|
LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE.
____
JEAN.
Il y a quelques années, Jean
publia un livre.
Son livre publié, Jean, — comme ce n’était
ni un dimanche ni une fête nationale quelconque, — sortit. Avec
dix sous, il fit heureux deux pauvres. La nuit, il rêva qu’on
l’enterrait, qu’il y avait beaucoup de monde à son convoi, et
qu’on prononçait trois discours sur sa tombe.
Le livre de Jean… ah ! le livre de
Jean ! Le livre de Jean, lecteur, — je n’irai pas par quatre
chemins, — le livre de Jean était un mauvais livre. Et comment
cela ? direz-vous. Le livre de Jean, monsieur, n’était ni
blanc, ni rouge, ni noir. Le livre de Jean, monsieur, n’avait salué
que les gens et les choses qui lui en avaient semblé dignes en bonne
conscience ; c’est vous dire qu’il n’avait pas salué
grand’chose ni grand’monde. Le livre de Jean ne s’occupait ni
des vaches laitières, ni de l’assainissement des quartiers
populeux, ni des caisses de retraite. Le livre de Jean n’était
fait ni pour les demoiselles, ni pour les mamans, ni pour les papas,
ni pour les curés, ni pour les académiciens, ni pour les gens en
place, ni pour les gens qui lisent le journal, ni pour les gens qui
ne lisent pas. Bref, le livre de notre ami Jean n’était fait pour
personne : on a l’accoutumance d’appeler cela un mauvais
livre, et bien on fait, car un pareil livre ne mène à rien de bon.
Et Jean le vit bien.
Je ne vous dirai pas qu’il ne se vendit pas,
je vous ai dit que c’était un mauvais livre ; vous ne me
croiriez pas ; il vendit de son livre quarante exemplaires. Je
ne vous dirai pas que les parents de Jean le maudirent : ces
parents-là n’étaient ni son père ni sa mère. Sans tourner
autour du pot, voici ce qui lui advint.
Jean, son livre publié, avait employé un
demi-louis à l’envoyer franc de port, sous jolie bande jaune, à
messieurs, messieurs les très-célèbres, très-illustres auteurs
ses contemporains. Il arriva à Jean une chose toute naturelle et de
facile compréhension, même pour un enfant. Jean ne reçut pas un
traître mot des très-célèbres et très-illustres. Jean était
très-simple, j’avais oublié de vous le dire, il se dit à part
lui que le service de la poste était souvent mal fait, que l’argent
de ses fermiers était souvent en retard, et que la prose des
illustres faisait comme l’argent de ses fermiers. Mais l’argent
finit par venir, et la prose ne vint pas.
Cela fit quasiment à Jean un grand chagrin.
Tout le mal était venu de ce que Jean avait lu beaucoup de
préfaces ; et, depuis vingt années, il ne savait pas une
préface, signée de n’importe quoi de célèbre, qui ne contînt
ces paroles sacramentelles : « Venez à nous, jeunes gens,
venez à nous, nous vous tendons les bras ! Nous sommes, non vos
aînés, vos amis. Les intelligences sont pour nous des sœurs, des
sœurs ! » Tantôt Jean trouvait cela au commencement de
la préface, tantôt au milieu et tantôt à la fin. Admettant la
liberté des goûts, Jean n’avait rien trouvé, dans cette variété
de disposition, qui pût lui ôter sa foi aux préfaces. Je le
répète, de là vint tout le mal. Aussi, pourquoi votre ami Jean
croyait-il aux préfaces ? — me direz-vous ; où en
serions-nous, si on croyait aux professions de foi ? —
D’accord.
Du livre de Jean, les journaux ne parlèrent
pas, et les revues encore moins ; si fait, une revue lui donna
quarante ou quarante-deux lignes d’injures ; je ne me rappelle
plus bien, je parierais pourtant pour quarante-deux.
Jean avait le malheur d’être venu au monde
paradoxal ; il soutenait sérieusement, — dès l’âge de
vingt-cinq ans, — dans un salon de sous-préfecture, sous un lustre
de dix bougies allumées, il soutenait que Balzac avait plus d’esprit
que M. Ancelot.
Cela fit à Jean un ennemi de M. Ancelot, et
comme M. Ancelot est de l’Académie, cela fit à Jean quarante
ennemis. Il se consola pourtant ; il pensait que l’Académie
représente le pays à peu près aussi bien — ou aussi mal — que
la garde nationale.
Les journaux qu’on appelle jeune, — à peu
près du même droit qu’on dit le Pont-Neuf, — ne parlèrent pas
plus du livre de Jean que de la papesse Jeanne ; peut-être même
parlèrent-ils, ce mois-là, encore plus de la papesse Jeanne que du
livre de Jean.
Jean en fut outré ; le pauvre garçon
était nerveux ; il n’avait pas eu encore le temps
d’approfondir l’histoire de Bonaventure Van Oyerbeeck, qui, une
fois dans son atelier, retirait l’échelle par laquelle on y
montait. Aussi c’était la faute de Jean : pourquoi ne
savait-il pas les usages ?
Jean n’aimait pas plus les cordons de
sonnette que les banquettes d’antichambre. Adonc Jean se tint coi.
La vie de Jean, à cette époque, n’avait
rien de biscornu : vous le trouviez les jours de soleil sur la
ligne des quais, le soir presque invariablement salle Sylvestre ou
salle Techener, à moins que ce ne fût hôtel Bullion ; car
Jean était un excellent bibliophile moderne, il savait les premières
éditions, il savait les anonymes et les pseudonymes ; Jean
avait beaucoup cherché, et il avait beaucoup trouvé. Il avait
trouvé, par exemple, la fin d’une nouvelle fort connue,
textuellement dans Mercier. Il connaissait de grosses fautes de
français à Charles Nodier. Il savait qu’un des plus jolis mots
d’une pièce fort applaudie était volé à Chamfort. Il savait, —
ce diable de Jean, — ce qu’on avait écrit, ce qu’on avait
pillé, ce qu’on avait signé, et ce qu’on avait dédié, —
notez ceci, — ce qu’on avait dédié ! Toute l’œuvre
littéraire du siècle, il l’avait en sa bibliothèque, soulignée
à tous les endroits qui pouvaient passer pour des fautes de syntaxe,
de goût, de dignité, de grammaire. Il y avait là un volume à
faire et, bien certainement, trois éditions à vendre. — Jean ne
fit pas le volume.
En ce temps-là, Jean, qui ne manquait pas au
fond d’une certaine dose d’observation naturelle, entra en
réflexion, — il était temps, — et songea que si les journaux
parlaient peu des livres, ils parlaient beaucoup des pièces, et
qu’avec une tragédie, un drame, un vaudeville ou quelque chose
d’approchant, il aurait droit, — autant que prévoir se pouvait,
— à une moyenne proportionnelle de 8 colonnes des Débats,
à 60 lignes par colonne, soit 480 lignes ; 8 colonnes de la
Presse, à 50 lignes par colonne,
soit 400 lignes ; 8 colonnes du Constitutionnel,
8 colonnes de la Patrie,
etc.
Jean se rendit à cette mathématique.
Jean fit donc une pièce. — Mais la pièce
ne finissait pas par un mariage.
Jean en fit une autre. — Il y avait dans
celle-ci un grand rôle de paysanne. Le directeur lui demanda s’il
ne pourrait pas le remplacer par un grand rôle de marquise, Mlle
X*** étant depuis un an au théâtre et n’ayant pas encore joué
de rôle à poudre.
Jean
en fit une autre. — Le directeur lui proposa de lui emprunter de
l’argent.
Jean en fit une autre. — Le directeur ne
demanda qu’une chose pour la jouer : c’est que Jean fût
connu.
Jean salua les directeurs, remit ses
manuscrits sous son bras, et s’en retourna tranquillement en son
domicile, dans un quartier neuf, où il y a beaucoup de pianos loués,
et beaucoup de femmes qui sont comme les pianos.
Jean n’était ni le fils ni le neveu, ni le
descendant, ni le collatéral d’un grand homme, d’un actionnaire
de journal, d’une maîtresse de prince, d’un directeur de
théâtre.
Une fois chez lui, Jean brûla religieusement
toutes ces paperasses, — sans en garder le moindre double. — Jean
était très-naïf, je vous l’ai déjà dit, je crois.
Jean écrivit des articles par-ci, par-là.
Ses articles étaient-ils bons ? étaient-ils mauvais ?
Jean ne le sut, car nul ne s’avisa de le lui faire savoir.
Seulement Jean, qui lisait beaucoup et bien, reconnaissait ici un
tour, là une expression, là une phrase, là une pensée ; il
revenait à ses vieux numéros, et remarquait, non sans un certain
contentement, qu’il s’était rencontré à huit jours, à quinze
jours, à un mois d’avance. Il prenait vraiment plaisir à ces
petites analogies. Survenaient ses amis qui lui disaient que le
monsieur de la phrase, que le monsieur du tour, que le monsieur de la
pensée, avaient déclaré la prose du nommé Jean immonde et
absurde, et alors le bon Jean était bien obligé de convenir avec
lui-même que toutes ces rencontres étaient de pur hasard.
Ce que devint Jean après tout cela n’est ni
très-beau ni bien long à dire : il devint méchant. Jean avait
été jusque-là une bête à bon Dieu, trouvant un médiocre plaisir
à dire le mal, et une bien trop grande fatigue à le faire, n’en
voulant à personne, pas même à ses parents de l’avoir mis au
monde. Jean devint méchant, oui, méchant ; et si parfois
encore il rendait des services, c’était absolument pour
expérimenter l’ingratitude.
Jean alla trouver un médecin. — Je conte
vraiment très-mal ; j’aurais dû vous le dire plus haut, cela
est toujours d’un bon effet au commencement d’une histoire, —
Jean était atteint d’une maladie mortelle.
Il alla trouver un médecin. — Monsieur, lui
dit-il, voilà la maladie qu’a l’un de mes amis, voilà ce qu’il
souffre, combien vit-on avec cela ? — Cinq ans à peu près,
mais en se ménageant et avec un régime très-sévère, et en ne
s’appliquant pas. — Et en ne se ménageant pas, en travaillant
nuit et jour ? — Cela change un peu notre compte, fit l’autre
en souriant ; il faut rabattre au moins de moitié. —
Seriez-vous assez bon, monsieur, pour faire au malade une visite tous
les mois ? — Jean donna son adresse, paya et sortit.
Jean fait un ouvrage
monstrueux ; à cet ouvrage, Jean travaille sans cesse. — La
nuit, couché sur son tapis, dans ses livres, sa lampe par terre, il
écrit par saccades, la nuit, toute la nuit, rongé de fièvre,
haletant. Il passe le jour dans un bain pour se mettre un peu de
fraîcheur au sang, comme Marat. Il veut durer. Sa dernière page
écrite, Jean sera mort. Ce livre sans exemple, il l’écrit dans la
forme dramatique pour se raccoler des lecteurs, car Jean en veut, et
il a pris ses précautions pour en avoir. Si son livre est arrêté
en France, il paraîtra un an après sa mort à Leipzig et à
Londres, en français, en anglais, en allemand. Dans cette épopée
de fiel, sous le mystérieux, sous l’horrible, sous le grotesque,
sous toutes les plus grossières invites à la curiosité de tous,
s’étale, crue et nue, l’infinie statistique des turpitudes
humaines, et, par toutes les pages de ce testament sans nom, se
dresse la négation étudiée et approfondie de ce qui est :
religion, pouvoir, honneur ! — Plaidoyer du néant que ce
dernier livre d’une conscience qui se venge, — livre effrayant
qui sèmera le doute.
Et quand au matin tout Paris dort, qu’une
seule fenêtre est encore éveillée, vous pouvez dire que Jean
travaille à son testament.
Edmond et Jules de Goncourt.
CE QUI NE PEUT
PAS NE PAS PARAÎTRE
UN JOUR OU
L’AUTRE
DANS LES GRANDS JOURNAUX. L’Académie française, qui
a décerné, cette année, un prix de cinq mille francs à Mossou
Jasmine, jalouse de conserver tous
les patois de l’ancienne France, fait assavoir à toutes les
personnes qui s’entendent à dévider
le jars, qu’elle couronnera en
1853 la meilleure poésie en argot, l’argot étant le trimar
de traverse de notre belle langue nationale.
Edmond et Jules de Goncourt.
ROMANCE.
-
Tout au bord de la
mer,
-
Ertoutchah en paresse
-
Appelle sa négresse,
-
Vieille et lente à monter.
-
-
Elle a sa foutah
blanche.
-
Le muezzin s’endort,
-
Et la lune se penche
-
Sur les minarets d’or.
-
-
« Le soir
chante
-
À voix lente
-
Dans le vent
-
Comme un chant,
-
Mélodie,
-
Engourdie
-
Bruit lointain
-
Qui s’éteint
-
Comme une âme
-
Qui se pâme.
-
-
Namounah !
-
Du Kaouah !
-
-
Mes pensées
-
Sont bercées.
-
Le front ceint
-
De jasmin,
-
Indolente,
-
Nonchalante,
-
Au pays
-
Des houris
-
Je m’élève
-
En mon rêve !
-
-
Namounah !
-
Du Kaouah !
-
-
À ma bouche
-
L’ambre touche.
-
Rond d’argent
-
Grandissant,
-
Vers l’étoile
-
Qui se voile,
-
Monte et va
-
Du kouka
-
La fumée
-
Embaumée ! »
-
-
Tout au bord de la
mer,
-
Ertoutchah en paresse
-
Appelle sa négresse,
-
Vieille et lente à monter.
-
-
Elle a sa foutah
blanche.
-
Le muezzin s’endort,
-
Et la lune se penche
-
Sur les minarets d’or !
-
-
Alger,
1849.
-
-
Jules
de Goncourt.
CHRONIQUE DES
THÉÂTRES.
ODÉON.
RÉOUVERTURE
Marie de Beaumarchais,
Drame en cinq actes, imité de Goethe, par
Galoppe
D’Onquaire.
Les Filles sans dot,
Comédie en trois actes, par MM. Bernard Lopez
Et Auger Lefranc.
Un ami rendit service à un
de ses amis. — Le beau conte ! — Non, monsieur, c’est une
histoire.
Quelques mois après, l’ami obligeant vint
trouver l’ami obligé. Il avait l’air solennel. — Mon ami, lui
dit-il, je viens à mon tour te demander un service. — Volontiers,
dit l’autre qui voulait s’acquitter. — Jure-moi d’abord que
tu me le rendras. — Je te le jure… si je puis toutefois. —
C’est bien ; et ici le ton de l’obligeant tourna au
tragique. Il y eut dans sa voix des notes Théramène. Il rapprocha
son fauteuil du fauteuil de son ami, et lui parla mystérieusement à
l’oreille. — Que me demandes-tu ? dit l’autre, que me
demandes-tu ? Enfin, que ta volonté soit faite !
Huit jours après, l’obligé — était
membre du comité de lecture de l’Odéon. Voilà ce qui s’appelle
vaillamment tenir sa parole. Aussi, croyez-vous qu’il l’eût
donnée s’il eût su de quoi il s’agissait ? — Non. Eh
bien ! monsieur, touchez là, je ne le crois pas plus que vous.
Se méfier,
comme disait Proudhon. On croit qu’un ami va vous mener dîner chez
lui et vous faire prendre du café fait par sa femme ; on croit
qu’il va vous emprunter de l’argent ; on croit qu’il va
vous demander d’aller avec lui au Cirque ; on s’attend à
tout ; mais voilà que l’ami ne vous demande ni de venir
casser
un gigot chez lui, ni de l’obliger d’un prêt, ni de le mener au
Cirque ; il vous demande ce qu’on n’ose demander qu’à
l’oreille ; il vous demande, — Laforce, mon compositeur,
écrivez-moi cela en belles majuscules, — D’ÊTRE MEMBRE DU
COMITÉ DE LECTURE DE L’ODÉON.
« Oh ! le conseil des dix ! »
comme disait Angelo. Ah ! madame, être de ce comité, c’est
pendre à un fil. C’est une sombre et sévère condition, madame,
d’être là penché sur cette fournaise ardente qui s’appelle des
manuscrits, le visage toujours couvert d’un masque, faisant une
besogne de juré, entouré de comédies mal venues et de drames
étiques, redoutant sans cesse quelque explosion et tremblant à
chaque instant d’être tué raide par une tragédie, comme
l’alchimiste par son poison ! — Ah ! madame, entendre
des tragédies dans son mur !!!
Oh ! le conseil des dix ! — Ils ne
sont pas même dix à l’Odéon. Je ne sais plus combien ils sont.
Des hommes que pas un de nous ne connaît et qui connaissent tous
ceux de nous qui ont eu dix-huit ans et fait un drame en rhétorique ;
des hommes qui décident si vous serez joué par M. Metrême, et qui
n’ont ni simarre, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux
yeux, rien qui puisse vous faire dire : Celui-ci en est !
M. Boulay de la Meurthe en est. Il en est le
président. On ne peut pas dire que M. Boulay de la Meurthe soit une
cinquième roue de carrosse à l’Odéon. Il dort — activement.
M. le baron de Noé en est. M. le baron de Noé
a eu l’esprit d’être le père de N. Cham, notre Cruiskhank. Il
paraît que s’il pèche dans ses verdicts, il pèche du bon côté,
du côté de l’indulgence.
M. Audibert en est. M. Audibert est dentiste.
Voilà tout ce que nous avons pu savoir de ses opinions littéraires.
Vient un maître de pension, dont j’ai
oublié le nom, et qui vote toujours avec M. Audibert.
Viennent trois ou quatre auditeurs
involontaires pris dans une battue, comme la personne dont nous
parlions tout à l’heure.
Vient enfin M. Altaroche.
On nous a dit à l’oreille que M. Altaroche
avait beaucoup d’influence sur M. Audibert, avec qui vote le maître
de pension.
Avec la sienne, cela fait trois voix à M.
Altaroche. Il paraît qu’avec ces trois voix, M. Altaroche fait des
prodiges de majorité.
Les plaisanteries les meilleures et les plus
gaies finissent par s’user. Un journal de théâtre parlait
dernièrement comme d’éventualités probables de la retraite de M.
Altaroche, et peut-être de la subvention de l’Odéon. — Je doute
que M. Altaroche, même avec la voix de M. Audibert et la voix de son
co-votant, parvienne à faire une majorité de mécontents contre une
pareille mesure.
Edmond et Jules de Goncourt.
|