Invités pas Aurélien Scholl, les Goncourt se rendirent
à Bordeaux, en mai 1854. Le Journal relate ce séjour. Une lettre du
22 mai, adressée à Gavarni, évoque la cité bordelaise en style délibérément
prudhommesque : « ville monumentale ! beau fleuve ! forêts
de mâts ! Le théâtre, monsieur, le théâtre, Tourny ! Superbes femmes !
Si monumental que soit Bordeaux, je trouve encore certaines bouchères d’ici
— une surtout — plus monumentale que les monuments » (Correspondance
générale, édition établie, présentée et annotée par Pierre-Jean Dufief,
Champion 2004, p. 222). Cette lettre est à mettre en regard de la fantaisie
publiée dans L’Artiste, intitulée précisément Bordeaux. Elle
se présente comme une suite de proses poétiques et de digressions. On y cherchera
vainement une description de la « ville monumentale » ou du port.
Ce sont des proses poétiques en l’honneur du vin, d’une sardine — on songe
au hareng saur ultérieurement célébré par Huysmans —, ou qui glorifient les
madras portés par les femmes. La fantaisie se plaît à la surprise, à l’humour.
Elle décentre, elle perçoit, si l’on peut dire, en biais et se déploie sous
le signe de l’arabesque. On retiendra de cette suite narrative et descriptive
la transfiguration de la bouchère, mentionnée dans la lettre à Gavarni, en
Hérodiade. Tout se passe comme si le texte faisait un grand écart funambulesque
entre le réel et le mythe, entre l’éloge et l’ironie, entre l’offrande poétique
et la trivialité de la viande et des tripes. Et peut-être, verra-t-on là,
dans cette célébration d’une bouchère, dans cette prose en rouge, la preuve
que les Goncourt, comme Baudelaire à la même époque, avaient le sentiment
du beau moderne.
Jean-Louis Cabanès
BORDEAUX
(L’Artiste, 1er juillet 1854)
I
L’œil bleu ; le cheveu blond, bouclé, frisotté, poudroyant de soleil ;
la pommette rose ; le visage duveté de poils follets, — un ange des images
de Dubreuil, rue Zacharie, est penché sur nous.
Il a une serviette sous le bras.
— Que mangeront ces messieurs ?
Les vagues de l’Océan glacent de vert, de bleu,
d’argent, un petit poisson. Les charbons qui le grillent enflamment d’or et
de feu ses écailles scintillantes. Couché sur le disque de porcelaine, le
petit poisson miroite comme une vieille lame de vermeil sur une nappe blanche.
Avec la belle robe changeante qui vêt sa corruption, le petit poisson éblouit
l’œil des amants de la couleur ; et même le nez des attablés ne boude
pas longtemps ses senteurs fermentées qui tombent en cette terre des fraises,
comme un pouilleux des sierras dans une charretée de señoras. Et comme les
mets de corruption sont les bienvenus et les bien mangés en tout pays de soleil ;
comme les mets de corruption sont les mets d’élection pour les estomacs caressés
de chauds rayons et paresseux comme des lézards ; comme les mets de corruption
font plus vieux que son âge, et couronnent de parfums le vin qui flambe dans
les verres :
Garçon ! des royans !
Les terres de cendre, les terres noires et grises
et blanches, les terres avares qui n’enfantent que bruyères et pins aux feuillages
maigres, poussent à leur surface un végétant roux sur le dos, blanc sur le
ventre, — un gros semblant d’insecte hydropique, qui paraît faire la sieste
sur son pédicule bulbeux. C’est le cep. — Quand l’huile bouillante
a saisi le champignon, de son dôme spongieux, des fendilles de son épiderme
craquelé filtre une crème blanche que le poète de ces choses, feu M. Brillat-Savarin,
eût appelée sans nul doute « le pain au lait des cryptogames ».
La vieille tour Saint-Michel, des sept bouches tordues de sa famille empoisonnée,
vous crie : — Non ! — Mais, bast !
— Garçon ! des ceps !
Et ce vin que dédaigna le gosier robuste du moyen
âge, ce vin que le duc de Richelieu produisit dans le monde pour l’estomac
délabré du dix-huitième siècle, et de son tout aussi délabré fils le dix-neuvième…
— Bordeaux ordinaire ?
— Non, Cos d’Estournel !
II
Cet homme avait dit : Il en est qui perfectionnent
les bateaux à vapeur, la grammaire, les bœufs de Durham et le bon sens ;
il en est qui blanchissent leurs cheveux à perfectionner les instruments de
la mort. Moi, je perfectionnerai le vin. — Cet homme était l’amant de la vigne.
C’était l’artiste du vin. — Soigner ses vignobles comme de riches héritières
promises à des princes, parer le vin comme une maîtresse, le former comme
un enfant, le faire promener sur les mers lointaines des Indes pour qu’il
revînt mûr, épanoui en toutes ses fragrances ; — cela était la bénédiction
de la vie de M. d’Estournel. Ses caves semblaient une salle de bal ;
les jets de gaz flamboyaient par trois étages de tonneaux ; des tapis
de sable fin serpentaient dans ces salons souterrains. Lui, comme en un royaume,
il se promenait en ce capiteux domaine, donnant à chaque cru bien-aimé un
petit salut de tête, songeant orgueilleusement combien de rêves, et de fêtes,
et de bonheurs, il gardait là, dormants, — quinze mille tonnes de Paradis !
— qu’il pouvait éveiller d’un coup de vrille ! — Il disait : — « M.
de Metternich !... Le Johannisberg !... je sais, je sais » ;
— et il souriait, rêvant un Tokai à la France ; — si bien que, un beau
jour, les huissiers saisirent le poète, et que le poème fut vendu au rabais.
III
Ainsi qu’un chiffon de pourpre lestant une bulle
de savon, le Médoc ensanglante le verre mousseline. Un rayon de soleil vole
sur le bord du verre, très fier de ne pas se noyer : n’avez-vous pas
vu des enfants jouer sur la margelle d’un puits ? — Et comme mon bonheur
est fait d’un je ne sais quoi, je ne le donnerais pour rien au monde. — Au
soleil, vin des yeux, vin du ciel ! Atre du bon Dieu, vers lequel les
poètes tendent, comme des mains gelées, leurs âmes frileuses ! — Tous
les matins d’été, tablier d’or aux reins, le soleil sert à la nature le divin
cordial. — Sitôt qu’il débouche dans les vallées du firmament, il détache
un de ses rayons qui s’en va par les villes, faisant des ricochets lumineux
de fenêtre en fenêtre. Sitôt que ce premier rayon alerte a sonné la diane
du jour, le soleil lance sur l’univers ses mille cavaliers de flamme. Le soleil
étreint dans ses bras de feu la lueur froide du matin ; il l’étreint,
la brasse, la vivifie, l’échauffe, et la jette, ruisselante, sur les murs
blancs qui crépitent. Victorieux, il décoche du haut du ciel mille autres
rayons choisis, qui s’en vont, vagabonds et buissonniers, frapper au front
de toutes les tristesses. Et la nature, toute grisée de lumière et de chaleur,
titubante et rajeunie, tombe sur l’herbe chaude, pâmée, domptée de fatigue
et triomphante de beauté. La terre s’endort, et, pendant qu’elle dort, le
rayonnant magicien accroche une émeraude à chacune des feuilles d’arbres.
Il verse à pleines mains les diamants sur l’eau que les fleuves roulent en
bâillant. Il se regarde en chaque goutte de rosée, et chaque pleur de la nuit
devient un petit soleil ! — L’ombre s’est enfuie, rechignant et de mauvaise
humeur. Le soleil la poursuit de son incendie. L’ombre se pelotonne, s’amincit,
se ramasse dans les coins des cours, derrière les hautes cheminées, comptant
les heures lentes, appelant sa mère la nuit, impatiente de reconquérir, à
grandes enjambées, la terre endiamantée, la ville aux ardoises d’argent, —
et les cœurs rassérénés.
IV
La chose est carrée d’abord. Elle en coton tout
rouge ou tout jaune, presque rouge ou presque jaune, un peu rouge ou un peu
jaune. Que les dix doigts d’une Bordelaise se mettent à chiffonner cette chose
géométrique et sans élégance native — un madras — et vous aurez un miracle.
C’est à croire que, d’un mouchoir de M. Dupin, une Bordelaise qui le voudrait
se ferait une coiffure de bal. Turban populaire ! tortil de coton toujours
lutinant le cou d’une corne badine ! drapeau d’amour que chacune plie
aux caprices de son goût ! — Se levant, la belle, les yeux encore lourds,
ballotte son madras, disant : Qu’en fera-t-on ? — Elle essaye et
cherche. D’abord le madras couronne le front : c’est un diadème plat.
Puis, une chiquenaude, le diadème est à bas ; et le madras est si bien
négligent et jeté, que la belle semble une paresseuse et une attardée encore
en son bonnet de nuit. Une seconde après, adieu le bonnet de nuit ! le
madras pique une pointe sur le front ; du front, il s’enfuit ; du
front, il remonte, laissant aux tempes de la belle un gros bouquet de noirs
cheveux découverts et provocants. Puis la belle sort ; mais dans l’escalier,
une fois encore, elle s’est recoiffée : son madras est un béret assis
sur un coin de tête, prêt à tomber comme un singe collé, on ne sait comme,
sur le flanc d’un cheval. — Les belles fleurs jaunes, les belles fleurs rouges
que ces madras courant Bordeaux sur des tiges souples et remueuses !
Et quand la rue monte et que les femmes s’étagent, ne voyez-vous pas, ami
Aurélien, la lumière jongler avec des oranges et des pommes d’amour ?
V
C’était un vaudeville qu’on jouait. — Les voix des
acteurs avaient dit à la musique de se reposer ; et, derrière l’archet
du chef d’orchestre, deux des quatre violons en congé, cordes détirées en
une pose de paresse et de nonchaloir, sommeillaient sur le pupitre à côté
du petit bout de bougie, brûlant dans la bobèche de fer-blanc. Les deux autres
étaient bercés sur deux poitrines de violonistes, lesquels violonistes ne
savaient trop où ils regardaient. Les choses en étaient là, quand soudain…
— oui, c’était bien une forme de soulier, — glissa, sournoise, prestissimo,
dans la main gauche d’un musicien. En tapinois, la main droite s’était armée
d’un tranchet… Eh ! pourquoi non ? un pauvre violon de province !
— J’ai bien eu un ami qui confectionnait lui-même ses chaussures à vis dans
le cabinet du ministre, au ministère des ***. — Or le pauvre violon y allait
de tout cœur, et pourtant se cachant un peu, épluchant le bois blanc, le ratissant,
le polissant, le tout avec des regards !... des regards d’amant. C’était
une caresse perpétuelle de l’œil sur la cambrure du cou-de-pied, et puis,
la forme retournée, sur la petite arche de la plante ; une souris aurait
passé dessous. — Vous ai-je dit que la forme de ce mignon petit pied était
petitement menue au-delà de ce que vous pouvez imaginer ? Il faut que
cet homme travaille pour des pieds de contes de fées. Il doit être le cordonnier
de ce monde idéal où les pieds de Cendrillon tiennent tout entiers dans une
main d’homme. Auprès de la forme que manie l’homme au violon, le soulier de
satin blanc de la Nena est un bateau. — Non, jamais la pluie, qui retrousse
les jupes, ne m’a montré la jambe à laquelle pouvait appartenir la forme de
ce pied. — Attendez pourtant : j’ai vu d’aussi petits souliers ;
c’est dans la botte blanche, placée au-dessous de la croix blanche qui garde,
au cimetière de la Chartreuse, les petites filles de sept ans qui sont mortes.
VI
Quand tous les jeunes gens de la ville ont mangé
des tartelettes ; quand tous les pâtissiers des allées de Tourny
sont couchés ; — M. de Tourny, intendant de Guyenne, qui a fait bâtir
tout ce vieux Bordeaux, charmant, brodé de rocaille ; M. de Tourny, qui
est mort, il y a des quatre-vingts ans de cela, revient en habit de velours.
M. de Tourny regarde là-bas sa statue, et il hausse les épaules. M. de Tourny
regarde les enseignes et les placards dont on a bardé les caprices sculptés
de la face de son œuvre, et il fait : — « Pouah ! » M.
de Tourny regarde, vis-à-vis, les maisons nouvelles, et il fait encore :
— « Pouah ! » — Les pâtissiers ronflent.
VII
Des toits de tuiles ; — des cheminées de briques ;
— l’ombre aux deux côtés de la rue, et le soleil emplissant la chaussée, vautré
sur les cailloux pointus ; — un âne gris de cendre, les oreilles en arrêt,
roide sur ses quatre pattes, chargé d’un monceau de paquets ; — un chien
qui ne jappe ni ne court ; — des balcons de fer tout le long de la rue,
et de gros pots rouges d’où montent des lauriers-roses ; — couché sur
ma fenêtre, cigare aux dents, il m’est, à regarder ces choses, et les jupes
qui passent, et le monde qui va, il m’est un bonheur rond et hébété ;
et mon œil repu, dilaté, vaguant, dort tout ouvert, en une béatitude de bonze.
Il fait aussi peu net dans ma tête que dans les images que je vois quand je
ferme les yeux. Mon imagination se fige. Mon cerveau semble nager dans un
bain d’huile tiède. Par là-dessus, un gros niais de sourire m’est venu aux
lèvres. — Diable de maître d’hôtel, qui a serré dans son grand registre vert
mon passeport — et mes pensées de Paris ! Et voilà que sa petite fille,
qui est trop petite, s’est assise sur le registre pour rendre la monnaie à
un Anglais ! Il ne sait pas compter, cet Anglais ! Il n’en finira
pas ! — Je croirais volontiers mon cœur une pendule arrêtée. L’estomac
rumine silencieusement. Je suis là mollement. Mon individu, couché de tout
son long, regarde les trois chaises de la chambre ; elles lui semblent
des instruments de supplice. C’est une résolution de tout l’être, voluptueuse
et consentie, comparable en douceurs torpides au malaise plein d’aise qui
précède d’un peu l’évanouissement. — Tous les enfants trouvés de cette vie
coloriée de saint François de Sales, qui orne la chambre, vagissent à mes
oreilles qui tintent : Ah ! ah ! hi ! — La conscience
du moi s’en va de l’âme ; l’on se quitte et l’on se sépare de
soi ; on est la couleur qui brille, le rayon qui luit, une onde de l’air
chaud qui coule ; et dans un Éden intangible de sensations confuses et
non formulées, d’idées roulantes et sans forme, il semble que l’on soit balancé
sur des senteurs et sur des lueurs… —Eh ! là-haut ! qui perd sa
jarretière ?
VIII
Il est près d’ici un bruit qui m’attriste ;
et, parmi les cris joyeux de la rue, les éclats de rire, les invites criardes
des marchandes, le cri rauque du porteur d’eau de Figuereau : — Aoh !
aoh ! — cette musique persiste, fort triste. — Tout est gai en ses entours ;
tout est fleuri en mes pensées ; et cette fleur noire de mélodie pousse
obstinément à mes côtés. Ce bruit est sourd, terne, souterrain ; on dirait
un borborygme de la Melancolia de Durer. — Je sais ; c’est une
basse qui fait ce bruit ; et j’entends, dans ses notes voilées et modestes,
une vieille mélodie d’un philosophe qui chantait dans les fleurs et le bleu
du ciel :
Linquenda tellus, et placens uxor !
IX
Où vous mirez-vous, mesdames, s’il vous plaît ?
Mesdames, où vous mirez-vous ? — Vous n’avez qu’une bande de glace à
hauteur d’appui, grande comme la main, sur votre cheminée. — Eh quoi !
pour un trumeau qui prend toute la place, vous ne vous mirez pas, mesdames ?
Mesdames, vous ne vous mirez pas ? — Vous mirez-vous donc en ce paysage
vert, où cette châtelaine en robe d’empire promène cet enfant culotté de chamois,
— mesdames, dites-moi ? Vous mirez-vous donc en cet arc romain, où ce
troubadour chante sa romance à cette Yseult pâle en chapeau orange, — mesdames,
dites-moi ? Où vous mirez-vous ? — Eh ! là-bas, bonhomme, qui
venez de campagne, pourquoi venez-vous de si loin à la foire Saint-Fort, votre
parapluie dûment enfermé dans un bas bleu rapiécé au talon et au bout du pied ?
— Acheter une glace avec un trumeau ? Où vous mirerez-vous, dites-moi,
bonhomme ? Bonhomme, où vous mirerez-vous ?
X
Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier
au milieu du marché, leurs robes noires et brunes agitées par le vent, — dès
que le coq a chanté ce matin, sont devenus grands parapluies à chevalet. Maintenant,
ils garent les marchandes du soleil. — Du vert, du blanc, du rouge, du rose ;
— sur ce tapage des pans d’ombres rousses, tombées des parapluies couleur
tabac ; — les passages qui mènent au marché abrités de vieilles toiles
grises, ou à carreaux bleus, ou à pois bleus ; — là-dessous, un air tiède
et comme soyeux, une ombre transparente et dorée, un rayonnement tamisé où
baignent mollement hommes et femmes ; — par tous ces couloirs, un frétillement
de servantes, la nuque lumineuse ; — ici et là, le charretier de Midi,
cinglant une boucle de cheveux, une pointe de madras, une jupe, une loque,
un ventre de saumon, une fleur, de la mèche de son fouet de feu ; — par
échappées, des toits de tuiles noircies par le soleil ; et le clocher
de Saint-Dominique, tout orné, qui met à l’horizon le mensonge de l’Espagne ;
— des brises à la fraise, des rires plus rouges que fraises, et des yeux en
velours derrière des bottes de roses. — Ô reine de tripes ! debout contre
un pilier des halles, j’ai vu la belle Hérodiade. Elle avait un bien beau
madras jaune tendre à fleurs roses. Un beau col à grandes dents serrait son
cou dru dans sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une
vierge robuste. Elle se tenait droite comme une statue, bras croisés, mâchant
entre ses dents un demi-sourire, comme une rose de chair. Des festons de mous
l’auréolaient de rouge, et, tout autour d’elle, de larges couteaux battaient
les billots ; les viandes saignaient, et des hommes trapus, tabliers
blancs aux épaules, passaient, féroces, pliant sous des quartiers de bœuf.
— Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglanter tout autour
d’elle. Dans un tonneau, une tête de mouton dépouillée, toute rougeoyante
et l’œil bleu, la regardait sans qu’elle la vît. — C’était la tête de saint
Jean-Baptiste. — À chaque tempe, la belle bouchère avait deux accroche-cœurs.
XI
Ce soir, la bouteille m’a dit une légende :
— Autrefois, il y a longtemps, Bordeaux s’appelait Falerne. Les chansons y
venaient aux lèvres ; des poètes, couronnés de violettes, y cueillaient
des vers en se baissant ; le vin coulait ; des femmes passaient
sous les pampres, voluptueuses et pudiques, déesses de démarche ; là,
les roses venaient en pleine terre. — Les dieux ont rappelé les poètes ;
les temps ont chassé les chansons. Il reste encore le vin, les femmes et les
roses. — Et vraiment, j’ai vu sur les grandes routes des bordures de roses,
qui faisaient de chaque côté une haie de parfums. Les amoureux ont beau cueillir
une lieue de long, les mille-feuilles décloses triomphent, et se secouent,
prestes, dès qu’un vent de poussière salit leur cœur de satin. — C’est une
préfecture où les cantonniers peuvent se fleurir sur leur chemin.
XII
Ils vont au-devant de vous ; ils vous abordent,
encore que vous ne les connaissiez guère ; ils vous traquent ; ils
vous cernent ; ils vous enveloppent ; ils vous prennent en écharpe ;
ils caressent ; ils griffent ; ils sourient ; ils éclairent
une seconde ; ils se sauvent ; ils boudent ; ils reviennent ;
ils chantent ; ils parlent ; ils attaquent : — « Bonjour,
monsieur l’homme ! » — malins en tout cela plus qu’éloquents, et
moqueurs plus que tendres. Ils sont à ravir et à peindre, ces enfants gâtés
du visage, ces yeux noirs de Bordeaux rayés d’un trait de feu ! Rues
et jardins, et balcons, tout est étoilé de ces paires d’yeux conquérants et
mutins ! et jusque derrière le rideau blanc fermé qui tremblote, une
étincelle trahit un regard de la Gironde. — Et à la nuit, dans l’ombre, tous
les petits vers luisants semblent dire : — Entrez dans la danse, monsieur
l’homme ! — Un petit enfant ailé, dodu, poupin, joufflu, cul nu, et le
plus joli du monde, carquois doré au dos, joue du violon vivement, vitement.
Avec tel ménétrier, supposez la danse ! Tous les yeux de la ville sont
à danser, en grande toilette, de beaux cils lustrés. Tous les yeux étaient
jolis en ce quadrille. — Même aux femmes qui sont laides en ce pays, Dieu
a donné des yeux de jolies femmes. — Après bien des avant-deux, où les regards
d’abord avançaient hardis, puis se repliaient, langoureusement modestes ;
après bien des balancés, où les regards remuaient doucement l’âme ; après
tout cela, vint un grand galop ; — et mon cœur de fuir. Mais les maudits
yeux couraient après lui ; et, quand le pauvret passait essoufflé et
demandant asile, les portes se fermaient dans un éclat de rire — et dans une
chanson, la chanson de Mascarille :
Au voleur ! au voleur !
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— Quand Rosalie
sera morte, — dit Elegius au carabin, — le scalpel ira par son œil, coupe
où tient mon âme, échanson de ma poésie ? — Oui, monsieur, — dit le carabin
en saluant ; — nous reconnaîtrons la choroïde, le cristallin,
l’iris, l’uvée et la pupille de la demoiselle, et le
pigmentum, une substance noire dans l’intérieur de la choroïde, une
solution d’encre de Chine plus ou moins épaisse… Elle est brune, eh ?
— Quoi ! cela dont son regard est si divinement peint ? — Ami, —
dit au carabin un courtier qui savait le grec, et qui venait de « faire
une affaire sur les Roussillon », — disséquez toute chose en ce monde,
l’honneur et la vertu, l’entraille et le cerveau ; mais disséquer le
regard des femmes, c’est disséquer… — Quoi ? fit le carabin. — Rien,
— dit Elegius, — une chose : l’Amour !
Edmond et Jules de Goncourt.