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MADAME DU NOYER (suite et fin). D’Avignon on va à
Montpellier. Montpellier, la ville hospitalière ! Montpellier !
femmes spirituelles, et le charmant parlage, et l’œil mutin, et
l’esprit alerte ; Montpellier, où les plus laides se
consolent de n’être pas belles en étant jolies ;
Montpellier ! les longs dîners, les longues causeries, et les
promenades à la Canourgue,
où les filles, mouchoir sur la tête, se promènent en riant,
chacune au bras d’un promis. D’Avignon, on va à Toulouse voir le
carnaval, merveilleux carnaval où toute la ville en folie court les
rues, qui à pied, qui à cheval, qui en voiture, mais les vitres
baissées, pour qu’on ne les casse pas, tant on vous jette de
dragées à la tête ! Les boutiques sont désertes, les
domestiques vont où est la fête, les maîtres se bombardent avec
des confitures ; c’est une liesse, un évohé
par toute la ville ! Des mascarades défilent en charrette,
personnifiant en mille allégories le Temps, les Saisons, les
Passions ; les pièces de vers volent de là dans les carrosses.
Ce sont toutes sortes de poésies bouffonnes qui vont, qui viennent,
qu’on envoie, qu’on se renvoie. Là, on promène sur un cheval un
grand coffre plein de confitures, couvert d’une étoffe d’or,
relevé d’un ruban d’or, et les gens masqués qui le promènent
lancent dans la foule mille poëmes élogieux en l’honneur d’une
belle. Ce cadeau, c’est le massepain
qu’en ces jours prodigues l’amant donne à sa maîtresse, et les
gens masqués offrent à la dame là où il y a le plus de monde.
Vient le bal, puis le carême. On jeûne en allant manger des huîtres
au faubourg de Basacle.
On fait ses dévotions régulièrement à l’église des Carmes ;
c’est le rendez-vous du beau monde. Les patito
se mettent à genoux aux pieds de leurs amies, et leur disent des
prières qui n’ont pas coutume d’être dans les livres de messe ;
et, le lundi de Pâques, on va célébrer la fenestra
au faubourg de Saint-Sernin. Les dames y vont en bel habit ;
mille cavaliers, déguisés en garçons pâtissiers ou en bergers,
accourent portant un fenestra
sur la tête. « Le fenestra
est un grand gâteau, d’une pâte fort excellente, tout piqué
d’écorces de citron et d’autres confitures ; ils sont
chacun sur une petite planche, couverts de petits rubans et de
colifichets, et c’est tout ce qu’un homme peut porter ; on
les jette en dansant dans les carrosses des dames, et l’on fait que
les deux bouts du gâteau sortent par les portières. » M. Du
Noyer ayant été nommé, encore de par sa femme, pour aller porter
au roi le cahier des états, la famille, accrue d’un fils, revint à
Paris.
À Paris, M. Du Noyer commença à autoriser
plus ouvertement qu’il ne l’avait fait jusque-là la jalousie de
sa femme. — M. Du Noyer, homme ordinaire et des plus ordinaires, se
sentait humilié de l’intelligence de sa femme ; il
s’étonnait, comme d’une usurpation, que sa femme eût plus
d’esprit que lui. Il se sentait gêné avec Mme
Du Noyer ; et cela, sans qu’il se l’avouât, le fit plus
vite sans doute chercher hors du logis conjugal des femmes qui
fussent de pair avec lui et qui le missent plus à l’aise. M. Du
Noyer était jaloux de ses plaisirs et très-peu de sa femme ;
il avait l’ambition de son repos beaucoup plus que le respect de
son honneur. Bon vivant et gros viveur, aimant le jeu, la table, les
femmes, il n’avait épousé Mlle
Petit que pour jouer, manger, et le reste. Aimant ses coudées
franches, il se remit à être garçon presque aussitôt après le
sacrement ; c’était un mari du temps.
Mme
Du Noyer n’avait pas jugé à propos de se préoccuper des
amourettes provinciales de son mari ; mais, à Paris, quand elle
se trouva toute seule abandonnée pour les soirées d’une Mme
Boulanger, elle ne fut pas maîtresse de sa jalousie, et fit des
reproches à M. Du Noyer. M. Du Noyer lui répondit qu’il ne
pouvait se défendre des honnêtetés de M. et Mme
Boulanger, et lui conseilla comme distractions le bal, l’opéra, la
comédie. Mme
Du Noyer alla voir les Vendanges de
Suresnes. M. Du Noyer, en mari
désintéressé, avait rempli tout Paris de ses gorges chaudes sur la
figure comique de sa femme, si bien que Dancourt l’avait fourrée
en pleine pièce et en pleine caricature au théâtre, sous le nom de
Mme
Thomasso. Mme
Du Noyer se reconnut, pria son mari d’intervenir. Le mari alla au
spectacle, rit beaucoup, et plus encore au nez de Mme
Du Noyer quand il fut de retour au logis. En dépit de cette
turlupinade, la pauvre Mme
Du Noyer était plus jalouse que jamais. Son mari découchait toutes
les nuits, et elle croyait savoir de source certaine que ces nuits-là
appartenaient à Mme
Boulanger. Un jour, elle n’y peut tenir, achète à la friperie un
habit de livrée, et, le soir venu, se faufile ainsi travestie chez
Mme
Boulanger, se cache dans un carrosse remisé dans une écurie,
attendant l’heure du berger et se préparant à surprendre M. Du
Noyer. Mais un cocher avait vu quelqu’un s’introduire dans le
carrosse. Il soupçonne un voleur, on ferme la maison, on s’arme de
bâtons. M. Du Noyer marche en tête, et voilà la pauvre femme
fustigée d’importance. M. Du Noyer veut bien, après un certain
nombre de coups de bâton, reconnaître sa femme, et la ramène chez
elle dans un état déplorable. Mme
Du Noyer resta trois heures privée de sentiment. Quelque temps
après, ce n’était plus Mme
Boulanger, c’était une Mlle
Boutrave, que M. Du Noyer avait rencontrée chez la Perrichon, une
fameuse marchande de la rue Saint-Honoré qui avait établi une
maison de jeu dans son beau jardin du faubourg Montmartre. Mlle
Boutrave tenait la banque. Mme
Du Noyer prétend qu’elle était « boîteuse, laide comme une
guenon, galeuse de la tête aux pieds, et surtout d’une vertu
très-délabrée. » Néanmoins, M. Du Noyer en était fort
épris, et fort orgueilleux de monter dans un méchant carrosse que
la tailleuse à la bassette faisait rouler. Mme
Du Noyer, qui voyait son mari perdre avec cette fille des sommes
considérables, fut prise de désespoir. Ayant su que son mari avait
donné rendez-vous à la Boutrave à l’Opéra, elle s’y rendit de
son côté, entra dans la loge de la belle, et là, après lui avoir
demandé des nouvelles des bâtards qu’elle avait eus avec un valet
de chambre de M. Camus, elle lui arracha son tignon et ses fontanges,
et les jeta dans le parterre. La cour et la ville riaient et
battaient des mains. M. Du Noyer ne prit pas la chose d’une façon
aussi plaisante, il appliqua à sa femme quelques soufflets dans le
corridor. Cette correction maritale donna à penser à Mme
Du Noyer. Mme
Saporta était morte en lui recommandant de garantir ses filles de la
superstition et l’engageant à ne point les marier à un ancien
catholique. Elle se voyait seule, sans appui, sans ami ; son
mari lui mangeait rondement sa fortune. Ses vieilles idées
religieuses se réveillèrent, et elle se décida à passer en pays
étranger avec ses filles. Elle dit à son mari qu’elle se rendait
à Nîmes, prit ses diamants et deux billets de mille écus, et de
Lyon gagna les bains d’Aix en Savoie, prétextant un rhumatisme.
Mme
Du Noyer partie, M. Du Noyer est enveloppé dans la banqueroute de M.
Boulanger. Il ne peut payer les billets que Mme
Boulanger lui avait un peu fait souscrire. Il se retire au Temple. La
perte de sa fortune, pas plus que celle de son fils qui vient à
mourir, ne le préoccupent longtemps. Il se fait le plus
philosophiquement du monde à cette vie d’insolvable, ayant bonne
table, jouant, soupant avec des abbés, et, le soir venu, allant se
promener dans le jardin de l’abbé de Chaulieu. L’existence était
douce en ce Clichy du temps, s’il faut en croire les mémoires
contemporains, et M. Du Noyer était homme à chercher à se la
rendre la plus douce possible. Il avait donc ordinairement pour
partner de sa mélancolie une demoiselle Colinette, sans grande
beauté, mais pleine de feu, qui jouait l’hombre, fouettait le
bourgogne et le champagne, chantait le vaudeville, divertissante à
table au possible, et le meilleur garçon du monde. Un jour qu’une
personne de la connaissance de Mme
Du Noyer était allée rendre visite au détenu, et qu’elle s’était
laissé prier à souper en compagnie de la Colinette, le laquais qui
versait à boire à M. Du Noyer tomba en faiblesse. On le porte sur
un lit. Mlle
Colinette déboutonne son habit pour lui donner de l’air, une
magnifique gorge apparaît. La Colinette s’évanouit à son tour,
et voilà le pauvre M. Du Noyer à aller de l’une à l’autre. Une
sage-femme est nécessaire. Le laquais accouche, pendant que
Colinette saute aux yeux de M. Du Noyer et le défigure.
D’Aix, Mme
Du Noyer avait gagné la Suisse, et comme la Suisse ne présentait
pas une sécurité assez complète à cause des ménagements que
cette puissance gardait avec la France, elle passa en Hollande, où
elle alla demander au grand-pensionnaire sa protection contre les
violences de M. Du Noyer dans le cas où il voudrait ravoir ses
filles et une pension pour subsister. La protection lui fut
accordée ; pour la pension, le grand-pensionnaire se chargea de
présenter une requête à l’État. L’éducation un peu mondaine
de ses deux filles, leur succès dans les sociétés, lorsqu’elle
les faisait chanter ou danser, donnaient matière aux criailleries
des rigoristes. Il en était qui lui reprochaient son ancien départ
de Hollande. Il en était qui lui reprochaient d’avoir quitté son
mari et de lui avoir enlevé ses filles. On savait qu’elle avait
une assez grande fortune, et l’on ne pouvait croire qu’elle n’eût
pas emporté de grandes sommes. C’était un bruit qu’accréditaient
en secret les amis de M. Du Noyer, et que sa fille aînée essaya de
confirmer plus tard. Tous les réfugiés enfin étaient d’accord
pour voir d’un mauvais œil une personne de plus qui venait rogner
leur portion. Elle venait de recevoir de l’État une somme de 3 000
florins. Elle se décida à passer en Angleterre, où milord Galloway
lui faisait espérer une pension du roi d’Angleterre. Quand il fut
à Londres, milord Galloway n’avait pas eu le temps de la faire
mettre sur la liste des pensionnaires, et le roi était mort. Elle
revint en Hollande et se fixa à La Haye. Elle eut là des moments de
misère tels qu’elle faisait faire des coiffes de perruques à ses
filles, qu’elle portait vendre elle-même aux perruquiers. Mais
elle commença vers cette époque à écrire ses Lettres
historiques et galantes et à
rédiger sa Quintessence,
journal satirique qui eut un grand succès d’argent et lui ouvrit
la porte des plus grandes maisons. On s’amusait de son esprit, on
se moquait un peu de sa grosse personne ; on faisait la cour à
ses filles, jolies personnes toutes gracieuses de talents français.
Mme
Du Noyer était surtout admirablement reçue chez le comte Dhona, qui
fit le mariage de sa fille aînée avec un vieux militaire du nom de
Constantin. Les méchants dirent que le comte Dhona, amoureux de Mlle
Du Noyer, ne l’avait mariée que pour arriver à elle plus
facilement. Ils parlaient de certain souper que Mme
Constantin raconta ainsi plus tard, donnant un rôle odieux à sa
mère, pour servir sans doute les rancunes de M. Du Noyer : « Il
nous invita à souper. Je ne sçay quel dessein il s’était mis en
tête ; il s’imagina sans doute que lorsque j’aurois
quelques verres de vin dans la tête, ma mère et ma sœur également,
il trouveroit mieux son compte. Il se trouva apparemment pour cet
effet seul avec nous trois ; ordinairement il avoit toujours
quelques-uns de ses amis. Je ne sçay si on avait mis quelque drogue
dans le vin, mais nous n’étions point encore au dessert, que ma
mère tomba en faiblesse sous la table, ma sœur un moment après ;
je les suivis dans le même instant. Nous étions toutes les trois
dans un état pitoyable. De vous dire ce qui se passa dans ces vineux
moments, je ne le puis, et tout ce que je sçaurois vous en rapporter
est que, me sentant tourmenter, je me réveillai avec une surprise
extrême de voir un page qui se mettoit en devoir d’exécuter ce
que j’aurois horreur de vous nommer. » Mme
Constantin, jalouse de la préférence accordée par sa mère à sa
sœur Pimpette,
ne tarda pas à aller retrouver son père, qui venait de se
remplumer, grâce au crédit d’un frère qui lui avait fait obtenir
pendant cinq années le généralat des vivres de l’armée
d’Espagne.
C’était le congrès d’Utrecht ; et
pour la Quintessence,
c’était chose trop intéressante pour que Mme
Du Noyer ne s’y rendît pas. Outre beaucoup de nouvelles à glaner
pour son journal, elle espérait aussi trouver un mari pour sa chère
Pimpette.
Salles de tapisseries éclairées de milliers de bougies reflétées
dans les glaces, jets d’eau de fleur d’oranger, buffets couverts
de vaisselles de vermeil, desserts de porcelaine du Japon, les
miracles de la confiturerie ; rues et canaux illuminés de
flambeaux ; folles mascarades ; la duchesse de Saint-Pierre
en Scaramouche, la comtesse de Denhoff en Espagnole, la comtesse de
Bergomi en Nuit, Mme
Markchal en amazone, des ambigus magnifiques, la Rodogune
de Corneille ; c’étaient tous les jours, toutes les nuits,
des festins, des bals où assistaient cinquante ministres
représentants de tous les États de l’Europe. À travers toute
cette joie, la pauvre Pimpette avait le cœur gros. Elle s’était
éprise à La Haye, et, ma foi, la pauvre fille était pardonnable,
de Jean Cavalier. Ç’avait été une admiration universelle,
lorsque était arrivé le héros des Cévennes. On se mettait aux
fenêtres ; on courait dans les rues sur son passage ; on
lui faisait escorte. Mme
Du Noyer ne put se défendre de l’engouement. Elle vient à
rencontrer Cavalier chez un marchand. Elle l’invite à dîner, le
comble d’amitiés, de compliments ; Pimpette se laisse
prendre, comme une autre Desdémone, aux récits du terrible
partisan. La mère, qui songe à cette alliance avec orgueil, laisse
les choses aller. Pour le moment, le héros se trouvait sans le sou,
en train de solliciter inutilement une pension du roi d’Angleterre.
Il eut le talent d’emprunter par petites sommes 14,000 florins à
Mme
Du Noyer contre une promesse de mariage à la fille. Pimpette en
était là de ses amours quand Jean Cavalier, qui avait oublié de
payer certaines dettes criardes, fut enfermé à la Castellerie. Il
se trouva une belle éprise de lui qui lui offrit de le tirer de là
à condition de l’épouser. Cavalier se hâta de consentir et de
passer en Angleterre. Pimpette
resta demoiselle avec une promesse de mariage. Heureusement que Mlle
Du Noyer, à Utrecht, rencontra un jeune poëte qui lui fit oublier
l’ancien garçon boulanger. Mais sa mère était devenue
clairvoyante. Elle était sur ses gardes, et sut obtenir que le jeune
poëte fût renvoyé de Hollande. Mais, quand il partit, le jeune
poëte avait écrit quatorze lettres qui forment le préliminaire de
sa correspondance et donnent un certificat de vertu à Pimpette, en
dépit de certaines visites scabreuses qu’elle lui fit en habit
d’homme.
-
Enfin je
vous ai vu, charmant objet que j’aime,
-
En cavalier déguisé dans
ce jour,
-
J’ai cru voir Vénus
elle-même
-
Sous la figure de l’Amour.
-
L’Amour et vous, vous
êtes du même âge,
-
Et sa mère a moins de beauté ;
-
Mais, malgré ce double
avantage,
-
J’ai reconnu bientôt la
vérité,
Ô…… vous êtes trop sage
-
Pour être une divinité.
Le
poëte était M. de Voltaire.
M. de Voltaire éconduit, Mme
Du Noyer eut le bonheur de mettre la main sur un vrai comte, et
Pimpette devint comtesse de Winterfeld. Ce mariage fit grand bruit.
Mme
Du Noyer, à qui la Quintessence
avait fait des ennemis partout, Mme
Du Noyer, enviée par les femmes parce qu’elle écrivait, enviée
parce qu’elle était reçue chez les gens les plus hauts nommés,
enviée parce qu’elle faisait parler d’elle, Mme
Du Noyer, enviée pour son journal, pour son esprit, pour ses
relations, vit de ce jour la jalousie grandir et conspirer autour
d’elle. Les haines se concertèrent. Élever journal contre
journal, c’eût été tenter une concurrence ruineuse pour le
dernier venu. Pour faire payer à cette femme qui avait fait de la
satire encore plus par besoin que par plaisir, on songea à un moyen
de vengeance éclatant, anonyme et public. Le théâtre parut ce
qu’il y avait de mieux pour cela. Les Aristophanes de Hollande se
mirent à l’œuvre. Malgré les démarches de Mme
Du Noyer près du maréchal d’Uxelles, du comte de Passionai, de la
duchesse de Saint-Pierre, près d’Arlequin lui-même, malgré la
crainte que la Quintessence
inspirait aux acteurs, malgré intrigues, soumissions, bassesses, le
Mariage précipité
fut joué à Utrecht, en même temps qu’il était joué en flamand
par les comédiens de La Haye.
Dans ces Nuées
au gros sel, Cavalier devenait Miltronet, Mme
Du Noyer, Kirkila, Pimpette Etepnif, le comte de Winterfeld, son
mari, Wavrefelt, un marchand de brandevin déguisé en comte. C’était
une mise à la scène de toutes les calomnies débitées contre
l’écrivain satirique, une mise à la scène brutale des accidents
de sa vie. On avait traîné aux feux de la rampe ses amours avec M.
de Po. On avait repris l’histoire du carrosse de Mme
Boulanger, la mésaventure de Mme
Du Noyer avec les bouchers de Londres, lorsqu’elle fut cousue dans
une peau de vache et livrée aux chiens. On avait détaillé les
vengeances manuelles que lui avaient fait subir les victimes de son
esprit.
Cette pièce à coups de poing
finissait délicatement sur Mme
Kirkila, assommée et laissée en chemise sur le théâtre.
Arlequin, qui jouait le rôle de
Mme
Kirkila, s’avançait vers la rampe et adressait au public ces
paroles : Si madame Kirkila était une fois aussi bien
gouspillée d’effet, comme elle le vient d’être en effigie, elle
cesserait bientôt ses pasquinades.
Mme
Du Noyer mourut en 1720. Edmond et Jules
de Goncourt. HISTOIRE DES
MARIONNETTES EN EUROPE
PAR CHARLES
MAGNIN, Membre de
l’Institut.
1 vol. in-8°.
— Michel Lévy. —
1852. Troupe qu’on ne paie pas,
et qui ne demande pas à être payée ; acteurs qui ne réclament
pas de rôles ; actrices qui ne réclament pas de bouquets ;
prima donna sans vacances ; ténors sans rhumes ; acteurs
modèles, ne mettant le nez ni dans votre caisse, ni dans vos pièces,
n’exigeant pas plus de feux que de rôles, contents de tout,
contents de leur costume, contents de leurs camarades, contents de
leur directeur, contents de leur public, contents de tout le monde ;
actrices que la Russie ne nous enlève pas et qui se déshabillent
sans loge, dociles au metteur en scène, exactes aux répétitions ;
— un mot dit tout cela : Marionnettes !
Voici qu’un savant, un membre de l’Institut,
l’auteur des Origines du théâtre
moderne, M. Charles Magnin, vient
d’essayer de reconstruire l’histoire de ces vertueux comédiens.
Un jour, arrêté comme Français de Nantes, devant Polichinelle, il
s’est demandé d’où venait ce bienheureux bossu de bois. Il
s’est demandé si les marionnettes, qui ne sont plus aujourd’hui
qu’un amusement d’enfants, si, dis-je, ces pauvres marionnettes,
misérables et guenilleuses, des Champs-Élysées, n’ont pas fait
autrefois le passe-temps de grandes personnes et de très-grandes
personnes ; si cette famille, tombée aujourd’hui dans
l’indifférence et le mépris publics, après avoir été alliée
aux plus grands noms de la gaieté populaire, si l’honorable
famille des Polichinelles n’est pas aussi vieille que le monde.
Alors, feuilletant et cherchant, M. Magnin
s’est mis à écrire le livre d’or de ces Pygmées, se faisant
leur d’Hozier, et retrouvant leur généalogie jusque dans
Eustache, contant leur grandeur et leur décadence, leurs origines et
leurs parentages, leurs triomphes et leurs revers, n’oubliant rien,
et faisant un de ces ouvrages qui découragent la critique en ce
qu’ils ne laissent à la pédante pas une citation à montrer
oubliée. Admiranda
cano levium spectacula rerum, c’est l’épigraphe que M.
Magnin emprunte au poëme d’Addison sur les marionnettes, et tout
de suite commence l’arbre de Jessé de Polichinelle.
Des
agalmata neurospasta
de la Grèce aux puppet
de l’Angleterre, des Barritini
aux koboldes
germains, c’est une longue et intéressante chronique de signor
Formica hauts comme la main. Vous voyez défiler les
korokosmiu
d’Égypte et M. Séraphin, Pothein
péripustos
et Jehan des Vignes, le Maccus
osque et les Titirero
d’Espagne, les crucifix automatiques et les caricatures, les Voto
santo de Pise et dame Gigogne, les
directeurs et les acteurs, Bienfait et Girolamo, les petits comédiens
de M. le comte de Beaujolais, les papoires provinciales, les deux
Brioché et fagotin, Pétréia
la Romaine et Hanswurst
l’Allemand, la Szopka
polonaise et la foire Saint-Germain, M. Punch et la larve d’argent
du festin de Trimalcion !
Chose étonnante ! là seulement, en la
comédie des marionnettes, s’est fait jour l’esprit de chaque
peuple. Seules, les marionnettes ont personnifié en France, en
Angleterre, en Italie, bien mieux que ne l’ont fait tous les
écrivains comiques, le caractère, les vices, les ridicules,
l’individualité du pays où on les applaudissait. Punch n’est
pas Anglais, il est l’Anglais ; Polichinelle est le Français ;
Pulchinella, le Napolitain. Les Molière de la pratique
ont donné à chacun de leurs personnages le vrai comique, le comique
national. Punch, par exemple, est un don Juan de la Tamise : il
rosse le diable. Hanswurst (Jean Boudin) est l’homme d’outre-Rhin,
il mange, et ne rosse personne. Polichinelle est un révolutionnaire
français : il rosse le procureur. Et voilà pourquoi, comme dit
M. Magnin en finissant, Polichinelle est immortel.
Il y aurait beaucoup à dire sur ces types
grotesques, où tout un peuple se reconnaît et rit de se
reconnaître ; mais nous aimons mieux renvoyer au curieux livre
de M. Magnin. Le lecteur n’y perdra rien.
L’Histoire
des Marionnettes en Europe est une
charmante idée de Charles Nodier rencontrée, en route, par un
bénédictin. Edmond et Jules de Goncourt.
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