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TONY JOHANNOT. Encore une tombe qui vient de
se fermer sur un talent tout plein de jeunesse et de grâce, encore
un vide dans la phalange de l’art, si maltraitée de la mort depuis
quelques jours. Adieu, gracieuses imaginations, magiques badinages de
crayon, vignettes charmantes ! Adieu Tony Johannot ! Les
dernières pages de George Sand demeureront veuves de vos traductions
énamourées, et la librairie française, si richement illustrée par
vous, regrettera longtemps le vignettiste qui a fait la fortune de
tant de beaux livres.
Pleurez Moreau, Eisen, Marillier !
Saint-Aubin, Cochin, Gravelot, pleurez ! Vous aviez tenu le
charmant maître sur vos genoux, vous aviez fait épeler son enfance
dans vos livres à vous, vous l’aviez inspiré de votre manière,
de votre tour, de votre coquetterie ; et quand l’enfant a su
tenir un crayon, il s’est souvenu de vous, et ç’a été à
chaque feuillet de son œuvre d’aimables réminiscences du siècle
passé. Crayon à la Dorat que ce crayon de Tony Johannot, si vif, si
fripon, si chiffonné, si voluptueux, si chercheur de jolis minois,
de tailles sveltes, de petits pieds ! Voyez-le couper ses habits
noirs dans les pans de l’habit du financier, cacher des paniers
sous ses robes, chausser parfois de mules ses contemporaines !
Voyez-le crayonner un costume à cheval sur le xviiie
et le xixe
siècle ; voyez-le prendre ses ébats dans ce monde à lui,
monde fantaisiste s’il en fut, et de gente fantaisie, dont
l’élégance et la distinction taillent les patrons ! Un
crayon à la Dorat que ce crayon de Tony Johannot, mais qui a sa
toilette à lui.
Tony Johannot fut du petit nombre de ceux qui
ne désespérèrent pas de la gravure sur bois, de ceux qui la
sortirent de l’image. Si par hasard il vous est tombé un de ses
bois avant que le graveur n’y mordît, vous avez pu admirer ce
faire tout original, tout étourdissant, cet abandon du crayon, ces
caprices, ces désordres de la mine de plomb ; ces griffonnages
faciles à la taille, heureux au tirage, charmants du charme
artistique. Et ce charme, où le trouverez-vous plus saisissant que
dans cette suite d’eaux-fortes, fantastiques dessins des
fantastiques récits de Charles Nodier ? Le dessinateur s’est
mis dans ces douze planches à écouter le conteur étrange, il s’est
pris d’amour pour ses visions, et les fait passer dans la
demi-teinte du rêve, colorées comme des Rembrandt, mystérieuses
comme des Goya. Oui, par moments, le dessinateur monte l’hippogriffe
du cauchemar, il entend siffler « le rhombus
d’ébène aux globes vides et sonores » ; et, dans cette
cervelle attifée, pomponnée, enrubannée, les chauves-souris de
Smarra battent des ailes. Il s’y fait des rêves impossibles, des
coudoiements d’êtres informes, de visions apocalyptiques, de
caricatures monstrueuses. Les créations incroyables du hachich se
précipitent partout : le Voyage où il vous plaira ; mais
à chaque détour de page passe et repasse la blanche et céleste
fille des Pamplemousses. Paul et
Virginie, Manon
Lescaut, le Voyage
sentimental, Don
Quichotte, Molière,
Werther,
la vierge et la courtisane, la Tulipe et tout le grand siècle en
canons, l’habit chamois de Werther, et l’échine de Rossinante,
son crayon bienheureux a tout traduit, toujours facile, et restant
presque original après l’admirable création de Decamps. Et quand
la fatigue le prenait à crayonner, et quand les éditeurs
s’arrêtaient à monter son escalier, le charmant maître peignait
des tableaux ; mieux que cela, il lavait des aquarelles
doucement lucides, de belles jeunes filles aux jupes rouges, aux
jambes nues, à la chevelure dénouée, couchées dans les bois, de
jeunes fileuses assises sur les bancs de pierre du village. La
rêverie vous prenait à regarder ces œuvres habillées des grâces
du xviiie
siècle, dans leur naïveté et dans leur mélancolie germanique. —
Sur le bord d’une rivière, M. Tony Johannot avait placé, il y a
quelques années, un jeune garçon pêchant, les jambes pendantes sur
la berge. À son côté, appuyée sur le coude, regardait une jeune
fille. Le jour était derrière eux. La rivière, la berge, les deux
amoureux se perdaient dans la nuit qui descendait. — C’était, si
nous nous souvenons bien, une aquarelle de poëte. Edmond et Jules de Goncourt. SILHOUETTES
D’ACTEURS ET D’ACTRICES. MLLE
AUGUSTINE BROHAN. Tartufe lui dit :
-
Couvrez
ce sein que je ne saurais voir.
-
Par de pareils objets les âmes
sont blessées, -
Et cela fait venir de coupables
pensées.
Et tout de suite Dorine :
-
Vous êtes
donc bien tendre à la tentation,
-
Et la chair sur vos sens fait
grande impression !
-
Certes, je ne sais pas quelle
chaleur vous monte ;
-
Mais à convoiter, moi, je ne
suis pas si prompte,
-
Et je vous verrais nu du haut
jusques en bas, -
Que toute votre peau ne me
tenterait pas !
Que Damis en
visite s’égrillarde
à l’antichambre et chiffonne un mouchoir « qui est contre
ses intérêts », tout de suite Dorine, sur le pied de guerre :
-
Ah !
ça, monsieur, s’il vous plaît,
-
Ne dérangez pas le monde,
-
Laissez chacun comme il est.
-
Ne dérangez pas le monde, -
Laissez chacun comme il est.
Et vli ! vlan ! un
soufflet à chaque vers ! C’est que Dorine a la main leste et
la répartie vive, et qu’elle a la langue bien pendue, la vertu en
bon état de défense, la parole en bonne santé ! C’est
qu’elle connaît les enjoleux de religion et les enjoleux d’amour,
et qu’elle voit clair, la digne âme ! dans la piété de M.
Tartufe et dans le cœur de M. Damis !
Dorine a vingt ans. Elle est brune. Elle a le
pied mutin, les lèvres appétissantes, et la bouche et les dents
taillées pour le rire. Elle a du feu dans l’œil, du vif dans la
marche. Elle est bien campée. Elle a la voix claire. Elle est bien
nette, bien avenante, bien égayée. Elle bavarde, elle lance son
mot ; elle dit son avis sans qu’on le lui demande. Elle
s’intéresse à la jeunesse. Elle confesse les amantes, en les
déshabillant. Elle est la grand’mère de Figaro. Elle dit aux
filles en insurrection : Tenez ferme ! Elle a des mots qui
portent dans les ridicules, comme des boulets. Elle réconforte les
Henriette, éclate de rire au nez des Trissotins, tient tête aux
Orgon, introduit les Cléante, et fait les maris comme Warrwick
faisait les rois. Dorine ! elle savait vivre avant de savoir
lire. Elle savait la raison avant de savoir l’orthographe. C’est
que Dorine est née le jour où est né le populaire bon sens.
Et puis l’expérience ! Dorine a servi,
morgué ! dans toutes les maisons, dans toutes les maisons que
feu Jean-Baptiste Poquelin a fournies de valets et de suivantes.
Demandez à Philaminte et à Bélise si elles se rappellent Martine !
-
Mon Dieu !
je n’avons pas étugué comme vous,
-
Et je parlons tout droit comme
on parle chez nous.
Elle arrivait de son village
alors, et son parler se sentait des hantises
avec le cousin Piarrot et la bonne amie Charlotte. Mais, dès qu’elle
fut un peu décrassée, et d’une grammaire moins naïve, plus au
fait du service et mieux en gueule, elle a quitté la maison du
bonhomme Chrysale, triste maison et pauvre cuisine, — une cuisine
de bel-esprit, un train de savant ; et la marmite souvent y
boudait les sonnets. Et puis Lépine était bête, et Julien, le
valet de M. Vadius, puait le latin de son maître. — Ce n’est
plus Martine ; elle se baptise bravement Nicole, et entre en une
bonne et opulente place : chez M. Jourdain. Le brave homme !
Aimait-il à donner la musique et la comédie ! Comme il
festinait les dames, et comme, en cet hôtel, la broche était
infatigable, et les laquais plaisants ! Les reliefs de dindons
couronnés de pigeonneaux, les reliefs de mouton gourmandé de
persil, pleuvaient à la basse table ; et pour digérer, M.
Jourdain mettait un fleuret dans la main de Nicole, et se faisait
pousser des bottes. « Tu n’as pas la patience que je pare, »
disait l’estimable maître. « Hi ! hi ! hi !
hi ! » faisait Nicole pouffant de rire, et un beau jour,
elle rit trop, si bien qu’elle passa chez d’autres maîtres qui
donnaient de moins bons gages, et où on riait moins : chez M.
Orgon. On y jeûne toute l’année, on y fait maigre tous les jours
en ce pays de Tartufe. Cela est d’un sombre et d’un sévère à
mourir. Il faut mettre sa langue au croc, et ses réflexions dans les
poches de son tablier : Mme
Pernelle est au salon, et Laurent est à l’office. Et pourtant,
prenez garde, Tartufe ! Dorine, c’est la jeunesse et l’amour
entrés dans la maison ; et ils feront si bien l’ouvrage, que
Marianne épousera Valère !
Maintenant, Dorine, vous êtes marquise. Vous
étiez suivante chez Molière ; vous êtes grande dame chez
Alexandre Dumas. À la bonne heure ! Les rubans de Baulard vous
vont comme la cornette. — Et même les méchants disent, Martine,
que vous écrivez maintenant sur les albums, et que, l’autre jour,
dans une belle société, comme on vous priait, vous avez laissé
tomber de votre plume ce biau
dicton :
« Je préfère le déshonneur à la
mort. » Edmond et Jules de Goncourt.
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