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LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE.
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MARIUS CLAVETON.
Honorable
Monsieur,
Je suis à la porte de
votre agréable habitation. Depuis que j’ai eu l’honneur de vous
voir, j’ai acheté des vêtements,
afin de pouvoir me présenter là où j’ai affaire. Je suis mieux
vêtu, mais mon pauvre nez souffre bien.
Je me recommande à votre bon cœur.
Marius
Claveton.
Mon pauvre
nez ! mon pauvre nez !
L’honorable monsieur fit
entrer le visiteur, et lui donna de quoi acheter du tabac.
Marius Claveton est Méridional ; mais, à
cela près qu’il jure par pecaïre,
il n’est pas de son pays : il est modeste, il est discret, il
est taciturne. Il sait l’étiquette entre gens qui n’ont rien et
gens qui ont un peu plus. Invitez-le à déjeuner, il acceptera, mais
de cet air honteux que devait avoir je ne rappelle plus quel auteur
du xviiie
siècle qui répondait quand un seigneur l’invitait : Vous
êtes bien poli, monsieur, j’ai dîné hier. Des quatre ou cinq
personnes qui l’obligent, il accepte la piécette, mais un peu
rouge, et croyant d’ailleurs fermement qu’il ne fait
qu’emprunter. Il attend de confiance le payement d’un billet
idéal le lundi et le mardi, dès qu’il l’aura escompté, il
viendra mettre à votre disposition et
sa bourse et ses services. — Deux
points de feu dans les yeux. — Marius Claveton est un petit homme,
les cheveux très-noirs, le visage impitoyablement vrillé de petite
vérole, de grosses lèvres rouges, sensuelles et épanouies, le nez
au vent.
Defauconpret a beaucoup traduit ; il a
traduit quatre cent vingt-deux volumes. Marius Claveton a peut-être
traduit encore plus de volumes que Defauconpret, car Marius n’a
« ne cens, ne rente, ne avoir », comme ce bon larron de
Villon. Marius vit à traduire de l’anglais.
Quand Marius a six sous, et de plus de quoi
acheter des plumes et du papier, il va dans un certain cabinet de
lecture qui possède bon nombre de livres anglais. Il s’attable, et
comme il a l’intelligence preste, la main vive et l’écriture
expéditive, il écrit couramment sa traduction, fatiguant le plus de
bouts d’ailes, emplissant le plus de papier qu’il peut. À quatre
heures, il se lève, essuie ses plumes, et va proposer, de petits
journaux en petits journaux, sa main de papier noircie. Une
quarantaine de sous est le salaire ordinaire. Marius achète du
tabac, dîne avec une friture dans un cornet de papier, et se couche
et s’endort pour recommencer le lendemain.
Un soir, un de ses protecteurs qui le savait
confiné au lit, faute de pantalon, vint lui rendre visite ;
Marius logeait rue Saint-Jacques, à l’hôtel de Grèce, — en son
hôtel de Grèce, comme il disait ironiquement. — Le protecteur
monte l’escalier, il frappe. — Qui est là ? crie Marius. —
C’est moi. — Honorable monsieur ! honorable monsieur !
— L’honorable monsieur entendait des allées et venues dans la
chambre ; puis ce fut comme un frôlement de linge. Marius
passait une chemise. Il ouvrit. L’honorable monsieur faillit être
renversé : la chambre de Marius empestait le suif et
l’humanité. Marius n’avait que sa chemise. Le monsieur prit son
cœur à deux mains, et fit un pas en avant. Dans la chambre, il y
avait une chaise et un lit. Sur la chaise, il y avait une chandelle
cannelée de coulures, avec un pied-de-nez ; le lit n’avait
pas de draps. — Honorable monsieur, asseyez-vous donc. — Marius,
— le Méridional se retrouvait ici, — se croyait assez de chaises
pour faire asseoir quelqu’un. — Merci, je m’en vais, dit
l’honorable monsieur en tendant un paquet de hardes à Marius.
Voici pour vous ; j’ai une dame qui m’attend en bas. — Eh
bien ! faites monter cette dame, dit héroïquement Marius.
Le costume de Marius est ainsi composé,
d’ordinaire, d’aumônes partielles que lui font quelques artistes
de sa connaissance. On se cotise, on apporte, qui un gilet, qui une
redingote, qui un pantalon, ce qui vous permet de deviner que le
costume de Marius est d’un style éminemment composite, les
charités qu’on lui fait étant de toutes dates. Mais cela ne fait
guère à Marius ; il marche dans tous ces morceaux de drap
colligés, comme Diogène dans son haillon, et ne s’aperçoit des
trous que quand ils sont grands.
Et savez-vous, mesdames, ce que ce déguenillé
traduit, et quelle est sa veine et sa spécialité d’interprétation
à ce costume d’aumônes ? Il traduit, le plus souvent, les
parfumeries, la parfumerie de Windsor et la parfumerie de Smyrne, les
senteurs d’Enis-el-Djelis et les vinaigres de la lady ! Il
traduit les articles sur les strigilles, les gauzapes, les alipili
et les elacothesii.
Il se plaît aux toilettes d’exquise élégance ; il entre en
tous les détails des soins internes, en toutes les parures du
corps ! Il traduit tous vos auxiliaires, mesdames ; les
sachets, les savons, les pots-pourris, les préparations balsamiques,
les bains de Vénus, les eaux de Jouvence, les laits de beauté !
Il dit chaque
osmè
du gynécée ; il dit, d’après
les Guerlains inédits de la Grande-Bretagne, le castoreum, le
crocus, la marjolaine, le storax ; il dit les stagonies d’encens
et les roses de Tunis, et d’Égypte, et de Campanie, et que nous
devons à Néron l’art de s’oindre la plante des pieds ! Il
conte toutes les ressources de l’Orient, Eden des parfums, le musc,
l’ambre, la civette, le jasmin, le nard, le macis, le girofle, le
bétel et le ginseng ! Il traduit toutes les joies de
l’épiderme, le massage, et les essences et les arômes ! Il
traduit, mesdames, — ce Marius, sale et pouilleux, et qui pue, —
il traduit pour vous toutes les recettes de Calcutta et de Téhéran,
tous les secrets de l’hygiène et de la beauté. Il plonge sa plume
en toutes les extases de l’odorat. Pour vous, mesdames, il fait
passer d’anglais en français tout ce qui assouplit l’épiderme,
tout ce qui veloute la peau, tout ce qui fait la femme savoureuse, et
en bon point pour les désirs !
Marius trouve le Luxembourg à sa porte, les
habits des autres à sa taille, le il
n’est rien d’égal au tabac de
Sganarelle à son goût, la misère qu’il mène à sa guise.
Je ne connais qu’un malheur et qu’une
douleur arrivés à Marius.`
Marius, — il paraît que, cette
après-midi-là, le journal où il s’était présenté manquait de
copie, — Marius revenait avec huit francs dans sa poche. Huit
francs ! Pecaïre ! Huit francs ! la fortune !
Huit francs ! l’avenir ! Si Marius eût dû jamais
connaître l’orgueil, il l’eût fait ce soir-là. Il était
tard ! Marius remonta gaîment la rue Saint-Jacques. Il arriva
ainsi chez Tonnelier. Il dîna, il but du vin. Marius d’ordinaire
ne buvait que de l’eau. Le lendemain, aux premières fraîcheurs du
matin, Marius se retrouva dans un terrain vague, près de la barrière
du Maine, le corps assez meurtri, la tête assez troublée, avec ses
bottes aux pieds et sa chemise au dos, — rien de plus. Marius avait
l’inexpérience du vin. Il s’était grisé ; on l’avait
battu, on l’avait volé, et là-dessus il s’était endormi.
Marius reprit le chemin de son chez lui, donnant à regarder aux
laitières sans le savoir, essayant de voir clair dans son histoire
et s’y reconnaissant pas trop, la langue un peu épaisse, les
jambes un peu molles. Il n’était pas encore assez dégagé pour
comprendre ses infortunes — et son peu de costume. La portière de
l’hôtel de Grèce, en l’apercevant, partit d’un éclat de
rire. Le pauvre Marius ouvrit les yeux ; il vit que les voleurs
lui avaient fendu sa chemise par devant, — du haut en bas. Ce
n’était plus qu’une redingote. Marius se vit comme il était ;
il vit la portière rire, — et il se mit à pleurer comme un
enfant.
Edmond et Jules de Goncourt.
CHRONIQUE DES
THÉÂTRES.
THÉÂTRE-LYRIQUE.
Si j’étais roi !
Opéra-comique en trois actes
et quatre tableaux,
par MM. Dennery et Brésil.
Il y avait une fois dans
l’Inde un homme très-pauvre. — Était-ce un brahme ? Non.
Un ajous
ou roi ? Non. Était-il de la caste des mondelliars
et des vellayer ?
Non. De la caste des laboureurs ou des bergers, des eudier
ou des appourraker ?
Non. Était-il de la caste des saaner
qui recueillent la liqueur des
cocotiers ? Encore non. Était-il blanchisseur, vamer ?
Non encore. Chetti
ou marchand ? Non. Était-il un de ces parias jadi
illudavergneul, gens sans caste ?
Non ; mais il tenait le milieu entre le paria et le chetti. Il
était pêcheur ; il se nommait Zéphoris, et il avait une
très-jolie sœur qui s’appelait Zélide.
Zélide aimait Piféar, un pêcheur, et Piféar
aimait Zélide ; mais il paraît que, même aux bords du Gange,
le sans dot
est une terrible chose, et le jour des noces ne sonnait pas. Les
amis, les moroussou kappou vandlou
n’avaient pas encore conduit la fête des épousailles.
Zéphoris, un jour qu’il tirait ses filets
de l’eau, avait entendu un cri ; il avait vu une femme qui se
noyait. Il s’était mis à la nage et il l’avait sauvée. Cette
femme, qu’il avait tenue délirante de peur, éperdue et mourante
entre ses bras, et qu’il n’avait jamais revue, il l’aimait.
Et sa sœur le voyait triste et lui
disait : « Qu’as-tu, frère ? » — Et
le pêcheur lui prenait tristement la main et mâchait son bétel
sans lui répondre.
Un beau jour, le pêcheur se coucha près du
Gange, enveloppé dans son koupeatti ;
il se pencha sur le coude, écrivit sur le sable : « Si
j’étais roi ! » et s’endormit.
Le roi vint à passer près du pêcheur. Il
vit ce beau rêve écrit sur le sable par ce malheureux ; il fit
signe à ses choubdars,
et Abou-Hassan, — Zéphoris fut porté au palais, endormi.
« Les officiers déshabillèrent
Zéphoris, le revêtirent de l’habillement de nuit du roi et le
couchèrent selon son ordre. Personne n’était encore couché dans
le palais. Le roi fit venir tous ses autres officiers et toutes les
dames, et quand ils furent tous en sa présence : — Je veux,
leur dit-il, que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever
ne manquent pas de se rendre demain matin auprès de cet homme que
voilà couché dans mon lit, et que chacun fasse auprès de lui,
lorsqu’il s’éveillera, les mêmes fonctions qui s’observent
ordinairement auprès de moi. Je veux aussi qu’on ait pour lui les
mêmes égards que pour ma propre personne et qu’il soit obéi en
tout ce qu’il commandera. On ne lui refusera rien de ce qu’il
pourra demander et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce
qu’il pourra dire et souhaiter. Dans toutes les occasions où il
s’agira de lui parler ou de lui répondre, on ne manquera pas de le
traiter de majesté. En un mot, je demande qu’on ne songe non plus
à ma personne tout le temps qu’on sera près de lui, que s’il
était véritablement ce que je suis, c’est-à-dire le roi et le
commandeur des croyants. Sur toutes choses, qu’on prenne bien garde
de se méprendre en la moindre circonstance. »
Et voilà le pêcheur qui s’éveille en
pleine royauté, en un palais « magnifique et superbement
meublé, avec un plafond à plusieurs enfoncements de diverses
figures, peint à l’arabesque, orné de grands vases d’or massif,
de portières et d’un tapis de pied or et soie. » Voilà
Zéphoris, se frottant les yeux, aussi ébahi que le Sly de la
Méchante femme mise à la raison :
SLY.
Au nom de Dieu, un pot de
petite bière.
UN DES GENS.
Plairait-il à votre
seigneurie de boire un verre de vin de liqueur ?
UN AUTRE.
Votre grandeur voudrait-elle
goûter de ces confitures ?
UN TROISIÈME.
Quelle parure votre grandeur
veut-elle mettre aujourd’hui ?
SLY.
Je suis Christophe Sly. Ne
m’appelez ni votre grandeur
ni monseigneur.
Je n’ai jamais bu de vins étrangers de ma vie, et si vous voulez
me donner des confitures, donnez-moi des confitures de bœuf. Ne me
demandez jamais quel habit je veux mettre. Je n’ai qu’un habit
comme je n’ai qu’un dos ; je n’ai pas plus de bas que de
jambes, pas plus de souliers que de pieds, et souvent même plus de
pieds que de souliers ; encore mes orteils montrent-ils leur nez
au travers de la semelle.
Mais voici qu’un jeune esclave chante à
Zérophis ces paroles d’un poëte oriental :
« Ô roi fortuné ! tu te sers de
lances comme de roseaux à écrire ; les cœurs de tes ennemis
sont pour toi des feuilles de papier et leur sang est pour toi de
l’encre. »
Je ne rêve pas ! je suis roi ! —
dit Zéphoris, et cinquante devadassi,
belles comme la fleur épanouie du lotus, l’entourent et dansent à
ses côtés, enivrantes !... — Je suis roi ! dit
Zérophis. Et voilà la sœur du roi, la princesse Néméa, qui
entre ; et Zérophis reste haletant, éperdu, retenant son
souffle, tenant son cœur. La princesse Néméa est la femme qu’il
a sauvée.
Il la reconnaît ; c’est elle, c’est
bien elle qu’il a pressée contre sa poitrine. Mais, hélas !
si son cœur parle, sa langue est enchaînée. Le prince Cador, un
parent du roi, un homme mauvais, « qui fait surgir le mal »,
lui a fait jurer de ne jamais se révéler à la femme qu’il a
sauvée. Zéphoris a promis, et le prince Cador, qui a arraché à
Zéphoris tous les détails du salut de la princesse, se fait passer
auprès d’elle pour son sauveur.
Le roi fait reporter Zéphoris en sa cabane,
et le pauvre pêcheur, éveillé de son rêve d’un jour et pleurant
son amour, jette tristement ses filets en chantant ce chant de
douleur :
« Ne vois-tu pas le
fleuve sur les bords duquel le pêcheur se tient immobile pendant
toute une nuit éclairée par les étoiles répandues sur le
firmament ?
« Le pêcheur lance les cordes de ses
filets, le vent les secoue, et son œil reste fixé sur leurs
mouvements.
« Il passe la nuit, se réjouissant
d’avance de ce que quelque gros poisson viendra se jeter dans la
trappe mortelle,
« Pendant que le seigneur du palais y
passe la nuit tranquille et au sein des plaisirs.
« Il s’éveille de son doux sommeil et
retrouve dans ses bras un faon qui s’était emparé de son cœur.
« Gloire à Dieu, qui accorde à celui-ci
et refuse à celui-là ! l’un prend le poisson et l’autre le
mange. »
Il chante, et soudain la princesse Néméa
court à lui et lui dit qu’on veut le tuer. Cador arrive et tire
son sabre pour se débarrasser du pêcheur, qui seul sait sa ruse. La
princesse Néméa se jette devant le pêcheur et dit à Cador :
Vous ne le tuerez qu’après moi ! — Néméa aime Zéphoris ;
elle sait qu’elle lui doit la vie. Cador est démasqué. Le pêcheur
épouse la princesse, et Piféar et la charmante Zélide peuvent se
donner le taly
de mariage. Ce sera un bel et joli ménage, et Mlle
Zélide observera sans doute tous les articles du code indien. Que
les jeunes mariées françaises nous permettent de citer là-dessus
le Palma-Pourana :
« Il n’y a pas d’autre Dieu sur le terre pour une femme que
son mari. — Que son mari soit contrefait, vieux, infirme,
repoussant, violent, débauché, sans conduite, hantant les mauvais
lieux, courant à droite, à gauche, vivant sans honneur ; qu’il
soit aveugle, sourd, muet ou difforme ; en un mot, quelque
défaut qu’il ait, quelque méchant qu’il soit, une femme,
toujours persuadée qu’il est son Dieu, doit lui prodiguer ses
soins, ne faire aucune attention à son caractère, ne lui donner
aucun sujet de chagrin. — La femme évitera de remarquer qu’un
autre homme est jeune, beau et bien fait. — Elle doit se baigner
tous les jours, se frotter le corps d’eau et de safran, se vêtir
d’habillements propres, peindre avec de l’antimoine le bord de
ses paupières, tracer sur son front quelques signes rouges qui la
feront ressembler à Laqchimy. — Son mari absent, elle ne fera pas
ses ablutions, ne s’oindra pas la tête d’huile, ne se nettoiera
pas les dents, ne rognera pas ses ongles, ne mangera qu’une fois
par jour, ne couchera pas sur un lit et ne portera pas d’habits
neufs. — Si le mari chante, la femme doit être extasiée de
plaisir ; s’il danse, le regarder avec délices ; s’il
parle de science, l’écouter avec admiration ; enfin, en sa
présence, être toujours gaie et ne jamais témoigner de la
tristesse ou du mécontentement. »
Voilà le libretto. C’est un conte des Mille
et une Nuits fort amusant et que le
public a fort applaudi.
La pièce est montée avec luxe, avec entente.
Un mot sur les costumes. M. Ballue les a dessinés comme un Human de
Delhy ou de Bombay. Le talent de M. Ballue va à ces féeries du
costume oriental ; il accroche les pierreries, les
escarboucles ; il jette la soie sur le velours, l’or sur la
gaze avec un luxe de nabab. Cette fois, M. Ballue n’a rien
épargné ; il s’est rappelé qu’un voyageur affirme qu’il
s’use, par an, de pierreries dans l’Inde, environ un million,
rien que par le frottement. Il a sorti tout son écrin. Il a donné à
ses différents personnages ce caractère évasé par en bas qu’on
trouve dans toutes les miniatures indiennes sur talc. Il a chaussé
ses grands personnages de superbes papassi ;
il leur a jeté aux épaules l’angui
or et argent. Il a fait jouer dans l’angui
le sagalatou
d’écarlate. Il a ramassé les tuniques des fleurs roses du
bauhinia.
Il a mis à ses behras
des langoutti
fort convenables ; et s’il n’a pas vêtu ses danseuses des
cent aunes de mousseline bleue et rose, bordée d’argent, d’usage
là-bas, — c’est que le corps de ballet s’y est opposé.
M. Laurent, — le roi, — a eu toutes sortes
d’élégances efféminées et de sourires asiatiques. Il porte
d’une remarquable façon son costume et son rôle. Il s’est fait
le profil de ces princes que Jacquemont a croqués en son voyage. —
M. Talon, — Zéphoris, — a toute l’étoffe qu’il faut pour
devenir un acteur de Paris. — M. Junca a joué son vilain rôle de
traître avec conscience. — Nous nous demandons pourquoi la
direction ne tire pas un meilleur parti de cet acteur.
Mme
Colson a eu de l’âme. Mlle
Rouvroy, — chargée d’un rôle secondaire, — a donné à la
pièce comme une grâce et un sourire. Les critiques de Bagdad ont
pour leurs chanteuses aimées deux vers. Que la Parisienne nous
permette le compliment des Scudo persans :
« Une gazelle passa légèrement les
doigts sur le luth ; au son de ses accords, l’âme rêva. »
Edmond
et Jules de Goncourt.
AMBIGU-COMIQUE.
Roquelaure,
Drame en cinq actes, par M. F.
Dugué.
Un bon gentilhomme d’Auvergne
monta un jour dans ces carrosses qu’on prenait rue
Saint-Thomas-du-Louvre, sortes d’omnibus qui menaient à
Versailles. Il avait pour voisin un homme de fort mauvaise mine,
couvert de la tête aux pieds d’un gros surtout de pinchina et le
chapeau enfoncé jusqu’aux yeux. L’homme était causant ; il
lia conversation avec l’Auvergnat ; il apprit bientôt de lui
qu’il venait du fond de sa province pour se faire rembourser d’une
somme de cent mille écus que lui devaient les fermiers du domaine,
et à laquelle plusieurs arrêts en sa faveur lui donnaient droit.
L’homme, qui vit le bon droit de l’Auvergnat, lui promit de le
faire parler au roi. L’Auvergnat regarda l’homme et crut avoir
affaire à un échappé des Petites-Maisons. « Mais, monsieur,
lui dit-il, à qui m’adresserai-je pour avoir de vos nouvelles ? »
— « Chez moi, répondit l’autre ; je suis le duc de
Roquelaure. » Le lendemain, le roi traversait la grande galerie
de Versailles pour aller à la chapelle. « Sire — lui dit
Roquelaure en lui présentant l’Auvergnat, — voici un homme de
condition et de mérite auquel j’ai en mon particulier des
obligations infinies, qui est obligé de quitter sa province et de
consommer son temps et son argent à la poursuite d’un procès que
les fermiers de votre domaine trouvent le secret d’éterniser par
leurs chicanes. » Le gentilhomme auvergnat eut prompte
satisfaction. Roquelaure vint remercier le roi. Le roi lui demanda
quelle liaison il avait avec cet homme dont il prenait les intérêts
si fort au cœur. « Nulle, dit le duc, et je ne l’avais même
jamais vu que l’autre jour, où il se rencontra avec moi dans un
carrosse de louage. » — « Quoi ! vous ne l’aviez
jamais vu ! Et comment pouvez-vous donc lui avoir de si grandes
obligations ? » — « Ah ! sire, dit le duc,
Votre Majesté ne voit-elle pas bien que, sans ce magot, je serais le
plus laid homme de la France ? N’est-ce pas là une assez
grande obligation ? »
Tout Roquelaure est là : obligeant par
rencontre, malin plutôt que mauvais, pamphlétaire de la galerie de
Versailles, populaire comme Polichinelle, se vengeant à coups
d’épigrammes beaucoup de ce qu’il est laid, un peu de ce qu’il
pue.
M. Ferdinand Dugué, qui a derrière lui un
passé dramatique fort honorable, a mis à la rampe cette figure
railleuse, ce Formica du grand siècle ; il l’a fait rire et
pleurer, il l’a fait père, il lui a trouvé un cœur. Toutes les
tirades qu’il lui a fait jeter au nez des courtisans ont
d’excellentes allures.
M. Paulin Ménier a bien joué et a joué tout
le temps ; il a été narquois, il a lancé le mot comme un
soufflet, il a eu de la verve, de l’attendrissement, du sarcasme.
Pour être plus vraisemblable, il s’est fait laid à plaisir. Si
elles revenaient, les victimes de l’esprit du duc reconnaîtraient
leur bourreau et ne manqueraient pas de chanter à M. Paulin Ménier
leur refrain :
-
Roquelaure
est un bon général,
-
Il est sans négligence,
-
Il est sans nez,
-
Il est sans nez,
-
Il est sans négligence,
-
Il est sans négligence.
-
-
Edmond et Jules de
Goncourt.
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