Revue encyclopédique-Revue littéraire - 1er mars 1895.

(Le poème de Montesquiou, publié dans la Revue Encyclopédique du 1er mars, sera lu par Sarah Bernhardt le 3 mars, au cours de la soirée qui, à la suite du banquet, eut lieu chez Charpentier)

Hommage à Edmond de Goncourt.

Goncourt, le Benvenuto Cellini de la littérature contemporaine, qui cisèle ses phrases comme l’autre ciselait des coupes et des glaives.

Cladel.

 

Les paons blancs, réveillés par la Faustin qui rêve,

Glissent en notre esprit avec moins de douceurs

Que la grâce de vos héroïnes, sans trêve,

Maître : Marthe, Renée et Manette, et leurs sœurs.

 

Les paons blancs évoqués par la Faustin qui songe,

N’est-ce pas, clairs oiseaux sous leur plume en linon,

Henriette qui meurt de son chaste mensonge,

Blanche qui meurt plus blanche encore que son nom ?

 

Les sons d’orgue filtrant à travers la muraille,

Dans une nuit d’amour que narre la Faustin,

Sont leurs chants doux et forts dont notre cœur tressaille

Et que ne fera taire aucun cri du matin.

 

Les heures qui tintaient sous son voile en dentelle

Jeté sur la pendule, un autre soir d’amour,

Sont celles dont pour vous le futur se constelle,

Plus sonores et plus suaves, jour à jour.

 

Car vous êtes celui qui n’a pris de la gloire

Que le plus pur laurier, et qui n’a rien voulu

Que le triomphe d’une incessante victoire

D’être toujours plus cher, plus écouté, mieux lu.

 

Dans le loisir choisi d’une docte retraite

Parmi vos objets d’art, vos laques précieux,

Vous goûtez votre vie admirable et discrète

Entre les fleurs du rêve et les astres des cieux.

 

Sage auquel nous devons la Maison d’un artiste,

Qui nous dit le Japon, mieux que nul voyageur,

Sans l’avoir jamais vu ! — qui de nous, venu triste,

N’a quitté votre seuil, moins âpre et plus songeur ?

 

La maison de Socrate est pour vous bien étroite

S’il y faut loger ceux à qui vous fûtes doux ;

Qui, d’un exemple élu de conscience droite,

Ont conçu l’ardent vœu de vivre ainsi que vous

 

Dans un chemin d’honneur, de beauté probe et pure,

Et d’amour, répandus en des livres exquis

Et profonds, dont le sens reluit sous la guipure

De maints termes par vous sur l’avenir conquis.

 

Michelet délicat, résurrectionniste

De l’histoire aux mots fins, au gracieux détail,

Et qui faites parler chaque objet qui persiste :

Un meuble, un dé de Saxe, un vase, un éventail,

 

Témoins d’un passé mort qui vous disent leurs charmes

Défunts et leurs secrets d’un ton de sphinx léger,

Dont votre piété va recueillant les larmes

D’où la vérité haute a su se dégager.

 

Car c’est moins le fait froid et lourd qui vous occupe

Mille fois ressassé, jugé sans nul appel,

Que cet enseignement qui sort d’un pli de jupe,

Déduit d’un trait plus net que le trait d’un scalpel.

 

Le fichu de fin lin de Marie-Antoinette,

Le bouquet Pompadour, le rose du Barry,

Vous aident à tirer la conclusion nette

D’un enseignement vain, nébuleux ou flétri.

 

Romancier merveilleux, votre tâche est plus grande

Encore ; des premiers conquérants du réel,

Il faut que le vieux champ des semailles vous rende

Un suc plus savoureux et plus artériel.

 

Plus subtile est en vous la Comédie Humaine,

Et, sur votre théâtre aux décors suggestifs,

Votre observation aiguisée en promène

Les acteurs plus nerveux, plus souples, moins fictifs.

 

Sœur Philomène sous sa guimpe en modestie,

Madame Gervaisais, la folle du saint lieu,

Râlante sur le pas de cette sacristie

Vaste : le Vatican, aux pieds du pape-Dieu.

 

Et la pauvre Élisa, la morte de silence,

Et la rare Chérie au beau destin mort-né,

Qui de ce blanc faisceau de vos filles s’élance,

Comme un lys amoureux délectable et fané.

 

Et ce Gianni penché sur ce Nello qui pleure…

Ô le plus émouvant et douloureux anneau

Du scintillant collier de votre œuvre, est-ce un leurre

D’y lire un autre nom des frères Zemganno ?

 

De voir en ce Nello celui qui du ciel même

Aujourd’hui nous assiste, et qui daigne cueillir

Son bien de notre gerbe, et qui sait bien qu’on l’aime

En vous aimant d’un cœur qui ne sait point faillir.

 

Nous lui tendons sa part de roses et de palmes,

Mais gardons assez, maître auguste et chéri,

Pour enchaîner longtemps vos ans soyeux et calmes

D’un lien parfumé, sensitif et fleuri.

Robert de MONTESQUIOU.