EDMOND
DE GONCOURT
Grand,
avec une sveltesse hautaine et cette allure d’épaules qui
rejette la tête en arrière et lui donne de la
souveraineté, il apparaît d’une race fière et
superbe, cet Edmond de Goncourt que ses amis et ses admirateurs
acclamaient hier soir dans le banquet du Grand-Hôtel. La
moustache est bien franque, longue et légère ; la
démarche est franche, rapide ; il y a presque de l’ancien
officier en lui, non l’officier moderne, mais le gentilhomme du
siècle dernier, de ceux qui, après avoir passé
leur vie dans les guerres du roi, se retiraient dans leurs
gentilhommières, contents de la croix de Saint-Louis, pour y
écrire leurs Mémoires ou pour s’y livrer en paix « au
culte des vers ».
Mais
regardez les mains, ces mains d’une petitesse extrême,
presque féminine, ces mains nerveuses, frémissantes,
qui semblent toujours posées sur quelque invisible et vibrant
clavier ; notez les yeux, ces yeux dont la prunelle enveloppe et
reflète et qui ont pris toute la douceur de ces yeux des
peintres veloutés par la caresse des couleurs.
Ce
n’est plus l’officier, ce n’est plus le gentilhomme que vous
avez devant vous, c’est l’artiste qui a senti sous ses doigts
vibrer tous les fils de la vie et nous en a rendu les tensions et les
fièvres, qui a fait bondir et crier les cordes de nos êtres
sous l’archet le plus cinglant, le plus prenant, le plus pinçant,
l’archet merveilleux de son style. C’est l’admirable regardeur
de paysages, le flâneur attentif des banlieues, le manieur
exacerbé de valeurs et de tons qui a accroché plus de
tableaux que bien des peintres dans les plus nobles galeries de
l’art, c’est le prince des lettres françaises, Edmond de
Goncourt.
*
*
*
Carrière
a peint un admirable portrait du maître. La tête
lumineuse, nette, s’accuse avec ses méplats si
caractéristiques, ses reliefs et ses ombres et derrière
elle, dans un brouillard obscur, effacés sous des voiles de
tristesse, un vague profil se trace et s’évapore, une
estompe de traits, une fine et noble tête éloignée
dans des profondeurs de songe. Cette ombre sacrée, dédoublée
de la face vivante, évoquée par elle dans les
incertaines régions de l’Astral, elle accompagne, elle
auréole de sa pénombre le grand écrivain au
milieu de sa gloire, elle est le souvenir de l’ami et du frère,
de l’autre moi jamais oublié, qui partageait hier
avec lui les hommages d’une race d’écrivains nés
d’eux.
Les
Goncourt ! Que de souvenirs, que de passé unis dans
ces noms ! Ils rappellent d’abord ces belles amitiés
littéraires de jadis qui n’existent plus aujourd’hui,
l’intimité, la confiance entre des hommes tels que Gavarni,
Flaubert, Gautier ; ils évoquent des luttes célèbres,
des déceptions et des triomphes, — Henriette Maréchal,
la Patrie en danger ; — d’ingénieuses et
profondes incursions dans l’histoire que, les premiers, ils savent
retourner, montrer sans poudre et sans fard, dans le cabinet de
Pompadour ou le boudoir de du Barry ; et ce goût charmant
du bibelot, cette invention passionnée du japonisme, que tant
de snobs ont imitée sans passion, cette merveilleuse
résurrection de l’élégance et de la grâce
du dix-huitième siècle ; elle est leur œuvre,
leur création.
Ils
jettent aux quatre vents de l’esprit un éparpillement
d’idées qui sont devenues presque banales aujourd’hui,
pour avoir été trop répétées par
des sots.
Car
ils subirent la loi commune à ceux qu’une lente ascension
dans la célébrité livre d’abord aux
professionnels avant qu’ils ne soient arrivés au grand
public. Leurs livres ne connaissent pas encore les gros tirages
qu’une foule déjà d’écrivains gongorisent
avec fureur, appuyant leurs doigts lourds là où ils
avaient, d’un trait léger, délinéé
l’idée, faisant miroiter et bruire des sentiments discrets
et de demi-teintes, vulgarisant des pensées d’intimité
et de réserve qui mouraient de honte d’être
brutalement nues ainsi mises aux yeux des gens.
Malgré
ces pillages, leur heure arrive. Ce mot de La bruyère « qu’il
n’y a pas de chef-d’œuvre à deux » traverse
deux siècles pour venir se briser sur l’œuvre des Goncourt.
À eux deux, ils publient l’admirable série de volumes
qui va de cette Mme Gervaisais, de cette Renée
Mauperin, en qui s’incarne l’âme de la jeune fille
moderne, jusqu’à Sœur Philomène, ce poème
de douloureuse pitié, jusqu’à Charles Demailly,
ce tableau vivant, grouillant, exact toujours, du journalisme.
Ils
ont trouvé moyen d’unir leurs âmes en une telle
concentration d’énergie qu’ils l’ont fondue en une
seule, la plus complète, la plus adéquate à
l’humanité qui ait jamais existé peut-être.
Et
le mot de La Bruyère se retrouve juste. Il parlait de la
collaboration de deux hommes, le labeur bâtard où les
deux attelés tirant chacun de leur côté
n’arrivent à rien, à moins que le plus vigoureux
n’emporte l’autre et ne l’oblige à trottiner derrière
lui ; tel n’est pas le travail des deux frères :
il semble que cette réunion d’habitudes, d’éducation,
d’atavismes pareils, diversement commentés par des
variations de caractère et de tempéraments, doive
former, pour l’œuvre de roman, une puissance plus grande,
réceptrice de sentiments plus nombreux et plus différenciés ;
donner, avec le charme excitant du travail en commun, avec
l’électricité dégagée par deux natures
qui se comprennent et se répondent, une vigueur de création
jusqu’alors inconnue.
C’est
ce qui est arrivé pour les Goncourt.
*
*
*
Edmond
de Goncourt, dans les pages inoubliables du Journal de 1870, a
raconté, en une tragique lamentation d’une antique grandeur,
la mort du frère qu’il avait tant aimé. On sent
l’hésitation terrible qui dut étreindre son âme
quand il eut subi cette diminution de la personnalité
qu’inflige la mort d’un être cher, qu’il dut ressentir
plus effroyablement que personne.
Et
pourtant il a repris cette noble plume tombée des mains du
mourant, il a continué seul l’œuvre entreprise en commun,
et ce nom de Goncourt, qui se départageait entre les deux
prénoms d’Edmond et de Jules, a grandi encore sous la
signature de l’aîné, sans qu’aucun changement dans
la forme ou dans l’idée, sans que la moindre défaillance
soit venue avertir qu’une de ces deux intelligences s’était
éloignée de l’autre.
Il
semble que l’esprit des deux frères, uni par quelque
invisible lien que la mort même ne pouvait rompre, soit demeuré
intact, aussi complet, dans la Faustin, dans la Fille
Élisa, dans les Frères Zemganno, — symbole
admirable et touchant de leur fraternité —, dans les séries
de son Journal frémissant de vie et d’âme, dont
l’Écho de Pariseut la primeur, que dans les
précédents ouvrages, où les noms d’Edmond et
de Jules se mêlaient sur la couverture. Ce nom sonore et si
bien fait pour être répété par des lèvres
humaines, la représentation prochaine du drame la Faustin,
à Vienne, va le faire applaudir par l’Autriche et
l’Allemagne tout entière ; son rayonnement va plus loin
encore, jusqu’où meurent les vibrations ondées qui
portent les syllabes françaises.
Il
vit maintenant dans la chère maison d’Auteuil, dans le luxe
et la grâce des choses anciennes dont il sait le passé,
dans la paix recueillie du petit jardin, en été, plein
de mystérieuses roses. Les allées tournantes sont
encadrées d’arbustes rares, aux ramées précieuses,
d’une forme et d’une couleur choisies, ainsi que des montures et
des émaux de bijoux ; comme un bibliophile qui sait où
dénicher l’exemplaire unique, il va chercher ces plantes
chez des horticulteurs inconnus dont il ne donne pas le secret.
Ainsi
de son œuvre. Dans les cachettes profondes du cœur humain, chez les
antiquaires de l’histoire, il a trouvé les floraisons
ignorées, les feuilles incataloguées, les roses
innommées ; il en a tressé la couronne ambiguë,
la couronne d’ironie, de tendresse et de dédain qu’il
suspend au fronton du temple de mémoire.
……………………………
Le
dimanche, le « Grenier » est plein d’amis ;
la semaine, la maison est pleine de travail, de rêverie et de
souvenir…
FRANÇOIS
DE NION.
LE BANQUET
GONCOURT
Au
Grand-Hôtel, trois cents habits noirs se présentent le
long des escaliers, ont peine à tenir dans les salons du
premier étage où M. de Goncourt reçoit des
compliments et des poignées de main. Il y a des écrivains
de tous les styles parmi ces habits noirs. Le nom des de Goncourt,
qui a été si longtemps un drapeau de bataille, réunit
aujourd’hui, sous ses plis, des hommes de lettres qui
s’anathématisent volontiers les uns les autres. Quand les
inimitiés littéraires se fondent dans la célébration
d’un homme, c’est signe de gloire pour lui.
Des
Anglais sont venus tout exprès pour le banquet ; on
remarque même un Japonais.
Après
une demi-heure de conversations animées, on descend dans la
salle des fêtes du Grand-Hôtel. Chaque convive tient à
la main un plan de la disposition des tables avec une croix au crayon
qui indique le point stratégique où il doit prendre
place. Une table en fer à cheval suivant le contour de la
salle, au fond, est réservée pour M. de Goncourt et
pour les principaux du dîner. M. de Goncourt s’y assied au
milieu, ayant à sa gauche M. Alphonse Daudet et à sa
droite M. Poincaré, ministre. À la table d’honneur
encore : MM. Émile Zola, Anatole France, Catulle Mendès,
de Heredia ; l’organisateur du banquet, M. Frantz Jourdain,
etc.
À
citer des noms, citons-en beaucoup, puisque c’est la qualité
et la notoriété des convives qui importent dans ce
banquet. Donc, par lettre alphabétique :
Ajalbert,
Paul Alexis, Antoine, Georges Ancey, Jean Aicard, Barrès,
Besnard, Bracquemond, Blanche, Bonvalot, Bing Jean Blaize, Émile
Berr, Carrière, G. Charpentier, A. Charpentier, Henry Céard,
J. Chéret, G. Clemenceau, Édouard Conte, Albert Carré,
Duez, Damoye, Léon, Lucien et Georges Daudet, Descaves,
Doucet, E. Fasquelle, Ch. Foley, Ganderax, G. Geffroy, de Gramont, G.
Guiches, Philippe Gille, Alfred Gassier, Gandara, Hennique, P.
Hervieu, Henri Houssaye, Abel Hermant, Clovis Hugues, Hawkins,
Harrisson, G. Hugo, Jules Huret, Ibels, G. Jeanniot,
Jacquemaire, Marcel L’Heureux, G. Lecomte, Jean Lorrain, Lugné-Poé,
L. Legrand, Mallarmé, Maufra, Octave Mirbeau, Maizeroy, Gaétan
de Méaulne, Fr. de Nion, Henri de Régnier, Rodenbach,
Rodin, Rosny, Roll, Édouard Rod, Jules Renard, Renouard,
Rzewusky, Rops, docteur Robin, Félix Régamey, Scholl,
Schwob, Stryensky, Toudouze, Victor Tissot, Valgren, Willette,
Vaucaire, Fernand Xau.
Comme
on le voit, beaucoup de peintres et un certain nombre de sculpteurs.
Le
service a été rondement fait. À neuf heures et
demie, c’était fini. M. Frantz Jourdain lit des dépêches
de Puvis de Chavannes, de Jules Claretie, d’Alfred Stevens, et une
lettre de Sully Prudhomme, qui s’excusent de ne pouvoir venir. Puis
les discours commencent.
M.
Poincaré commence par dire que l’État se serait
diminué en ne participant pas à cette fête.
L’État ne se donne pas les gants de récompenser un
artiste. Il n’est qu’un amateur clairvoyant et désintéressé
qui vient apporter une distinction souvent tardive à un talent
que tout le monde avant lui a récompensé. L’État
ne connaît pas d’école. Il ne patronne aucune
esthétique. Il ne veut pas connaître de genres. Il est
pour la libre aspiration de chacun. Il lui suffit de savoir que dans
un sens ou dans un autre un écrivain a agrandi la littérature
française. Tel a été M. de Goncourt. En
remettant la rosette d’officier de la Légion d’honneur à
un écrivain qui n’a jamais sollicité de distinction
que pour d’autres, l’État ne fait donc que son devoir.
Cela
dit, M. Poincaré tire de sa poche un écrin, l’ouvre
et en fait sortir une rosette. Il fait mine de la passer à la
boutonnière de M. de Goncourt. Mais celui-ci l’arrête
d’un geste. On applaudit très ferme. M. de Heredia se lève.
Mais ce n’est que pour porter un toast « à
l’illustre, au magnifique… » Tout Heredia est dans ces
adjectifs.
Au
tour de M. Clemenceau. C’est un long discours qu’il a prononcé,
récité plutôt, discours très étudié,
discours d’homme politique et de docteur ès sciences
sociales pour qui la littérature n’est pas un art ayant sa
fin en soi-même. En voici quelques extraits :
Messieurs,
Beaucoup
d’entre vous peut-être, au moment où je me lève,
se demandent à quel titre je vais parler, et comment j’ai
quelque chose à dire dans une assemblée où tant
de maîtres de l’art français sont accourus pour
honorer dans Edmond de Goncourt le merveilleux labeur d’un grand
ouvrier de vérité et de beauté.
Je
cherche, moi aussi, messieurs, et j’admire que les organisateurs de
cette noble fête aient voulu que l’art créateur y fût,
en ce moment, représenté par un lecteur.
……………………………………
Connaissez-vous
cet homme, Edmond de Goncourt ? Ce chercheur inquiet, penché
sur l’âme humaine, fouillant les plis secrets dans l’émoi
des douloureuses trouvailles, soulevant d’une main émue les
fibres criantes, débordant de pitié pour la torture
humaine et, jusque dans la brutalité voulue, cherchant la
bienfaisante réaction des larmes.
Oui,
vous le connaissez cet esprit généreux, tenace,
renonçant aux satisfactions du vulgaire pour l’investigation
laborieuse de la vie, pour l’escalade ardue de la vérité.
Vous avez vécu de ses sensations, de ses tourments, de ses
espérances dans le tumulte humain ou le soir, accoudé
sous la lampe, quand près de vous venait s’asseoir celui qui
vous ressemblait comme un frère.
…………………………………… ..
Qu’importe
que le savant construise ses merveilleuses machines, si l’ouvrier
s’y trouve rivé d’une chaîne plus dure ?
Qu’importe que le poète de tout art nous ravisse aux
sublimes hauteurs, s’il faut retomber dans le trou plus profond de
la noire misère ?
Qu’importe
que le politique ait, d’un coup de surprise, réalisé
son rêve, si l’homme accru, l’homme affiné, dont il
a besoin pour la construction merveilleuse, n’a pas été
formé par les grands moralistes de science et d’art ?
Réunissez,
réunissez ce qu’avait séparé notre ignorance.
Faites-nous des savants capables d’émotions d’art, des
artistes d’observations, des politiques qui puissent sentir et qui
sachent comprendre.
Faites-nous
des hommes épris d’humanité.
Quel
pays, Messieurs, a fait de plus grands efforts que la France vers ce
haut idéal ?
………………………………………
J’affirme
hardiment que par ses lettres, par sa prodigieuse expansion d’art
total, la France tient le monde attentif aux manifestations de sa
pensée.
………………………………………
Qui,
plus que le Maître que nous fêtons, a pris sa noble part
de cette œuvre admirable ?
Il
me pardonnera de n’avoir pas assez parlé de lui. Je ne
pouvais pas avoir l’impertinence d’essayer un jugement raisonné
de son œuvre. Je sais trop bien que je ne suis pas qualifié
pour cela.
………………………………………
Le
paysan retourne le sol, l’ouvrier forge l’outil, le savant
calcule, le philosophe rêve. Les hommes se ruent en des chocs
douloureux pour la vie, pour l’ambition, la fortune ou la gloire.
Mais le penseur solitaire, écrivant, agissant, fixe leur
destinée. C’est lui qui éveille en eux les sentiments
engendreurs des idées, dont ils vivent et qu’ils s’efforcent
de fixer en des réalités sociales. C’est lui qui les
enchante de la jeune espérance dont l’appel enivrant les
entraîne à la vie. C’est lui qui les console, les
refait et, pansant les blessures, conduit le vaincu d’hier à
la victoire de demain. Il ouvre les cœurs, pénètre la
vie, révèle l’homme à l’homme et
véritablement le crée dans sa conscience et dans sa
volonté.
Avoir
été pour un jour, pour une heure, l’ouvrier d’une
telle œuvre, suffirait à la gloire d’une vie.
Qu’à
ce titre les Goncourt soient salués par nous, honorés
par tous, au premier rang de ces bons travailleurs par qui la
République de beauté sociale se fera quelque jour de la
République des lettres.
Du
speech qu’a lu M. Henry Céard, nous n’avons pas entendu
grand’chose. Celui de M. Zola est arrivé plus nettement. M.
Zola a brièvement évoqué le temps de son début
dans les lettres, la protection, les encouragements que de Goncourt
lui a donnés ; il l’a appelé son vieil ami. De
chaudes poignées de main, très applaudies de ceux qui
connaissaient le dessous de certaines petites choses, ont scellé
cette déclaration.
M.
Henry de Régnier s’exprime, lui, avec solennité.
Voici son morceau :
Messieurs,
Je
ne tenterai pas, pour louer dignement M. de Goncourt, de remplacer,
par une éloquence que je n’ai guère, une autorité
que je n’ai point et je ne puis que lui apporter un hommage qui a
plus de sincérité que de poids.
Je
n’aurais donc nulle raison de parler ici si je ne me sentais
exprimer avec le mien le sentiment de beaucoup d’autres. L’œuvre
des Goncourt, qui compte des chefs-d’œuvre, appartient à
tous ; elle a gardé, du caractère d’avoir été
initiatrice, le privilège de rester vivante et pour elle, aux
suffrages de la surprise, a succédé l’assentiment de
l’admiration. Ces livres qui furent d’abord des événements
restent les irréfragables faits d’un art d’écrire
nouveau et d’une façon de voir personnelle. L’influence en
demeure considérable et l’attrait intact, car le temps en a
déjà certifié la durée.
Nous
en fêtons, ce soir, le robuste et délicat ouvrier.
L’œuvre est variée, multiple, rare ! Elle compte
quarante volumes, et il suffirait d’en nommer les titres pour que
chacun de nous ressentît ce qu’il a goûté à
les lire de nerveuse beauté et d’original génie.
Le
souci de la vie y domine avec le soin du vrai. M. de Goncourt a créé
des vies : Demailly, Renée Mauperin, Madame Gervaisais,
la fille Élisa, la Faustin vivent à jamais en leur
vérité physique et sentimentale, corps et âme, en
leurs destinées et en leurs minutes, car M. de Goncourt sait
la structure et l’intimité des êtres comme il sait le
détail d’un temps ; un siècle lui est familier ;
il nous l’a rendu tel ; il a porté dans l’étude
du passé cette même observation profonde et minutieuse
qui lui est particulière et d’un tour d’esprit si
nettement français par sa justesse précise et sa grâce
élégante.
Aussi,
précieuse aux psychologues et aux historiens qui y apprennent
d’incomparables portraits d’âmes, cette œuvre est chère
aux poètes qui y admirent les inventions ingénieuses et
justes d’un style concis et inspiré, les peintres et les
sculpteurs peuvent s’y plaire, car ils y trouvent de ce qui est une
représentation plastique et colorée, miracle d’une
vision sûre de toutes les nuances et de toutes les attitudes.
Monsieur,
L’admiration
a ici sa place comme l’amitié. L’une et l’autre s’y
rencontrent dans un même sentiment, celui qu’inspire une
existence comme la vôtre, toute vouée aux lettres et à
l’art.
Si,
en exprimant médiocrement ce que j’aurais voulu mieux dire,
je n’ai pu contenter que l’indulgence de mon illustre auditeur,
j’eusse aimé, par contre, réjouir ses yeux en portant
sa santé, non pas dans ce verre mal taillé, mais en
haussant je ne sais quelle coupe japonaise de bizarre ou riche
poterie qui eût été une allusion à ces
objets curieux et charmants que vous aimez, Monsieur, et où
vos heures de repos, en votre maison d’Auteuil, se distraient du
noble labeur entrepris jadis, avec le double espoir d’une double
jeunesse, continué aux années de lutte et que
parachèvent maintenant les jours glorieux de votre haute
maîtrise et de votre inépuisable activité.
Une
partie des convives quittant leur place se sont approchés de
la table d’honneur pour entendre le toast de M. Alphonse Daudet.
Nous le donnons ici in extenso :
Encore
un toast, le dernier, que je demande à porter assis ; il
n’en sera que plus intime, plus conforme à notre amitié,
mon cher Goncourt. Cette amitié ne finira qu’avec nous et
voici plus de vingt ans qu’elle dure. C’est un bel âge,
surtout pour une amitié d’hommes de lettres, une sympathie
de papier. Tout d’abord, en effet, notre liaison ne fut que cela.
De ma part une admiration ingénue pour le grand inventeur que
vous étiez déjà depuis longtemps à notre
première rencontre, — mon devancier, mon chef de file (nous
ne disions pas encore : « cher maître »,
en ce temps-là ; mais si le mot nous manquait, nous
avions la chose et peut-être plus qu’aujourd’hui le respect
de la chose). Vous, simple et naturel comme toujours, souriant à
ce nouveau dont un certain tour ironique de l’esprit, une frénésie
de joie et de jeunesse vous rappelaient par instants, disiez-vous, la
chère image toujours inoubliée.
Ah !
Goncourt, ce qu’ils étaient pour nous, ces dimanches de la
rue Murillo qui nous réunissaient à quatre ou cinq dans
le petit salon de Flaubert, votre maison d’Auteuil vous semblant
encore trop triste pour recevoir vos amis !...
Mais
je m’arrête. Toutes ces belles minutes de notre temps
d’apprentissage, Zola vient de les évoquer avec une
éloquence, une conformité de sentiments, de souvenirs,
qui, pendant que je l’écoutais, faisait battre mon cœur à
l’unisson du sien, donnait presque à mes lèvres le
mouvement de ses lèvres. Pourtant mon verre est là ;
j’ai un toast à porter et le voici :
On
a bu à l’homme illustre, à Goncourt romancier,
historien, auteur dramatique, écrivain d’art.
Moi,
je voudrais boire à mon ami, au compagnon fidèle et
tendre qui m’a été bien bon pendant des heures bien
mauvaises.
Boire
à un Goncourt intime, que nous sommes quelques-uns à
connaître cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf
aux yeux aigus, incapable d’une pensée basse et d’un
mensonge, même dans la colère.
Boire
enfin à l’honnête homme dont on peut dire, sans peur
d’être démenti, qu’entre tous nos grands écrivains
de France il est, depuis Jean-Jacques, celui qui a le plus
passionnément aimé et cherché la vérité !
Le
long de cette série d’hommages, il était visible que
M. de Goncourt faisait des efforts pour ne pas pleurer. Néanmoins,
c’est d’une voix assez claire qu’il a dit :
« Mes
chers amis, cette soirée répare pour moi bien des
souffrances de ma carrière littéraire. »
À
dix heures et demie, tout était terminé.
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