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Je ne saurais faire comprendre ce qu’il y avait d’étrange
et d’original dans la collaboration d’Edmond et de Jules de Goncourt. Ces deux
frères n’étaient qu’un. L’un
continuait la phrase commencée par l’autre, et parlait non au pluriel mais au
singulier. Ils n’en étaient encore qu’à leurs livres si exquis sur le XVIIIe
siècle qu’ils connaissaient dans les plus petits détails. Ils avaient
publié Les Maîtresses de Louis XV,
L’Histoire de Marie-Antoinette, La Femme au Dix-huitième siècle, la Société
sous le Directoire, puis des études sur Watteau et tous les grands
artistes. Ils avaient, selon moi, un tort, en parlant du XVIIIe
siècle, qui consistait à s’abstenir de tenir compte de Voltaire et de Rousseau,
qui pour eux n’étaient pas. Mais, malgré cette critique, je m’empresse de dire
qu’ils jugeaient admirablement cette époque. C’est dans ce qu’on pourrait
appeler leur seconde manière qu’ils
en arrivèrent au roman naturaliste dans lequel ces élégants, ces dilettantes,
qui n’avaient jamais vécu que dans les palais et au milieu des gens d’esprit et
des femmes les plus distingués, quittèrent le salon pour la cuisine, et se
prirent à décrire avec une étonnante complaisance les misères, les abjections
et les turpitudes de ce monde. La mort brisa cette collaboration. Jules, le
plus jeune des deux, mourut. Edmond, malgré son très grand chagrin, continua
d’écrire, menant de front leurs deux manières et publiant les livres les uns à
l’ambre les autres à l’ail. On le croirait jaloux des lauriers de Zola. Retiré
dans son hôtel du boulevard Montmorency, il vit presque toujours seul au milieu
des élégances du XVIIIe siècle qu’il a su découvrir et
collectionner. Il est et restera triste, étant de ceux qui ne veulent point
être consolés.
Gustave Claudin, Mes
Souvenirs. Les Boulevards de 1840-70, Paris Calmann-Lévy, 1884, 3e
édition, p. 180-181
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