(Le
poème de Montesquiou, publié dans la Revue
Encyclopédique du 1er mars, sera lu par Sarah
Bernhardt le 3 mars, au cours de la soirée qui, à la
suite du banquet, eut lieu chez Charpentier)
Hommage
à Edmond de Goncourt.
Goncourt, le Benvenuto
Cellini de la littérature contemporaine, qui cisèle ses
phrases comme l’autre ciselait des coupes et des glaives.
Cladel.
Les
paons blancs, réveillés par la Faustin qui rêve,
Glissent
en notre esprit avec moins de douceurs
Que
la grâce de vos héroïnes, sans trêve,
Maître :
Marthe, Renée et Manette, et leurs sœurs.
Les
paons blancs évoqués par la Faustin qui songe,
N’est-ce
pas, clairs oiseaux sous leur plume en linon,
Henriette
qui meurt de son chaste mensonge,
Blanche
qui meurt plus blanche encore que son nom ?
Les
sons d’orgue filtrant à travers la muraille,
Dans
une nuit d’amour que narre la Faustin,
Sont
leurs chants doux et forts dont notre cœur tressaille
Et
que ne fera taire aucun cri du matin.
Les
heures qui tintaient sous son voile en dentelle
Jeté
sur la pendule, un autre soir d’amour,
Sont
celles dont pour vous le futur se constelle,
Plus
sonores et plus suaves, jour à jour.
Car
vous êtes celui qui n’a pris de la gloire
Que
le plus pur laurier, et qui n’a rien voulu
Que
le triomphe d’une incessante victoire
D’être
toujours plus cher, plus écouté, mieux lu.
Dans
le loisir choisi d’une docte retraite
Parmi
vos objets d’art, vos laques précieux,
Vous
goûtez votre vie admirable et discrète
Entre
les fleurs du rêve et les astres des cieux.
Sage
auquel nous devons la Maison d’un artiste,
Qui
nous dit le Japon, mieux que nul voyageur,
Sans
l’avoir jamais vu ! — qui de nous, venu triste,
N’a
quitté votre seuil, moins âpre et plus songeur ?
La
maison de Socrate est pour vous bien étroite
S’il
y faut loger ceux à qui vous fûtes doux ;
Qui,
d’un exemple élu de conscience droite,
Ont
conçu l’ardent vœu de vivre ainsi que vous
Dans
un chemin d’honneur, de beauté probe et pure,
Et
d’amour, répandus en des livres exquis
Et
profonds, dont le sens reluit sous la guipure
De
maints termes par vous sur l’avenir conquis.
Michelet
délicat, résurrectionniste
De
l’histoire aux mots fins, au gracieux détail,
Et
qui faites parler chaque objet qui persiste :
Un
meuble, un dé de Saxe, un vase, un éventail,
Témoins
d’un passé mort qui vous disent leurs charmes
Défunts
et leurs secrets d’un ton de sphinx léger,
Dont
votre piété va recueillant les larmes
D’où
la vérité haute a su se dégager.
Car
c’est moins le fait froid et lourd qui vous occupe
Mille
fois ressassé, jugé sans nul appel,
Que
cet enseignement qui sort d’un pli de jupe,
Déduit
d’un trait plus net que le trait d’un scalpel.
Le
fichu de fin lin de Marie-Antoinette,
Le
bouquet Pompadour, le rose du Barry,
Vous
aident à tirer la conclusion nette
D’un
enseignement vain, nébuleux ou flétri.
Romancier
merveilleux, votre tâche est plus grande
Encore ;
des premiers conquérants du réel,
Il
faut que le vieux champ des semailles vous rende
Un
suc plus savoureux et plus artériel.
Plus
subtile est en vous la Comédie Humaine,
Et,
sur votre théâtre aux décors suggestifs,
Votre
observation aiguisée en promène
Les
acteurs plus nerveux, plus souples, moins fictifs.
Sœur
Philomène sous sa guimpe en modestie,
Madame
Gervaisais, la folle du saint lieu,
Râlante
sur le pas de cette sacristie
Vaste :
le Vatican, aux pieds du pape-Dieu.
Et
la pauvre Élisa, la morte de silence,
Et
la rare Chérie au beau destin mort-né,
Qui
de ce blanc faisceau de vos filles s’élance,
Comme
un lys amoureux délectable et fané.
Et
ce Gianni penché sur ce Nello qui pleure…
Ô
le plus émouvant et douloureux anneau
Du
scintillant collier de votre œuvre, est-ce un leurre
D’y
lire un autre nom des frères Zemganno ?
De
voir en ce Nello celui qui du ciel même
Aujourd’hui
nous assiste, et qui daigne cueillir
Son
bien de notre gerbe, et qui sait bien qu’on l’aime
En
vous aimant d’un cœur qui ne sait point faillir.
Nous
lui tendons sa part de roses et de palmes,
Mais
gardons assez, maître auguste et chéri,
Pour
enchaîner longtemps vos ans soyeux et calmes
D’un
lien parfumé, sensitif et fleuri.
Robert
de MONTESQUIOU.