JOURNAL
DES GONCOURT PAR LES
VEBER’S (Année
1895)
6
janvier. — On m’envoie une demande d’adhésion
au banquet Puvis de Chavannes. Je consulte la liste des membres du
comité : rien que des littérateurs. Curieux
travers des écrivains de ce temps : ils ne peuvent manger
qu’en société. Ils récompensent les grands
hommes, leur offrant à dîner lorsqu’ils n’ont plus
de dents.
Ce
Puvis de Chavannes, un copieur de Gozzoli, qui sut utiliser les pires
défauts et faire passer pour du sentiment l’absence de
couleur et de dessin. Burty m’affirmait qu’il s’était
inspiré de certains passages de notre Manette. Je ne suis pas
éloigné de le croire.
—
L’Art du Japon, par
nous introduit en France, par nous propagé, révolutionne
aujourd’hui la jeune École. Quelle fortune j’aurais si je
réclamais les droits d’auteur sur toutes les idées
que nous avons semées — et qui ont poussé ! Je
ne vais pas bien ; mais ce qui me console, c’est que Daudet va
plus mal que moi. Gavarni disait : « On a toujours
besoin d’un plus souffrant que soi. » Quelque chose à
faire avec ça.
Dîner
chez la princesse, que je trouve très ennuyée par des
engelures qui lui déforment les mains.
8
janvier. — Berthelot vient me visiter. Je n’aime pas le
voir : il me replace dans l’arrière-génération
de 68 à 70.
Il
me parle de mon Journal, qui, paraît-il, a créé
une « renaissance » — c’est un mot — une
renaissance des Mémoires. Nous avons été les
premiers à réveiller chez les jeunes écrivains
le souci du témoignage historique, perdu, par lâcheté
ou par insouciance, après l’Empire.
Il
ajoute, en riant : « Mais ce qui sera drôle, ce
sera la publication des Mémoires de la princesse : on
saura ce qu’elle pensait de vous. » Et cela me donne
l’idée de glisser ici quelques méchancetés
contre elle, afin de me venger de ce qu’elle pourra bien dire sur
mon compte.
Berthelot
persiste à me parler de ce Journal, dont il a un peu
peur : « Le continuez-vous ? » Je lui
réponds : « Cela ennuie trop de gens pour que
j’y mette fin. » Il me cite des opinions recueillies par
lui : on me blâme d’avoir donné trop de place à
mon individualité, reproche que je trouve assez sot, car je me
raconte autant que je raconte mon époque. Et nous voilà
partis à discuter l’impressionnisme dans les
Mémoires, et Berthelot finit par avouer : « Saint-Simon
avait un “moi” plus encombrant encore que le vôtre ! »
—
D’ailleurs, les
Mémoires ne sont-ils pas la seule œuvre à laquelle un
écrivain puisse dévouer sa vieillesse ?
Dîner
chez Berthelot.
15
janvier. — Aujourd’hui, Charpentier fait irruption dans mon
grenier. « On vous offre un banquet ! » Je
souris de cette consécration tardive, et je pense à la
joie qu’il eût éprouvée. J’accepte, et,
aussitôt Charpentier me cite les noms des membres du comité :
tous littérateurs, nommés dans mon Journal ;
ils ne m’en veulent donc pas, comme on l’avait prétendu.
Zola
entre à son tour ; il a beaucoup diminué, réduit
à une maigreur squelettique. Il accepte la présidence
d’honneur. Aussitôt, on arrête la date du banquet. Il
paraît que l’on sera obligé de refuser du monde, tant
il y a de demandes ! Cette ultime popularité me fait un
peu sourire. Tout de même, il est facile de constater
l’influence que nous avons eue sur les hommes de lettres de ce
temps.
Je
demande que l’on me communique le registre d’invitations pour y
ajouter quelques noms. J’ai tant de politesses à rendre !

—
Nous sommes les
premiers qui ayons su dîner en ville. Jusque-là, les
écrivains n’étaient que des pique-assiette. Nous
avons ennobli l’invitation en nous improvisant les contrôleurs
délégués de la postérité.
—
Je dîne ce soir
chez Raffaelli, qui me dit avoir trouvé sa voie dans une
description des fortifications de Germinie Lacerteux ; il ajoute
que nous resterons plus comme peintres que comme littérateurs.
18
janvier. — Nous aurons eu, durant toute notre vie, l’étrange
privilège d’ameuter la foule. Le Figaro publiait hier
matin l’annonce de mon banquet, suivie des noms des principaux
convives. Et c’est, tout de suite, un déchaînement de
chroniquailleriescontre moi et nos œuvres. Devant ce
hourvari, les organisateurs hésitent ; ils ont, je le
vois, envie de renoncer à leur projet, et je sens qu’il
suffirait d’un mot dit par moi pour qu’ils l’abandonnent
joyeusement. Je ne le dirai pas. Dîner chez la princesse en
petit comité.
19
janvier. — Jour de la blanchisseuse.
12
chemises de soirée…………………………………………….
6 60
5 id. de nuit…………….............……………………………...
2 10
1 douzaine de mouchoirs…………………………….………….
1 70
3 paires de draps……………………………...…………………..
2 05
3 caleçons…………………………….....………………………….
0 60
Linge de table………………………….....…………………………0
10
—
Léon Daudet me
cite une blanchisseuse qui blanchit, à Paris, le linge de nos
élégants, qu’on lui envoie de Londres, où ils
l’ont, eux-mêmes, envoyé. Elle le renvoie là-bas,
après l’avoir glacé. Il dit qu’elle avait vainement
essayé d’avoir directement la clientèle. Curieux,
n’est-ce pas ? Dîner chez Zola ; rien de saillant,
peu extraordinaire.
20
janvier. — Mon banquet s’organise. Il paraît que nous
avons changé de président de la République.
Dîner chez Charpentier, où l’on ne parle que de ce
qu’ils nomment « mon apothéose ».
21
janvier. — Un rêve. J’étais au dîner de
Magny. J’arrivais en retard, et tout le monde était là :
Théo, Flaubert, le père Beuve, Burty, Gavarni, madame
Sand. Il y avait encore le prince Jérôme, Renan et
Gambetta, et d’autres encore qui ne sont plus. Et Théo se
levait aussitôt pour me dire : « Nous
sommes réunis en ton honneur ; nous fêtons notre
historiographe. » Tous avaient un air mi-souriant,
mi-ironique qui m’inquiétait. Alors on m’empoignait, on me
faisait asseoir à la place d’honneur, et chacun commençait
de me faire mon procès. Renan débutait, de sa voix de
pachyderme haletant : « Vous m’avez… hé…
prêté des paroles que je n’ai pas dites… Les
apôtres, jadis, hé… apportaient la même
inexactitude dans leurs relations… Mais, il y en avait plusieurs…
Votre relation, étant unique, devait avoir le mérite
d’être exacte. » Et Flaubert, frappant à
coups de poing, reprit : « Moi qui ne voulais pas
être vu dans la vie courante, qui voulais ne laisser de moi que
mes œuvres et rester aux yeux de tous le monsieur qui écrit
proprement, vous m’avez dépeint comme un rustre sanguin. »
« Moi, reprit Sainte-Beuve, vous me figurez comme un
polichinelle grotesque et de mauvaise foi… » Et cela
continue pendant des heures de cauchemar, durant lesquelles tous les
personnages de mon Journal défilent et m’invectivent.
Enfin, Théo, pour finir, Théo, furibond, transformé
en tigre de porcelaine japonaise, et qui hurle, le poing brandi
au-dessus de ma tête : « Je parie que j’amène
320 ! » Et je m’éveille avec la sensation
précise de n’être déjà plus de cette
époque-ci. Dîner chez Me T…, boulevard
Courcelles.
6
février. — Porel vient m’entretenir d’une reprise
d’Henriette Maréchal, avec Antoine. Un directeur
intelligent, ce Porel, fureteur, chercheur toujours en quête
d’une « machine » qui enlève le
public. Il me dit qu’il trouva les meilleurs principes de l’art
de la mise en scène dans nos descriptions. Il a l’intention
d’insérer dans notre Henriette un peu des chœurs
d’Athalie ; il croit que cela animera un peu l’acte
du bal de l’Opéra. À propos de ce bal, on me raconte
que pareille aventure est arrivée à une dame qui, ce
jour-là, s’était fourvoyée et s’imaginait
aller à une représentation de Faust.
Porel
s’est inscrit pour mon banquet ; il amènera Carré
et la figuration de Madame Sans-Gêne en costume. Je
pense que cela sera beau. Le soir, Houssaye m’emmène dîner.
Il a un défaut, cet homme qui n’est qu’une frisure :
il parle tout le temps de lui.
10
février. — Le banquet est reculé ; on le
fixe au 22 février. Je prévois qu’il n’aura pas
lieu : d’ici là il se produira un coup d’État,
ou le restaurant brûlera, ou le restaurateur fera faillite.
Chaque fois que nous avons eu la promesse d’un succès, il
est survenu quelque événement qui l’empêchait
net. On m’affirme que Caserio n’a poignardé M. Carnot que
pour arrêter le lancement du septième volume de notre
Journal. Cela n’aurait rien de surprenant.
Rencontré
S… Il me raconte que, récemment, à Nîmes, il
entre dans une maison publique ; il voit une fille qui sanglote
en lisant un livre usé, brisé, déchiré.
Il a la curiosité de s’approcher et de demander le titre de
l’ouvrage : c’était la Fille Élisa.
Là-dessus,
il m’entraîne de force au Napolitain, où nous dînons.
Il a beaucoup vieilli, il a perdu cette belle prestance de Parisien
gouailleur ; derrière le monocle, l’œil a je ne sais
quoi de flasque et de morne d’un œil qui regarde le passé,
en dehors.
—
Un hiver du Pôle,
où la cervelle vous gèle dans le crâne.
15
février. — Des jours dans le vague, parmi mes
japonaiseries, où je remâche de vieux souvenirs et
remets au net mon Journal. Ce soir, dîner chez des
parents éloignés.
17
février. — Lu dans le Gil-Blas un article plutôt
malveillant. Chose curieuse, les auteurs sont deux frères, qui
collaborent, l’un écrivant, l’autre semant le texte de
croquetons. Plus tard, ils connaîtront à leur tour le
supplice de la parodie.
Ce
soir, je vais dîner chez la fille de Gautier ; elle
assistera au banquet, pour sûr. Ribot a dit qu’il tenait à
porter ma santé et s’est inscrit parmi les premiers.
20
février. — On vient m’essayer mon habit ; il
paraît qu’au Figaro on a fait d’avance la
description du banquet. Pauvre vingtième siècle !
comme tu seras renseigné si tu te fies aux feuilles
publiques !
Dîner
chez Daudet, qui ne va pas très bien, mais qui se soigne ;
il espère que le médecin lui permettra une sortie
après-demain.
21
février. — On est venu, de divers journaux illustrés,
pour me faire mon portrait. On me soumet le menu du dîner.
Zola
arrive sur ces entrefaites et critique les esquisses. J’ai déjà
observé que ce puissant décriveur n’a pas
l’ombre du goût et du discernement.
Il
me parle du bruit que fait le banquet ; ce sera une solennité
sans exemple dans la vie littéraire. Porel profite de cette
occasion pour annoncer la reprise d’Henriette. Délégation
de l’Association des étudiants, qui demande à être
représentée. J’objecte la présence
d’Ajalbert ; ils insistent, et je finis par céder ;
on les mettra à l’autre bout de la table.
Dîner
le soir chez la princesse, qui est plus émue que moi.
22
février. — Notes prises en rentrant du banquet, qui n’a
été qu’un triomphe. J’arrive ; on m’offre un
gros bouquet, et une petite fille en blanc me récite des vers
composés par Coppée pour la circonstance. On se place :
à ma droite, la princesse ; à ma gauche, Daudet,
qui a tenu à venir, malgré son état de santé ;
puis toute l’élite de la littérature. Voici le menu :
Potage
Chérie
Hors
d’œuvre Goncourt
Saumon
sauce Manette
Cailles
à la Maréchal
Filet
à l’anglaise
Cardons
à la moëlle
Fromage
Gervaisais
Glace
Pompadour
Fruits
secs Demailly
Un
peu étourdi par le bruit et les lumières, je restai
muet durant le dîner ; j’observai pourtant que Zola
mangeait avec son couteau et que Daudet ne buvait que du lait. Un
courant sympathique ne tarda pas à dissiper la gêne ;
les voix s’élevaient ; on rit, on plaisanta, on
bavarda ; même on semblait un peu m’oublier, car
l’habitude, malgré moi, m’empêchait de parler, et je
me surprenais à écouter.
Le
ministre R… parlait du récent procès et disait que le
chantage était une nécessité sociale, qu’il
punissait des délits qui, sans lui, seraient assurés de
l’impunité. Enfin, au dessert, on se rappelle soudain ma
présence. Le bruit s’apaise, et le ministre se lève,
une coupe à la main. Il dit qu’il a tenu à féliciter
un des hommes de lettres dont s’honore la République. À
ces mots, la princesse pince les lèvres. Après lui,
Zola prend la parole : il dit qu’il s’honore de m’appeler
son maître, que je l’ai guidé dans la recherche du
naturalisme, que notre naturisme a déterminé le
grand mouvement qui entraîne la littérature vers la
réalité.
Daudet
dit que nous avons introduit la politesse dans le monde des lettres
et chassé définitivement la bohême.
Après
lui, Berthelot me félicite d’avoir porté dans
l’écriture les procédés de distillation de la
chimie. Puis c’est le prince Sayounshi qui me fait une allocution
en japonais, à laquelle j’ai, malheureusement, prêté
une oreille distraite.
Houssaye
vante notre connaissance de la femme.
Charpentier,
un peu gai, prononce une allocution d’où il ressort que nous
avons été les premiers à considérer la
littérature comme un sacerdoce, et même comme un
martyre.
Marcel
Prévost me remercie de lui avoir fourni la conception des
Demi-Viergespar Renée Mauperin. Les jeunes de
mon grenier : Descaves, Hermant, Ajalbert, Guiches, parlent tour
à tour, et il me semble que je monte, comme en une gloire de
féerie, auréolé de lumière et parfumé
d’encens.
Alors,
vaincu par l’émotion, je me lève et je dis ces
simples paroles : « Merci, mes amis. Je réunirai
vos hommages en une seule formule : vous trouvez que j’ai du
génie. » À ce moment, Guiches me demande la
parole pour porter la santé de mon frère. Mais, déjà,
on se levait de table. La soirée, à partir de ce
moment, manque d’intérêt : des chanteurs et des
monologuistes.
—
Je me sens l’estomac
un peu lourd.
23
février. — Le médecin, appelé par Pélagie,
me dit que j’ai une très forte indigestion.
24
février……
