BANQUET D’HIER
EDM.
DE GONCOURT OFFICIER DE
LA LÉGION D’HONNEUR
Une
fête littéraire et artistique — Couronnement d’une
carrière d’écrivain —Hommages
éclatants, touchantes paroles— Discours
et toasts.
Il
a paru à quelques admirateurs d’Edmond de Goncourt que cette
carrière laborieuse, loyale et éclatante d’homme de
lettres uniquement épris d’indépendance et d’art,
ne pouvait être mieux couronnée que par une fête
de famille où, serrés autour du maître, artistes,
littérateurs et journalistes viendraient apporter à sa
sereine et vaillante vieillesse le filial hommage de leur affection
et de leur respect.
M.
Alphonse Daudet s’est mis à la tête des organisateurs
de cette manifestation qui réunissait hier autour d’Edmond
de Goncourt plus de trois cents convives, dans la grande salle du
Grand-Hôtel.
À
la table d’honneur : Edmond de Goncourt ayant à sa
droite M. Poincaré, ministre de l’instruction publique et
des beaux-arts, et, à sa gauche, M. Alphonse Daudet. MM. Émile
Zola, J. M. de Heredia, Fr. Jourdain, Clemenceau, Rops, Henry
Houssaye, Octave Mirbeau, Hennique, H. Céard, Ernest Daudet,
Bracquemond, Stéphane Mallarmé, H. de Régnier,
Willette, Toudouze, Paul Alexis, Charpentier, Ganderax, Catulle
Mendès, Jean Aicard, etc.
Reconnu
çà et là dans la salle : MM. Clovis Hugues,
Rzewuski, Ajalbert, Pol Neveux, Léon et Lucien Daudet, Georges
Hugo, Lafontaine, Besnard, Jeanniot, Fél. Champsaur, Maizeroy,
Geffroy Émile Testard, Robert Mitchell, Strong, Jean Lorrain,
Lucien Descaves, Georges Lecomte, Rodrigues, Duret, J. Huret,
Lapauze, Guinaudeau, P. Degouy, Mullem, J.N. Gung’l, Strauss,
Groult, André Marty, Fernand Xau, Léon Millot, Ibels,
Pierre Gavarni, Frédéric Régamey, Bernard,
Payelle, Oudinot, de Montesquiou, Fasquelle, Rod. Darzens, Delzant,
Rodenbach, Roger Marx, les frères Rosny, Ancey, Pierre Wolff,
Armand Dayot, Albert et Paul Clemenceau, G. Jollivet, docteur Robin,
Galdemar, Paulowsky, Chéret, Paul Hervieu, Crawford, Hawkins,
Jacques Blanche, Carrière, Duez, Guiches, Abel Hermant,
Gustave Kahn, Gaétan de Meaulne, comte de Nion, Roll, Jules
Renard, Marcel Scwob, Jean Thorel, Victor Tissot, Thiébault-Sisson,
Viellé-Griffin, Maurice Vaucaire, etc.
La
rapidité avec laquelle le dîner est servi fait passer
sur sa qualité ultra médiocre ; il est évident
que la maison s’est préoccupée, en ne chargeant point
de mets recherchés l’estomac des convives, de leur laisser
toute liberté d’écouter les discours qui vont être
prononcés. Grâce à cette attention délicate
et toute littéraire, c’est avec un double plaisir que
l’assemblée voit M. Frantz Jourdain réclamer le
silence. Le vice-président du comité d’organisation
donne lecture d’une grande quantité de dépêches
et de lettres d’excuses envoyées par des littérateurs
et des artistes que des motifs divers ont empêché
d’assister à ce banquet.
Il
lit des télégrammes de félicitations adressés
de Suède, de Norvège, d’Italie, de Hollande, où
un album contenant une adresse à Edmond de Goncourt a été
couvert de signatures en quelques jours. Et il donne la parole au
ministre de l’instruction publique.
M.
Poincaré.
Il
faudrait pouvoir citer in extenso l’allocution, tour à
tour magistrale et charmante, du ministre de l’instruction
publique. Après s’être excusé spirituellement
d’être là, « n’étant que
ministre », M. Poincaré ajoute que l’excuse des
organisateurs qui l’ont convié est peut-être dans
l’ignorance où ils étaient de la qualité de
leur invité, en qui ils n’ont vu qu’un admirateur du
superbe écrivain qu’on fête aujourd’hui.
Le
ministre étudie ensuite, avec un rare bonheur d’expression,
l’œuvre d’Edmond de Goncourt, la passion humaine et la
délicatesse apportées par lui jusque dans la
constatation des cruautés de l’existence ; et il trouve
des nuances exquises d’improvisation pour parler des demi-teintes
du style de l’écrivain. On lui rappellera tout à
l’heure qu’avant de prononcer cet hommage officiel, il avait été
le champion de Goncourt dans la critique littéraire.
« Le
gouvernement, dit-il enfin en terminant, se serait diminué
s’il n’avait pas pris la parole dans cette fête. »
Il prie alors M. de Goncourt d’accepter la rosette d’officier de
la Légion d’honneur « qu’il n’a jamais
sollicitée, sinon pour les autres » ; et tout
en regrettant que cette consécration soit aussi tardive, M.
Poincaré s’en réjouit presque, puisqu’il lui a été
donné ainsi de l’apporter au maître.
Les
paroles du jeune ministre des lettres sont accueillies par une triple
ovation.
Après
quelques paroles de M. J.-M. de Heredia, M. Clemenceau se lève.
M.
Clemenceau.
L’ancien
député du Var croit devoir s’excuser de faire
entendre une parole « aussi peu habituée à
la littérature ». Mais dans l’œuvre de M. de
Goncourt, la littérature et la science sociale se rejoignent,
et c’est pourquoi il intervient en cette circonstance.
Ingénieusement,
il montre que l’honnêteté de l’écrivain dans
les études d’un passé qu’il regrette l’a amené
à la pitié par le spectacle du présent où
il vit :
« Étrange
destinée de celui qui débuta dans les causeries
raffinées des salons du dix-huitième siècle,
dans la suprême élégance de cet inquiétant
Versailles où arrivait la fille de Marie-Thérèse
pour ce règne de fêtes et de tragédies, qui sema
de tant de fleurs le chemin de l’échafaud.
Vous
l’avez dès l’abord aimé, le grand siècle par
qui la France a surtout rayonné dans le monde. Vous l’avez
aimé pour sa pleine culture de l’esprit français,
pour ses lettres de claire lumière, pour sa pensée
généreuse et sa philosophie légère, pour
son art exquis, pour son charme et sa fragilité.
Et
puis, quand l’esprit du siècle vous a définitivement
conquis, quand votre révolution personnelle s’est accomplie,
le grand bouleversement social brusquement survenu vous rejette tout
à coup à votre place de combat. Il faut que vous
fassiez noblement cortège à la Reine de France jusqu’à
l’affreux couteau. Il faut que vous jetiez l’anathème à
la foule hurlante qui attend, dans le sang, Thermidor et Brumaire.
Mais
déjà la Patrie en danger vous avertit que, la royauté
morte, il reste quelque chose à sauver. Après avoir
maudit ce peuple, vous le plaindrez d’être incapable, féroce,
sanguinaire. Et puis, combattant avec lui pour la défense du
foyer, vous vous apitoierez sur l’atroce misère qui lui fit
cette barbarie, vous l’admirerez pour son audace, vous l’aimerez
pour son héroïsme et sa haute vertu d’espérance.
Vous
le connaîtrez alors. Vous saurez que sous notre médiocrité
bourgeoise, comme sous le vernis brillant de l’ancienne cour, une
masse tumultueuse bout dans les profondeur, qui est de l’homme
aussi. Entre deux tempêtes il faut explorer l’abîme.
L’aventure vous tente. Dès 1864, dans la révolutionnaire
préface de Germinie Lacerteux, vous écrivez :
“Étude littéraire, enquête sociale.” Et,
renouant votre tradition, vous vous réclamez de la religion
du siècle passé : l’Humanité. C’est
bien l’apôtre de l’humanité qui suivra pas à
pas, dans la voie douloureuse, Germinie Lacerteux jusqu’à
l’horreur de la fosse commune. Il faut un croyant de la grande
religion pour assister Élisa jusqu’à l’ultime
dégradation de l’imbécillité de misère,
pour apporter, sans effroi, la pitié suprême à
l’ignominie suprême.
Mais
cette foule, tant maudite, vous tient maintenant par sa douleur. Le
chevalier de Marie-Antoinette a tendu sa main fière à
la fille Élisa et ne la peut plus retirer. Vous l’avez bien
reconnue, pourtant, la répugnante fille. C’est elle,
n’est-ce pas, qui suivit, en chantant, toutes les charrettes de
mort, s’enrouant à insulter les victimes, convulsée
de spasmes de joie à voir tomber les têtes. Violente,
féroce, vous l’avez haïe ; souffrante, torturée,
si vous ne l’aimez déjà, vous lui êtes
noblement secourable. »
Henry
Céard.
Notre
collaborateur parle au nom des « vieux jeunes amis »
de M. de Goncourt. Il rappelle les petites réunions de
camarades « illuminées par le clair de lune de la
promenade en bateau, dans Manette Salomon ; la solitude
de la maison d’Auteuil, où montèrent les premiers
enthousiastes, et où le maître, pareil au Denoisel, de
Renée Mauperin, « remuait sans espoir les
cendres du foyer et celles du passé ». Il se
félicite d’avoir été de ceux qui persuadèrent
à M. de Goncourt que « la vraie manière
d’exercer la piété fraternelle était de
continuer seul l’œuvre commencée à deux, et que,
par-dessus la mort, il avait charge de faire vivre le nom de
Goncourt ».
Ainsi
l’écrivain recouvra cette force morale, laquelle, suivant
ses propres expressions, porte la pensée au-dessus des
chagrins, des misères, des tribulations de ce monde et hausse
le cerveau à cet état de sérénité
souveraine où se détermine l’œuvre d’art. « Tout
modestes qu’ils soient demeurés, les amis de la première
heure ont l’orgueil de lui avoir fait réintégrer la
vie et redemander la littérature. »
Aujourd’hui,
les amis viennent de partout, de la Présidence de la
République, du ministère, de l’Académie, de la
politique même, de la jeunesse, et c’est leur rêve que
le courant inattendu de la vie éternelle qui l’emporte, « le
tire de l’acclamation, comme d’autres l’ont tiré de la
douleur. »
M.
de Goncourt doit de nouveaux livres à ses récents amis.
Notre collaborateur boit donc au « Goncourt d’hier »,
et plein d’une respectueuse confiance, porte un toast au « Goncourt
de demain ».
[…]