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THÉOPHILE
GAUTIER.
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ÉMAUX ET CAMÉES.
1 vol. in-18. —
Paris, 1852.
« Les chrétiens, dit
Tertullien, ne doivent pas faire attention à la beauté, parce que
les avantages qui flattent les gentils doivent nous toucher fort
peu. »
Ç’a été la fortune de Mlle
de Maupin et de Fortunio,
d’avoir été écrits contre cette parole. Ce sera peut-être la
gloire de Théophile Gautier d’avoir été un protestant païen.
Un héros de Musset en son enfance restait
pendant des heures entières le front posé sur l’angle d’un
cadre doré. « Les rayons de lumière frappant sur les dorures
l’entouraient d’une sorte d’auréole où nageait son regard
ébloui. Ce fut là, ajoute le conteur, qu’il prit un goût
passionné pour l’or et le soleil. » Le cadre d’or où
s’est appuyé Théophile Gautier dans son enfance s’appelle
l’Orient.
Sans se le dire à lui-même, M. Gautier a
marché de conserve avec les politiques de son temps. Il a prêché
la jouissance quand d’autres avaient la bonne foi de prêcher les
intérêts. Il a entonné le carmen
seculare du beau matériel, sous une
loi qui avait la franchise d’être athée. L’esprit français
dépossédé de croire, il l’a fait passer de l’adoration du
Créateur à l’adoration de la création. Esprit redoutable au
catholicisme, et à toute religion mortifiante, sans en avoir la
conscience bien arrêtée, dans cet hymne exubérant à tout ce qui
est naturellement et humainement beau, dans ce cantique charnel, le
panthéiste à outrance, enivré de l’idéal plastique, a appris à
ses contemporains, sans dieux domestiques, à aimer la vie et à la
vivre amoureusement, quitte à s’occuper de l’autre monde quand
celui-ci vous manque. Il avait trouvé le scepticisme de Voltaire, un
scepticisme de bourgeois, quelque chose de maigre, de froid, de
triste, qui se moquerait au besoin de Raphaël pour se moquer du
Christ ; il l’habilla de toutes pompes et de toutes couleurs ;
il jeta aux épaules du doute un manteau de velours cramoisi rouge ;
devant lui il effeuilla les roses des jardins de Schiraz. Il évoqua
la belle matérialité de l’ancienne Grèce ; il évoqua le
sensualisme de l’Orient, et « faisant sus ung pied la gambade
en l’aer gaillardement », le Panurge artiste berça les
tristesses des René, des Werther et des Obermann d’une
réjouissante ritournelle, chantant toujours que :
-
Malgré les
députés, la charte et les ministres,
-
Les hommes du progrès, les
cafards et les cuistres,
-
On n’avait pas encor supprimé
le soleil,
-
Ni dépouillé le vin de son
manteau vermeil,
-
Que la femme était belle et
toujours désirable…
Le soleil ! le vin !
la femme ! Le programme ne pouvait pas ne pas être du goût des
vivants avec un soleil qui s’éveillait sur la gorge de la Vénus
de Milo et qui se couchait derrière les pyramides.
Ainsi il ressuscitait l’antiquité comme ces
esprits artistes de la renaissance qui commencèrent la réforme. À
trois siècles de distance, il recommençait, hardi et applaudi, le
paganisme.
La muse de Théophile Gautier est née dans un
air harmonieux, sous le ciel ionien. Elle a été bercée à deux pas
d’une colonnade d’Architelés. Elle a assisté au jeu de la
beauté ordonné par Cypsélus près du fleuve Alphée ; et même
à la fête d’Apollon de Phélésie, elle a vu les jeunes gens
concourir à qui donnerait le plus savant baiser. Elle a vécu dans
le pays où le beau était dieu. Les pompes Dionysiaques avec les
jeunes filles coiffées du corymbos ont passé devant elle, immenses
et chantant. Elle est allée en Égypte où les temples énormes
dorment à l’ancre sur les océans de sable. Elle a vu aux pompes
des Ptolémées des repas de quinze cents triclins. Elle est allée à
Rome du temps que tous les dieux du monde s’y donnaient
rendez-vous. Elle est montée sur le char d’Héliogabale,
s’enivrant de la foule et des parfums, des flots de pourpre et des
vapeurs de crocus, du sénat en robes phéniciennes et des Syriennes
dansantes, menant avec l’empereur-dieu six chevaux blancs, jusqu’à
une naumachie de vin applaudie par deux cent mille hommes ! —
Puis, quand la religion chrétienne est venue, que les Faunes s’en
sont allés, elle a couru tous les pays dorés du soleil, toutes les
terres brûlées où la forme s’épanouit au soleil, nue et mordue
de lumière. Elle n’aime ni la boue, ni les habits noirs, la muse
de Gautier. Elle s’accoude sur les brocarts, se gaudit aux reflets
de l’or, s’enivre aux teintes brûlées des vins de Xérès ;
elle caresse les cous aux trois plis de la Vénus, les gorges drues
et rebondies, les croupes à puissants ressauts, la musculature
androgyne. Elle se plaît aux ciels d’azur, aux terres de Sienne
brûlée, au strepito
criard des costumes du Midi, aux tertres noirs où pose à
cloche-pied l’ibis. Elle se plaît aux jardins de palmiers, de
henné,
de cyprus esculentus
et de colocase. Elle a couru les Espagnes et a rapporté
Tra-los-montes ;
elle s’est promenée au quai des Esclavons et a rapporté Italia ;
elle est maintenant au tombeau de la sultane Validé fumant du tabac
de Gébaïl : elle rapportera une suite au Jardin
des roses de Saadi.
Ce fut une grande et heureuse audace que cette
préface insurrectionnelle de Mlle
de Maupin, — une audace qui fit du
bruit et qui valait le bruit qu’elle fit. — Théophile Gautier a
pris bravement, — c’était brave même alors, — parti contre
cette tartufferie épidémique de moralité qui désole toute société
pourrie jusqu’à la moelle. Il a dit tout haut que les œuvres de
Molière ne lui semblaient pas faites pour être jouées aux
distributions de prix dans les pensionnats de jeunes demoiselles. Il
a dit toute la tolérance du vice et toute l’intolérance de la
vertu. Il a chargé à fond de train avec une verve rabelaisienne sur
les critiques vertueux, les revues vertueuses, et les journaux
vertueux qui insèrent à leur quatrième page les annonces des
biscuits Olivier, et qui crient haro sur un pauvre roman qui lève
tant soit peu la robe. Il a fouetté, — et de bonne prose, — tous
ces virginaux de la critique qui parlent de la moralité de l’art
entre deux orgies. Il a dit la cause de bien des purismes
littéraires : l’envie. Il s’est emporté et pris de colère
après les mensonges de virginité et les comédies de pudeur. Et
devant Dieu et devant les hommes, il a affirmé qu’un livre n’avait
pas besoin de compter avec la critique, pas plus que l’art avec
l’orthodoxie.
Déjà, du reste, Théophile Gautier avait,
comme dit Mercier, « arboré la libertine cocarde » dans
les Contes humoristiques,
— une promesse plutôt qu’un livre. — Fortunio
suivit Mlle
de Maupin.
En Fortunio,
Théophile Gautier versa à pleines mains l’écrin éblouissant de
son style. Le poëte descend, une lampe merveilleuse à la main, dans
les féeries du luxe. Cette bacchanale d’or, cette débauche de
diamants qui débute par une impériale orgie, et qui finit par un
compte rendu de notre moderne civilisation, écrite par un Pangloss
au rebours, un Oriental pessimiste, a tout le long des scintillements
et des ruissellements. C’est un feu d’artifice « de fines
pierreries, escarboucles, rubys balais, diamants, saphirs,
esmeraugdes, turquoises, grenatz, agathes, bérylles, perles et
unions d’excellence. » Les phrases y sont coloriées comme
des queues de paons qui font les beaux à midi ; les femmes y
passent les chapitres à se déshabiller. La soie, le velours, les
aiguières brillantes, les tableaux, les vases précieux, les eaux
transparentes mettant leurs colliers de perles sur des cous
d’albâtre, les étoffes du Japon, le fatesima
et le fatewakou,
un patio à colonnettes de marbre, des piscines aux reflets
émeraudés, des torses qui se trahissent, splendides, des sourires à
se damner, un prisme, une merveille… C’est une palette emportée,
un Véronèse pris d’opium ! Toutes les couleurs y chantent,
toutes les formes y rayonnent ! Kaléidoscope enchanté, monde
imaginaire de beauté et de richesse, petit paradis de Mahomet qui se
joue en un quartier de Paris ; ah ! la folle
invraisemblance et le beau rêve dansant ! Comme en un harem,
cueilli à travers tout le monde, la Parisienne y coudoie une
immortelle du ciel de jade ; et Fortunio écoute, indolent,
l’amour en toutes les langues ! La belle vie et le beau roman
à lire sur des coussins, l’été ! « Je ne me soucie
que de me parfumer d’essences et de mettre des chapeaux de roses
sur ma tête ; » c’est le dernier mot d’un ancien :
c’est le premier et le dernier de Fortunio.
La langue picturale était créée. À la
plume du coloriste la prose académique des xviie
et xviiie
siècles ne suffisait pas. Diderot, Bernardin de Saint-Pierre,
empêchés qu’ils étaient, avaient emprunté à la science des
termes de comparaison. Gautier entra dans le chemin qu’ils avaient
commencé ; il quêta chez les sciences, l’industrie, les
arts ; il fouilla les mille dialectes, les mille idiomes, les
mille argots qui se parlent à l’atelier, à l’usine, au
laboratoire ; il eut ses entrées dans la cuisine de l’art ;
il descendit la langue française jusqu’aux Baillieux
des ordures du monde pour trouver
une épithète ; il étudia cette opulente et vivace prose du
xvie
siècle, la prose pleine de suc des Amyot et des Rabelais, si
rudement émondée par les Malherbe. Il francisa, ne recula ni devant
un archaïsme, ni devant un néologisme, ni devant un germanisme, ne
s’effrayant point des clameurs, faisant son bien de tout ce qui
colorait ses tableaux ; et de tous ces emprunts, de toutes ces
créations, de toutes ces résurrections, de toutes ces
appropriations, il se fit cette belle langue imagée, prenant le
moule et la couleur de tout ce que le poëte veut lui faire peindre
ou sculpter ; descriptions peintes plutôt qu’écrites, où la
forme des objets extérieurs vient se dessiner comme dans une chambre
noire, et revit embellie du coloris du styliste. Écoutez-le décrire
les essais céramiques de Ziegler :
« L’un
de ces grès rappelle ces pots de terre poreuse où l’on fait
rafraîchir de l’eau, et que les Arabes ont légués aux Espagnols.
L’ouverture, excessivement évasée, formant le trèfle à quatre
feuilles, s’épanouit comme le calice d’une énorme fleur. Les
nervures des gouttières se prolongent, le long du col légèrement
étranglé, jusqu’aux flancs entourés d’une branche de figuier
chargée de feuilles en relief. Cette branche, repliée sur
elle-même, forme deux anses courtes et détachées de la courbe
générale, comme des oreilles ou des cornes, qui donnent à la
physionomie du vase quelque chose de rustique et de pastoral et font
naître une vague pensée de Faune et de Sylvain passant sa tête à
travers le feuillage.
« Un autre, de plus petite
dimension, avec un goulot allongé, accompagné d’anses inquiètes
qui semblent craindre pour sa fragilité, a quelque chose de
l’attitude étrusque. Les clochettes, toujours prêtes à saisir de
l’ongle vert de leurs vrilles tout ce qui peut soutenir leur
langueur énervée, appliquent à ce profil sévère leurs calices et
leurs petites feuilles en cœur, comme une fleur naturelle qui
trouverait dans un tombeau de l’Étrurie une urne antique à broder
de son feuillage. On se croirait à l’Alhambra en regardant le vase
moresque, aux anses en forme d’ailes, fenestrées et trouées à
jour comme des truelles à poissons, aux entrelacs délicats qui
rappellent les guipures de plâtre de la salle des Abencerrages ou
des Ambassadeurs. Le vase indou, mince, allongé, semble avoir
emprunté ses broderies aux corsets d’Amany ou de Saudiroun. Le pot
ou l’aiguière, comme vous voudrez l’appeler, dans le goût du
Bas-Empire, a une richesse barbare très-caractéristique. Un masque
aux yeux effarés, à la bouche hurlante, semble regarder avec
terreur du sommet du vase dont il forme l’orifice, le combat d’un
tigre et d’un boa, inextricablement enlacés et se déchirant à
belles dents et à belles griffes. — Une guivre écaillée,
imbriquée, hybride moitié reptile, moitié fleuron, sert de motif à
l’anse. Le reste de l’ornementation se compose de clous, de
galons, de broderies denticulées et de pierreries feintes, taillées
en pointes de diamant, avec des montures richement historiées ;
un mélange de férocité et de luxe. L’amphore a cela de
particulier, qu’elle contient de l’eau, quoique découpée à
jour. Une étoile d’ornement, une rosace frappée à
l’emporte-pièce, au milieu de laquelle se tortille un dragon
chimérique, occupe le ventre du vase ; le cou assez allongé
s’élève entre deux anses greffées par des têtes d’animaux. »
Cette langue n’était-elle
pas la vraie langue de la critique annuelle des Salons ?
admirable histoire de la peinture française qui meurt feuilleton, et
n’a pas encore été sauvée de l’oubli par le volume.
Voilà que l’auteur des Grotesques,
des Contes humoristiques,
de Mademoiselle de Maupin,
de Fortunio,
de Tras-los-Montes,
vient de donner un petit volume de poésies toutes pleines du
panthéisme enivré de Mewlana Dschelaleddin Rumi, le patron des
Gazelles
de Rückert, et par ces hymnes aux métamorphoses atomistiques,
rappelant la Rose et le diamant
du Souabe, s’épanouit et rit de temps en temps comme une pièce
printanière de Tieck. Edmond et Jules de Goncourt.
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