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Edmond de Goncourt publia La
Fille Elisa en 1877. Dès 1888, il
eut l’idée de transposer le roman à la scène, et deux ans plus
tard, c’est Jean Ajalbert qui fut chargé d’adapter le récit au
théâtre. La pièce fut crée au Théâtre-Libre le 26 décembre
1890 avec Eugénie Nau dans le rôle de la prostituée. Elle fut
reprise en 1900, en 1910, en 1924 et enfin en 1939 : à ce
sujet, on lira avec intérêt l’article de Noëlle Benhamou, « La
Fille Elisa à la scène »,
Cahiers Edmond & Jules de
Goncourt n° 13, p. 153-162).
Nous reproduisons ici trois articles
concernant les représentations de 1910 avec Suzanne Desprès, ainsi
que quelques photos de scène.
Comœdia,
11 mai 1910.
La Fille Elisa
Pièce en quatre actes, tirée du roman d’Ed.
de Goncourt par Jean Ajalbert.
La reprise de La
Fille Elisa, qui n’avait pas été
jouée, à Paris, depuis sept ou huit ans, a été très chaudement
accueillie. A son ancienne version dramatique du roman d’Edmond de
Goncourt, M. Jean Ajalbert a ajouté un acte, qui sert de prologue,
et dont l’agencement m’a paru fort heureux. Il se passe dans la
maison publique où travaille la fille Elisa, et, outre qu’il offre
un tableau traité avec infiniment de tact et de force pittoresque,
il a permis à M. Jean Ajalbert d’entrer plus avant dans l’analyse
et dans l’expression des caractères. Sans le comprendre encore
tout-à-fait – ou du moins sans le comprendre aussi complètement
que dans le livre – nous savons mieux qui est l’héroïne du
drame, qui est ce petit soldat dont elle est amoureuse, comment elle
l’aime, et pourquoi l’aimant, elle le tuera. Le prologue situe
l’un vis-à-vis de l’autre les deux personnages, crée autour
d’Elisa l’atmosphère réelle où elle se meut depuis l’entrée
dans sa vie de ce petit Jean à qui elle s’est donnée, et, pour la
première fois, donnée librement.
On se souvient qu’un acte entier – le
troisième de l’arrangement actuel – est rempli par le plaidoyer
de l’avocat qui défend la fille Elisa devant la cour d’assises.
Cet ingénieux artifice dramatique a servi plusieurs fois depuis
lors. Le plus grand défaut de la plaidoirie que M. Ajalbert a prêtée
à son avocat, c’était de se dépenser en thèses et en
imprécations générales, au lieu de rendre sensibles les
circonstances particulières du meurtre. Mais précisément, à ce
défaut, le prologue nouveau a en grande partie remédié…
Et d’ailleurs, il faut entendre ce beau
morceau d’éloquence qui prend, aujourd’hui une valeur presque
historique. Il a perdu de sa nouveauté, il n’a rien perdu de sa
puissance, ni même, au fond, de sa hardiesse. Cette rude attaque
contre une société qui n’a conscience ni de ses vices ni de ses
responsabilités, qui charge ses victimes du poids des fautes dont
elle-même est coupable, rappellera sans doute bien des choses
entendues et répétées depuis vingt ans. Elle fera l’effet de
taper bien fort pour enfoncer des portes maintenant entr’ouvertes…
Mais c’est qu’il y a des portes qui ne s’entrouvrent que pour
se refermer bien vite, et auxquelles il reste toujours aussi
courageux de heurter.
Et le dernier acte, qui se passe dans la maison
centrale où la fille Elisa purge sa peine, a conservé toute sa
force d’émotion retenue et presque silencieuse. Mme
Suzanne-Desprès y fut très belle, et jamais son pathétique
contraint et sournois ne s’employa mieux.
Léon Blum
* * * * *
Comment ils ont joué
La Fille Elisa, dans
l’incarnation que nous donne Mme Suzanne-Desprès, est la plus
douloureuse et la plus soumise des prostituées « de bas
étage », ainsi que la catalogue l’avocat général. L’image
inoubliable qu’a créée, autrefois, Mme Eugénie Nau, était âpre,
violente ; un souffle ardent de révolte contre l’injustice
des hommes et des destins l’affolait. Pauvre machine à plaisir,
dans la maison publique, puis simplement numéro de supplice dans la
maison d’arrêt, elle est aujourd’hui, la victime passive,
dolente, qui rumine sa détresse, et boit jusqu’à la lie le calice
de la douleur. Et cependant cette misère atroce s’illumine, dans
les deux logis de parias et de maudites où elle traîne sa
vie…l’amour ! la console, la réjouit, la transfigure.
Mme Suzanne-Desprès fait jaillir l’extase,
de ses yeux, de son cœur, à travers les ténèbres qu’elle
traverse. Et le contraste est saisissant, profondément émotionnant,
entre son abattement de brute vaincue, terrassée par le sort, et
l’illumination qui flambe en tout son être, lorsqu’elle pense à
l’aimé, redit en bégayant les paroles de tendresse qu’il
balbutiait, qu’il écrivait…
L’accablement – un accablement, si
terrible, si intense qu’il semble dépasser les limites des forces
humaines, se manifeste surtout, à la scène du tribunal. L’accusée
gît, comme écrasée, anéantie sur le banc des criminels. Elle ne
semble voir personne, n’entendre aucune des paroles qui sont
prononcées ; mais lorsque l’avocat évoque le souvenir de
l’idylle écroulée, des larmes coulent de ses yeux, ravinent son
visage. Et lorsqu’elle discerne, parmi son épouvante, la sentence
implacable qui la condamne à mort, elle jette un hurlement de bête
agonisante, qui meurt dans un sanglot.
Mais des heures plus pénibles peut-être,
marquent encore son calvaire. C’est l’entrevue avec sa mère, qui
après un long abandon, apparaît, pour réclamer les maigres
salaires de la prisonnière, - puis la minute où elle comprend
qu’elle ne sortira jamais, jamais de son enfer… Quelle
désolation !... Mais tout à coup, une vision consolatrice
apparaît dans la nuit ; des paroles, douces infiniment, passent
sur les lèvres de la condamnée, et peuplent la cellule de caresses,
de bonheur.
Laquelle des deux images de la Fille
Elisa, est la plus émouvante ?
Celle d’Eugénie Nau ? Celle de Suzanne Desprès ?
M. Gémier a obtenu un beau succès. Il est
très avocat dans le rôle de défenseur. C’est-à-dire qu’il
parle, ainsi qu’un maître du barreau, sans trop d’émotion,
plutôt calme, occupé surtout, comme il convient, à exposer
clairement de bons arguments, et à les faire valoir. Mais il
articule merveilleusement, chacune des syllabes qu’il détaille,
avec beaucoup de force et d’éclat. C’est de la déclamation
brillante, nuancée parfois de passion, qui ne cherche pas à faire
naître une émotion inutile, mais à projeter des clartés de
justice, de pitié, et d’humanité dans l’âme close des jurés.
M. Saillard est le soldat naïf, ingénu, que
le régiment n’a pas encore « dessalé ». Et c’est
pour cela que son amour demeure une religion, où la poésie se mêle
si curieusement aux appétits charnels. M. Clasis a crée une
amusante ébauche de directeur de prison, bavard fonctionnaire,
inaccessible à la pitié. Mme Yvonne Mirval a du sang, de la fougue,
en pensionnaire de maison close. Mmes Jeanne Even, Léontine Massart,
Jeanne Fusier, etc., et MM. Rouyer, Colas, Dumont, etc., mériteraient
mieux qu’une simple mention.
EMERY
Comœdia illustré,
N° 17 1er
juin 1910.
Théâtre Antoine « La Fille Elisa »
Pièce en quatre actes, tirée du roman d’Ed.
de Goncourt par Jean Ajalbert.
La Fille Elisa est
une de ces pièces-thermomètre
que l’on devrait redonner systématiquement tous les dix ans pour
que nous puissions connaître exactement notre température sociale.
Que de chemin parcouru depuis l’apparition du
roman d’Edmond de Goncourt !
Que de transformations dans notre façon de
sentir et de penser depuis la première fois que ce roman fut mis en
scène !
Vous vous souvenez peut-être de cette préface
ingénue de La Dame aux Camélias,
dans laquelle Dumas nous racontait la vision qu’il avait eue un
soir d’une fille-mère que des agents de mœurs entraînaient
malgré son désespoir. La malheureuse appelait son enfant abandonné,
se frappait la tête sur le trottoir… Dumas, dans un bel élan
d’humanité, prit son courage à deux mains, et, au risque de se
faire honnir par tous les gens de bien, nous déclara que cette
fille-là lui semblait tout de même digne de quelque pitié.
Edmond de Goncourt, dans la Fille
Elisa, témoigna de la même
hardiesse. Au risque de froisser tous ses amis, de passer pour un
dépravé, pour un artiste sans scrupule, il a osé soutenir cette
thèse, qu’une enfant élevée dans l’officine d’une
sage-femme, n’ayant jamais envisagé la prostitution que comme un
travail pénible, pouvait fort bien sentir naître en elle, un beau
jour, un amour véritable, avoir des pudeurs de vierge, tuer le
soldat qu’elle aime parce qu’il veut la violer.
Il est bien entendu que cette thèse est
violente, tellement surprenante, que l’avocat lui-même, malgré
son intelligence, ne pourra la comprendre, qu’il ne la soupçonnera
pas dans son long plaidoyer et qu’il invoquera seulement les
circonstances atténuantes d’une enfance malheureuse et la
responsabilité possible de la Société tout entière.
Ai-je besoin de rappeler enfin
que pour faire admettre une pareille thèse, auteur et adaptateur ont
pris soin de parer la fille Elisa des plus indispensables qualités
de cœur et de l’esprit, de la naïveté la plus charmante, de la
candeur la plus ingénue et la plus spontanée !...
Et voilà la thèse qui, il y a de cela
quelques années seulement passait pour être une de ces hardiesses
que l’on ne pouvait admettre que par une scène de combat au
Théâtre Libre et que la censure interdisait ! On dirait même
que, par une exagération, du reste inqualifiable, ce sont les
apaches et les filles qui sont chargés aujourd’hui de nous donner
au théâtre en toute occasion des leçons d’honneur, de courage et
d’héroïsme.
Sans aller si loin, il faut bien reconnaître
que notre monde scientifique moderne n’admet plus d’autre
distinction entre les hommes que de simples différences
pathologiques, et que l’égalité entrevue théoriquement par les
révolutionnaires de 1789, est un fait scientifiquement réalisé.
Nous admettons des différences extérieures de conditions sociales,
de situation, d’éducation ou de richesses ; pour le surplus,
au point de vue de la responsabilité, un homme sain, exempt de toute
tare héréditaire, en vaut un autre. Nous voici loin de cette pitié
bourgeoise des romantiques pour le déclassé, dont les Dumas et les
Goncourt n’avaient fait qu’hériter. En artistes, ils se
plaisaient à décrire de belles plaies sociales, de grandioses
déchéances; ils se faisaient chercheurs de tares, comme le héros
de Mendès ; mais leur pitié se servait de pincettes morales
pour ramasser ses débris sociaux.
Aujourd’hui nous sentons fort bien, que si le
public se plaît à une représentation de la Fille
Elisa, comme à une description
toute simple de la vie, il ne témoigne plus de cette surprise, de
cette recherche d’une réhabilitation à entreprendre qui le
tourmentait aux premières représentations de cette pièce. Et de
toute la salle, l’avocat, lorsqu’il plaide son affaire, semble
être le seul à ne point le comprendre. Aujourd’hui le jury le
plus épais acquitterait la fille Elisa et l’avocat serait emboîté
par le public. Sa défense était peut-être intéressante autrefois,
elle correspondait bien du reste aux méthodes d’éloquence
déclamatoire du temps ; elle paraît aujourd’hui digne de
Joseph Prudhomme.
G.
de Pawlowski
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