En 1885, René Mazeroy, baron René Jean Toussaint, dit (1856
– 1918), ami de Maupassant à qui il servit de modèle pour Duroy dans Bel-Ami,
publiait Petites femmes (Paris, Frinzine et Cie, 292p).
Au chapitre « Rien ne va plus (notes d’un Parisien) »,
il écrit quelques pages sur une visite à Edmond de Goncourt à Auteuil (p.
201-204).
VIII. — Chez
Goncourt.
Boulevard Montmorency, 55, à Auteuil. Une de
ces petites maisons reblanchies de la banlieue parisienne qui, peu ou prou,
semblent toutes cousiner entre elles. La façade a comme un sourire engageant,
avec son balcon dont les ferrures ouvragées s’enroulent autour d’un médaillon
Louis XV, ses larges fenêtres derrière lesquelles apparaissent des pans de
draperies claires. Et, pointant indiscrètement par-dessus les ardoises du
toit, s’échevèlent les verdures grelottantes d’un jardin qu’on devine.
C’est là.
Vous sonnez. Une vieille bonne vous ouvre et vous
conduit, par un escalier aux murs couverts de tableaux vers le cabinet où
travaille perpétuellement le maître.
Goncourt est assis au coin du feu, pelotonné d’un
mouvement frileux dans son fauteuil, et feuilletant de ses doigts distraits
les pages satinées d’un album japonais aux enluminures bizarres.
Si vous saviez comme on se sent à l’aise aussitôt
devant cette figure franche, ouverte, qu’éclairent je ne sais quelle distinction
affinée d’un autre temps et le charme profond de la bonté native ! Et,
en regardant cette bouche presque railleuse, comme vibrante encore de quelque
épigramme discrète décochée du bout des lèvres, ces yeux où palpite l’allumement
sensuel de la vie, cette face reposée, tranquille, on croirait voir le portrait
d’un gentilhomme du siècle passé descendu de son cadre armorié, et qui va
nous conter d’une voix sceptique, en secouant son jabot de dentelles, la « première »
du Mariage de Figaro chez M. de Vaudreuil, les toilettes extravagantes
des ballerines qui soupaient hier avec la Guimard, et le dernier paradoxe
de Duclos sur la pudeur. D’ailleurs, les délicieuses vieilleries éparses à
droite et à gauche continuent la comparaison. C’est, sur la cheminée, la
Baigneuse de Falconet, qui se cambre en une pose mignarde ; c’est,
dominant la glace et la spirituelle gouache de l’Épouse indiscrète,
un panneau Louis XVI en bois sculpté dont les guirlandes florales retombent
d’un mouvement rythmique.
Dans les casiers, ce sont, en des reliures mordorées,
les Mémoires de Mme d’Épinay, la Correspondance de Mlle
Aïssé, le Tableau de Paris, par Mercier, les livres de mode, et
jusqu’aux Menus du Régent. Ne dirait-on pas que le XVIIIe siècle
revit dans ce coin où furent écrites cependant des œuvres si pleines de modernité
et d’une hardiesse si puissante ?
*
* *
Une courte flânerie d’abord de chambre en chambre
à travers les bibelots. Ah ! que de péchés d’envie vous feriez, madame,
durant les stations de ce dévot pèlerinage ! Comme vous ouvririez vos
grandes paupières trempées de bleu pour admirer tout : les tapisseries
d’Aubusson de la salle à manger ; les meubles en vieux Beauvais, les
bronzes de Kiotto, les Boucher aux chairs rayonnantes, les sanguines de Watteau,
les Carle Vanloo, les Moreau, du salon ; et le boudoir empli d’inoubliables
japonaiseries où des étoffes féeriquement brodées voilent le plafond, où sous
des vitrines reluisent les ciselures, les laques, les porcelaines étoilées
de floraisons et d’oiseaux fabuleux…
Les vitrines sont refermées. La promenade est finie…
Alors on reprend son fauteuil. On se rapproche du feu qui pétille joyeusement,
et, en fumant des cigarettes dont la buée blonde s’éparpille, on bavarde,
on bavarde à mi-voix, des unes et des autres, des hommes d’hier, de ceux d’aujourd’hui
et de notre chère littérature moderne.
La douce jouissance que de causer ainsi en tête à
tête, de remuer un tas de souvenirs, de remuer un tas de souvenirs, de dire
tout ce que l’on pense, tout ce que l’on sent, tout ce que l’on rêve, dans
une chambre bien close où s’épand comme la tiédeur d’un soleil d’hiver conservée
sous les vitrages d’une serre où plus rien ne s’entend que la musique alternée
des voix. On se croirait à cent lieues de Paris, dans quelque calme ville
de province, au fond d’une rue déserte de vieux faubourg qui dévale vers les
champs bordée de maisons muettes, de murs élevés au-dessus desquels ondulent
les cimes des grands arbres, comme une houle verte.
La paix mélancolique des dernières semaines d’automne
semble envelopper le logis. Et, par les rideaux entr’ouverts de la fenêtre,
on aperçoit le jardin qui sommeille en un silence recueilli. Les allées, les
pelouses sont ensevelies sous un tapis d’or fauve que des ibis en bronze tachent
de leurs silhouettes bleuâtres. Les branches nues embroussaillées de bouquets
de gui rayent le ciel éteint de hachures violettes. Une fontaine en rocaille
dégouline monotonement entre les roseaux qui frissonnent. Et de ci, de là,
sonne l’appel aigu d’un merle attardé qui se pose dans un massif…
La douce jouissance que de causer à cette heure assoupissante
avec un maître artiste, loin des importuns odieux, d’écouter d’autres devis
que cette politique radoteuse et bête dont M. Prudhomme se gorge béatement.
Goncourt nous lit les meilleures feuilles de son
nouveau livre : La Maison d’un artiste au XIXe siècle,
le curieux chapitre où, décrivant les aquarelles japonaises, il a peint l’attirance,
les colorations fugaces de l’eau et ces paysages conventionnels où tout est
rose, la neige, les toits des pagodes, les cognassiers en fleurs, les collines
lointaines et le ciel traversé par des envolées d’oiseaux. Il nous psalmodie
une voluptueuse chanson d’amour qu’à Yokohama les djorahs modulent
en s’accompagnant du sam-sin — derrière les grilles des maisons de
thé — pour attirer les passants.
Puis, peu à peu, laissant retomber sur le tapis les
feuillets maculés de ratures, l’écrivain, oubliant son œuvre, s’anime, évoque
sa chère jeunesse enfuie, les années disparues pendant lesquelles il courait
les sales boutiques de bric-à-brac, en compagnie de son frère, les mois qu’ils
passaient à manger les maigres repas des crèmeries, à coucher dans des garnis
de bohèmes pour pouvoir payer quelque déraisonnable acquisition. Quelles joies
lorsqu’on avait trouvé, sous un amas poussiéreux de défroques, une terre cuite
de Clodion ou une esquisse de Moreau que l’on payait 10 francs après avoir
longtemps marchandé !
Et, en rappelant cette bienheureuse vie à deux, où
les peines, les rêves, les enthousiasmes et les bonheurs leur étaient communs,
où ils s’asseyaient côte à côte devant la table de travail, des semaines et
des semaines, écrivant Renée Mauperin et Germinie Lacerteux ;
en racontant cette fraternelle existence que la mort brisa de son coup d’aile
farouche, des larmes amères tremblent dans la voix de celui qui est resté
tout seul pour continuer le combat vital. Il s’arrête comme si son isolement
lui pesait plus lourdement, comme si des sanglots étouffés oppressaient sa
robuste poitrine, et ses regards se fixent désolément, s’appuient ainsi qu’une
lente caresse sur le portrait du frère défunt…
Oh ! cette communauté d’intelligences, de sensations,
d’idées de deux écrivains jumellement grands, quel admirable chapitre dans
l’histoire des lettres, au XIXe siècle ! Et quel drame poignant
dans sa réalité implacable que cette mort désenlaçant pour l’éternité ceux
qui n’eussent jamais voulu se séparer ! On sent qu’il manque quelqu’un
dans le logis, quelqu’un qui a emporté toute la joie de la maison. Entre les
phrases, s’appesantissent de longs silences funèbres où l’on dirait qu’on
attend la revenue du très-aimé, le bruit sourd de la porte qui s’ouvre poussée
par une main familière et le bonjour cordial d’autrefois. Et malgré soi, dans
les demi-teintes attristantes du crépuscule qui enténèbrent insensiblement
la chambre, il vous revient aux lèvres les vers lugubres de Baudelaire :
Les morts, les pauvres
morts ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle,
émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique
à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent
trouver les vivants bien ingrats
De dormir, comme ils
font, chaudement dans leurs draps.
*
* *
Changeons vite de thème, car les larmes se mettraient
bientôt de la partie.
Nous parlons avec un dégoût profond de toutes ces
dénonciations que la presse se renvoie aujourd’hui comme des volants de raquette
et d’un procès déjà vieux, puisqu’il date d’hier.
— De quoi vous plaignez-vous ? réplique Goncourt
avec une bonhomie charmante. Nous avons tous été poursuivis, en notre vie
littéraire, sans trop savoir pourquoi. Mais ce que vous ne connaîtrez jamais,
c’est la réjouissante farce judiciaire qui nous fut jouée en 185.. Nous écrivions
alors, mon frère et moi, dans le journal Paris, — un journal qu’illustrait
Gavarni et que rédigeaient tous ceux qui avaient un nom en ce temps-là, ce
qui ne l’empêcha pas de s’en aller après sept mois au pays des vieilles lunes.
Un soir, nous recevons une assignation à comparaître pour outrage aux bonnes
mœurs, etc. Et savez-vous pourquoi ? je vous le donne en mille :
pour avoir, dans un article de critique, cité quatre vers d’un obscur poète
du XVIe siècle, quatre vers que nous avions pourtant copiés très
tranquillement dans le Tableau de la littérature du XVIe siècle,
un ouvrage de Sainte-Beuve, couronné par l’Académie française. Cela ne nous
empêcha pas de comparaître à la huitième chambre entre deux gendarmes, comme
de vrais filous, et de nous entendre condamner à je ne sais quoi. Étonnant,
n’est-ce pas ? Mais le plus amusant de l’histoire, c’est que le lendemain
un de nos parents reçut du procureur impérial une lettre blessante dans laquelle
il nous conseillait de demander notre grâce à l’Empereur. Il ajoutait que
Sa Majesté serait enchantée de nous l’accorder. La morale de cette comédie,
vous la devinez. L’Empereur avait eu envie de jouer les Mécène, et
son choix était tombé sur nous…
— Et qu’en dit la princesse ?
— La princesse s’en moqua beaucoup, comme elle se
moquait de tant de choses, de l’interdiction d’Henriette Maréchal à
la quatrième représentation et du nom peu gracieux de « Dîner des Bêtes »,
dont l’Impératrice baptisa un jour les dîners habituels du mercredi à Saint-Gratien,
où se coudoyaient le pauvre Flaubert, Mérimée, Sainte-Beuve, le grand Théo
et nous.
Et, interrompant ses curieuses anecdotes, Goncourt
veut bien ensuite nous ébaucher à grands traits le roman qu’il rêve d’ajouter
à son œuvre. Dans Germinie Lacerteux, il avait fouillé la vie haletante
du peuple ; dans Renée Mauperin, la société sous Louis-Philippe
et un type de jeune fille qui sera toujours vrai et actuel ; dans Manette
Salomon, les artistes ; dans Madame Gervaisais, la piété qui
devient à la longue une véritable hystérie ; dans Charles Demailly,
le journalisme ; dans La Fille Élisa, la prostituée, et dans Les
Frères Zemganno, les crève-la-faim errants. Maintenant, il veut décrire
les cabotins. Ce monde aux dessous si bizarres tournerait autour d’une superbe
figure de grande tragédienne : Rachel ou Sarah Bernhart. Mais que de
documents humains à chercher, que de longues séances d’observation au théâtre,
dans les coulisses et dans les intérieurs de comédiens, avant de pouvoir entreprendre
une peinture de mœurs pareilles ! Got lui racontait l’autre jour, à ce
propos, qu’un soir, au sortir de la représentation du mardi, Balzac l’aborda
brusquement sans bonjour ni bonsoir, et, lui ayant pris le bras, l’entraîna
avec lui de rue en rue. Tout le long du chemin, l’auteur de La Comédie
humaine harcela de questions l’acteur ébahi. Cela dura trois heures et
demie, au bout desquelles, ayant appris tout ce qu’il voulait savoir, Balzac
abandonna sa victime comme il l’avait abordée, sans bonjour ni bonsoir. « Et
— disait Got — il me sembla alors être un citron vidé, flasque, sec, que des
mains vigoureuses venaient de presser sans trêve. »
Hélas ! les comédiens — même les modestes —
montreraient-ils une pareille déférence pour un écrivain, aujourd’hui ?
Cependant la nuit est tombée, comme une large draperie
sombre, tandis que nous causions. Les sifflements des trains qui passent vous
sonnent la retraite. Et, maudissant la fuite inflexible des heures, nous nous
séparons de Goncourt, la cervelle grisée par le charme nonpareil que répand
autour de lui ce maître-écrivain — notre maître à nous autres, les vibrants,
les chercheurs d’inconnu, les énervés qui marchons dans ses traces mieux que
dans les pas lourds de Balzac. »