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LÉGENDES DU
XIXe
SIÈCLE.
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LE PASSEUR DE MAGUELONNE.
Le Lez est une jolie rivière,
avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure en sortant de Montpellier,
et vous entrerez en un pays étrange. Passé les saules du hameau de
Lattes, il n’y a plus d’arbres, il n’y a plus d’ombre. Ici
finit la terre de France. Il se déroule devant vous une lande sans
borne toute coupée de flaques d’eau. Ce ne sont plus, jusqu’à
la Méditerranée, que des étangs envahis d’herbes, et des steppes
marécageuses où le ciel, en se reflétant, laisse tomber de loin en
loin un morceau de lapis. Les joncs, les tamaris, les ronces, les
roseaux jettent leur manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les
touffes de soude et de varech tachent de longues langues de sable. En
ce désert, lézardé par la mer envahissante, semé d’îlots de
terre brûlée, et propice au mirage comme le Sahara, quelques
cavales blanches filent à l’horizon comme des flèches d’argent.
Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux s’effarent. Dans
les canaux encaissés qui traversent le marais, de lourds bateaux à
dragues dorment, leurs roues à godets immobiles. Plus les chants,
plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence ! Il fait
silence. Le sol vermineux pullule de scorpions. L’air charrie des
nuées de moustiques et de moucherons. Par le paysage d’or pâle
volent des milliers d’oiseaux aquatiques ; et même parfois
les flamants navigateurs, rangés en file, frôlent les plus hauts
roseaux, déployant au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de
cette Égypte retrouvée.
Auprès d’une hutte conique en joncs, wigham
de Huron trempant dans la boue, s’évase une mare où gît,
sombrée, la carcasse d’un vieux bateau. Au bord de la mare, pieds
nus, jupe rouge et jupe bleue, deux petites filles, l’une
accroupie, l’autre à genoux, font de grands jeux dans l’eau.
Leurs petits cheveux blonds leur courent gentiment sur la tête ;
leurs petites jupes carrées et tombant droit des brassières à la
moitié de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil
qui s’amuse à jeter sur les plis de vieille toile des pointes de
bel outremer et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le long et
mord aux petites filles un bout de cou hâlé, et ces petits cheveux
follets qui marquent sur la nuque des enfants de la campagne comme
une petite ligne blanche. La lumière les inonde toutes deux, et met
à ce groupe la couleur tapageuse d’une aquarelle de Lessore. Les
deux enfants se penchent vers la mare, allongeant les bras, sans
grand souci de se mouiller les poignets. Elles lancent à l’eau un
petit poisson mort, et le petit poisson se retourne et se met sur le
flanc à la surface. Elles le rattrapent, elles le rejettent pour
voir s’il nagera mieux ; et ce sont grandes joies et félicités
d’enfants, à ces petites, de souffler l’eau morte pour faire un
peu aller le cadavre d’argent, et de le pousser du doigt, la plus
petite se mouillant encore plus que la grande.
Derrière les enfants, à l’ombre de la
hutte, sur une chaise recouverte d’une vieille tapisserie, est
assise une jeune femme en costume de mariée, une couronne de fleurs
blanches sur la tête, un bouquet au côté. La jeune mariée regarde
insouciamment la ruine de Maguelonne qui se dresse dans la mer en
face d’elle.
Maguelonne ! le long passé !
Maguelonne ! la croisade prêchée par Urbain II !
Maguelonne ! Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant
de son cortège pontifical le pont d’une lieue ! Maguelonne !
la chanoinerie de doulce beuverye ! Maguelonne ! le
convivium generale,
et le bon vin clairet, et les crespets à l’hypocras ! le
convivium generale
avec la sauce au poivre de la Saint-Michel à Pâques, et la sauce au
verjus de Pâques jusques à la Saint-Michel ! Maguelonne !
le manuscrit d’Apicius in re
coquinaria, retrouvé sous les
cuisines du monastère ! Maguelonne ! la ville !
Maguelonne ! la forteresse ! Maguelonne ! l’évêché !
Maguelonne ! la cathédrale ! Maguelonne ! la
déserte ! Maguelonne ! une ferme ! Maguelonne !
les goëlands sur la plage ! Maguelonne ! les sabots des
chevaux sur les tombes épiscopales !
Le soleil tourne la hutte ; la tête de
la jeune femme est encore blottie dans l’ombre ; mais le
soleil va la gagner. Un homme à barbe noire, à membres robustes,
sort de la hutte ; il va prendre un vieux morceau de voile, et
il le jette au-dessus de la tête de la mariée, sur des pieux qui
servent à sécher les filets.
Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants.
Dans un faubourg d’Arles, —
c’était un soir noce. La gaîté disait : noce de petites
gens ; le heurt des verres : noce de brave gens ; les
chansons disaient : noce de jeunes gens. — Ils étaient en
beaux habits ; elle était en belle parure. On porta des santés
de la soupe au dessert ; il avait vingt ans, elle en avait
seize ; chacun était l’ami de son voisin. Le marié regardait
la mariée ; la mariée regardait le marié : ils se
souriaient en l’avenir. — Une chanson, le marié ! Une
chanson à la mariée ! — Et lui se leva ; elle rougit.
Il chanta :
-
La belle
coumé lou printemps
-
Nous rebiscoule et nous
counsolou,
-
N’a qu’à paraïsse, et
tout d’un temps
-
Dé plési lou cor nous
trémoulou !
-
— Dé plési lou cor nous
trémoulou ! — reprirent-ils en chœur, et de fait la belle
Rosalie valait bien tout le patois du monde. Le riant sourire et les
blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs cils
et le joli nez droit, le front bombé et la peau dorée, la grande
taille et les petits pieds ; la jolie mariée et le beau marbre
grec ! Au dernier lundi de Pâques, sur la promenade, les filles
d’Arles, venues en leurs plus riches atours, en leur plus bel
orgueil, ont couronné Rosalie reine de la beauté. Un Marseillais,
qui avait un grand café sur la Cannebière, lui a proposé mariage
pour la mettre dans son comptoir ; un riche confiseur de Lyon
est venu, lui aussi. De Nîmes, de Toulouse, il est venu aussi des
cafetiers, des confiseurs, des pâtissiers, des saucissotiers ;
elle les a refusés tous comme ceux d’Arles. Des jeunes gens lui
ont fait des bouquets et ont glissé des lettres dedans. Rosalie a
donné les bouquets à ses amies, et a jeté les lettres au feu. Un
grand jeune homme, renommé trompeur, menant bonne guerre aux jolies
filles, a tourné autour d’elle longtemps ; elle lui a fait
les cornes ; et l’autre est revenu à ses amis, la lèvre
pincée et l’oreille basse, comme un homme qui pense à quelque
chose de mal.
Son amoureux n’a guère grand’chose :
un petit clos et une maisonnette. Mais quoi ? c’est son
amoureux.
Les lumières de la table dansaient sur les
haies du petit clos, et la maisonnette, de la cave au grenier,
chantait l’amour. — La mariée était montée à sa chambre ;
elle était déjà couchée : en bas elle entendait les derniers
refrains et les dernières poignées de main. Voilà que la fenêtre
s’ouvrit, et elle regarda…… La peur la prit ; elle poussa
un cri. Son mari, qui venait d’entrer, la trouva évanouie, et vit
comme un homme qui sautait par-dessus la haie de l’enclos. La
mariée eut le transport toute la nuit. — Le lendemain on trouva
dans le jardin une tête de mort et un drap de lit. — Le mari
comprit ; il devina qui s’était vengé.
La malade fut trois jours entre la vie et la
mort ; quand elle se reprit à vivre, — Rosalie était idiote.
Le mari songea à l’abandonnée créature, s’il venait à mourir,
lui ; et il ne dit mot à l’assassin ; mais, comme il le
rencontrait tous les jours, de peur d’un malheur, il se décida à
quitter la ville. Et puis il y a des gens méchants qui prennent
plaisir à rire des pauvres affolés, les montrant au doigt et
éclatant en moqueries peu chrétiennes. Sa maison vendue, un fusil
sur l’épaule, quelques écus de cent sous dans sa bourse en cuir,
le mari vint droit à ce désert, bâtit sa hutte lui-même, acheta
un bateau avec lequel il passe les étrangers qui vont visiter
Maguelonne. Il chasse la macreuse ; il pêche le poisson que la
tempête jette en ces bourbeuses lagunes ; il ramasse sur le
sable les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux
entomologistes d’alentour, et faisant souvent affaire avec M.
Crespon.
Cet argent qu’il gagne ainsi, ce sont les
fleurs blanches, c’est la robe blanche, c’est le voile blanc,
c’est le costume de mariée que, dans sa douce folie, Rosalie n’a
pas voulu quitter et veut porter tous les jours. Toute l’ambition
du passeur est que ce costume soit toujours renouvelé, toujours
blanc, toujours frais comme au matin de leur union ; — et la
femme passe ainsi ses journées entières dans sa robe blanche, à
regarder la mer bleue.
Tout misérable qu’il est, le passeur a tout
tenté pour la guérir ; la médecine a été impuissante. Elle
lui a fait espérer un moment que la naissance d’un enfant pourrait
amener une crise ; Rosalie a eu deux enfants, et la crise n’est
pas venue.
Une fois il l’a prise dans sa barque, et
comme il a trouvé une lueur de plaisir dans ses yeux, souvent il
l’emmène en mer ; et les pêcheurs, à voir passer cette
femme vêtue de blanc, assise, immobile, une main traînant dans
l’eau, saluent comme un présage cette madone de la Méditerranée,
et se disent : Bonne mer et bonne pêche !
Edmond et Jules de Goncourt.
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