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Sabine Cotté a traduit cet
extrait de l’ouvrage de Henry James, Literary
criticism, French Writers, The Library of America, 1984, p. 404-428
(première publication Fortnightly Review,
octobre 1888).
Edmond de Goncourt
Je peux difficilement m’abstenir
de commencer ces quelques remarques sur un sujet intéressant en formulant un
regret : celui de n’avoir pas eu l’occasion de le faire il y a deux ou
trois ans. Ce n’est pas que, depuis, le sujet
soit devenu moins intéressant, mais précisément parce qu’il l’est devenu
plus, qu’il est devenu si passionnant que j’ai fortement conscience de la
difficulté de le traiter. Il n’a, je pense, jamais été un sujet facile, car
pour des personnes qu’intéressent les questions de littérature, d’art, de forme
et, plus généralement, le problème de l’observation de la vie à des fins
artistiques, l’attirance et la fascination qu’exerçaient Jules et Edmond de
Goncourt n’était pas de nature simple ni rassurante. Le comportement de cet
extraordinaire duo, leur caractère, leur labeur acharné, leur esprit
systématique, ne laissaient pas présager de réponses faciles aux questions qui
bourdonnaient à nos oreilles lorsque nous les lisions ; pas plus
d’ailleurs que leur style curieux, incommodant, avec ses multiples petites
touches et sa verbosité picturale, ne réussissait à évoquer la vision immédiate
des objets, à laquelle il sacrifiait la synthèse et le rythme. Malgré tout, si
on les aimait assez pour persister, on finissait par trouver un terrain
d’entente avec eux ; je fais allusion au fait de les aimer comme à une condition, car il me semble que
c’est une règle dans les relations humaines qu’il ne suffit pas d’avoir le
souci des mêmes choses pour créer un lien de sympathie suffisant : cela
peut au contraire entraîner des divergences croissantes entre personnes lorsque
la manière de s’en soucier diffère. La caractéristique principale de la
démarche des frères Goncourt était qu’elle semblait extraordinairement
« moderne », parfaitement apte à illustrer des sentiments qui n’avaient
pas encore trouvé leur vraie expression dans la littérature, qu’elle créait le
point de vue définitif, le terrain de base, l’éclairage exact pour se faire une
opinion sur ceux-ci. Ils brossaient (le mot est d’eux) en professionnels
expérimentés et nous emmenaient si loin dans l’intimité de leur sensibilité
diverse que nous sentions toujours qu’il était important d’y pénétrer ;
mais leur système restait bien visible. Ils étaient des historiens et des
observateurs qui étaient peintres ; ils écrivaient des biographies, ils
racontaient des histoires la palette à la main.
Maintenant, toutefois, tout est
changé et l’affaire est infiniment plus compliquée. M. Edmond de Goncourt a
publié, à quelques mois d’intervalle, le Journal
tenu pendant vingt ans par son frère et par lui-même et ce Journal fait toute la différence. La situation était relativement
gérable avant, mais maintenant elle apparaît comme extrêmement embrouillée. M.
de Goncourt a mêlé les cartes de la manière la plus extraordinaire, il a changé
sa position sans se soucier des conséquences, avec une légèreté dont je ne
connais pas d’autre exemple. Qui peut citer un artiste ayant le pouvoir de se
priver lui-même de l’avantage que lui apporte son propre point de vue critique
sur son oeuvre et qui s’empresse de le faire ?
Que MM. de Goncourt aient si
fidèlement poursuivi la rédaction de leur Journal
est un fait intéressant et remarquable, sur lequel il y aurait beaucoup à
dire ; mais c’est presque un épisode banal si on le compare à la
circonstance grâce à laquelle l’un d’eux a jugé bon de porter à la lumière ce
document. S’il est vrai que l’aîné et le survivant des deux frères a joué un
rôle autrefois dans sa rédaction, cela ne fait qu’ajouter au caractère sérieux,
responsable de son acte. Il a choisi, ce qui laisse supposer un projet et ce
qui constitue une présomption de santé mentale ; il y a eu – peut-on dire
– une méthode dans la folie de M. Edmond de Goncourt. J’utilise le mot folie
car il convient parfaitement à son cas. Comment pourrait-on qualifier autrement
le fait qu’un homme de talent défigure de ses propres mains non seulement
l’image de lui-même que l’opinion publique lui a érigée sur la grand-route de
la littérature, mais aussi l’image d’un partenaire bien aimé disparu, qui ne
pourra élever aucune protestation ni fournir aucune explication ? Si, au
lieu de publier son Journal, M. de
Goncourt l’avait brûlé, nous aurions certes été privés d’un livre très curieux
et divertissant ; mais même en étant conscients de cette perte nous nous
serions souvenus qu’il eût été inconvenant de s’attendre à autre chose de sa
part. Il eût été difficilement concevable qu’il retire ce copieux document des
flammes afin que, par sa lecture attentive, la postérité puisse le juger après
qu’il soit lui-même devenu poussière. Cela aurait été un acte de grande
humilité – le sacrifice de la meilleure part de sa réputation ; mais,
après tout, un homme ne peut se suicider que de son vivant et cet acte aurait
peut-être été considéré comme le signe distinctif d’un esprit curieux, soucieux
d’alimenter la curiosité des siècles à venir.
En admettant qu’il nous soit possible d’entendre la voix de
Jules de Goncourt aujourd’hui, nous pourrions espérer peut-être une
explication, mais celle-ci nous apparaît, selon toute probabilité, plus
incertaine encore. Car il est difficile de l’imaginer gracieuse et
conciliante. Nous ne pouvons que difficilement rendre compte du motif d’un tel
acte si ce n’est que par une
complaisance pour l’acte lui-même. (Je me réfère, bien sûr, à la publication,
non à la composition du Journal. Sa
composition, pour des tempéraments nerveux, irritables, exaspérés, peut avoir
été un soulagement – quoique, même vue sous cet angle, cette opération apparaît
comme lente et inefficace. Bien sûr il peut venir à l’esprit que M. Edmond de
Goncourt ait ressenti le besoin saugrenu d’exposer son remède préféré parce
qu’il était inefficace). Si le motif de cet acte n’est ni l’humilité, ni la
mortification, c’est qu’il s’agit d’autre chose – de quelque chose qu’il nous
est possible de comprendre correctement en nous souvenant qu’il ne suffit pas
d’être fier, mais que la question qui surgit immédiatement est celle de savoir
de quoi l’on est fier. En admettant que M.M. de Goncourt aient été deux
terribles névrosés, si les vibrations
infinies de leurs nerfs et la douleur de leurs parties sensibles étaient la
condition grâce à laquelle ils ont produit beaucoup de livres intéressants, ce
fait était pathétique et leur malchance était grande, mais la légitimité de
l’ensemble ne pouvait être contestée. Les gens sont comme ils sont, il y en a
de faibles d’un certain point de vue, d’autres le sont d’un autre point de vue.
Ce qui dépasse notre entendement est l’état d’esprit dans lequel leur propre
faiblesse leur apparaît comme une source de gloire ou même comme une douleur
d’intérêt général. Il se peut qu’il soit inévitable, ou même pour certaines
créations, qu’il soit indispensable d’être un névrosé ; mais dans quelle circonstance cette particularité
est-elle communicable ? Non seulement M. de Goncourt nous communique son
cas, mais il insiste, il fait pour sa propre personne ce que M. Maxime Du Camp
avait fait il y a quelques années pour Gustave Flaubert (dans ses Souvenirs Littéraires ), lorsqu’il
rendit public que l’auteur de Madame
Bovary souffrait de crises d’épilepsie. La différence est grande
pourtant : car, si nous pouvons nous interroger sur le droit de Maxime Du
Camp à dévoiler le secret d’une autre personne, nous devons reconnaître qu’il
le fait avec remords et comme à regret. M. de Goncourt, à l’opposé, brandit la
bannière de son infirmité que son collaborateur partageait avec lui et invite
tous les hommes à en écouter le récit détaillé. À propos de ce droit, je
m’empresse d’ajouter que, dans la mesure où il parle pour lui seul, il n’y a rien
de discutable, et ceci nous met dans une position rare pour lire son livre et y
prendre plaisir. Nous ne sommes pas ses complices et notre honneur est sauf.
Les gens sont trahis par leurs amis, leurs ennemis, leurs biographes, leurs
critiques, leurs rédacteurs, leurs éditeurs et, dans la mesure où nous leur
prêtons l’oreille, nous ne sommes pas innocents. Mais il est beaucoup plus
facile de naviguer lorsque le fardeau de la défense incombe aux victimes. Que
faudrait-il penser d’un ami ou d’un éditeur, ou même d’un ennemi qui se serait
hasardé à publier le Journal de M.M.
de Goncourt ?
La raison pour laquelle on devra
toujours, dans l’avenir, avant de formuler un quelconque jugement sur ces
messieurs, poser la question suivante : « A-t-il été formulé avant
ou après le Journal ? » est
simplement que cette publication fait peser sur notre appréciation de leur
performance littéraire la révélation dérangeante de leur personnalité.
L’échelle de ce dérangement nous surprend, et la nature de la personnalité exposée
justifie notre regret. La complication vient du fait que si aujourd’hui nous
voulons juger les écrits des frères Goncourt librement, historiquement,
largement, cette prouesse est à peu près impossible. Nous devons tenir compte
d’un préjudice – un préjudice venant de nous. Et c’est pourquoi un critique
peut regretter d’avoir manqué l’occasion de faire preuve d’une compréhension
libérale avant que ce préjudice n’intervienne. À peu près impossible, dis-je,
mais heureusement pas tout à fait : car n’est-ce pas le rôle véritable
d’un critique et un signe de son intelligence que de se tirer honorablement
d’une situation embarrassante et de poursuivre son idée avec patience,
justement parce qu’elle est insaisissable ? La bonne méthode est toujours
de ne rien sacrifier. Ne regrettons donc pas trop que M.M. de Goncourt n’aient
pas brûlé leur Journal s’ils
souhaitaient que leurs romans soient appréciés, ni qu’ils n’aient pas brûlé
leurs romans s’ils souhaitaient que leur Journal
ne soit pas oublié. La question difficile à traiter en ce qui concerne cette
dernière œuvre est que c’est un journal pétri de prétentions ; car
n’est-ce pas une bonne généralisation que de dire, lorsqu’il s’agit de
prétentions, que ce sont des prétentions exagérées? Si le Journal les met en avant, c’est dans les romans que l’on trouve
leur justification. Si cette justification nous paraît insuffisante, nous n’y
renoncerons cependant point, car quelle notion plus que celle d’inégalité nous
permet-elle de caractériser nos auteurs ? L’importance de cette
caractérisation repose principalement sur leur talent (pour ceux qui
participent au même effort et sont intéressés par les mêmes questions qu’eux)
ou sur leur manque de talent que le lecteur, même le plus frappé par leur
désagréable manière, comme auteurs d’un journal intime, d’utiliser leurs dons,
ne manquera pas de leur accorder. Ils expriment, ils représentent, ils donnent
le sentiment de la vie ; ce n’est pas toujours la vie que tel ou tel
lecteur trouvera la plus intéressante, mais c’est son affaire et non la leur.
Leur affaire est de donner vie au tableau. Incontestablement, ils possèdent ce
art au plus haut degré et le Journal
en témoigne plus encore que Germinie
Lacerteux et Manette Salomon ;
infiniment plus, ajouterai-je, que les romans publiés par M. Edmond de Goncourt
depuis la mort de son frère.
Je ne me prononce, pour le
moment, ni sur la justesse, ni sur la générosité du portrait de Sainte-Beuve
réalisé dans le Journal grâce à des
milliers de petites touches, notées de mois en mois et d’année en année, et qui
prennent une telle de place dans l’ensemble que la représentation de ce
personnage (de même que celui de la Princesse Mathilde, de Gavarni, de
Théophile Gautier et de Gustave Flaubert, dans une moindre mesure) peut être
considérée comme l’objectif majeur de ces trois volumes. Ce qui est
incontestable, c’est l’intensité de la vision, la largeur de la conception, et
la manière dont les innombrables petites parties de cette image tiennent
ensemble. Le Sainte-Beuve de MM. de Goncourt peut ne pas être le vrai
Sainte-Beuve, mais c’est un personnage merveilleusement possible et cohérent.
Il est observé avec détestation, mais au moins il est observé, et cette faculté
est bienvenue et rare. C’est ce que nous voulons dire par talent – la fraîcheur
d’une contribution nouvelle. Soyons reconnaissants pour tout ce qui est frais,
tant que notre gratitude ne s’est pas refroidie – et dans ce cas il y a
toujours la possibilité de se taire. Il est clair que c’est ce que nous sommes
amenés à vérifier constamment dans nos relations avec MM. de Goncourt, pour la
simple raison que, malgré notre immense désir de tout comprendre, nous ne
pouvons pas nous débarrasser d’un a priori, celui de croire que, en fin de
compte, l’art est d’autant plus présent qu’il se montre aimable. Il n’est pas
aimable lorsqu’il est étroit, exclusif et jaloux, quand, hélas, il confesse ne
pas savoir résister à l’exaspération. Ce n’est le signe ni d’une intelligence
libre, ni d’une vie intérieure riche, que d’être exaspéré parce que l’œuvre de
quelqu’un que vous n’aimez pas s’oppose à celle de quelqu’un que vous
aimez ; mais cet état de choses est particulièrement déplaisant quand
cette exaspération se manifeste à propos d’une comparaison personnelle. C’est
presque une banalité de dire que la passion artistique est d’autant plus apte à
atténuer la violence cachée qu’on lui attribue lorsqu’elle n’apparaît pas comme
intimement liée à soi-même. Le mauvais tour involontaire que nos auteurs ont
joué à leur réputation était de supposer que leur nom pouvait supporter une
telle épreuve. Il est relativement clair qu’il ne le pouvait pas, et c’est là
l’erreur que nous devrions être capables de pardonner si nous nous proposions
de considérer leurs productions comme un tout. Il ne suffit pas, pour être
complet, de dire que le préjudice dont
ils souffrent à cause de leur erreur ne
les concerne qu’eux seuls : il concerne aussi ceux qui, d’une manière ou
d’une autre, s’intéressent à l’art qu’ils pratiquent. De tels excentriques, de
tels chercheurs passionnés peuvent, en Angleterre et en Amérique, ne pas être
nombreux, même s’ils ne constituent qu’un petit groupe, leur plainte mérite
d’être prise en compte. Personne ne peut, de loin, éprouver un aussi vif
intérêt pour l’œuvre de Jules et Edmond de Goncourt que ces messieurs
eux-mêmes ; leur profonde absorption en elle, qui défie toute compétition,
est un des caractères les plus honorables de leur personnalité
littéraire ; mais la confraternité des hommes de lettres peut s’être
sentie humiliée par la révélation de la colère qu’éprouvent ces esprits célestes, analogues aux leurs. En
bref, nous sommes choqués de découvrir que des artistes qui ont su peindre à la
manière d’une miniature le portrait de Sainte-Beuve n’ont pas poussé leur
délicatesse un peu plus loin. Il est toujours pénible de constater que
certaines des qualités que nous apprécions n’en impliquent pas d’autres.
Ce pourquoi il est important de
ne pas sacrifier le Journal (pour
parler présentement seulement de celui-ci) est qu’il illustre parfaitement à
quel degré, pour ces infatigables auteurs d’un journal intime, les choses de la
littérature et de l’art sont les grandes réalités. Si tout talent réel est,
pour un critique, un « cas »
constitué par un mélange spécial de composantes et de dons, il n’est pas
difficile de mettre le doigt sur les symptômes de celui des deux frères pris
ensemble. Il consiste dans leur manière de sentir la vie exclusivement comme un
sujet de prose descriptive picturale. Ce caractère exclusif est, pour autant
que je sache, sans précédent ; car, bien que nous ayons rencontré des
hommes d’érudition, des hommes de science profondément absorbés par leurs
études et par la physique, nous n’avons jamais rencontré un homme de lettres
(en réalité nos auteurs ne font qu’un dans leur dualité) dont la profession
épuise à ce point toutes les possibilités. Leur ami et compatriote Flaubert
s’est voué à « l’art » sans réserve, mais nos auteurs ont sur lui
exactement la supériorité que leur donne le Journal :
c’est une preuve supplémentaire de leur concentration, du fait qu’ils ne
respirent que dans le monde du sujet et de la forme. S’ils ne sont pas les plus
représentatifs, ils sont au moins ceux auxquels on peut se référer plus
commodément. Leur concentration provient en partie de la rencontre de deux
natures mais cela aurait pu aussi provoquer une dilution, une perte. La
« collaboration » est toujours un mystère, et celle de MM. de
Goncourt a été probablement plus étroite qu’on ne peut le penser ; mais
nous avons vu réussir cette méthode plusieurs fois, si bien que notre véritable
étonnement ne vient pas, dans ce cas, du fait que les parties ont pu travailler
ensemble, ni qu’elles aient pu diviser les tâches sans diviser les effets, mais
plutôt que la nature a dû frapper d’un coup en double exemplaire un original
rare. On peut concevoir un original, mais une paire d’originaux qui le sont
exactement de la même manière est un phénomène qui, à ma connaissance, n’est
incarné jusqu’à présent que dans les auteurs de Manette Salomon.
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