catholiques ;
mais, au lieu d’une donation simulée, le parent avait fait dresser
un contrat de mariage qui ne fut pas du goût de Mlle Petit, qui
revint à Nîmes en grande inquiétude. La porte était gardée par
les dragons, qui avaient ordre de ne laisser entrer et sortir que des
catholiques. Elle fut assez heureuse pour forcer la consigne, et
trouva la vieille Saporta presque folle de peur. M. de Noailles
venait d’arriver avec un nouveau corps de troupes. Les demi-moyens
furent abandonnés. La persécution allait grand train. On en était
venu à l’argument de la corde. On ne pouvait plus vendre, plus
acheter, sans un certificat de catholicité, sans une carte qu’on
appelait ironiquement marque de la
bête. Chez les obstinés, les
provisions étaient jetées par les fenêtres. Les garnisaires se
montraient presque aussi ingénieux que des chauffeurs pour vous
convertir. Le plus joli de leurs tours était la conversion au
tambour. Douze tambours s’installaient chez un vieillard. Dès
qu’il s’endormait, un roulement. Au vingtième roulement environ,
il y avait mort ou abjuration. Mlle
Petit eut la bonne fortune d’être recommandée par M. de Lorges à
M. de Noailles. Elle ne fut pas d’abord sérieusement inquiétée.
Mais M. de Noailles quittait Nîmes. Elle eut affaire à la jalousie
des nouveaux convertis, qui ne comprenaient guère l’exception
faite en sa faveur. Là-dessus, le bruit se répandit qu’on
pourrait bien la mettre dans un couvent. Mlle
Petit alla trouver à Montpellier le maréchal de Noailles, et lui
demanda un passe-port pour elle et pour sa tante. M. de Noailles
répondit qu’il fallait songer à obéir au roi, ne pas abuser plus
longtemps de ses grâces, retourner à Nîmes, et se faire instruire.
Mais, à force de supplications, de caresses et de mensonges, Mlle
Petit, qui promettait déjà Mme
Du Noyer, obtint un passe-port pour Paris, où son oncle,
disait-elle, était mourant. Ce n’était qu’un prétexte pour
gagner Lyon et sortir de France. Arrivée à Lyon, après mille
tentatives infructueuses, Mlle
Petit commençait à désespérer de son projet, quand un cabaretier
de Seyssel, qui avait un passe-port de l’archevêque de Lyon pour
s’en aller chez lui avec un petit apprenti, voulut bien la prendre.
Mlle
Petit coupa ses cheveux et s’habilla en garçon. Le voyage fut
rude, le cabaretier, prenant au sérieux son rôle de maître,
tempêtant, jurant, et tout près de frapper la pauvre demoiselle, et
quand elle se rebellait, menaçant de la livrer, et ne lui épargnant
ni le froid, ni la fatigue, ni la mauvaise nourriture. Mlle
Petit est bien reçue à Genève ; mais un mot imprudent sur la
persécution religieuse qui lui échappe devant la résidente de
France, la force à quitter cette ville. Elle traverse la Suisse,
gagne la Hollande, et va demander l’hospitalité à son oncle
Petit, fixé à La Haye. Bientôt elle fut à charge à son oncle,
qui se disposa à la faire entrer dans une société de pauvres
demoiselles fondée par la princesse d’Orange. Elle céda aux
prières instantes de son oncle et de Mme
Saporta, qui la rappelaient chaque jour à Paris. D’ailleurs, M.
d’Avaux, ambassadeur de France, s’engageait à la faire revenir
dans trois mois, si elle ne s’accommodait pas de la religion. Elle
partit, passa par Londres, et arriva à Paris, chez l’oncle Cotton.
Elle trouva Mme
Saporta, qui lui avoua qu’elle « avoit eu la faiblesse de
signer sur ce qu’on lui avoit persuadé qu’on pouvoit se sauver
dans la religion romaine en n’adhérant point à certains cultes ;
qu’elle avoit eu beaucoup de peine à s’y résoudre, et un grand
repentir de l’avoir fait ; qu’elle n’avoit jamais voulu
entendre aucune messe ni accepter une pension de cinq cents écus,
que le père La Chaise, son parent, entre les mains duquel elle avoit
fait son abjuration, lui avoit fait obtenir sans qu’elle se fût
donné aucun mouvement pour cela. » La pauvre femme terminait
en l’exhortant à ne pas se laisser séduire. L’oncle Cotton
avait promis formellement de la laisser libre. Mais, dès le
lendemain, il l’engagea, par manière de passe-temps, à écouter
quelques convertisseurs. Ce furent, tout à son débotté, l’abbé
Férier, cousin de Pélisson, MM. Desmahis, Ducasse, qui entamèrent
la transubstantation. Ils furent relayés par le maréchal de Lorges,
qui faisait de la théologie en amateur ; le fidèle Duquesne,
revenu sur l’eau, l’évêque de Mirepoix, jusqu’à ce qu’un
beau matin, entrèrent dans la chambre de Mme
Saporta et de Mlle
Petit des gens de robe et d’épée qui les prièrent de s’habiller
et de les suivre où ils avaient ordre de les conduire. La prison où
on les conduisit n’avait rien de sévère. C’était un régime
doux, des geôliers prévenants ; les lits étaient bons, les
fenêtres grandes. On recevait des visites toute la journée. En
cette bastille, le gouverneur s’excusait de ne donner à ses
prisonniers que des poulets de grain, attendu que ce n’était pas
encore le temps des perdreaux. Grâce au crédit du maréchal de
Lorges, Mlle
Petit ne mangea là des fraises que dix jours. Une fois sortie de
prison, Mlle
Petit songea sérieusement à sortir de France. Elle s’assura le
concours d’un M. Roucoulle, qui venait apporter tous les soirs sous
les fenêtres de ces dames une grande malle où l’on jetait les
hardes, pour que l’hôtesse ne soupçonnât pas la fuite. Ainsi
déménagées, ces dames laissent à l’hôtesse de l’argent pour
le souper du soir, prennent le coche de Poissy, et de Poissy gagnent
Rouen sur des batelets. De là, elles arrivent à Dieppe, toutes
prêtes à s’embarquer. Le vent est contraire, il faut attendre
quelques jours. On se tient renfermé ; mais, à la fenêtre
d’en face, du matin au soir, un étranger regarde. Savez-vous qui
c’est ? L’éternel M. Duquesne. Le lendemain matin, soit
indiscrétion, soit toute autre cause, la tante et la nièce sont
conduites au château, devant M. Tierceville. Il leur demande si
elles ne sont pas Mme
Saporta et Mlle
Petit. Mlle
Petit de répondre qu’elles sont veuve et fille d’un marchand de
Marseille, à la poursuite d’un banqueroutier qui doit passer en
Angleterre. Un M. Saquet, qui est appelé en confrontation, est
intimidé de l’assurance de ces dénégations, et est tout prêt à
dire qu’il s’est trompé, quand Mme
Saporta a la faiblesse de se trahir. Voilà nos deux dames encore
prisonnières et conduites, sous l’escorte de gardes, au couvent
des nouvelles catholiques, dans la rue Sainte-Anne, derrière l’hôtel
Louvois. Les voilà, cette fois, enfermées, verrouillées,
cadenassées, mises au régime cellulaire. La séquestration devint
telle, qu’un moment Mlle
Petit commença à se laisser mourir de faim. Ce demi-suicide
effraya. D’ailleurs, on avait appris que le roi s’intéressait au
mariage de la jeune fille avec M. Duquesne ; et le prétendu fut
admis à lui faire reprendre courage. Au moment où cet interminable
mariage allait enfin aboutir, M. de Seignelay, sollicité par M.
Duquesne, manda à M. Cotton qu’il eût à s’engager vis-à-vis
de du jeune ménage. Cette exigence changea les dispositions de
l’oncle. Le mariage public fut rompu, et Mlle
Petit, transférée à l’Union
chrétienne, dans la rue
Saint-Denis. Survint une déclaration du roi qui ordonnait à tous
ceux qui n’avaient pas encore changé de religion de le faire ou de
sortir du royaume, et cela dans le délai d’une quinzaine. Dans ce
temps, M. Du Noyer était venu passer son quartier d’hiver à
l’hôtel de Mantoue, rue Montmartre, et se voyait dérangé à
toute heure du jour et de la nuit par les visites, les messages que
recevait un vieux voisin. Il s’en plaignit à l’hôte. « C’est
un vieux père aux écus qui a une nièce à marier. Elle est
infatuée d’un officier de marine, mais ce mariage vient de rompre.
Faites la cour à l’oncle et à la nièce, et si l’affaire
réussit, je retiens un castor, »
fut la réponse de l’hôte. M. Du Noyer suivit à la lettre ces
instructions, entama la conversation avec l’oncle, le consola, lui
tint compagnie, flatta ses rhumatismes ; s’apitoya sur le sort
de sa nièce. M. Cotton ne put se défendre de le produire à l’Union
chrétienne, et lui donna commission
de convertir sa nièce à bref délai ; une seconde quinzaine
avait été accordée comme dernier délai à Mlle
Petit. M. Du Noyer commença, à son entrée dans le parloir, son
rôle de convertisseur demi-catholique, demi-galant, battit en brèche
habilement le Duquesne, et finit par promettre, mezza
voce, à la jeune héritière,
liberté entière quant à la religion. Mlle
Petit fut bien un peu effarouchée de cet amour impromptu. Elle lui
répondit en riant : « Me voir, m’aimer et m’offrir un
époux, tout cela dans un jour, rien au monde n’est plus galant. »
Puis la belle pleura et ne défendit pas à M. Du Noyer de revenir.
Les larmes séchées, Mlle
Petit se prit à réfléchir qu’après tout ce mariage était le
moyen de sortir du couvent, sans retourner chez son oncle Petit de La
Haye. Elle songea, d’un autre côté, que l’amour de M. Duquesne
n’était pas si fort désintéressé, puisqu’il exigeait une
donation présente d’une partie du bien de M. Cotton et une
donation générale après sa mort. Elle accueillit de mieux en mieux
M. Du Noyer, qui, un beau soir, sans la prévenir, une lettre de
cachet dans sa poche, vint la chercher en carrosse avec deux
jésuites. Le carrosse s’arrêta à la porte de l’église
Saint-Laurent. M. Du Noyer descendit avec ses deux jésuites, Mlle
Petit avec la supérieure et la sous-prieure du couvent. Le curé
vint recevoir tout ce monde, fit faire à Mlle
Petit une petite promenade dans son jardin, causa, comme par manière
de conversation, des péchés qu’une jeune demoiselle peut bien
commettre. Au bout de deux tours de jardin, il dit à Mlle
Petit : Vous voilà confessée. De là, on passa sous un
charnier. Le prêtre s’assit sur une petite chaise. Les jésuites,
les religieuses, M. Du Noyer, tous parlaient en même temps à la
jeune personne. Les jésuites lui disaient que ce mariage-là ferait
bien plaisir au père La Chaise ; les religieuses
l’embrassaient, et lui disaient : Courage, mon enfant, c’est
ici le plus beau jour de votre vie ! Le brave curé ne demandait
qu’un seul oui pour toutes les deux affaires. M. Du Noyer se
surpassait comme galanterie. Il n’y avait ni messe ni autel.
Voyons, ma fille, disait le curé sur sa petite chaise, est-ce que
vous ne croyez pas tout ce que la religion catholique, apostolique et
romaine croit ? — Là-dessus, Mlle
Petit se récrie beaucoup. On se met à rire. Le curé marmotte du
latin. Mlle
Petit était Mme
Du Noyer. Tel est le récit de Mme
Du Noyer.
Cela fait, après mille bénédictions de la
part des jésuites, Mme
Du Noyer, à qui son mari avait juré sur les choses les plus saintes
que, quoiqu’elle eût fait abjuration de la religion réformée, il
la laisserait vivre à sa guise, ne lui parlerait jamais de la
religion romaine, ne trouverait rien à redire à la lecture de la
Bible, non plus qu’aux chants des Psaumes, fut menée chez Mme
Du Noyer la mère ; et l’oncle Cotton, qui ne savait pas que
la chose dût aller si vite, fut averti que sa nièce était mariée.
Quelques jours après la noce, M. Du Noyer donna sa démission, et
songea à présenter un placet au roi pour obtenir la levée de la
confiscation des biens de sa femme et la récompense de ses services
militaires. Mme
Du Noyer, qui avait laissé sa timidité le long des chemins, précéda
son mari au souper du roi. Le roi voulut bien lui demander son nom,
lui dit que le séjour du couvent contribuerait à son bonheur
spirituel, et qu’il souhaitait qu’elle trouvât le temporel dans
le mariage qu’il lui avait fait faire. Il raconta toute l’histoire
de Mlle
Petit à la dauphine, et questionna longtemps la nouvelle mariée, au
grand désespoir de tous les courtisans. Après le départ du roi, ce
ne furent qu’offres de service des plus grands seigneurs à Mme
Du Noyer et à son mari, qui venait d’arriver et d’apprendre le
succès de sa femme à la cour. Le lendemain, le roi s’empressa de
faire droit au placet de M. Du Noyer, et voilà Mme
Du Noyer fort à la mode ; la voilà prenant place à la messe
du roi dans la tribune des princesses ; la voilà en possession
de ses biens, en possession d’une pension de 900 livres. Le roi dit
qu’elle a la langue bien pendue, et qu’elle ne manque pas
d’esprit. Mais ici commence le contrôle de M. Du Noyer, contrôle
haineux, et évidemment poussé au ridicule. M. Du Noyer raconte que
d’abord sa femme n’obtint qu’une pension de 300 livres ;
puis il entre dans le détail d’une désopilante présentation. Mme
Du Noyer voulait remettre son placet au roi. M. de Noailles la
repoussa, et lui dit que personne n’en présentait sans la
permission du capitaine des gardes. Sur cette bévue de sa femme, M.
Du Noyer entre en colère, crie haut ; les courtisans se
rassemblent. Mme
Du Noyer était grosse, courte, déjà digne des vers qu’on lui
consacra plus tard à La Haye :
-
Le ventre
à triples falbalas,
-
Et les cuisses prétintaillées.
-
…………………………..
-
Un courtisan gascon s’écrie :
Eh ! oui, pardieu ! c’est bien elle, revenue de Hollande,
parée comme un autel de jeudi béni. — Pardieu ! dit un
autre, c’est Mlle
Girgoule
(champignon du Languedoc). — Elle est bien nommée, s’écrie-t-on
de toutes parts, et l’on éclate de rire, et la risée va jusqu’au
roi, Mme
Du Noyer ne s’apercevant de rien et causant avec des seigneurs qui
se moquent, et la reconduisent avec force ironiques salutations à
son auberge. Le lendemain, elle veut à toute force être présentée
au roi ; et sur ce que la table du roi était en gaieté sur la
demoiselle Champignon,
et que le roi la regardait en riant, elle se mit à dire au roi
qu’elle était Mlle
Petit, et que le nom de Girgoule
est un sobriquet qu’on lui donnait autrefois à l’école. — Si
ridicule que veut bien la dire son mari, Mme
Du Noyer avait emporté le placet d’assaut. — On songea à aller
voir comment se portaient les biens qui avaient été confisqués. À
Nîmes, Mme
Du Noyer, que son mari méconnaissait, mais qui était après tout
une intrigante de haute volée, s’ingénia à faire son mari
consul ; et, comme elle se défiait de lui, avec assez de
raison, elle l’envoya jouer ailleurs, pendant qu’elle travaillait
pour lui, et ne le rappela que lorsqu’il fut nommé. Consul, M. Du
Noyer songea à éterniser son nom, et il le fit incruster en lettres
d’or sur le ventre d’un crocodile qu’il plaça à
l’hôtel-de-ville. L’oncle Cotton était mort laissant sa
succession aux époux. Mme
Du Noyer était accouchée d’une fille ; M. Du Noyer venait
d’obtenir l’inspection du Rhône ; le ménage alla se fixer
à Villeneuve-lez-Avignon. Pays de cocagne que cette ville d’Avignon
au xviie
siècle ! Petit coin du Décaméron ! on y joue, on y
mange, on y boit, on y fait l’amour ; le ciel est toujours en
fête, le soleil ne boude jamais.Le vin de l’Hermitage et de
Cante-Perdrix, « le vin des dieux », s’alternent que
c’est une bénédiction. Le gouvernement est à bon marché :
ni impôts, ni capitation ; tout le monde est riche, et tout le
monde dépense. Grande chère : perdrix rouges, bisques
d’écrevisses, esturgeons, et le reste. Les femmes sont charmantes
et ne demandent pas mieux qu’on le leur dise. Les cavaliers font
tous les matins le pèlerinage de Vaucluse et en rapportent des
sonnets. On se lève, on s’habille ; ce sont des après-midi
perpétuels à l’hôtel Crillon, à l’hôtel Montréal, où l’on
voit représentées en peintures toutes les aventures du roman de
Chariclée, et à l’hôtel des Essards. C’est fête, toujours
fête en ce parisien Eden. C’est l’ombre, la bassette, le
lansquenet ; ce sont les apartés aux bords du Rhône, les
pèlerinages à l’abbaye des Célestins au bras d’un abbé fait
au monde, qui vous fait voir en souriant le corps de saint Bénézet
et de saint Pierre de Luxembourg. Point de Bastille pour vous
empêcher d’avoir de l’esprit sur Mme
de Maintenon : on pense tout, et tout haut. M. Delfini, le
vice-légat du pape, qui gouverne en son nom, a les meilleures
manières qui soient. Le duc de Villars est avec Mme
Fortia, la sœur du marquis de Lassenaye. Ce sont des connaissances
du Palais-Royal, et des meilleures, et du plus beau nom. Mme
de Castres, Mme
de Blauvac sont à ravir. Mme
la marquise de Véleron, sœur du cardinal de Janson, a cinq ou six
filles toutes comtesses ou marquises, et dignes de l’être par
leurs grâces. L’heureux comtat que ce comtat Venaissin ! le
sang est beau, le vin bon, la femme aimable ! Les jours y sont
pleins de chansons, les nuits y sont tièdes.
Edmond et Jules de Goncourt.
(la
suite au prochain numéro.)
Poésie
Un matin, des amis nous ont pris avec eux
Et menés dans la Brie, en un beau parc
ombreux.
À droite est une allée, au bord de la
rivière,
De marronniers. Le moindre au
moins est centenaire.
C’est pour pêcher la carpe un ravissant
endroit.
On est assis sur l’herbe. On cause, on lit,
on boit.
Votre ligne s’endort. Des dames vont et
viennent
Qui disent : Mais, messieurs, les carpes
se promènent !
On est si bien qu’on dit : Laissez-les
promener !
On se lève au soleil, ou bien pour déjeuner.
Mademoiselle Élise au piano, l’on danse.
On fait là ce qu’on veut, on dit là ce
qu’on pense.
Mai
1852.
En renvoyant
des fleurs par notre guide.
À vous ces pauvres fleurs.
Les bouquets se délient ;
Nos fleurs se faneront ; — et les
passants s’oublient.
L’on dit toujours : Qui sait ? —
Nous avons bien tracé
Nos deux noms sur la neige, en haut du pic
glacé.
En
bas de la Gemmi, 1851.
Jules
de Goncourt.
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