ÉCHOS (p.
1. Extrait)
Goncourt
et Clémenceau
Les
critiques et les plaisanteries, d’ailleurs innocentes, dirigées
dans le Figaro contre M. de Goncourt n’impliquent en aucune
façon la négation de son talent, encore moins le dédain
de l’œuvre considérable qu’il a mise au jour, avec la
collaboration de son frère. Les travers de l’orgueil, et
d’un orgueil légitime, sont, chez un homme de lettres,
heureusement indépendants de sa valeur morale et
intellectuelle.
MM.
de Goncourt ont été des écrivains consciencieux,
poussant jusqu’à la passion le culte de la dignité de
l’esprit, épris de rhétorique raffinée, d’art
sensuel, d’observation aiguë, presque maladive. Les hommages
qu’une grande portion du Paris lettré rendait, hier soir, au
survivant, sont donc parfaitement justifiés. Mais, quelque
importune que soit la sincérité, on me permettra une
réserve et une remarque.
Dans
l’œuvre de MM. de Goncourt je note bien des impressions intensives
et fort diverses ; mais nulle philosophie. Ce ne sont point des
esprits créateurs que ces voyants toujours qui cataloguent
leurs sensations comme pour en composer un dictionnaire. Ce sont des
esprits critiques. Ils sont avant tout négateurs et négatifs.
Nulle intelligence sincère et vraiment cultivée ne le
contestera.
Or
il est singulier que l’orateur qui pour ses débuts dans les
lettres a pris sur lui de les louer, en concurrence avec les poètes
et les prosateurs de profession, soit aussi de la même famille.
M. Clemenceau a passé dans la politique comme un météore
fulgurant, dévastant tout sur son passage. Qu’a-t-il laissé
derrière lui ? Une doctrine ? Un système ?
Une loi pratique ? Où ?
Esprit
exclusivement négateur et négatif, lui aussi, il a
parlé, sans contredit, avec beaucoup de talent et de
délicatesse. Sa parole nerveuse, sobre, presque sèche,
mais vivante, s’est jouée, tout en versant dans une
juxtaposition hasardeuse, de difficultés et d’objections
latentes, qui eussent embarrassé la conscience d’un homme de
lettres, de M. Bourget ou de M. Barrès par exemple.
Aussi
suis-je contraint de dire que, malgré l’éclat imprévu
du discours de M. Poincaré, la petite fête d’hier ne
sera ni d’un bon exemple ni d’une souveraine efficacité
pour la santé de l’esprit public.
Nous
avons assez nié depuis cent ans. Nous n’avons même
guère fait autre chose depuis le dix-huitième siècle
que MM. de Goncourt ont tant exploré. Si nous essayions de
l’autre procédé ? Bien des gens s’y appliquent
depuis peu, et ces derniers venus, que le succès pousse et que
déjà la gloire caresse, ne sont ni de l’école
des Goncourt, ni de celle de M. Clemenceau.
Le Masque de fer.
LE
BANQUET GONCOURT (p.
2)
Il
a eu lieu hier, dans la Salle des Fêtes du Grand-Hôtel.
Il y avait bien là deux cent cinquante couverts ; et,
pour être moins peuplée et moins mouvementée que
celle de Puvis de Chavannes, la fête de Goncourt ne fut ni
moins cordiale, ni moins brillante. L’impression n’a pas été
ce qu’on aurait pu croire : devant le rayonnement de ce vieux
maître tant éprouvé, qui ne cherchait pas à
déguiser sa joie naïve, les plus cruelles « rosseries »
coutumières en ces milieux se sont d’elles-mêmes
étouffées, comme empoisonnées par
l’acquiescement unanime des consciences. Et vraiment, je crois que
je ne serai pas démenti, l’accord était touchant.
On
s’est bien un peu révolté, en se mettant à
table, contre le placement préparé des adhérents :
d’aucuns trouvaient dur de se voir forcés de se tenir deux
heures durant coude à coude avec des voisins inconnus ou
antipathiques, voire même près de camarades de début.
Mais en général, on pensait que c’était une
sage précaution et qu’ainsi les petits clans des papoteurs
et des réfractaires sournois ne pourraient se former pour la
conspiration… C’était intelligemment compris, en somme, et
le succès de tous les discours l’a prouvé.
M.
de Goncourt avait à sa droite M. Poincaré, ministre de
l’instruction publique, dont le nom accompagne désormais
toutes les manifestations de l’art et de la littérature
d’avant-garde, et à sa gauche Alphonse Daudet.
Puis,
le long de la table d’honneur, MM. Zola, Rodin, Clemenceau, Frantz
Jourdain, de Heredia, Anatole France, Henri Houssaye, Mallarmé,
Octave Mirbeau, Jean Aicard, Paul Alexis, Mendès, Bracquemond,
Ernest Daudet, Ganderax, Willette, Rosny, Céard, Toudouze,
etc., etc.
Parmi
les assistants, que nous pouvons tous nommer, citons :
MM.
Antoine, Ajalbert, Ancey, Barrès, Besnard, Jacques Blanche,
Carrière, Chéret, Champsaur, Albert Carré,
Charpentier, Duez, Descaves, Fasquelle, Gustave Geffroy, Guiches,
Hervieu, Abel Hermant, Georges Hugo, Gustave Kahn, Marcel Lheureux,
Georges Lecomte, Roger Marx, René Maizeroy, Gaétan de
Meaulne, Pol Neveu, comte de Nion, Rodenbach, Roll, Jules Renard,
Rops, docteur Robin, Régamey, Jean Thorel, Victor Tissot,
Thiébault-Sisson, Viellé-Griffin, Maurice Vaucaire,
Pierre Wolff, Fernand Xau, etc., etc.
Quand
on eut mangé, M. Frantz Jourdain se leva et lut les lettres et
les télégrammes d’excuses. Puis M. Poincaré,
ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, se leva et
dans un très beau langage il rendit hommage à la
dignité de la vie de l’artiste, et à son art vivant
et personnel ; il dit, souvent interrompu par les ovations, que
le temps est passé des théories obligatoires et des
esthétiques officielles ; le gouvernement n’a rien à
diriger, rien à entraver, il doit se contenter d’être
un amateur clairvoyant.
M.
de Goncourt, très ému, lève sa haute taille, et
prend des mains du ministre, en le remerciant, la petite boîte
que lui tend M. Poincaré et où se trouve la rosette de
la Légion d’honneur. On applaudit à tout rompre,
comme on a fait plusieurs fois au cours de l’allocution.
C’est
le tour de M. de Heredia qui, selon son habitude, est très
bref :
Messieurs,
Ce
sont des noces d’or que nous célébrons aujourd’hui :
les noces d’or d’Edmond de Goncourt et de la littérature
française. Je n’en dirai pas davantage. Ces deux mots
splendides joints à ce nom illustre suffisent. Et je n’ai
plus qu’à boire avec un bien cordial plaisir à la
belle, bonne et glorieuse santé de notre ami Edmond de
Goncourt.
M.
Céard parle ensuite au nom des vieux jeunes amis de M. de
Goncourt. Il évoque les soirées antérieures du
vieux grenier d’Auteuil ; les soirées révélatrices
artistiquement illuminées par le clair de lune de la promenade
en bateau. Il évoque Goncourt tout seul dans sa maison, les
sympathies qui accourent peu à peu, le grenier qui se fonde et
le maître qui, par l’admiration des jeunes gens, réintègre
la vie et redemande la littérature.
Il
remercie tous les nouveaux amis de cette maison d’Auteuil étendue
ce soir jusqu’au Grand-Hôtel, et souhaite que le grand
concours d’intelligences en ce moment réuni soit aussi
heureux pour la naissance des œuvres futures de M. de Goncourt que
la petite compagnie de ses premiers amis a été
favorable pour la naissance de ses œuvres passées.
M.
Clemenceau va parler. C’est, avec l’étui remis à M.
de Goncourt par le ministre, l’événement attendu de
la soirée.
Le
commencement va mal ; peu à peu cependant l’orateur
s’anime, et on est tout oreille quand l’ex-tombeur des ministères
arrive à ce passage :
Étrange
destinée de celui qui débuta dans les causeries
raffinées des salons du dix-huitième siècle,
dans la suprême élégance de cet inquiétant
Versailles où arrivait la fille de Marie-Thérèse
pour ce règne de fêtes et de tragédies, qui sema
de tant de fleurs le chemin de l’échafaud.
Vous
l’avez dès l’abord aimé, le grand siècle par
qui la France a surtout rayonné dans le monde. Vous l’avez
aimé pour sa pleine culture de l’esprit français,
pour ses lettres de claire lumière, pour sa pensée
généreuse et sa philosophie légère, pour
son art exquis, pour son charme et sa fragilité.
Et
puis, quand l’esprit du siècle vous a définitivement
conquis, quand votre révolution personnelle s’est accomplie,
le grand bouleversement social brusquement survenu vous rejette tout
à coup à votre place de combat. Il faut que vous
fassiez noblement cortège à la Reine de France jusqu’à
l’affreux couteau. Il faut que vous jetiez l’anathème à
la foule hurlante qui attend, dans le sang, Thermidor et Brumaire.
Mais
déjà la Patrie en danger vous avertit que, la royauté
morte, il reste quelque chose à sauver. Après avoir
maudit ce peuple, vous le plaindrez d’être incapable, féroce,
sanguinaire. Et puis, combattant avec lui pour la défense du
foyer, vous vous apitoierez sur l’atroce misère qui lui fit
cette barbarie, vous l’admirerez pour son audace, vous l’aimerez
pour son héroïsme et sa haute vertu d’espérance.
Un
tonnerre d’applaudissements salue cette péroraison :
Avoir
été pour un jour, pour une heure, l’ouvrier d’une
telle œuvre, suffirait à la gloire d’une vie.
Qu’à
ce titre, les Goncourt soient salués par nous, honorés
par tous, au premier rang de ces bons travailleurs par qui la
République de beauté sociale se fera quelque jour de la
République des lettres.
M.
Henri de Régnier se lève au noms des jeunes et nouveaux
amis du Maître : quelques paroles très serrées,
une analyse brève de l’art des Goncourt, puis ce joli
toast :
…
J’eusse aimé
réjouir ses yeux en portant sa santé, non pas dans ce
verre mal taillé, mais en haussant je ne sais quelle coupe
japonaise de bizarre ou riche poterie qui eût été
une allusion à ces objets curieux et charmants que vous aimez,
Monsieur, et où vos heures de repos, en votre maison
d’Auteuil, se distraient du noble labeur entrepris jadis…
M.
Zola, d’une voix très émue, son papier à la
main, lit ce qui suit, aux applaudissements de la salle entière :
Je
ne puis, mon cher ami, que vous apporter trente années
d’amitié fidèle. Il y a trente ans que j’ai écrit
sur vous un premier article, à propos de Germinie
Lacerteux. Il y a trente ans que j’ai assisté en jeune
volontaire enthousiaste à votre bataille « d’Henriette
Maréchal ». Et pendant ces trente années,
que de souvenirs j’évoquais, quelle lutte ininterrompue, que
de triomphes aussi, que d’heures de belle passion littéraire
vécues ensemble ! Nous étions quatre : notre
cher et grand Flaubert dort depuis des années dans la tombe ;
et il n’y a plus ici à vos côtés que Daudet et
moi, qui nous unissons dans la même émotion heureuse
pour fêter votre gloire. Trente années de vie littéraire
commune se sont écoulées, et nous voici, au travers de
toutes les querelles, la main dans la main encore, vous acclamant
comme un des grands aînés qui ont fécondé
nos cerveaux…
Je
bois à votre frère, mon vieil ami, je bois à
vous, je bois à votre gloire.
Alors,
Alphonse Daudet, venu quand même malgré ses souffrances,
mais de belle mine et l’œil vivace, œil de myope penché
sur sa feuille, lit :
Encore
un toast, le dernier, que je demande à porter assis ; il
n’en sera que plus intime, plus conforme à notre amitié,
mon cher Goncourt.
Cette
amitié ne finira qu’avec nous, et voilà plus de vingt
ans qu’elle dure. C’est un bel âge, surtout pour une amitié
d’hommes de lettres, une sympathie de papier. Tout d’abord, en
effet, notre liaison ne fut que cela…
…………………………………… .
Ah !
Goncourt, ce qu’ils étaient pour moi ces dimanches de la rue
Murillo qui nous réunissaient à quatre ou cinq dans le
petit salon de Flaubert, votre maison d’Auteuil vous semblant
encore trop triste pour y recevoir vos amis…
…
Mais je m’arrête.
Toutes ces belles minutes de notre temps d’apprentissage, Zola
vient de les évoquer avec une éloquence, une conformité
de sentiments et de souvenirs qui, pendant que je l’écoutais,
faisait battre mon cœur à l’unisson du sien, donnait
presque à mes lèvres le mouvement de ses lèvres.
Pourtant, mon verre est là ; j’ai un toast à
porter, et le voici :
On
a bu à l’homme illustre, à Goncourt romancier,
historien, auteur dramatique, écrivain d’art. Moi, je
voudrais boire à mon ami.
Au
compagnon fidèle et tendre, qui m’a été bien
bon, pendant des heures bien mauvaises.
Boire
à un Goncourt intime que nous sommes quelques-uns à
connaître, cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf
aux yeux aigus, incapable d’une pensée basse et d’un
mensonge, même dans la colère.
M.
de Goncourt se lève enfin et dit simplement :
Messieurs
et chers confrères de l’art et de la littérature.
Je
suis incapable de dire dix mots devant dix personnes… Or, vous êtes
plus nombreux, messieurs… Je ne peux donc que vous remercier en
quelques brèves paroles de votre affectueuse sympathie, et
vous dire que cette soirée que je vous dois, me paye
aujourd’hui de bien des duretés et des souffrances de ma
carrière littéraire.
Merci
encore une fois.
On
applaudit longtemps, et c’est fini.
J. H.