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LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE. L’HOMME DU DOCTEUR. Il
pouvait bien être neuf heures du soir. La campagne s’endormait ;
les grenouilles des mares lointaines ne coassaient plus que de loin
en loin ; le dernier des chanteurs bocagers venait de poser sa
tête sous son aile ; la murmurante harmonie de la brise se
taisait. Tous les bavardages du fourré, — course du lièvre,
rampement du lézard, vol du rouge-gorge, sautillement de la perdrix,
— se mouraient. Habitations rustiques, cimes feuillues, clochers
pointus, rideaux de peupliers, sombraient dans les ténèbres
accourues, et ne faisaient plus que des masses d’ombres aux lignes
indécises et flottantes. Assis, les jambes pendantes, dans le fossé,
à la lisière du bois, nous écoutions, recueillis, la nuit venir.
Le bois s’enfonçait, à quelques pas derrière nous, dense et
noir, avec quelques fourreaux argentés de bouleaux au premier plan.
Devant nous, c’était le village de C…, éparpillé dans les
arbres, aux maisonnettes assises à l’ombre, aux maisonnettes
nichant dans la feuillée, la verdure courant les rues et courant
d’enclos en enclos. À notre gauche, le chemin descendait au
village, le long d’un mur en pierres sèches, embroussaillé de
ronciers et de mûres purpurines, le mur entourant la première
maison du village, la maison du notaire, au toit d’ardoises. Les
petits points de feu qui annonçaient les veillées derrière les
vitres du village s’éteignaient un à un. L’oreille d’un
chasseur eût seule perçu dans le fond du bois des remuements et
d’épais frôlements de feuilles. Les sangliers allaient bientôt
descendre dans les champs. Tout dormait.
Tout à coup, dans le chemin, un homme
déboucha, venant du village, s’approcha du mur, s’arrêta, épia
de tout côté longuement, détacha de ses épaules comme un sac
d’artiste, le déposa au pied du mur, l’ouvrit, puis encore une
fois regarda tout autour, se leva sur la pointe des pieds, et
atteignit la crête. Il faisait l’inspection de l’intérieur,
appuyé sur les poignets. Une pierre roula ; un aboiement
répondit. Une fenêtre s’ouvrit : l’homme avait ramassé
son sac ; il était déjà loin.
C’était pendant une course vagabonde,
course pédestre, en blouse blanche, à travers tout ce que l’art
gothique a semé sur les routes inconnues d’admirables petites
œuvres inédites. Nous avions déjà découvert dans ce coin de
Bourgogne inexploré la belle maison des Poupons de Paray-le-Monial ;
nous avions dessiné les rabelaisiennes caricatures monacales de
Vitteaux,
les magnifiques polychromies de Cluny, et nous étions venus à C…
pour une ferronnerie byzantine, merveilleux ouvrage que la tradition
du pays attribue à un artiste more, chassé d’Espagne par la
persécution d’Isabelle-la-Catholique.
Nous rentrâmes à notre auberge, — l’unique
auberge de l’endroit. Nous trouvâmes près du feu, sous le manteau
de la cheminée, assis sur une sellette, un homme, un sac d’artiste,
un chapeau de paille à ses pieds. Ses poignets appuyaient contre ses
genoux, et ses mains, pénétrées de lueurs rouges, étaient droites
devant la flambée claire des fagots. L’homme avait un habit-veste
en drap noir, un col noir sans linge, de gros souliers ferrés, de
larges guêtres. Il était petit ; il avait de longs pieds et de
grandes mains noueuses tachées de noir. Sa tête était conique. Sa
figure, toute chauffée dans le bas de tons sanguins, s’éclaircissait
à partir du front et prenait des tons blancs sur le crâne dénudé.
Ses yeux bleu de faïence avaient leurs paupières inférieures
dégarnies de cils et toutes bleuies de veines, en sorte qu’ils
semblaient descendre et couler jusqu’à l’arcade zygomatique.
Deux bouquets de cheveux et un maigre collier de barbe noire, courant
d’une tempe à l’autre, achevaient de vous rappeler ces têtes
d’Indiens boucanées qui faisaient la curiosité la plus regardée
des bric-à-brac de l’ancienne place du Carrousel. L’homme fumait
un de ces tronçons de pipe, furieusement ébénés, dont le fourneau
touche aux lèvres.
L’homme ne se dérangea pas ; il resta
les mains devant le feu, la pipe à la bouche.
Nous causions journaux. « Sais-tu, dit
l’un de nous à l’autre, que L… L… a dépensé quinze mille
francs d’annonces avant de faire paraître son premier journal ? »
— « Et il a eu trente mille abonnés ; c’est bien
joué ! » fit l’homme comme éveillé en sursaut, et il
se mit à parler très-vite en arpentant la cuisine. « L’annonce !
monsieur, vous ne savez pas ce que c’est que l’annonce !
Avec de l’annonce, on vend six francs une pièce de cent sous.
C’est le commerce, monsieur ! Deux mille francs d’annonces,
deux mille francs à l’eau ; quarante mille francs d’annonces,
quarante mille francs doublés ! Nous sommes des gamins.
Holloway dépense cinq cent mille francs d’annonces par an. La
quatrième page d’un grand journal coûte quinze cents francs pour
un jour, et ce n’est que payé ; il y aura un journal des
annonces du gouvernement. Holloway ? vous ne connaissez pas,
monsieur ? Un Anglais. Un marchand d’onguents, c’est comme
qui dirait un Napoléon. Il tient les Indes, monsieur. Il a des
prospectus en indou, en ourdoe, en géocratoe. Hon-Kong et Canton
sont à lui. Il est traduit en chinois. Il a Singapour. Journaux de
Sidney, d’Hobarteville, de Launceston, journaux d’Adélaïde, de
Port-Philip, il a des annonces dans tout ça. Il est à Bahia, à
Fernambouc. Il a le Canada, monsieur. D’Odessa, il va en Russie, où
c’est défendu. Il est à Athènes, il est à Tunis. Monsieur, les
journaux de Constantinople sont pourris de ses réclames. Holloway a
un courtier sur la rivière Gambie, un courtier à Sierra-Leone,
monsieur, où l’on crève comme des mouches. Et voilà un homme !
Voyez-vous, l’annonce, depuis la femme la plus honnête jusqu’à
l’enfant au biberon, il faut que tout le monde l’absorbe ! »
Il disait cela avec l’accent saccadé de
Berthold dans l’Église des
Jésuites d’Hoffmann. Il se
rassit, secoua sa pipe contre la semelle de son soulier, prit une
chandelle, alla se coucher.
Le lendemain, nous ne vîmes pas notre homme
de la journée ; il ne rentra pas dîner. Le soir, nous étions
encore dans le fossé, sur la lisière du bois. Notre homme déboucha
par le chemin, comme la première fois ; il fit comme il avait
fait la veille. Mais, cette fois, nulle pierre ne roula, nul chien
n’aboya. L’homme ouvrit son sac, se pencha sur le mur, travailla
longtemps. Son travail fait, il se recula pour mieux juger son œuvre,
alluma une allumette, et éclaira le mur. Nous vîmes alors une
affiche d’un pied carré :
CH. ALBERT.
………………………………………………………………………………………………… L’allumette s’éteignit ;
l’homme s’éloigna en sifflotant la Mère
Grégoire. Par les trente mille communes
de France, il va cet homme, ce dévoué anonyme, ce misérable épris
de sa tâche honnie. Battu ici, chassé là, suspect partout, il
persévère en son œuvre, travaillant en dépit des pierres, obscur
et maudit, à la popularité de son maître. C’est le Juif errant
de l’affiche. Il a la carte de France dans son sac, et le soir,
quand il a piqué deux ou trois villages acquis au docteur, il
s’endort heureux et glorieux comme un choléra qui a fait dix
lieues en sa journée. Edmond et Jules de Goncourt. CHRONIQUE DES
THÉÂTRES. THÉÂTRE-FRANÇAIS. Le Sage et le fou, Comédie en trois actes, par
MM. Méry et Bernard Lopez. Le Sage et le Fou ! le
fou — le vrai sage ; le sage — le vrai fou : celui-ci
l’homme du travail à la lampe attardée, de la vie en cravate
blanche, des mœurs discrètes ; un jeune homme rangé qui a
toutes les vertus d’expérience ; un jeune homme sans fortune
et sans créanciers ; un jeune homme du bois dont on fait les
notaires, les maris et les héros de drame ; celui-là l’homme
du sentiment à fleur de cœur, vivant bon train, mangeant ses
revenus, aimant à tous les étages, traitant demain comme un faux de
l’almanach ; détaillant son cœur à cinq maîtresses sans
maigrir,
-
Belge
contrefaçon des mœurs orientales ;
-
prêtant son mouchoir à
l’une, à l’autre, à la grisette de la rue Vivienne, à la
follette du quartier Bréda, à la maîtresse d’hôtel garni, à la
onzième muse, etc., menant le plaisir à toute bride, tapageur
d’amour, l’homme du scandale, l’épouvantail des pères et des
maris. Et le fou se marie et le sage reste garçon. Comment cela ?
direz-vous. C’est que le fou aime toutes les femmes, c’est que le
sage aime une femme ; c’est que le fou quitte un amour comme
une paire de gants sales, c’est que le sage s’attache comme le
lièvre ; c’est que le fou donne cinq congés en un acte,
c’est que le sage ne peut rompre une chaîne en trois ; c’est
que le fou s’enamoure un quart d’heure, c’est que le sage aime
des cinq ans de suite et que ces cinq ans, cinq ans de promenades
dans le clair-obscur du sentiment et les mains dans les mains avec
une femme qui peint au pastel, — surgissent comme l’ombre de
Banco au moment où il veut signer le contrat. Adieu l’étude déjà
achetée en songe, les rentes et le ménage, l’avenir et l’ambition
permise ! Le fou ramasse la plume, le contrat, les beaux yeux de
la cassette ! il promet de ne plus être garçon, de s’occuper
de la greffe des pêchers, et d’aller à la messe tous les
dimanches.
Les vers sont de charmants vers de
Saint-Charlemagne. Ah ! monsieur Méry, nous n’oublions ni
Héva,
ni la Floride,
ni la Guerre du Nizam.
Quand reviendrez-vous aux jongles ?
Leroux, — ce marquis palsembleu, ce talon
rouge de l’École des bourgeois,
habitué à traiter l’amour en grand seigneur, de haut en bas, —
s’est fait amoureux bourgeois, prosaïque, convaincu, attendri. M.
Maillard a eu de la verve, Mlle
Favart a mis en sa diction une âme et une distinction bien faites
pour expliquer la folie du sage. Edmond
et Jules de Goncourt. VARIÉTÉS.
Le Roi des drôles,
Vaudeville en trois actes, par
MM. Duvert et Lauzanne.
Vivat
Mascarillus, fourbûm imerator !
Le roi des drôles ! Ô vous qui avez lu le
Neveu de Rameau, qui gardez dans
votre souvenir cette figure surprenante, le Gambara parasite du
siècle des soupers ; ô vous qui par moments vous êtes comme
attendri à le voir presqu’un homme, ce valet-né, vivant dans le
bourbier, qui de ses vices fait comme ses tailleurs et ses
cuisiniers ; ô vous qui vous rappelez ce monstrueux risible, ce
misérable qui marche dans ses hontes comme dans une comédie, entre
les rhéteurs et les faiseurs de sauces, partageant le matelas du
cocher de M. de Soubise et le souper de M. Bertin ; ô vous qui
avez lu et relu ces pages d’abîme de Denis Diderot, — n’allez
pas aux Variétés !
MM. Duvert et Lauzanne, vous venez d’apprendre
ce qu’il en coûte pour braconner sur le drame psychologique, —
le plus haut, le plus beau des drames ! — Vous étiez les rois
du vaudeville. Arnal vous devait presque autant que vous lui devez.
Vous aviez le coq-à-l’âne, vous aviez le vis
comica, vous aviez l’esprit, vous
aviez la mémoire, vous aviez lu Henri Heine. La
Marseillaise, c’est le
Ranz des vaches de la liberté, —
disait le Rieselbider ;
— vous disiez, vous, le Ranz des
vaches, c’est la
Marseillaise des bestiaux ; et
vous étiez applaudis, et les muses inférieures vous souriaient.
C’est une mauvaise œuvre que votre Roi
des drôles, et ce n’a pas même
été un succès.
Où est-il, où est-il dans votre vaudeville,
ce Panurge doctrinaire, réduisant tout à la mastication ?
« Tout, depuis le maréchal de France jusqu’au savetier, tout
se fait pour avoir de quoi se mettre sous la dent. » Ce cynique
gourmand, ce frère de Siméon Valette, l’original du Pauvre
diable, ce Diogène à genoux, où
est-il dans vos trois actes, cet homme qui n’a jamais sentinellé
l’avenir, roulant de fange en fange, d’entreteneur en
entreteneur, mangeant le présent, attablé à la vie ? Où
est-il l’homme-appétit, vivant du droit des filles, des laquais et
des chiens, un épagneul à deux jambes, qui fait le beau, et à qui
on jette par la gueule un souper de Messelier ? Ah ! comme
il dit, il est un pauvre misérable ! Pour vivre, il prend le
mot d’un Bouret, un Trimalcion de finance ! Un Bouret a la
clef de sa gaieté, de ses chansons, de ses rires et de ses
sourires ! C’est un Triboulet sans fille. Quel rien et quelle
platitude que cette vie ! Lever les mains au ciel dès que le
balourd parle, dire : Ah ! qu’il est savant, et jurer
qu’Hipparcus et Aratus n’approchaient point de sa capacité !
— « Mais, monsieur, la voix de l’honneur est bien faible,
quand les boyaux crient. »
-
…
En grand pauvreté
-
Ne gît pas trop grand
loyauté.
-
Dîner, souper et le reste.
Ah ! les plaisirs de toutes les couleurs, la volupté sans jupe,
comme dit Voltaire, il est fait pour tout cela, le neveu de Rameau. —
Mais chanter, sauter, jouer à l’ordre, aux heures de monsieur ;
voix, esprit, le geste, la parole, la pensée, dépenser tout cela
toute la journée ; être gai, faire pouffer, médire, savoir
des nouvelles, conter, être les mille langues d’une orgie, être
brillant, être drolatique sur un mot comme un automate, tout cela
pour la mastication ! — Mais les rissolettes à la Pompadour,
la fricassée à la Sidobre ! — Rappelez-lui son oncle, et
Castor et Pollux,
il s’écriera comme le Cappa de la
Courtisane, dans Arétin : Ô
suave ! ô douce ! ô divine musique qui s’échappe des
broches chargées de cailles, de perdrix, de chapons. Et il appelle,
et les yeux ardents, bouche tendue, lèvres rebondies, il semble
flairer des épices, des délices, son ventre se gaudit, il goûte au
plat mirifique, et du vin il fait un petit lac dans sa bouche qu’il
remue à menus coups de langue ! — Il ne rougit qu’après
souper, mais à jeun il fait tous les métiers, même les métiers
sans nom. Des diamants, des dentelles, ma mignonne ; des
chevaux, des laquais ! — J’aurai des dentelles, dit la
petite ; elle est prise, et le serpent touche quelques louis.
—Mais, monsieur, « avoir la table, le lit, l’habit, veste
et culotte, les souliers et la pistole par mois ! » Et il
montera des cabales avec Palissot chuté avec sa Zarès,
avec Bret chuté avec son Faux
généreux, avec Robbé le poëte,
avec Corbie, avec Moeth, avec toutes les impuissances et toutes les
jalousies ! Il criera : Brava ! à la petite Hus,
cette parvenue coquine sans talent comme sans cœur, — (les jolis
tours que M. de Cury jouait à M. Michon, de Lyon, chez Mlle
Hus !) ; et la petite Hus lui donnera un reliquat de sa
défroque, un relief de sa livrée, elle qui vient de recevoir de
l’auteur de l’Isle des Fous
un mobilier de 500,000 livres ! Et il se pavanera, et il se
vêtira d’infamie sans que sa digestion se trouble.
Dans cette symphonie du scepticisme qui a pour
dernier mot : l’important est
d’aller librement à la garde-robe,
vous le voyez tour à tour être fou, être raisonnable, être
trivial, être sublime ! Vous le voyez passer des Indes
galantes à l’air des Profonds
abîmes ; il chante des
gavottes, il chante les Lamentations
de Jomelli ; tantôt le front ouvert, l’œil ardent, la bouche
humide de luxure ; tantôt le visage défait, les yeux éteints,
un cou débraillé, des cheveux ébouriffés, vous le voyez se
rengorger, approuver, sourire, dédaigner, mépriser, chasser,
rappeler, pleurer, rire, se désoler, roucouler, grimacer, rêver,
ricaner, crier, tousser, se prosterner, s’égosiller, minauder,
hausser, baisser les épaules, s’éplafourdir, sangloter, siffler,
lever les yeux au ciel, rire de la tête, du nez, du front, admirer
du dos, imiter la basse, contrefaire le fausset ; vous le voyez
faire l’abbé tenant son bréviaire, retroussant sa soutane ;
vous le voyez faire la femme jouant de l’éventail et se démenant
de la croupe ; vous le voyez faire Bouret avec son chapeau sur
les yeux, les bras ballants ; vous le voyez entrer dans la peau
de tout le monde. Soudain voilà le comédien de Diderot qui se
frappe le front avec son poing, se mord les lèvres dessus, dessous,
saisit l’archet imaginaire, s’arrête, remonte ou baisse la
corde, la pince de l’ongle, bat la mesure du pied, de tout le
corps. Et il se jette à un clavecin idéal ; il prélude ;
ses doigts volent sur les touches ; il place un triton, une
quinte superflue ; il joue, il chante, il déclame, il
accompagne enivré, inspiré ; il tâtonne, il se reprend ;
la musique galope ; la voix tonne ou prie ; le français,
l’italien se succèdent ; les airs de bravoure, les ariettes,
les gigues, les triomphes, pêle-mêle tout cela sort du clavecin
imaginaire. Il devient la femme qui se pâme de douleur ; il
devient « les eaux qui murmurent dans les endroits
solitaires. » Puis, la tête perdue et les tempes noyées de
sueur, il contrefait les cors, les bassons, les flûtes ; il est
à lui tout seul un opéra, les chanteurs, les danseurs, les
spectateurs ; et il se démène, et il a la fièvre, et il
crie : Monseigneur !
monseigneur ! laissez-moi partir… Ô terre ! reçois mon
or, conserve mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie !... Ô
terre !... Le voilà, le petit ami ! le voilà le petit
ami ! Aspitar si non venire… À Zerbina pensereta… Sempre in
contrasti con te si sta… En ce
gueux, il y a symptôme d’âme !
L’étourdissante comédie de Diderot avec
ses deux acteurs, Lui
et Moi !
Et quel rôle que Lui !
Il n’y a peut-être pas dans toutes les littératures un étalage
plus disparate de sentiments, un heurt plus effrayant de passions,
des transfigurations plus soudaines, une plus extravagante mimique,
l’illuminisme, le syllogisme brutal, l’ordurier, le pathétique !
Frédérick Lemaître a joué dogmatiquement.
Il a scandé ses phrases comme des sentences ; il a pris le plus
long pour faire rire… et puis, hélas ! le temps s’en va.
Las ! le temps non, mais nous nous en
allons.
La voix perd les ressorts de la jeunesse. Les
notes pleureuses, les accentuations basses et brisées abondent. Son
jeu, traversé de quelques éclairs, a été tristement et
laborieusement mené. Il eût fallu mordre et attendrir. Frédérick
a joué de tout son cœur, de tout son zèle et de toute sa voix ;
mais je ne pense pas que Bouret eût donné à souper à un pareil
drôle.
Nous allions oublier de dire que MM. Duvert et
Lauzanne ont ajusté une intrigue au dialogue de Diderot. Rameau
s’est marié une première fois sérieusement avec une femme qu’il
a abandonnée. — Clarisse-Miroy a joué ce rôle de veuve
involontaire avec gaieté et colère. Elle est vive, elle est
alerte ; son jeu a la tête près du bonnet ; elle détache
le soufflet ; elle joue de la prunelle ; elle est bien
jalouse et bien femme. — On fait marier une seconde fois le
sacripant à moitié ivre avec une petite demoiselle, mais par un
semblant de conjungo
où un laquais a fait office du curé. Après la cérémonie, la
demoiselle s’est trouvée dans un carrosse qui n’était pas celui
de Rameau, et tout est dit, du moins pour Rameau, qui ne songe pas
plus à sa première femme qu’à sa seconde. Pour se venger d’avoir
été plantée
là, Dorothée, — la femme légitime, — fait croire à Rameau que
le second mariage a été sérieux, et que le curé était un curé
pour de bon. Les trois actes se passent en terreurs de Rameau, qui se
croit bigame et qui se voit pendu. La pièce finit au mieux, comme
vous imaginez, et le neveu de Rameau promet, avant que la toile
tombe, de prendre l’état d’honnête homme.
L’étourdissante comédie, toute stridente
de rires qui font mal, — celle de Diderot !
Edmond
et Jules de Goncourt.
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