GIL BLAS -  Lundi 18 février 1895

JOURNAL DES GONCOURT PAR LES VEBER’S (Année 1895)

6 janvier. — On m’envoie une demande d’adhésion au banquet Puvis de Chavannes. Je consulte la liste des membres du comité : rien que des littérateurs. Curieux travers des écrivains de ce temps : ils ne peuvent manger qu’en société. Ils récompensent les grands hommes, leur offrant à dîner lorsqu’ils n’ont plus de dents.

Ce Puvis de Chavannes, un copieur de Gozzoli, qui sut utiliser les pires défauts et faire passer pour du sentiment l’absence de couleur et de dessin. Burty m’affirmait qu’il s’était inspiré de certains passages de notre Manette. Je ne suis pas éloigné de le croire.

— L’Art du Japon, par nous introduit en France, par nous propagé, révolutionne aujourd’hui la jeune École. Quelle fortune j’aurais si je réclamais les droits d’auteur sur toutes les idées que nous avons semées — et qui ont poussé ! Je ne vais pas bien ; mais ce qui me console, c’est que Daudet va plus mal que moi. Gavarni disait : « On a toujours besoin d’un plus souffrant que soi. » Quelque chose à faire avec ça.

Dîner chez la princesse, que je trouve très ennuyée par des engelures qui lui déforment les mains.

8 janvier. — Berthelot vient me visiter. Je n’aime pas le voir : il me replace dans l’arrière-génération de 68 à 70.

Il me parle de mon Journal, qui, paraît-il, a créé une « renaissance » — c’est un mot — une renaissance des Mémoires. Nous avons été les premiers à réveiller chez les jeunes écrivains le souci du témoignage historique, perdu, par lâcheté ou par insouciance, après l’Empire.

Il ajoute, en riant : « Mais ce qui sera drôle, ce sera la publication des Mémoires de la princesse : on saura ce qu’elle pensait de vous. » Et cela me donne l’idée de glisser ici quelques méchancetés contre elle, afin de me venger de ce qu’elle pourra bien dire sur mon compte.

Berthelot persiste à me parler de ce Journal, dont il a un peu peur : « Le continuez-vous ? » Je lui réponds : « Cela ennuie trop de gens pour que j’y mette fin. » Il me cite des opinions recueillies par lui : on me blâme d’avoir donné trop de place à mon individualité, reproche que je trouve assez sot, car je me raconte autant que je raconte mon époque. Et nous voilà partis à discuter l’impressionnisme dans les Mémoires, et Berthelot finit par avouer : « Saint-Simon avait un “moi” plus encombrant encore que le vôtre ! »

— D’ailleurs, les Mémoires ne sont-ils pas la seule œuvre à laquelle un écrivain puisse dévouer sa vieillesse ?

Dîner chez Berthelot.

15 janvier. — Aujourd’hui, Charpentier fait irruption dans mon grenier. « On vous offre un banquet ! » Je souris de cette consécration tardive, et je pense à la joie qu’il eût éprouvée. J’accepte, et, aussitôt Charpentier me cite les noms des membres du comité : tous littérateurs, nommés dans mon Journal ; ils ne m’en veulent donc pas, comme on l’avait prétendu.

Zola entre à son tour ; il a beaucoup diminué, réduit à une maigreur squelettique. Il accepte la présidence d’honneur. Aussitôt, on arrête la date du banquet. Il paraît que l’on sera obligé de refuser du monde, tant il y a de demandes ! Cette ultime popularité me fait un peu sourire. Tout de même, il est facile de constater l’influence que nous avons eue sur les hommes de lettres de ce temps.

Je demande que l’on me communique le registre d’invitations pour y ajouter quelques noms. J’ai tant de politesses à rendre !

— Nous sommes les premiers qui ayons su dîner en ville. Jusque-là, les écrivains n’étaient que des pique-assiette. Nous avons ennobli l’invitation en nous improvisant les contrôleurs délégués de la postérité.

— Je dîne ce soir chez Raffaelli, qui me dit avoir trouvé sa voie dans une description des fortifications de Germinie Lacerteux ; il ajoute que nous resterons plus comme peintres que comme littérateurs.

18 janvier. — Nous aurons eu, durant toute notre vie, l’étrange privilège d’ameuter la foule. Le Figaro publiait hier matin l’annonce de mon banquet, suivie des noms des principaux convives. Et c’est, tout de suite, un déchaînement de chroniquailleriescontre moi et nos œuvres. Devant ce hourvari, les organisateurs hésitent ; ils ont, je le vois, envie de renoncer à leur projet, et je sens qu’il suffirait d’un mot dit par moi pour qu’ils l’abandonnent joyeusement. Je ne le dirai pas. Dîner chez la princesse en petit comité.

19 janvier. — Jour de la blanchisseuse.

12 chemises de soirée……………………………………………. 6 60

5 id. de nuit…………….............……………………………... 2 10

1 douzaine de mouchoirs…………………………….…………. 1 70

3 paires de draps……………………………...………………….. 2 05

3 caleçons…………………………….....…………………………. 0 60

Linge de table………………………….....…………………………0 10

— Léon Daudet me cite une blanchisseuse qui blanchit, à Paris, le linge de nos élégants, qu’on lui envoie de Londres, où ils l’ont, eux-mêmes, envoyé. Elle le renvoie là-bas, après l’avoir glacé. Il dit qu’elle avait vainement essayé d’avoir directement la clientèle. Curieux, n’est-ce pas ? Dîner chez Zola ; rien de saillant, peu extraordinaire.

20 janvier. — Mon banquet s’organise. Il paraît que nous avons changé de président de la République. Dîner chez Charpentier, où l’on ne parle que de ce qu’ils nomment « mon apothéose ».

21 janvier. — Un rêve. J’étais au dîner de Magny. J’arrivais en retard, et tout le monde était là : Théo, Flaubert, le père Beuve, Burty, Gavarni, madame Sand. Il y avait encore le prince Jérôme, Renan et Gambetta, et d’autres encore qui ne sont plus. Et Théo se levait aussitôt pour me dire : « Nous sommes réunis en ton honneur ; nous fêtons notre historiographe. » Tous avaient un air mi-souriant, mi-ironique qui m’inquiétait. Alors on m’empoignait, on me faisait asseoir à la place d’honneur, et chacun commençait de me faire mon procès. Renan débutait, de sa voix de pachyderme haletant : « Vous m’avez… hé… prêté des paroles que je n’ai pas dites… Les apôtres, jadis, hé… apportaient la même inexactitude dans leurs relations… Mais, il y en avait plusieurs… Votre relation, étant unique, devait avoir le mérite d’être exacte. » Et Flaubert, frappant à coups de poing, reprit : « Moi qui ne voulais pas être vu dans la vie courante, qui voulais ne laisser de moi que mes œuvres et rester aux yeux de tous le monsieur qui écrit proprement, vous m’avez dépeint comme un rustre sanguin. » « Moi, reprit Sainte-Beuve, vous me figurez comme un polichinelle grotesque et de mauvaise foi… » Et cela continue pendant des heures de cauchemar, durant lesquelles tous les personnages de mon Journal défilent et m’invectivent. Enfin, Théo, pour finir, Théo, furibond, transformé en tigre de porcelaine japonaise, et qui hurle, le poing brandi au-dessus de ma tête : « Je parie que j’amène 320 ! » Et je m’éveille avec la sensation précise de n’être déjà plus de cette époque-ci. Dîner chez Me T…, boulevard Courcelles.

6 février. — Porel vient m’entretenir d’une reprise d’Henriette Maréchal, avec Antoine. Un directeur intelligent, ce Porel, fureteur, chercheur toujours en quête d’une « machine » qui enlève le public. Il me dit qu’il trouva les meilleurs principes de l’art de la mise en scène dans nos descriptions. Il a l’intention d’insérer dans notre Henriette un peu des chœurs d’Athalie ; il croit que cela animera un peu l’acte du bal de l’Opéra. À propos de ce bal, on me raconte que pareille aventure est arrivée à une dame qui, ce jour-là, s’était fourvoyée et s’imaginait aller à une représentation de Faust.

Porel s’est inscrit pour mon banquet ; il amènera Carré et la figuration de Madame Sans-Gêne en costume. Je pense que cela sera beau. Le soir, Houssaye m’emmène dîner. Il a un défaut, cet homme qui n’est qu’une frisure : il parle tout le temps de lui.

10 février. — Le banquet est reculé ; on le fixe au 22 février. Je prévois qu’il n’aura pas lieu : d’ici là il se produira un coup d’État, ou le restaurant brûlera, ou le restaurateur fera faillite. Chaque fois que nous avons eu la promesse d’un succès, il est survenu quelque événement qui l’empêchait net. On m’affirme que Caserio n’a poignardé M. Carnot que pour arrêter le lancement du septième volume de notre Journal. Cela n’aurait rien de surprenant.

Rencontré S… Il me raconte que, récemment, à Nîmes, il entre dans une maison publique ; il voit une fille qui sanglote en lisant un livre usé, brisé, déchiré. Il a la curiosité de s’approcher et de demander le titre de l’ouvrage : c’était la Fille Élisa.

Là-dessus, il m’entraîne de force au Napolitain, où nous dînons. Il a beaucoup vieilli, il a perdu cette belle prestance de Parisien gouailleur ; derrière le monocle, l’œil a je ne sais quoi de flasque et de morne d’un œil qui regarde le passé, en dehors.

— Un hiver du Pôle, où la cervelle vous gèle dans le crâne.

15 février. — Des jours dans le vague, parmi mes japonaiseries, où je remâche de vieux souvenirs et remets au net mon Journal. Ce soir, dîner chez des parents éloignés.

17 février. — Lu dans le Gil-Blas un article plutôt malveillant. Chose curieuse, les auteurs sont deux frères, qui collaborent, l’un écrivant, l’autre semant le texte de croquetons. Plus tard, ils connaîtront à leur tour le supplice de la parodie.

Ce soir, je vais dîner chez la fille de Gautier ; elle assistera au banquet, pour sûr. Ribot a dit qu’il tenait à porter ma santé et s’est inscrit parmi les premiers.

20 février. — On vient m’essayer mon habit ; il paraît qu’au Figaro on a fait d’avance la description du banquet. Pauvre vingtième siècle ! comme tu seras renseigné si tu te fies aux feuilles publiques !

Dîner chez Daudet, qui ne va pas très bien, mais qui se soigne ; il espère que le médecin lui permettra une sortie après-demain.

21 février. — On est venu, de divers journaux illustrés, pour me faire mon portrait. On me soumet le menu du dîner.

Zola arrive sur ces entrefaites et critique les esquisses. J’ai déjà observé que ce puissant décriveur n’a pas l’ombre du goût et du discernement.

Il me parle du bruit que fait le banquet ; ce sera une solennité sans exemple dans la vie littéraire. Porel profite de cette occasion pour annoncer la reprise d’Henriette. Délégation de l’Association des étudiants, qui demande à être représentée. J’objecte la présence d’Ajalbert ; ils insistent, et je finis par céder ; on les mettra à l’autre bout de la table.

Dîner le soir chez la princesse, qui est plus émue que moi.

22 février. — Notes prises en rentrant du banquet, qui n’a été qu’un triomphe. J’arrive ; on m’offre un gros bouquet, et une petite fille en blanc me récite des vers composés par Coppée pour la circonstance. On se place : à ma droite, la princesse ; à ma gauche, Daudet, qui a tenu à venir, malgré son état de santé ; puis toute l’élite de la littérature. Voici le menu :

Potage Chérie

Hors d’œuvre Goncourt

Saumon sauce Manette

Cailles à la Maréchal

Filet à l’anglaise

Cardons à la moëlle

Fromage Gervaisais

Glace Pompadour

Fruits secs Demailly

Un peu étourdi par le bruit et les lumières, je restai muet durant le dîner ; j’observai pourtant que Zola mangeait avec son couteau et que Daudet ne buvait que du lait. Un courant sympathique ne tarda pas à dissiper la gêne ; les voix s’élevaient ; on rit, on plaisanta, on bavarda ; même on semblait un peu m’oublier, car l’habitude, malgré moi, m’empêchait de parler, et je me surprenais à écouter.

Le ministre R… parlait du récent procès et disait que le chantage était une nécessité sociale, qu’il punissait des délits qui, sans lui, seraient assurés de l’impunité. Enfin, au dessert, on se rappelle soudain ma présence. Le bruit s’apaise, et le ministre se lève, une coupe à la main. Il dit qu’il a tenu à féliciter un des hommes de lettres dont s’honore la République. À ces mots, la princesse pince les lèvres. Après lui, Zola prend la parole : il dit qu’il s’honore de m’appeler son maître, que je l’ai guidé dans la recherche du naturalisme, que notre naturisme a déterminé le grand mouvement qui entraîne la littérature vers la réalité.

Daudet dit que nous avons introduit la politesse dans le monde des lettres et chassé définitivement la bohême.

Après lui, Berthelot me félicite d’avoir porté dans l’écriture les procédés de distillation de la chimie. Puis c’est le prince Sayounshi qui me fait une allocution en japonais, à laquelle j’ai, malheureusement, prêté une oreille distraite.

Houssaye vante notre connaissance de la femme.

Charpentier, un peu gai, prononce une allocution d’où il ressort que nous avons été les premiers à considérer la littérature comme un sacerdoce, et même comme un martyre.

Marcel Prévost me remercie de lui avoir fourni la conception des Demi-Viergespar Renée Mauperin. Les jeunes de mon grenier : Descaves, Hermant, Ajalbert, Guiches, parlent tour à tour, et il me semble que je monte, comme en une gloire de féerie, auréolé de lumière et parfumé d’encens.

Alors, vaincu par l’émotion, je me lève et je dis ces simples paroles : « Merci, mes amis. Je réunirai vos hommages en une seule formule : vous trouvez que j’ai du génie. » À ce moment, Guiches me demande la parole pour porter la santé de mon frère. Mais, déjà, on se levait de table. La soirée, à partir de ce moment, manque d’intérêt : des chanteurs et des monologuistes.

— Je me sens l’estomac un peu lourd.

23 février. — Le médecin, appelé par Pélagie, me dit que j’ai une très forte indigestion.

24 février……