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LORELY, SOUVENIRS D’ALLEMAGNE,
PAR GÉRARD DE
NERVAL.
Lorely, — c’est la fée
du Rhin, la sirène germanique.
« L’eau bouillonne et monte ; un
pêcheur est assis sur le bord ; il regarde sa ligne, et se sent
frais jusqu’au cœur. Il est assis, il épie tranquillement sa
proie. Voici que les flots se séparent, et de leur sein agité il
sort une femme humide.
« Elle chante et lui dit :
« Pourquoi, méchant, attirer les miens dans les souffrances de
la mort ? Ah ! si tu savais comme le petit poisson est
heureux là au fond, tu y descendrais. Que tu y serais bien ! »
« Le bon soleil ne se rafraîchit-il pas
dans la mer ? Le visage de la lune, toute haletante après les
flots, ne s’y réfléchit-il pas plus beau ? Ce ciel profond,
cet azur humide et clair, ne t’enchantent-ils pas ? Vois, ta
propre image t’invite à descendre dans cette rosée éternelle.
« L’eau bouillonne et monte, elle
mouille le pied nu du pêcheur. Son cœur se remplit de désir comme
au salut d’une amante. Elle chante, elle lui parle, elle l’attire ;
il cède : c’en est fait pour toujours, il a disparu. »
Dieu merci ! M. Gérard de Nerval n’a
pas fait comme le pêcheur de Wolfgang Goethe : il a reparu
tenant en main son Lorely,
souvenirs d’Allemagne. Il est sorti du vieux Rhin comme il est
sorti du vieux Nil, montrant au-dessus de sa tête les
Femmes du Caire et les
Nuits du Rhamazan.
M. Gérard de Nerval est un poëte voyageur.
Il court villes et cités, fleuves et coteaux : hier, il courait
l’Allemagne ; il part tout heureux, — au premier chant des
alouettes, — en enthousiaste, en artiste, en rêveur, sans compter
seulement ce qu’il a en poche, fermant sa malle à moitié faite,
laissant à d’autres les départs tristes, se promettant une patrie
partout où il sait un souvenir ou un paysage, une belle cathédrale
gothique ou un vieux temple écroulé, et jonchant de débris deux
lieues de terrain. Il part sans souci et entendant son cœur chanter
le joyeux tirili
du Viennois ; et, tout le long de sa route, hommes et choses lui
parlent ; les vieux palais lui sourient, les vieilles ruines se
penchent à son oreille et lui disent, — tout bas, — les
histoires du vieux temps ; les collines se lèvent sur la pointe
des pieds pour lui chanter mille reverdies !
Donc, il est parti en la patrie des kreutzers
« et des verts rœrners
où le vin du Rhin brille toujours comme de l’or. » C’est
Strasbourg et sa flèche ! C’est la Forêt-Noire et les noires
sapinières ; la Forêt-Noire, où le voyageur, hélas !
eut besoin, un beau soir, de mettre la main dans sa poche et de la
retirer à peu près aussi nette qu’il l’avait mise ! C’est
Baden, le tapis-vert des rois ; Baden, le salon des jolies
femmes :
-
Là, du soir
au matin, roule le grand peut-être.
-
Le hasard, noir flambeau de ces
siècles d’ennui,
-
Le seul qui dans le ciel flotte
encore aujourd’hui !
-
Un bal est à deux pas. À
travers la fenêtre,
-
On le voit çà et là bondir et
disparaître
-
Comme un chevreau lascif qu’une
abeille poursuit.
-
C’est Francfort ;
c’est Manheim ; c’est Heidelberg ; c’est la Thuringe
et la légende de Faust ; c’est la maison de Goethe ! où
M. Gérard de Nerval est entré, comme on entre en la maison d’un
aïeul, tête nue et cœur battant. Puis c’est Cologne, — le
voyageur ne nous dit pas s’il y a mangé de l’omelette au
jambon ; et le dôme de Cologne, « compagnon colossal !
son front noir comme le visage du diable se dresse vers le ciel ! »
C’est Liège ; c’est Bruxelles et ses cigares calottés de
feuilles d’or ; son passage Saint-Hubert, ses dentelles et sa
rue de la Montagne ! C’est Anvers et ces monstrueux riddeck !
C’est Saardam ! C’est Amsterdam ! C’est La Haye et sa
kermesse, où danse sur les pots l’ombre du vieux Téniers.
Tout cela défile, une ville poussant
l’autre ; clochers poussant clochers ; aspects poussant
aspects. M. Gérard de Nerval voyage sans parti pris. Il dit ce qu’il
voit, et il voit sans cicerone. Ses descriptions sont vives et
colorées. Voyez ce panorama, lecteur, et vous ne regretterez pas
d’avoir voyagé dans votre fauteuil.
Les souvenirs d’Allemagne contiennent encore
Léo Burckart,
ce drame fait à Heidelberg, en pleine Allemagne d’étudiants,
solide et vigoureuse peinture de la sainte Vehme ressuscitée ;
grand drame germanique, où l’intrigue se noue et se dénoue sous
le poignard de Carl Sand !
Comme nous fermions Lorely,
nous sommes tombés sur cette page d’Henri Heine : « Quand
j’arrivai au pont du Rhin, je vis couler le fleuve paternel, aux
tranquilles rayons de la lune.
Salut ! Rhin, que je nomme encore mon
père, comment t’es-tu porté depuis que nous nous sommes quittés ?
J’ai souvent pensé à toi avec désir et regret.
À peine eus-je prononcé ces mots, que
j’entendis des sons singulièrement douloureux s’exhaler du sein
profond des ondes ; c’était comme la toux d’un vieillard,
comme un sourd grondement et un murmure plaintif !
« Sois le bienvenu, mon enfant ! je
vois avec plaisir que tu ne m’as pas oublié ; voilà treize
ans passés que je ne t’ai vu ; j’ai eu bien à souffrir
dans l’intervalle.
À Bibéric, j’ai dû avaler des pierres ;
en vérité, le mets n’est point facile à digérer, — et
pourtant les vers de Nicolas Becker me pèsent encore plus sur
l’estomac.
Il m’a chanté, comme si j’étais encore
la plus pure des vierges qui ne permet à personne de dérober la
précieuse couronne de son honneur.
Lorsque je l’entends, cette stupide chanson,
je m’arracherais volontiers ma barbe blanche, et l’envie me prend
de me noyer dans mes propres ondes !
Que je ne sois pas une vierge immaculée, les
Français le savent mieux que personne, eux qui souvent mêlèrent à
mes eaux leurs flots victorieux.
La sotte chanson et le sot petit ouvrage !
Il m’a couvert de honte, il m’a même, en quelque sorte,
compromis politiquement.
Car les Français n’ont maintenant qu’à
revenir, je devrai rougir devant eux, moi qui si souvent ai demandé
avec larmes leur retour.
Je les ai toujours tant aimés, ces chers
petits Français ! — Chantent-ils et sautent-ils encore comme
autrefois ? Portent-ils encore des culottes blanches ?
Je les recevrais volontiers, mais je crains
leur persiflage et leur blâme à cause de cette maudite chanson.
Ce malicieux gamin d’Alfred de Musset
arrivera peut-être à leur tête comme tambour, et qui sait s’il
ne me tambourinera pas aux oreilles toutes ses mauvaises
plaisanteries ? »
C’est ainsi que se plaignit le pauvre vieux
fleuve. Il ne pouvait retrouver le calme. Je lui dis maintes paroles
consolantes pour le ragaillardir :
« Cesse de t’inquiéter, Rhin
vénérable ; la gaieté railleuse des Français n’est plus à
craindre ; ils ne sont plus les Français d’autrefois ;
aussi portent-ils d’autres chausses.
Les pantalons qu’ils portent ne sont plus
blancs, mais rouges ; ils ont aussi d’autres boutons ;
ils ne chantent plus, ils ne sautent plus ; ils penchent la tête
d’un air pensif.
Ils philosophent et parlent maintenant de
Kant, de Fichte et de Hegel. Ils fument, ils boivent de la bière ;
il en est même qui s’amusent à jouer aux quilles.
Ils deviennent philistins tout comme nous, et
peut-être même nous ont-ils dépassés. Ils ne sont plus
voltairiens, ils deviennent hengstenbergiens.
Alfred de Musset, j’en conviens, est encore
un méchant garnement ; mais rassure-toi, nous saurons bien
mettre un frein à sa langue diabolique.
Apaise-toi, Rhin, mon père ; oublie de
méchants couplets. Tu entendras bientôt une chanson meilleure. —
Adieu, nous nous reverrons. »
Edmond et Jules de Goncourt.
FIESQUE,
Drame en vers
d’après Schiller,
PAR É. ET H. CRÉMIEUX.
Il y a trente ans, M. Ancelot
a fait une tragédie du drame de Schiller. MM. Crémieux déclarent,
dans les quelques mots qui précèdent leur pièce, qu’ils n’ont
pas cru que M. Ancelot eût épuisé le sujet saisissant de Fiesque.
Nous sommes grandement de leur avis. « Notre œuvre, — disent
les auteurs, — n’est ni une traduction, ni une imitation, ni une
création, bien qu’elle soit à la fois tout cela ; — ce
n’est pas plus une copie qu’un original : c’est une étude
d’après un beau modèle. »
La tentative est trop louable pour que nous
n’y applaudissions pas ; et d’ailleurs deux noms de frères
accolés l’un à l’autre, deux signatures jumelles nous font
toujours lire un livre un peu avec le cœur.
MM. Crémieux « ont traduit
littéralement quelques morceaux de Schiller, imité plusieurs
autres, remplacé souvent de longues tirades par un mot, par un
geste ; ils ont fait de nombreuses suppressions, interverti et
modifié bien des scènes, — surtout aux trois premiers actes, —
soit pour la clarté, soit pour l’effet ; ils ont introduit,
et dans le dialogue, et dans l’action, et dans le denoûment
lui-même, certains détails de leur invention, qu’ils ont cru
nécessaires à l’intérêt et à la vérité du tableau. »
Le Fiesque
de MM. Crémieux est en somme une œuvre méritoire et
consciencieuse. Qu’on nous permette d’en citer un morceau :
-
Fiesque,
seul.
-
-
Gênes !
te voilà donc ! — Point perdu dans l’espace,
-
Que mesure d’un coup d’aile
l’oiseau qui passe !
-
Imperceptible nain, sur ta crête
juché,
-
Qu’est-ce que ton domaine et
ton étroit duché ?...
-
— Mais non, Gênes, ton cœur,
c’est ce port de deux lieues,
-
Où, comme un sang actif,
palpitent ces eaux bleues
-
Où viennent s’infuser,
apportés par ces mâts,
-
La vie et l’or, puisés aux
plus riches climats.
-
— La mer, immense champ que
laboure et féconde
-
Le soc de tes vaisseaux, —
c’est l’empire du monde ;
-
Et son sceptre est le tien, son
sceptre dont le poids
-
Peut contre-balancer l’empereur
et les rois !
-
Souveraine des mers ! ville
majestueuse !
-
L’avoir à soi ! Planer
sur ta tête orgueilleuse,
-
Escalader ton ciel, et régner,
à mon tour,
-
Resplendissant là-haut, comme
ce roi du jour !
-
— Est-ce un crime ? —
Voler une bourse est un crime ;
-
Voler une couronne est un acte
sublime !
-
À César des autels, un gibet
au bandit !
-
— Car la honte décroît quand
le forfait grandit.
-
— Obéir ou régner ! —
Régner !... Sommet immense
-
Où la terre finit et d’où le
ciel commence !
-
L’éternité là-haut… et le
néant là-bas !
-
Obéir ou régner ! —
Être ou bien n’être pas !
-
— Régner ! Aller d’un
bond s’asseoir sur cette cime
-
Et plonger d’un regard
dédaigneux dans l’abîme,
-
Où le hasard s’entend avec la
vanité
-
Pour tricher en jouant l’aveugle
humanité !
-
— Approcher, quand on veut, sa
lèvre la première
-
Aux coupes des plaisirs ! —
Mener à la lisière
-
Et voir, comme un enfant, se
traîner devant soi
-
Ce géant cuirassé qu’on
appelle la Loi !
-
Peut-être
bien ici les auteurs n’ont-ils pas assez oublié le monologue du
Charles-Quint d’Hugo ; mais la situation prêtait,
convenez-en, à se le rappeler. — Nous n’avons plus qu’un mot à
dire aux frères débutants : à quand une œuvre sans
lisières ?
Edmond et Jules de Goncourt.
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