Le Figaro - Samedi 2 mars 1895

ÉCHOS (p. 1. Extrait)

Goncourt et Clémenceau

Les critiques et les plaisanteries, d’ailleurs innocentes, dirigées dans le Figaro contre M. de Goncourt n’impliquent en aucune façon la négation de son talent, encore moins le dédain de l’œuvre considérable qu’il a mise au jour, avec la collaboration de son frère. Les travers de l’orgueil, et d’un orgueil légitime, sont, chez un homme de lettres, heureusement indépendants de sa valeur morale et intellectuelle.

MM. de Goncourt ont été des écrivains consciencieux, poussant jusqu’à la passion le culte de la dignité de l’esprit, épris de rhétorique raffinée, d’art sensuel, d’observation aiguë, presque maladive. Les hommages qu’une grande portion du Paris lettré rendait, hier soir, au survivant, sont donc parfaitement justifiés. Mais, quelque importune que soit la sincérité, on me permettra une réserve et une remarque.

Dans l’œuvre de MM. de Goncourt je note bien des impressions intensives et fort diverses ; mais nulle philosophie. Ce ne sont point des esprits créateurs que ces voyants toujours qui cataloguent leurs sensations comme pour en composer un dictionnaire. Ce sont des esprits critiques. Ils sont avant tout négateurs et négatifs. Nulle intelligence sincère et vraiment cultivée ne le contestera.

Or il est singulier que l’orateur qui pour ses débuts dans les lettres a pris sur lui de les louer, en concurrence avec les poètes et les prosateurs de profession, soit aussi de la même famille. M. Clemenceau a passé dans la politique comme un météore fulgurant, dévastant tout sur son passage. Qu’a-t-il laissé derrière lui ? Une doctrine ? Un système ? Une loi pratique ? Où ?

Esprit exclusivement négateur et négatif, lui aussi, il a parlé, sans contredit, avec beaucoup de talent et de délicatesse. Sa parole nerveuse, sobre, presque sèche, mais vivante, s’est jouée, tout en versant dans une juxtaposition hasardeuse, de difficultés et d’objections latentes, qui eussent embarrassé la conscience d’un homme de lettres, de M. Bourget ou de M. Barrès par exemple.

Aussi suis-je contraint de dire que, malgré l’éclat imprévu du discours de M. Poincaré, la petite fête d’hier ne sera ni d’un bon exemple ni d’une souveraine efficacité pour la santé de l’esprit public.

Nous avons assez nié depuis cent ans. Nous n’avons même guère fait autre chose depuis le dix-huitième siècle que MM. de Goncourt ont tant exploré. Si nous essayions de l’autre procédé ? Bien des gens s’y appliquent depuis peu, et ces derniers venus, que le succès pousse et que déjà la gloire caresse, ne sont ni de l’école des Goncourt, ni de celle de M. Clemenceau.

Le Masque de fer.

LE BANQUET GONCOURT (p. 2)

Il a eu lieu hier, dans la Salle des Fêtes du Grand-Hôtel. Il y avait bien là deux cent cinquante couverts ; et, pour être moins peuplée et moins mouvementée que celle de Puvis de Chavannes, la fête de Goncourt ne fut ni moins cordiale, ni moins brillante. L’impression n’a pas été ce qu’on aurait pu croire : devant le rayonnement de ce vieux maître tant éprouvé, qui ne cherchait pas à déguiser sa joie naïve, les plus cruelles « rosseries » coutumières en ces milieux se sont d’elles-mêmes étouffées, comme empoisonnées par l’acquiescement unanime des consciences. Et vraiment, je crois que je ne serai pas démenti, l’accord était touchant.

On s’est bien un peu révolté, en se mettant à table, contre le placement préparé des adhérents : d’aucuns trouvaient dur de se voir forcés de se tenir deux heures durant coude à coude avec des voisins inconnus ou antipathiques, voire même près de camarades de début. Mais en général, on pensait que c’était une sage précaution et qu’ainsi les petits clans des papoteurs et des réfractaires sournois ne pourraient se former pour la conspiration… C’était intelligemment compris, en somme, et le succès de tous les discours l’a prouvé.

M. de Goncourt avait à sa droite M. Poincaré, ministre de l’instruction publique, dont le nom accompagne désormais toutes les manifestations de l’art et de la littérature d’avant-garde, et à sa gauche Alphonse Daudet.

Puis, le long de la table d’honneur, MM. Zola, Rodin, Clemenceau, Frantz Jourdain, de Heredia, Anatole France, Henri Houssaye, Mallarmé, Octave Mirbeau, Jean Aicard, Paul Alexis, Mendès, Bracquemond, Ernest Daudet, Ganderax, Willette, Rosny, Céard, Toudouze, etc., etc.

Parmi les assistants, que nous pouvons tous nommer, citons :

MM. Antoine, Ajalbert, Ancey, Barrès, Besnard, Jacques Blanche, Carrière, Chéret, Champsaur, Albert Carré, Charpentier, Duez, Descaves, Fasquelle, Gustave Geffroy, Guiches, Hervieu, Abel Hermant, Georges Hugo, Gustave Kahn, Marcel Lheureux, Georges Lecomte, Roger Marx, René Maizeroy, Gaétan de Meaulne, Pol Neveu, comte de Nion, Rodenbach, Roll, Jules Renard, Rops, docteur Robin, Régamey, Jean Thorel, Victor Tissot, Thiébault-Sisson, Viellé-Griffin, Maurice Vaucaire, Pierre Wolff, Fernand Xau, etc., etc.

Quand on eut mangé, M. Frantz Jourdain se leva et lut les lettres et les télégrammes d’excuses. Puis M. Poincaré, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts, se leva et dans un très beau langage il rendit hommage à la dignité de la vie de l’artiste, et à son art vivant et personnel ; il dit, souvent interrompu par les ovations, que le temps est passé des théories obligatoires et des esthétiques officielles ; le gouvernement n’a rien à diriger, rien à entraver, il doit se contenter d’être un amateur clairvoyant.

M. de Goncourt, très ému, lève sa haute taille, et prend des mains du ministre, en le remerciant, la petite boîte que lui tend M. Poincaré et où se trouve la rosette de la Légion d’honneur. On applaudit à tout rompre, comme on a fait plusieurs fois au cours de l’allocution.

C’est le tour de M. de Heredia qui, selon son habitude, est très bref :

Messieurs,

Ce sont des noces d’or que nous célébrons aujourd’hui : les noces d’or d’Edmond de Goncourt et de la littérature française. Je n’en dirai pas davantage. Ces deux mots splendides joints à ce nom illustre suffisent. Et je n’ai plus qu’à boire avec un bien cordial plaisir à la belle, bonne et glorieuse santé de notre ami Edmond de Goncourt.

M. Céard parle ensuite au nom des vieux jeunes amis de M. de Goncourt. Il évoque les soirées antérieures du vieux grenier d’Auteuil ; les soirées révélatrices artistiquement illuminées par le clair de lune de la promenade en bateau. Il évoque Goncourt tout seul dans sa maison, les sympathies qui accourent peu à peu, le grenier qui se fonde et le maître qui, par l’admiration des jeunes gens, réintègre la vie et redemande la littérature.

Il remercie tous les nouveaux amis de cette maison d’Auteuil étendue ce soir jusqu’au Grand-Hôtel, et souhaite que le grand concours d’intelligences en ce moment réuni soit aussi heureux pour la naissance des œuvres futures de M. de Goncourt que la petite compagnie de ses premiers amis a été favorable pour la naissance de ses œuvres passées.

M. Clemenceau va parler. C’est, avec l’étui remis à M. de Goncourt par le ministre, l’événement attendu de la soirée.

Le commencement va mal ; peu à peu cependant l’orateur s’anime, et on est tout oreille quand l’ex-tombeur des ministères arrive à ce passage :

Étrange destinée de celui qui débuta dans les causeries raffinées des salons du dix-huitième siècle, dans la suprême élégance de cet inquiétant Versailles où arrivait la fille de Marie-Thérèse pour ce règne de fêtes et de tragédies, qui sema de tant de fleurs le chemin de l’échafaud.

Vous l’avez dès l’abord aimé, le grand siècle par qui la France a surtout rayonné dans le monde. Vous l’avez aimé pour sa pleine culture de l’esprit français, pour ses lettres de claire lumière, pour sa pensée généreuse et sa philosophie légère, pour son art exquis, pour son charme et sa fragilité.

Et puis, quand l’esprit du siècle vous a définitivement conquis, quand votre révolution personnelle s’est accomplie, le grand bouleversement social brusquement survenu vous rejette tout à coup à votre place de combat. Il faut que vous fassiez noblement cortège à la Reine de France jusqu’à l’affreux couteau. Il faut que vous jetiez l’anathème à la foule hurlante qui attend, dans le sang, Thermidor et Brumaire.

Mais déjà la Patrie en danger vous avertit que, la royauté morte, il reste quelque chose à sauver. Après avoir maudit ce peuple, vous le plaindrez d’être incapable, féroce, sanguinaire. Et puis, combattant avec lui pour la défense du foyer, vous vous apitoierez sur l’atroce misère qui lui fit cette barbarie, vous l’admirerez pour son audace, vous l’aimerez pour son héroïsme et sa haute vertu d’espérance.

Un tonnerre d’applaudissements salue cette péroraison :

Avoir été pour un jour, pour une heure, l’ouvrier d’une telle œuvre, suffirait à la gloire d’une vie.

Qu’à ce titre, les Goncourt soient salués par nous, honorés par tous, au premier rang de ces bons travailleurs par qui la République de beauté sociale se fera quelque jour de la République des lettres.

M. Henri de Régnier se lève au noms des jeunes et nouveaux amis du Maître : quelques paroles très serrées, une analyse brève de l’art des Goncourt, puis ce joli toast :

… J’eusse aimé réjouir ses yeux en portant sa santé, non pas dans ce verre mal taillé, mais en haussant je ne sais quelle coupe japonaise de bizarre ou riche poterie qui eût été une allusion à ces objets curieux et charmants que vous aimez, Monsieur, et où vos heures de repos, en votre maison d’Auteuil, se distraient du noble labeur entrepris jadis…

M. Zola, d’une voix très émue, son papier à la main, lit ce qui suit, aux applaudissements de la salle entière :

Je ne puis, mon cher ami, que vous apporter trente années d’amitié fidèle. Il y a trente ans que j’ai écrit sur vous un premier article, à propos de Germinie Lacerteux. Il y a trente ans que j’ai assisté en jeune volontaire enthousiaste à votre bataille « d’Henriette Maréchal ». Et pendant ces trente années, que de souvenirs j’évoquais, quelle lutte ininterrompue, que de triomphes aussi, que d’heures de belle passion littéraire vécues ensemble ! Nous étions quatre : notre cher et grand Flaubert dort depuis des années dans la tombe ; et il n’y a plus ici à vos côtés que Daudet et moi, qui nous unissons dans la même émotion heureuse pour fêter votre gloire. Trente années de vie littéraire commune se sont écoulées, et nous voici, au travers de toutes les querelles, la main dans la main encore, vous acclamant comme un des grands aînés qui ont fécondé nos cerveaux…

Je bois à votre frère, mon vieil ami, je bois à vous, je bois à votre gloire.

Alors, Alphonse Daudet, venu quand même malgré ses souffrances, mais de belle mine et l’œil vivace, œil de myope penché sur sa feuille, lit :

Encore un toast, le dernier, que je demande à porter assis ; il n’en sera que plus intime, plus conforme à notre amitié, mon cher Goncourt.

Cette amitié ne finira qu’avec nous, et voilà plus de vingt ans qu’elle dure. C’est un bel âge, surtout pour une amitié d’hommes de lettres, une sympathie de papier. Tout d’abord, en effet, notre liaison ne fut que cela…

…………………………………… .

Ah ! Goncourt, ce qu’ils étaient pour moi ces dimanches de la rue Murillo qui nous réunissaient à quatre ou cinq dans le petit salon de Flaubert, votre maison d’Auteuil vous semblant encore trop triste pour y recevoir vos amis…

… Mais je m’arrête. Toutes ces belles minutes de notre temps d’apprentissage, Zola vient de les évoquer avec une éloquence, une conformité de sentiments et de souvenirs qui, pendant que je l’écoutais, faisait battre mon cœur à l’unisson du sien, donnait presque à mes lèvres le mouvement de ses lèvres. Pourtant, mon verre est là ; j’ai un toast à porter, et le voici :

On a bu à l’homme illustre, à Goncourt romancier, historien, auteur dramatique, écrivain d’art. Moi, je voudrais boire à mon ami.

Au compagnon fidèle et tendre, qui m’a été bien bon, pendant des heures bien mauvaises.

Boire à un Goncourt intime que nous sommes quelques-uns à connaître, cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf aux yeux aigus, incapable d’une pensée basse et d’un mensonge, même dans la colère.

M. de Goncourt se lève enfin et dit simplement :

Messieurs et chers confrères de l’art et de la littérature.

Je suis incapable de dire dix mots devant dix personnes… Or, vous êtes plus nombreux, messieurs… Je ne peux donc que vous remercier en quelques brèves paroles de votre affectueuse sympathie, et vous dire que cette soirée que je vous dois, me paye aujourd’hui de bien des duretés et des souffrances de ma carrière littéraire.

Merci encore une fois.

On applaudit longtemps, et c’est fini.

J. H.