L’Écho de Paris - Dimanche 3 mars 1895

EDMOND DE GONCOURT

Grand, avec une sveltesse hautaine et cette allure d’épaules qui rejette la tête en arrière et lui donne de la souveraineté, il apparaît d’une race fière et superbe, cet Edmond de Goncourt que ses amis et ses admirateurs acclamaient hier soir dans le banquet du Grand-Hôtel. La moustache est bien franque, longue et légère ; la démarche est franche, rapide ; il y a presque de l’ancien officier en lui, non l’officier moderne, mais le gentilhomme du siècle dernier, de ceux qui, après avoir passé leur vie dans les guerres du roi, se retiraient dans leurs gentilhommières, contents de la croix de Saint-Louis, pour y écrire leurs Mémoires ou pour s’y livrer en paix « au culte des vers ».

Mais regardez les mains, ces mains d’une petitesse extrême, presque féminine, ces mains nerveuses, frémissantes, qui semblent toujours posées sur quelque invisible et vibrant clavier ; notez les yeux, ces yeux dont la prunelle enveloppe et reflète et qui ont pris toute la douceur de ces yeux des peintres veloutés par la caresse des couleurs.

Ce n’est plus l’officier, ce n’est plus le gentilhomme que vous avez devant vous, c’est l’artiste qui a senti sous ses doigts vibrer tous les fils de la vie et nous en a rendu les tensions et les fièvres, qui a fait bondir et crier les cordes de nos êtres sous l’archet le plus cinglant, le plus prenant, le plus pinçant, l’archet merveilleux de son style. C’est l’admirable regardeur de paysages, le flâneur attentif des banlieues, le manieur exacerbé de valeurs et de tons qui a accroché plus de tableaux que bien des peintres dans les plus nobles galeries de l’art, c’est le prince des lettres françaises, Edmond de Goncourt.

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Carrière a peint un admirable portrait du maître. La tête lumineuse, nette, s’accuse avec ses méplats si caractéristiques, ses reliefs et ses ombres et derrière elle, dans un brouillard obscur, effacés sous des voiles de tristesse, un vague profil se trace et s’évapore, une estompe de traits, une fine et noble tête éloignée dans des profondeurs de songe. Cette ombre sacrée, dédoublée de la face vivante, évoquée par elle dans les incertaines régions de l’Astral, elle accompagne, elle auréole de sa pénombre le grand écrivain au milieu de sa gloire, elle est le souvenir de l’ami et du frère, de l’autre moi jamais oublié, qui partageait hier avec lui les hommages d’une race d’écrivains nés d’eux.

Les Goncourt ! Que de souvenirs, que de passé unis dans ces noms ! Ils rappellent d’abord ces belles amitiés littéraires de jadis qui n’existent plus aujourd’hui, l’intimité, la confiance entre des hommes tels que Gavarni, Flaubert, Gautier ; ils évoquent des luttes célèbres, des déceptions et des triomphes, — Henriette Maréchal, la Patrie en danger ; — d’ingénieuses et profondes incursions dans l’histoire que, les premiers, ils savent retourner, montrer sans poudre et sans fard, dans le cabinet de Pompadour ou le boudoir de du Barry ; et ce goût charmant du bibelot, cette invention passionnée du japonisme, que tant de snobs ont imitée sans passion, cette merveilleuse résurrection de l’élégance et de la grâce du dix-huitième siècle ; elle est leur œuvre, leur création.

Ils jettent aux quatre vents de l’esprit un éparpillement d’idées qui sont devenues presque banales aujourd’hui, pour avoir été trop répétées par des sots.

Car ils subirent la loi commune à ceux qu’une lente ascension dans la célébrité livre d’abord aux professionnels avant qu’ils ne soient arrivés au grand public. Leurs livres ne connaissent pas encore les gros tirages qu’une foule déjà d’écrivains gongorisent avec fureur, appuyant leurs doigts lourds là où ils avaient, d’un trait léger, délinéé l’idée, faisant miroiter et bruire des sentiments discrets et de demi-teintes, vulgarisant des pensées d’intimité et de réserve qui mouraient de honte d’être brutalement nues ainsi mises aux yeux des gens.

Malgré ces pillages, leur heure arrive. Ce mot de La bruyère « qu’il n’y a pas de chef-d’œuvre à deux » traverse deux siècles pour venir se briser sur l’œuvre des Goncourt. À eux deux, ils publient l’admirable série de volumes qui va de cette Mme Gervaisais, de cette Renée Mauperin, en qui s’incarne l’âme de la jeune fille moderne, jusqu’à Sœur Philomène, ce poème de douloureuse pitié, jusqu’à Charles Demailly, ce tableau vivant, grouillant, exact toujours, du journalisme.

Ils ont trouvé moyen d’unir leurs âmes en une telle concentration d’énergie qu’ils l’ont fondue en une seule, la plus complète, la plus adéquate à l’humanité qui ait jamais existé peut-être.

Et le mot de La Bruyère se retrouve juste. Il parlait de la collaboration de deux hommes, le labeur bâtard où les deux attelés tirant chacun de leur côté n’arrivent à rien, à moins que le plus vigoureux n’emporte l’autre et ne l’oblige à trottiner derrière lui ; tel n’est pas le travail des deux frères : il semble que cette réunion d’habitudes, d’éducation, d’atavismes pareils, diversement commentés par des variations de caractère et de tempéraments, doive former, pour l’œuvre de roman, une puissance plus grande, réceptrice de sentiments plus nombreux et plus différenciés ; donner, avec le charme excitant du travail en commun, avec l’électricité dégagée par deux natures qui se comprennent et se répondent, une vigueur de création jusqu’alors inconnue.

C’est ce qui est arrivé pour les Goncourt.

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Edmond de Goncourt, dans les pages inoubliables du Journal de 1870, a raconté, en une tragique lamentation d’une antique grandeur, la mort du frère qu’il avait tant aimé. On sent l’hésitation terrible qui dut étreindre son âme quand il eut subi cette diminution de la personnalité qu’inflige la mort d’un être cher, qu’il dut ressentir plus effroyablement que personne.

Et pourtant il a repris cette noble plume tombée des mains du mourant, il a continué seul l’œuvre entreprise en commun, et ce nom de Goncourt, qui se départageait entre les deux prénoms d’Edmond et de Jules, a grandi encore sous la signature de l’aîné, sans qu’aucun changement dans la forme ou dans l’idée, sans que la moindre défaillance soit venue avertir qu’une de ces deux intelligences s’était éloignée de l’autre.

Il semble que l’esprit des deux frères, uni par quelque invisible lien que la mort même ne pouvait rompre, soit demeuré intact, aussi complet, dans la Faustin, dans la Fille Élisa, dans les Frères Zemganno, — symbole admirable et touchant de leur fraternité —, dans les séries de son Journal frémissant de vie et d’âme, dont l’Écho de Pariseut la primeur, que dans les précédents ouvrages, où les noms d’Edmond et de Jules se mêlaient sur la couverture. Ce nom sonore et si bien fait pour être répété par des lèvres humaines, la représentation prochaine du drame la Faustin, à Vienne, va le faire applaudir par l’Autriche et l’Allemagne tout entière ; son rayonnement va plus loin encore, jusqu’où meurent les vibrations ondées qui portent les syllabes françaises.

Il vit maintenant dans la chère maison d’Auteuil, dans le luxe et la grâce des choses anciennes dont il sait le passé, dans la paix recueillie du petit jardin, en été, plein de mystérieuses roses. Les allées tournantes sont encadrées d’arbustes rares, aux ramées précieuses, d’une forme et d’une couleur choisies, ainsi que des montures et des émaux de bijoux ; comme un bibliophile qui sait où dénicher l’exemplaire unique, il va chercher ces plantes chez des horticulteurs inconnus dont il ne donne pas le secret.

Ainsi de son œuvre. Dans les cachettes profondes du cœur humain, chez les antiquaires de l’histoire, il a trouvé les floraisons ignorées, les feuilles incataloguées, les roses innommées ; il en a tressé la couronne ambiguë, la couronne d’ironie, de tendresse et de dédain qu’il suspend au fronton du temple de mémoire.

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Le dimanche, le « Grenier » est plein d’amis ; la semaine, la maison est pleine de travail, de rêverie et de souvenir…

FRANÇOIS DE NION.

LE BANQUET GONCOURT

Au Grand-Hôtel, trois cents habits noirs se présentent le long des escaliers, ont peine à tenir dans les salons du premier étage où M. de Goncourt reçoit des compliments et des poignées de main. Il y a des écrivains de tous les styles parmi ces habits noirs. Le nom des de Goncourt, qui a été si longtemps un drapeau de bataille, réunit aujourd’hui, sous ses plis, des hommes de lettres qui s’anathématisent volontiers les uns les autres. Quand les inimitiés littéraires se fondent dans la célébration d’un homme, c’est signe de gloire pour lui.

Des Anglais sont venus tout exprès pour le banquet ; on remarque même un Japonais.

Après une demi-heure de conversations animées, on descend dans la salle des fêtes du Grand-Hôtel. Chaque convive tient à la main un plan de la disposition des tables avec une croix au crayon qui indique le point stratégique où il doit prendre place. Une table en fer à cheval suivant le contour de la salle, au fond, est réservée pour M. de Goncourt et pour les principaux du dîner. M. de Goncourt s’y assied au milieu, ayant à sa gauche M. Alphonse Daudet et à sa droite M. Poincaré, ministre. À la table d’honneur encore : MM. Émile Zola, Anatole France, Catulle Mendès, de Heredia ; l’organisateur du banquet, M. Frantz Jourdain, etc.

À citer des noms, citons-en beaucoup, puisque c’est la qualité et la notoriété des convives qui importent dans ce banquet. Donc, par lettre alphabétique :

Ajalbert, Paul Alexis, Antoine, Georges Ancey, Jean Aicard, Barrès, Besnard, Bracquemond, Blanche, Bonvalot, Bing Jean Blaize, Émile Berr, Carrière, G. Charpentier, A. Charpentier, Henry Céard, J. Chéret, G. Clemenceau, Édouard Conte, Albert Carré, Duez, Damoye, Léon, Lucien et Georges Daudet, Descaves, Doucet, E. Fasquelle, Ch. Foley, Ganderax, G. Geffroy, de Gramont, G. Guiches, Philippe Gille, Alfred Gassier, Gandara, Hennique, P. Hervieu, Henri Houssaye, Abel Hermant, Clovis Hugues, Hawkins, Harrisson, G. Hugo, Jules Huret, Ibels, G. Jeanniot, Jacquemaire, Marcel L’Heureux, G. Lecomte, Jean Lorrain, Lugné-Poé, L. Legrand, Mallarmé, Maufra, Octave Mirbeau, Maizeroy, Gaétan de Méaulne, Fr. de Nion, Henri de Régnier, Rodenbach, Rodin, Rosny, Roll, Édouard Rod, Jules Renard, Renouard, Rzewusky, Rops, docteur Robin, Félix Régamey, Scholl, Schwob, Stryensky, Toudouze, Victor Tissot, Valgren, Willette, Vaucaire, Fernand Xau.

Comme on le voit, beaucoup de peintres et un certain nombre de sculpteurs.

Le service a été rondement fait. À neuf heures et demie, c’était fini. M. Frantz Jourdain lit des dépêches de Puvis de Chavannes, de Jules Claretie, d’Alfred Stevens, et une lettre de Sully Prudhomme, qui s’excusent de ne pouvoir venir. Puis les discours commencent.

M. Poincaré commence par dire que l’État se serait diminué en ne participant pas à cette fête. L’État ne se donne pas les gants de récompenser un artiste. Il n’est qu’un amateur clairvoyant et désintéressé qui vient apporter une distinction souvent tardive à un talent que tout le monde avant lui a récompensé. L’État ne connaît pas d’école. Il ne patronne aucune esthétique. Il ne veut pas connaître de genres. Il est pour la libre aspiration de chacun. Il lui suffit de savoir que dans un sens ou dans un autre un écrivain a agrandi la littérature française. Tel a été M. de Goncourt. En remettant la rosette d’officier de la Légion d’honneur à un écrivain qui n’a jamais sollicité de distinction que pour d’autres, l’État ne fait donc que son devoir.

Cela dit, M. Poincaré tire de sa poche un écrin, l’ouvre et en fait sortir une rosette. Il fait mine de la passer à la boutonnière de M. de Goncourt. Mais celui-ci l’arrête d’un geste. On applaudit très ferme. M. de Heredia se lève. Mais ce n’est que pour porter un toast « à l’illustre, au magnifique… » Tout Heredia est dans ces adjectifs.

Au tour de M. Clemenceau. C’est un long discours qu’il a prononcé, récité plutôt, discours très étudié, discours d’homme politique et de docteur ès sciences sociales pour qui la littérature n’est pas un art ayant sa fin en soi-même. En voici quelques extraits :

Messieurs,

Beaucoup d’entre vous peut-être, au moment où je me lève, se demandent à quel titre je vais parler, et comment j’ai quelque chose à dire dans une assemblée où tant de maîtres de l’art français sont accourus pour honorer dans Edmond de Goncourt le merveilleux labeur d’un grand ouvrier de vérité et de beauté.

Je cherche, moi aussi, messieurs, et j’admire que les organisateurs de cette noble fête aient voulu que l’art créateur y fût, en ce moment, représenté par un lecteur.

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Connaissez-vous cet homme, Edmond de Goncourt ? Ce chercheur inquiet, penché sur l’âme humaine, fouillant les plis secrets dans l’émoi des douloureuses trouvailles, soulevant d’une main émue les fibres criantes, débordant de pitié pour la torture humaine et, jusque dans la brutalité voulue, cherchant la bienfaisante réaction des larmes.

Oui, vous le connaissez cet esprit généreux, tenace, renonçant aux satisfactions du vulgaire pour l’investigation laborieuse de la vie, pour l’escalade ardue de la vérité. Vous avez vécu de ses sensations, de ses tourments, de ses espérances dans le tumulte humain ou le soir, accoudé sous la lampe, quand près de vous venait s’asseoir celui qui vous ressemblait comme un frère.

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Qu’importe que le savant construise ses merveilleuses machines, si l’ouvrier s’y trouve rivé d’une chaîne plus dure ? Qu’importe que le poète de tout art nous ravisse aux sublimes hauteurs, s’il faut retomber dans le trou plus profond de la noire misère ?

Qu’importe que le politique ait, d’un coup de surprise, réalisé son rêve, si l’homme accru, l’homme affiné, dont il a besoin pour la construction merveilleuse, n’a pas été formé par les grands moralistes de science et d’art ?

Réunissez, réunissez ce qu’avait séparé notre ignorance. Faites-nous des savants capables d’émotions d’art, des artistes d’observations, des politiques qui puissent sentir et qui sachent comprendre.

Faites-nous des hommes épris d’humanité.

Quel pays, Messieurs, a fait de plus grands efforts que la France vers ce haut idéal ?

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J’affirme hardiment que par ses lettres, par sa prodigieuse expansion d’art total, la France tient le monde attentif aux manifestations de sa pensée.

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Qui, plus que le Maître que nous fêtons, a pris sa noble part de cette œuvre admirable ?

Il me pardonnera de n’avoir pas assez parlé de lui. Je ne pouvais pas avoir l’impertinence d’essayer un jugement raisonné de son œuvre. Je sais trop bien que je ne suis pas qualifié pour cela.

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Le paysan retourne le sol, l’ouvrier forge l’outil, le savant calcule, le philosophe rêve. Les hommes se ruent en des chocs douloureux pour la vie, pour l’ambition, la fortune ou la gloire. Mais le penseur solitaire, écrivant, agissant, fixe leur destinée. C’est lui qui éveille en eux les sentiments engendreurs des idées, dont ils vivent et qu’ils s’efforcent de fixer en des réalités sociales. C’est lui qui les enchante de la jeune espérance dont l’appel enivrant les entraîne à la vie. C’est lui qui les console, les refait et, pansant les blessures, conduit le vaincu d’hier à la victoire de demain. Il ouvre les cœurs, pénètre la vie, révèle l’homme à l’homme et véritablement le crée dans sa conscience et dans sa volonté.

Avoir été pour un jour, pour une heure, l’ouvrier d’une telle œuvre, suffirait à la gloire d’une vie.

Qu’à ce titre les Goncourt soient salués par nous, honorés par tous, au premier rang de ces bons travailleurs par qui la République de beauté sociale se fera quelque jour de la République des lettres.

Du speech qu’a lu M. Henry Céard, nous n’avons pas entendu grand’chose. Celui de M. Zola est arrivé plus nettement. M. Zola a brièvement évoqué le temps de son début dans les lettres, la protection, les encouragements que de Goncourt lui a donnés ; il l’a appelé son vieil ami. De chaudes poignées de main, très applaudies de ceux qui connaissaient le dessous de certaines petites choses, ont scellé cette déclaration.

M. Henry de Régnier s’exprime, lui, avec solennité. Voici son morceau :

Messieurs,

Je ne tenterai pas, pour louer dignement M. de Goncourt, de remplacer, par une éloquence que je n’ai guère, une autorité que je n’ai point et je ne puis que lui apporter un hommage qui a plus de sincérité que de poids.

Je n’aurais donc nulle raison de parler ici si je ne me sentais exprimer avec le mien le sentiment de beaucoup d’autres. L’œuvre des Goncourt, qui compte des chefs-d’œuvre, appartient à tous ; elle a gardé, du caractère d’avoir été initiatrice, le privilège de rester vivante et pour elle, aux suffrages de la surprise, a succédé l’assentiment de l’admiration. Ces livres qui furent d’abord des événements restent les irréfragables faits d’un art d’écrire nouveau et d’une façon de voir personnelle. L’influence en demeure considérable et l’attrait intact, car le temps en a déjà certifié la durée.

Nous en fêtons, ce soir, le robuste et délicat ouvrier. L’œuvre est variée, multiple, rare ! Elle compte quarante volumes, et il suffirait d’en nommer les titres pour que chacun de nous ressentît ce qu’il a goûté à les lire de nerveuse beauté et d’original génie.

Le souci de la vie y domine avec le soin du vrai. M. de Goncourt a créé des vies : Demailly, Renée Mauperin, Madame Gervaisais, la fille Élisa, la Faustin vivent à jamais en leur vérité physique et sentimentale, corps et âme, en leurs destinées et en leurs minutes, car M. de Goncourt sait la structure et l’intimité des êtres comme il sait le détail d’un temps ; un siècle lui est familier ; il nous l’a rendu tel ; il a porté dans l’étude du passé cette même observation profonde et minutieuse qui lui est particulière et d’un tour d’esprit si nettement français par sa justesse précise et sa grâce élégante.

Aussi, précieuse aux psychologues et aux historiens qui y apprennent d’incomparables portraits d’âmes, cette œuvre est chère aux poètes qui y admirent les inventions ingénieuses et justes d’un style concis et inspiré, les peintres et les sculpteurs peuvent s’y plaire, car ils y trouvent de ce qui est une représentation plastique et colorée, miracle d’une vision sûre de toutes les nuances et de toutes les attitudes.

Monsieur,

L’admiration a ici sa place comme l’amitié. L’une et l’autre s’y rencontrent dans un même sentiment, celui qu’inspire une existence comme la vôtre, toute vouée aux lettres et à l’art.

Si, en exprimant médiocrement ce que j’aurais voulu mieux dire, je n’ai pu contenter que l’indulgence de mon illustre auditeur, j’eusse aimé, par contre, réjouir ses yeux en portant sa santé, non pas dans ce verre mal taillé, mais en haussant je ne sais quelle coupe japonaise de bizarre ou riche poterie qui eût été une allusion à ces objets curieux et charmants que vous aimez, Monsieur, et où vos heures de repos, en votre maison d’Auteuil, se distraient du noble labeur entrepris jadis, avec le double espoir d’une double jeunesse, continué aux années de lutte et que parachèvent maintenant les jours glorieux de votre haute maîtrise et de votre inépuisable activité.

Une partie des convives quittant leur place se sont approchés de la table d’honneur pour entendre le toast de M. Alphonse Daudet. Nous le donnons ici in extenso :

Encore un toast, le dernier, que je demande à porter assis ; il n’en sera que plus intime, plus conforme à notre amitié, mon cher Goncourt. Cette amitié ne finira qu’avec nous et voici plus de vingt ans qu’elle dure. C’est un bel âge, surtout pour une amitié d’hommes de lettres, une sympathie de papier. Tout d’abord, en effet, notre liaison ne fut que cela. De ma part une admiration ingénue pour le grand inventeur que vous étiez déjà depuis longtemps à notre première rencontre, — mon devancier, mon chef de file (nous ne disions pas encore : « cher maître », en ce temps-là ; mais si le mot nous manquait, nous avions la chose et peut-être plus qu’aujourd’hui le respect de la chose). Vous, simple et naturel comme toujours, souriant à ce nouveau dont un certain tour ironique de l’esprit, une frénésie de joie et de jeunesse vous rappelaient par instants, disiez-vous, la chère image toujours inoubliée.

Ah ! Goncourt, ce qu’ils étaient pour nous, ces dimanches de la rue Murillo qui nous réunissaient à quatre ou cinq dans le petit salon de Flaubert, votre maison d’Auteuil vous semblant encore trop triste pour recevoir vos amis !...

Mais je m’arrête. Toutes ces belles minutes de notre temps d’apprentissage, Zola vient de les évoquer avec une éloquence, une conformité de sentiments, de souvenirs, qui, pendant que je l’écoutais, faisait battre mon cœur à l’unisson du sien, donnait presque à mes lèvres le mouvement de ses lèvres. Pourtant mon verre est là ; j’ai un toast à porter et le voici :

On a bu à l’homme illustre, à Goncourt romancier, historien, auteur dramatique, écrivain d’art.

Moi, je voudrais boire à mon ami, au compagnon fidèle et tendre qui m’a été bien bon pendant des heures bien mauvaises.

Boire à un Goncourt intime, que nous sommes quelques-uns à connaître cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf aux yeux aigus, incapable d’une pensée basse et d’un mensonge, même dans la colère.

Boire enfin à l’honnête homme dont on peut dire, sans peur d’être démenti, qu’entre tous nos grands écrivains de France il est, depuis Jean-Jacques, celui qui a le plus passionnément aimé et cherché la vérité !

Le long de cette série d’hommages, il était visible que M. de Goncourt faisait des efforts pour ne pas pleurer. Néanmoins, c’est d’une voix assez claire qu’il a dit :

« Mes chers amis, cette soirée répare pour moi bien des souffrances de ma carrière littéraire. »

À dix heures et demie, tout était terminé.