LE BANQUET
GONCOURT
On
va vers la salle du banquet comme vers une salle de théâtre,
à la même heure, dans le même apparat, la même
lumière de boulevard. On présente son ticket, on se
dirige vers sa place.
Ni
fauteuil, ni loge, ni baignoire. Une chaise, et devant soi, une
table, une assiette, un verre, un menu. Les actes et les entractes se
présentent tout d’abord sous des aspects de potage,
hors-d’œuvre, entrée, etc.
Le
décor ? C’est le grand hall moderne, sculpté,
vitré, doré, tapageur, une manière de buffet
d’un train de luxe, de caravansérail d’exposition.
Les
costumes ? Le héros de la fête est en habit noir, —
les orateurs et toasteurs, en habit noir, — tous les convives, en
habit noir, — les maîtres d’hôtel, les serveurs, les
ouvreurs de portes, en habit noir. Le moderne Monsieur en habit noir,
personnage anonyme et significatif d’Henriette Maréchal,
apparaît ici multiplié, remuant, en un miroir à
facettes.
La
pièce ? Premier acte : l’arrivée, l’accueil
à Goncourt. Deuxième acte : la rumeur du dîner,
un éclat de conversations fondues en murmure, avivées
de tintements et de chocs, — la diversité des dialogues, des
échanges d’opinions, des dissertations, des plaisanteries,
des rires, le chuchoté des remarques et des confidences, tout
cela réuni en une brume de bruit, en une symphonie confuse et
harmonieuse. On a la sensation de l’idée commune qui
s’assimile toutes ces paroles et réunit tous ces hommes.
Les
acteurs ?
Ils
sont confondus avec les spectateurs. Chacun joue pour son compte,
représente le personnage qu’il est dans la vie, en même
temps qu’il prend librement sa place dans cette figuration
rassemblée au nom de la Littérature. Quelques acteurs
sont en vedette, incarnent des groupes, s’avancent comme des chefs
de chœurs, parlent pour tous.
Le
représentant de l’État, le consécrateur
national, M. Raymond Poincaré, ministre de l’Instruction
publique et des beaux-arts, cachète de rouge la boutonnière
de Goncourt, et parle superbement, avec un tact exquis, de l’œuvre
des deux frères, de l’indépendance de l’homme de
lettres, de l’intervention gouvernementale.
L’académicien-poète,
José-Maria de Heredia, célèbre d’une voix de
cuivre les noces d’or de l’écrivain avec la Littérature.
Le
journaliste Georges Clemenceau, politique devenu écrivain,
resté sociologue et philosophe. C’est lui, la face
énergique, les yeux riants, la parole brève, qui
indique la courbe de la destinée littéraire de
Goncourt, chevalier de Marie-Antoinette devenu l’historien de la
Fille Élisa, allant toujours plus avant vers la beauté
du vrai par probité d’art, grand ouvrier de l’émancipation
humaine à l’aide du merveilleux outil de la langue
française. C’est sur l’apologie du langage et de la patrie
servis par l’œuvre des Goncourt que l’orateur termine, en
phrases qui volent haut, qui donnent à tous la sensation du
passage de l’esprit.
Le
poète Henry de Régnier disserte délicatement de
l’art de voir, de comprendre et d’écrire.
Le
critique Henry Céard rend sensible, en phrases rythmées,
la pénombre où vécut Goncourt aux années
anciennes.
Deux
romanciers :
Émile
Zola dit ce que tous doivent à l’initiateur, offre en beau
et cordial langage l’hommage de sa vie littéraire et de ses
trente ans d’amitié.
Alphonse
Daudet porte le toast final à l’ami de sa vie, à
l’homme ennemi du mensonge, à celui qui, depuis
Jean-Jacques, a le plus ardemment voulu la vérité.
Edmond
de Goncourt se lève, ému, remerciant, oubliant toutes
les tristesses, toutes les amertumes, et son honnête et beau
visage est aussi éloquent que les mots entrecoupés
qu’il prononce. J’assure maintenant à tous ceux qui
n’étaient pas là, à ceux dont la pensée
fut en sympathie, à ceux qui furent hostiles, qu’il ne fut
plus question du décor du Grand-Hôtel, de ce que l’on
avait mangé et bu, du costume que l’on avait revêtu,
et même, j’ose affirmer que nul, à cette minute, ne
songea au personnage qu’il représentait, à son
intérêt d’existence, à ce qu’il penserait et
ferait le lendemain. Il y eut, préparée par les grandes
paroles entendues, par l’atmosphère d’admiration et
d’affection, par la songerie qui s’empare de tous au souvenir de
Jules de Goncourt, il y eut la belle minute d’oubli de soi-même
et d’enthousiasme pour l’idée qui affirmait sa présence.
C’est pour cette minute-là que tous nous étions
venus, c’est elle que nous avons vécue à l’instant
où nous avons acclamé le fier homme de lettres debout
au milieu de nous.
Si
la réunion avait besoin d’être justifiée, elle
aurait sa justification dans cette unanimité de sentiment,
créée par une préoccupation mise au-dessus du
train ordinaire de la vie, par une fierté de tous à
vouloir servir la même idée, d’art et d’humanité.
Le spectacle avait sa sérénité, il avait aussi
sa signification de combat. Est-ce la vie évoquée des
Goncourt qui fit naître cette pensée ? est-ce
le tumulte des voix et des applaudissements ? Il semblait que
l’on assistait à une victoire, mais aussi à une
nouvelle mise en marche, avec le combattant isolé de la veille
devenu un général à cheveux blancs, toujours
aussi ardent et prêt à l’aventure qu’aux matins des
premiers départs.
C’est
cette sensation d’art pur et de vie active qui restera de cette
soirée. Que tous ceux qui ont ce grand honneur de tenir une
plume gardent ce souvenir, sachent qu’ils sont les combattants d’un
bon combat. L’homme de lettres, tel que Clemenceau l’a montré,
seul, à sa table, traçant ses mots, assemble et dirige
des troupes silencieuses, qui pourront rester à jamais
vivantes et invincibles à travers le mêlée
humaine. La fête d’hier, donnée à notre cher
maître et ami Edmond de Goncourt, a été une fête
de l’esprit. Restons fidèles à l’esprit !
GUSTAVE GEFFROY.
J’imagine
qu’à la joie intime et fière de voir les Lettres et
les Arts se concerter pour lui offrir la belle fête d’hier
soir, a dû se mêler, dans l’esprit de M. Edmond de
Goncourt, un peu de mélancolie.
Jamais,
en effet, un livre comme La Faustin, une pièce comme La
Patrie en danger, des pages d’histoire comme les études
sur les œuvres, les hommes et les femmes du dix-huitième
siècle ou des Mémoires du temps présent comme
les sept volumes du Journal des Goncourt, n’ont valu à
leurs auteurs l’explosion d’articles laudatifs qu’a déterminée
la simple annonce de ce banquet.
C’était
à qui en fournirait le dessert, champagne mousseux et
friandises. Collection d’hommages, sélection de sympathies,
élans d’admirations que s’est attaché à
traduire et à résumer, aux yeux de tous les convives,
le menu dessiné par Willette et qui, délicatement,
associa le frère mort, représenté par son image,
à l’apothéose du survivant glorifié.
M.
Edmond de Goncourt va bientôt atteindre sa soixante-treizième
année… Nul n’y voulait souscrire quand il est entré
dans la salle du banquet, droit, haut de taille et d’allure, l’œil
étonnamment jeune et vif, comme un charbon fondant la neige
des cheveux et les flocons épars de la moustache. M. de
Goncourt s’assoit entre MM. Poincaré et Alphonse Daudet,
celui-là remis à peine d’une attaque de grippe dont
il a précipité la guérison pour ne point faire
faux-bond ; Daudet, lui, démentant, par sa vaillante
présence et sa gaieté d’aspect, les bulletins de
santé que la malveillance colporte.
Autour
d’eux se groupent les membres du Comité d’organisation
présents, qui sont :
Émile
Zola, Georges Clemenceau, Henry Houssaye, Jules Chéret,
Bracquemond, Mallarmé, de Heredia, Octave Mirbeau, Gustave
Geffroy, Hennique, Ganderax, Hervieu, Ajalbert, Lecomte, Carrière,
Roger Marx, Anatole France, Maurice Barrès, François de
Nion, Léon Daudet, Céard, Claretie, Jean Dolent, Paul
Alexis, F. Jourdain, Jean Lorrain, Rosny frères, Rops,
Rodenbach, H. de Régnier, Marcel Schwob, G. Toudouze, Besnard,
Catulle Mendès, Scholl, Aug. Rodin, de Montesquiou, Georges
Charpentier, Antoine, Fasquelle, Pierre Gavarni.
Puis
se distribuent entre les tables :
MM.
Bardoux, l’ancien ministre de l’instruction publique ; le
comte de Béhaine ; Clovis Hugues et Semblat, députés ;
Fernand Xau ; les sculpteurs Bartholomé, Lenoir et A.
Charpentier ; les peintres et dessinateurs Willette, Munkacay,
Renouard, Odilon Redon, Roll, Signac, La Gandara, Duez, Damoye,
Jeanniot, A. Guillaume, Maufra, Louis Legrand, Ibels, etc.
Georges
Moreau, Jules Roques, Robert Mitchell, Georges Hugo, Paul Clemenceau,
Albert Carré, directeur du Vaudeville ; Lugné-Poé,
Dayot, Th. Duret.
Gustave
Kahn, Léon Allard, Brulat, Belon, A. Boutique, E. Berr, A.
Cim, E. Conte, Champsaur, Champier, Ed. Cousturier, Darzens, M.
Lheureux, Ed. Dujardin, Delzant, P. Flat, Eudel, Ch. Foley,
Furetières, P. Wolff, Ancey, A. Gassier, Gungel.
Vielé-Griffin,
Ginisty, A. Hermant, F. Hérold, Désiré Louis, H.
Lapauze, E. Morel, M. Leblanc, P. Maël, P. Sales, Jean Marras,
Maizeroy, A. et T. Natanson, L. Mullem, Ch. Martel, Léon
Millot, Mariéton, Pol Neveux.
Jules
Renard, Pottecher, Pagat, E. Rod, Huret, Rzewusky, Saint-Cère,
Servières, du Saussay, Stryensky, Jean Thorel, de Bonnefon, G.
Guiches, Vaucaire, de Chamoisel, Lucien Daudet, Francis Jourdain,
Duvauchel, Durand-Gréville, Guinaudeau, Shérard, V.
Tissot, Ebner, G. Fabre, les acteurs Lafontaine, Truffier et Janvier,
les docteurs Robin, Depasse, Vaquez, etc., etc.
Mais
voici venue l’heure des discours et des toasts. M. Frantz Jourdain
se lève et commence par lire des lettres de Sully-Prudhomme,
Laurent Tailhade, qui vient d’entrer à nouveau dans la
maison de santé du docteur Grimball ; Paul Marguerite,
André Theuriet, Camille Mauclair, et des télégrammes
de la Suède, de la Hollande, de l’Italie… La Suisse et la
Belgique n’ont rien envoyé. Elles étaient
représentées au banquet.
Ensuite
M. Poincaré parle au nom du gouvernement ; M. de Heredia,
au nom des colonies espagnoles ; M. Henry Céard, au nom
de Renée Mauperin. M. Clemenceau, lui, parle d’abord
pour dire pourquoi il parle ; puis, il développe les
impressions d’un lecteur assidu des Goncourt.
Après
M. Clemenceau, Zola parle, très loyalement, au nom de ses
années d’apprentissage littéraire ; et M. Henry
de Régnier parle au nom de la Jeunesse assagie… Je regarde
Alphonse Daudet. C’est le seul moment de la soirée où
je trouve exacte sa ressemblance avec le Christ pardonnant à
ceux qui l’ont offensé. Mais le voici qui élève
la voix à son tour et parle au nom de la vieille affection qui
l’unit à Edmond de Goncourt.
Tous
ces discours ont été fort applaudis et aucun d’eux
n’a soulevé de propos interrupteurs.
Mais
on a surtout remarqué la réelle éloquence et le
goût parfaits avec lesquels M. Poincaré, ministre de
l’instruction publique, a introduit le personnage officiel dans
cette manifestation purement littéraire et artistique. C’est
quand il a remis à M. de Goncourt la croix d’officier qu’on
a bien vu que la façon de donner vaut décidément
mieux que ce qu’on donne.
M.
de Goncourt, contenant à peine son émotion, a pu dire
qu’une telle soirée effaçait tous les déboires
de sa longue et noble carrière.
Quelques
personnes feignaient de croire que cette belle représentation
n’aurait pas de lendemain. C’est une erreur. Le service de
seconde sera reçu, dimanche soir, chez M. et Mme Georges
Charpentier.
Lucien Descaves.