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VARIÉTÉS,
L’Opinion Nationale, 28 janvier 1860 (extrait consacré aux Hommes
de lettres).
Les heures de Paris sont si courtes, si pleines et si tumultueuses, que peu
d’hommes ont le temps de lire dans cette capitale du bruit. Cependant la semaine
a été bonne pour moi ; j’ai trouvé du loisir ; j’ai lu deux volumes.
Le premier, je l’avoue est un simple roman. Mais je ne suis pas assez sérieux
pour mépriser les romans bien faits et bien écrits. Les Hommes de lettres,
par Edmond et Jules de Goncourt ! Le titre promet beaucoup ; le
nom des auteurs promet encore davantage. MM. de Goncourt sont deux observateurs
très fins, deux écrivains très brillants, trop brillants peut-être ;
deux chercheurs, deux curieux, deux érudits, deux collecteurs [sic] de belles
gravures, de beaux meubles, et de beaux livres. Ils sont, par-dessus tout,
deux jeunes gens de bien ; ils ont des qualités et des vertus privées
que je souhaite à tous les écrivains de notre époque, puisque nous sommes
encore dans le mois des étrennes. Leur dernier livre paraîtra brutal à ceux
qu’il flagelle. Ceux qui sont descendus dans les bas-fonds de la littérature,
comme Enée dans les enfers, le trouveront peut-être trop doux. Mais les honnêtes
gens de toute condition n’en feront qu’une bouchée, et regretteront, à la
dernière page, de ne pouvoir serrer la main des auteurs.
Edmond About.
Article
paru dans La Silhouette, le 29 janvier 1860.
Les
hommes de lettres. Par MM. Edmond et Jules de Goncourt.
Je viens de lire un livre nouveau : Les Hommes de lettres,un
de ces livres dont le livre dont le plus bel éloge, quand la lecture en est
terminée, est dans cette pensée intime : « Voilà un vrai livre,
un livre que je voudrais avoir écrit ! »
Est-ce à dire qu’il n’y ait pas de taches ?
qu’il soit un chef-d’œuvre ? qu’il n’y ait motif à critiques ni dans
les longueurs du préambule, ni dans certains hors-d’œuvre qui embarrassent
la marche du drame, ni dans les ampleurs juvéniles d’un style trop travaillé ?
Je ne dis pas cela. D’ailleurs je ne pense pas que les auteurs aient eu la
prétention de mettre au monde un chef-d’œuvre. Je trouve que c’est déjà beaucoup
qu’ils soient parvenus à faire ce qu’ils voulaient faire et ce qu’ils ont
fait : un roman de mœurs.
Un roman de mœurs !
Eh, quoi ! un roman de mœurs ! répétez-vous,
lecteur honnête, et, le cœur soulevé de dégoût au souvenir des Fanny,
des Bovary, des Romans d’une femme, des Mascarades parisiennes,
dont on empoisonne depuis plusieurs années la littérature, sous le fallacieux
prétexte de peindre les mœurs contemporaines, vous tournez la tête et je vous
entends dire tout bas : mais de ces romans de mœurs-là, de ces œuvres
que patentent la mode et l’encouragement, de la base à la cime de l’échelle
sociale, nous en avons assez ; au nom du goût, nous en avons trop. L’esprit
public n’est-il pas suffisamment atrophié ? Aurait-il encore, par hasard,
trop d’élans, trop d’aspirations, trop de spontanéité, ce pauvre esprit français
qui n’a pour desservants que des vieillards de soixante ans et pas quatre
écrivains qui aient trente ans ? Est-il besoin de continuer à le promener,
– comme ce jeune Louis XV que le duc de Richelieu voulait pourrir d’avance
pour le mieux gouverner, – à travers les lascivetés d’un musée lubrique ?
Y a-t-il même de l’art, dans le roman de mœurs, tel qu’on l’écrit depuis que
Balzac est mort ? Y a-t-il de l’imagination ? de la variété ?
Cela dépasse-t-il le niveau littéraire du Sopha ou du Pornographe ?
Pas le moins du monde. Ce roman de mœurs, qui se découpe ensuite en théâtre
de mœurs, il ne nous raconte jamais que les deux même histoires, ou l’histoire
de la courtisane, ou l’histoire du chiffonnier. Ou celui-ci, ou celle-là :
ce sont là ses héros, il n’en connaît pas d’autres. Or que les pasticheurs
de MM. Dumas fils, Flaubert et Feydeau, ou ces messieurs eux-mêmes célèbrent
les femmes adultères ou des filles qui soupent, ou que M. Champfleury et son
école vident à l’intention vident à l’intention des odorats blasés la hotte
des chiffonniers du marché des Patriarches, n’est-ce pas toujours blanc bonnet
blanc et bonnet blanc ? de la pourriture et rien de plus. Qu’ont à démêler
en toutes ces choses les mœurs contemporaines ? N’y a-t-il pas
eu, à toutes les époques, des lavabos pour les filles et des hottes pour les
chiffonniers ? En vérité, au nom de la morale, au nom de la pudeur, ne
prônons plus ces choses nauséabondes que nous avons trop longtemps décorées
de l’adjectif : littéraire. Laissons les oiseaux à leur nid ; c’est
très bien ! mais de grâce aussi, laissons les fanges à l’égout.
Ainsi, dites-vous, ainsi je pense ; mais tranquillisez-vous,
lecteur honnête, le volume dont je viens d’achever la lecture n’a rien à démêler
avec les produits de librairie auxquels vous faites allusion. Le public féminin,
qui orne d’habitude les scènes d’intérieur du monde interlope, y figure à
peine comme comparse au cinquième ou au sixième plan. Vous n’y trouverez guère
que des physiologies scrupuleusement analysées, souvent des monographies ou
des portraits copiés sur nature d’après des originaux de vous bien connus,
et, – dans le drame enfin, – une large et belle étude de la vie conjugale,
envisagée, – le croirez-vous ! – à un autre point de vue que celui de
l’adultère. À coup sûr, ce livre-là ne s’adresse pas aux belles lectrices
qui cachent Fanny sous la table de toilette (style Janin !). Par
contre il s’adresse au public curieux de voir – saisie au vif et reproduite
par une plume ingénieuse – une des bouffonneries les plus aristophanesques
de la farce contemporaine : la littérature qui se dit jeune et militante,
prise en flagrant délit de turpitude, de bassesse, d’ignorance crasse et de
stupidité béate.
Pour avoir écrit un livre pareil, il faut se sentir
des ailes d’une bonne envergure ; il faut se trouver assez fort pour
faire fi de la camaraderie, assez courageux pour braver les colères de cette
nuée d’impuissants que les masses prennent au sérieux, parce qu’eux seuls
aujourd’hui ont la parole, et qui prétendent, avec leurs lazzis de brocanteurs
en goguette, régler la pluie et le beau temps au baromètre de l’opinion. Il
y a plus : il faut jouir d’une entière indépendance. Malheur à l’homme
de lettres qui, n’ayant que sa plume pour gagner sa pitance, eût écrit ce
chapitre d’histoire littéraire ! il courrait le risque de ne plus manger
du tout désormais.
Aussi l’accueil que va rencontrer la nouvelle publication
de MM. de Goncourt est-il facile à prévoir. Ou l’on fera silence autour d’elle
de parti pris, ou de criardes et haineuse récriminations s’élèveront en chœur
du ban et de l’arrière-ban de cette multitude d’écrivains de bas étage qui
font les petits livres, les petits journaux, les petites revues, et finissent,
à force de petitesses, par devenir les petits hommes influents de journaux
où il n’y a de grand que le format. Qu’importe ! l’œuvre est marquée
au bon coin. Elle a sa place entre le Grand Homme de province et Les
Libres Penseurs. Or, dix années de critique fielleuse n’entamèrent pas
le succès du roman de Balzac ; le mutisme de la critique n’a pas empêché
le livre de Louis Veuillot de faire son chemin. Les auteurs du roman Les
Hommes de lettres sont en bonne compagnie ; ils n’ont rien à craindre
de ceux qu’ils ont attaqués bravement et face à face ; ils ont beaucoup
à espérer de cette portion du public qui aime les livres hardis, et surtout
les livres qui disent quelque chose.
J’ai rappelé un roman de Balzac et un livre de Veuillot.
L’ouvrage de MM. de Goncourt tient de l’un et de l’autre et ne ressemble à
aucun des deux. Il a des Libres penseurs la touche dans l’exécution
du portrait, la verve, l’ironie, le trait. Par la forme, il se rapproche plutôt
du Grand homme de province à Paris. Il vise moins, en effet, à être
une galerie de types qu’à grouper dans un tableau d’ensemble, autour d’une
action commune, les physionomies les plus accentuées et les plus contradictoires
du monde actuel des lettres : les types honnêtes, les types ignobles.
Comme dans Le Grand homme de province à Paris, il y a deux cénacles
en présence, et le héros passe successivement de l’un à l’autre. Toutefois,
les caractères, depuis Balzac, se sont singulièrement modifiés. Certes, Finot,
Blondet, Vernou et Lousteau ne valaient guère ; ils valaient mieux, cependant,
que les Vipérin et les Galupet de M. Veuillot, mais ces derniers ne vont à
la cheville ni des Montbaillard, ni des Nachette, ni des Couturat de MM. de
Goncourt, pour la fatuité, la sottise, et la fourberie mercantile.
Là défile l’immense cohue à laquelle Nadar a décerné
son immortalité dans son Panthéon à 6 francs le cachet. Les gens de talent
sont dans l’ombre, bien entendu, les nullités au premier plan. Suivez-les
dans le panorama du livre, autrement curieux, autrement animé, autrement pittoresque
que le panorama crayonné. Ils sont là, tous les héros du jour, héros de la
haute et de la basse littérature, depuis le dramaturge qui imite si bien Lassagne
et si mal Shakespeare, jusqu’au cascadeur dont le seul mérite est d’avoir
volé la pratique de Grassot. Ils sont tous là, tous, gentislhommes de lettres,
poètes, critiques, philosophes, vaudevillistes, parasites de banquier. Les
reconnaissez-vous ? les entendez-vous rire ? les entendez-vous causer ?
ne mettriez-vous pas un nom connu à tous ces masques ? Vous avez le spectacle
du journalisme contemporain !
Le roman par lui-même est simple. L’analyse des
sensations y tient une large place, mais ne fatigue pas. Les deux caractères
principaux sont fermement tracés et ne dévient pas. Le style est clair ;
exception curieuse de la part des auteurs d’Une voiture de masques
et de tant d’autres excentricités métaphoriques. Le livre enfin sort des données
esthético-conjugales du roman actuel, données qui consistent, on le sait,
à n’avoir en vue que la femme pour public et à ne considérer par conséquent
le mariage que comme le long crucifiement d’une créature idéale et frissonnante,
accouplée au prosaïque bouc-émissaire des iniquités de la communauté matrimoniale.
Les deux jeunes écrivains ont retourné la question.
Ils se sont demandé si le mari, pour être un homme, n’est pas une âme aussi ;
s’il ne se peut pas que le mariage le blesse parfois autant qu’il blesse la
femme, et, comme elle, aux endroits douloureux de son être. Partant de là,
ils se sont donné la mission d’analyser les sensations conjugales du mari
dans un mariage ainsi composé : un homme de lettres d’une part, un véritable
homme de lettres, honnête, probe, artiste, ayant foi dans tous les sentiments
généreux ; d’autre part, une femme bête, non de cette bêtise naturelle
à laquelle tant de gens supérieurs accouplent leur vie avec bonheur, mais
bête de cette bêtise vaniteuse et bourgeoise, contente d’elle-même, ne vivant
que de jugements tout faits, de cette bêtise banale, grotesque, qui peut-être
est tolérable en public, mais est, à coup sûr, intolérable dans les rapports
de la vie intime.
Quelque habileté qu’aient déployée MM. de Goncourt
dans le développement de la fable, ce ne sera point à cause d’elle que le
livre fera promptement son chemin. Pour solliciter l’attention publique, les
accessoires l’emporteront sur le principal, les comparses sur les personnages.
C’est en effet dans l’étude patiente, curieuse, presque indiscrète de ces
comparses auxquels le public est disposé à donner immédiatement un nom qu’est
le mérite vraiment original de l’œuvre. Les Hommes de lettres, satire
énergique de l’aplatissement actuel des intelligences et de la corruption
du journalisme, sont le meilleur ouvrage qu’aient encore signé les deux frères
Goncourt.
Maxime Pax,
pseudonyme d’Aurélien Scholl.
Feuilleton
du Journal des Débats du 30 janvier 1860.
Théâtre
des miseres parisiennes. –
Les Hommes de lettres, drame et roman, par MM. Edmond et Jules de Goncourt.
– Les acteurs.
La toile en ce moment vient de tomber ! la
rampe est dans les abîmes, le lustre est éteint ; les spectateurs du
paradis ont dégringolé dans la rue, et déjà le beau monde est parti en voiture,
emportant un souvenir confus de ce drame épouvantable et de ce roman sans
pitié. Roman mêlé d’histoire. Ils ont vécu, ces malheureux que l’on nous montre
en proie à tous les délires de la tête, à toutes les fièvres de l’esprit.
Ombres, larves, fantômes, lémures de la littérature et du bel esprit de chaque
jour ! C’est là-dedans qu’il y a des plaintes, des murmures, des gémissements,
des grincements ! L’abîme, en hurlant, appelle l’abîme, et l’abîme a
répondu ! Vous m’en voyez tout ébloui, tout confondu ; quel monde
et quel enfer ! Ces deux frères de Goncourt, jeunes gens du meilleur
monde, sont pourtant deux aimables esprits, deux inspirations bienveillantes ;
amis des belles choses, ils courent impatiemment à la forme, à la parure,
à la grâce, à la couleur, à tout ce qui brille, à tout ce qui chante, à l’élégie
en falbalas, à la chanson enrubannée ; ils aiment l’image et le crayon,
ils sont fous de la recherche et de l’excès ! Broderie et dentelle, cadre
et tableau, fantaisies, fanfreluches, poudres, chants, pastels, voilà ce qu’ils
aiment ! Ils se sont prosternés aux pieds charmants de Mme
de Pompadour ; ils ont adoré Mme Du Barry ; ils se sont
saturés d’ambre et de poudre à l’iris ; coloristes plus qu’Eugène Delacroix ;
amis du paysage à la Diaz ! Et tout d’un coup les voilà qui se précipitent
la tête la première au milieu des fanges, des corruptions, des visions malsaines,
des perfidies et des trahisons de la plume de fer ! Je les regarde, et
je les écoute, et je m’étonne, et – disons tout – je me demande si c’est moi
qui rêve et si je suis vraiment dans mon bon sens.
Pourtant ce drame et ce roman devaient m’arracher,
rien qu’à leur titre, de toute occupation, de toute autre étude ! Il
s’agit, dans ces pages violentes, et d’un style éclatant jusqu’à la fatigue,
de raconter la race à part des écrivains de profession, rien que des écrivains !
un tas d’écrivains ! Ce livre a pour titre : Les Gens de lettres !
comme ont disait les Atrides ! Ô ciel ! et pourquoi faire ?
à quoi bon, et de quel droit mettre en scène les écrivains de notre âge, si
vous ne prenez pas, jeunes gens, en grande déférence, en grande sympathie
une indéfinissable profession qui touche à toute chose et qui ne tient à rien ;
pleine de périls sans récompense, un sentier plein de cendres et d’incendies,
sur lequel il faut marcher sans se brûler ? Le domaine de la poésie et
du roman, de la philosophie et de l’histoire, est semblable à ces grands parcs
pleins d’ombre et de lumière, au milieu d’une plaine aride. Un château de
belle apparence, entouré d’un jardin couvert de fleurs, s’élève et domine,
au sommet de son perron de marbre, une vaste pelouse ; au bout de ces
verdures l’eau jaillit et retombe en rosée, en perles, en arcs-en-ciel. Sur
le perron, l’enfant joue avec un jeune chien qui l’agace ; il y a dans
l’allée un merle enamouré qui siffle en butinant ; la tourterelle est,
plus loin, roucoulante ; une fauvette au milieu de l’arbre en fleur va
de trille en trille et scandant sa chanson ; en même temps l’oiseau couleur
de feu étale au soleil les trésors changeants de son plumage. Ah ! que
de fêtes ! que de chansons ! que de murmures ! Au carrefour
le marbre éclate et montre aux regards charmés la Diane ou l’Apollon, la Minerve
ou la Vénus. Sur un banc vermoulu quelque beau livre oublié rappellera bientôt
la lectrice négligente. Enchantement ! voilà le nom de ce beau parc.
Au premier abord on dirait qu’il s’ouvre à tout venant. Par de grilles, pas
de murailles. L’aubépine est son rempart. À peine un fossé où le gazon tombe
en pente, invitant le voyageur au repos… Seulement, sur deux ou trois bornes
moussues, entre un brin de lierre ou de clématite, une main… la main de quelque
ancien maître du logis, écrivait, il y a des siècles, l’avertissement que
voici : Il y a des pièges à loup !
Des pièges
à loup !... À cette menace, aussitôt disparaît l’enchantement.
La magie est en fuite ; il n’y a plus dans ces beaux lieux d’enfant qui
joue et plus d’oiseau qui chante, et l’eau qui danse a cessé de danser. Des
pièges à loup ! se dit à lui-même le rêveur attaché à cette place ;
et saisi d’une terreur subite, il va se reposer à quelque table d’aubergiste,
entre un chou qui pousse et des roses fanées. Ou bien, téméraire, il se hasarde
à franchir l’obstacle, et, le malheureux, dans le piège… il tombe ! Il
est pris non pas dans un piège à loup, mais dans un piège de taupier. Le voilà
devenu la risée et le mépris du jardinier qui le délivre et qui le chasse
hors de son jardin.
Or savez-vous comment s’y prend le sage et l’habile
homme, une fois qu’il est bien décidé à pénétrer dans ce parc, dans ce château,
dans ces beaux lieux où la fée a semé des prodiges ? Il ne s’en va pas
lâchement au cabaret voisin pour échapper, dans les délices de la gibelotte
et du petit vin guinguet, à des périls imaginaires ; moins encore il
escalade, imprudent, une barrière où tout est surveillance… Au contraire,
il étudie avec soin la place assiégée ; et quand il a bien vu que celui-là
est un sot qui renonce à la victoire avant de combattre, et que celui-là est
un fou qui veut emporter le château par surprise, il attend patiemment son
heure, il se prépare à ce long siège ; et quand par son génie et par
son zèle, il est sûr que la porte enfin s’ouvrira devant lui, il frappe hardiment,
mais sans violence, à cette porte obéissante. – Entrez, poète ! entrez,
romancier ! entrez, philosophe ! entrez, courage ! entrez,
talent ! entrez, bel esprit que nous aimons, diront alors les maîtres
du logis. Donc, il entre, il est le bienvenu ; il voit, chose heureuse,
affiché à toutes les avenues de ce beau parc son nom déjà célèbre. Ô bonheur !
le voilà qui se promène à son tour comme un châtelain dans les allées bien
sablées ; pendant que les mendiants, les reitres, les idiots, les impuissants,
les meurtriers, les tristes voyageurs qui voyagent sans savoir même où ils
veulent aller, toutes les imaginations sans asile et tous les esprits sans
aveu, les poètes manqués, les muses stériles, les mégères qui prennent le
masque enchanteur d’Aglaé et de ses sœurs, tout ce monde errant, famélique,
impuissant, plein de rage et d’envie, et tant de vanités qui ne seront jamais
de l’orgueil, les voilà qui tournent sans cesse et sans fin, nuit et jour,
autour de la maison bienséante… Il y a des pièges à loup !
Charles de Mailly, le poète et le romancier, l’auteur
dramatique et satirique de MM. Edmond et Jules de Goncourt, était un jeune
homme heureux, charmant, bien né, fils de bonne mère et d’un père honnête
homme. À peine il eut vingt ans qu’il entreprit son voyage aux pays littéraires,
et dans la plaine où tout brûlait il entrevit ces ombrages, ces poésies, ces
voiles flottants ; il entendit ces harmonies et ces chansons. Comme il
était bien élevé, riche, et qu’il avait le temps d’attendre, il ne tenta pas
l’escalade ou l’effraction, il frappa tout simplement à la porte de la maison
des Muses. On lui dit : Faites vos preuves, montrez votre patte blanche,
ayez du talent, sachez écrire, écrivez peu, écrivez bien ! … revenez
dans dix ans ! – Je reviendrai, dit-il en rechargeant son bagage, et
véritablement c’était bien son projet de rêveur ; mais, jeune homme imprudent,
il tomba dans la mauvaise compagnie. Il y en a partout, même dans l’exercice
assidu des belles-lettres, et l’on ne saurait trop avertir la jeunesse imprévoyantes
de se méfier des liaisons dangereuses ! Notre héros y donne en
plein. Quoi d’étonnant ? Il n’avait pas de guide en ces périls sans nombre
et sans nom ! Hélas ! que j’en ai vu, moi qui vous parle, de ces
esprits-enfants destinés à la renommée, et même à la gloire un peu plus tard,
qui, par trop de hâte, et pour aller trop vite, et pour aller trop loin, et
touchant à trop de choses, se sont perdus plat et court faute d’un maître
intelligent, bienveillant, qui dominât le caprice et domptât la volonté de
ce pauvre enfant. Le hasard, dans les belles-lettres, est un conseiller perfide,
un traître, un misérable. Il prend la fleur de l’esprit, de l’intelligence,
du courage ; il enlève impitoyablement à sa victime innocente la conscience
et le sentiment de la justice ; il gâte, il souille, il corrompt chaque
jour et jette au paradoxe, au mensonge, à la calomnie un nouveau complice,
et ce complice il était, hier encore, un jeune homme ingénu qui se souvenait
des grands exemples et des chefs-d’œuvre, instituteurs de sa jeunesse. Ainsi
fait Werther, le poète manqué, perdu par le hasard, par la vanité et bientôt
par la paresse et l’ambition, deux filles du hasard. Il devint bientôt, c’est
Goethe qui le dit, un esprit de bière et de poêle ! Il tomba,
sans avoir lutté, dans cette espèce de somnambulisme inévitable à qui ne veut
pas voir le côté sincère et vrai des choses humaines ! De poète, il devint
rhéteur ; de l’amour il tomba dans le doute ; il adorait Homère,
il n’aima plus qu’Ossian ! Voilà donc les trois stations de ces malheureux :
l’oisiveté, le doute, l’ennui ! Le suicide arrive et complète ce triste
marché.
Cependant, pour être tombé en mauvaise compagnie,
un galant homme, après tout, n’est pas perdu. Sitôt qu’il a compris en quelle
tarte narbonnaise il est tombé, il ne lui faut, pour en sortir, qu’une ferme
résolution. Bonsoir la compagnie, et notre homme est sauvé. Ainsi fait Charles
de Mailly. Il voit le gouffre… il comprend l’abîme… il s’en tire, et le voilà
qui s’abandonne, en les retrouvant, à tous ses bons instincts. Il renonce
à la bière, à l’esprit de la bière, à la fumée, à l’esprit de la fumée ;
il renonce aux tristes soirées de Mme de Mardonnet, l’esprit du
thé frelaté et du café à la chicorée ! Elle est un des grands dangers
de la vie littéraire, la dame de Mardonnet, avec ses ouvrages utiles aux
mœurs que couronne l’Académie. Elle est sotte, elle est fausse, elle est
bête, elle est vieille, elle est mal faite, elle est abominable ; elle
attire à ses foyers de bois flotté toutes sortes d’esprits de bois blanc,
les aventuriers du mélodrame et les aventuriers de la comédie. Elle avait
pincé ce jeune et beau de Mailly pour en faire… un amant ? fi
donc ! un collaborateur.
Au fait, ce jeune homme était une sensitive. Il
avait dans l’esprit toutes les façons de la petite maîtresse ; il avait
des vapeurs ; il obéissait au vent de bise, « au vent d’est ! »
disaient les Anglais quand Voltaire avait vingt ans. De Mailly est un poète
comme ces cordes de fer tendues aux murailles des vieux donjons sur des lyres.
Un rien le charme, un rien l’afflige ! Il est tout à la fois triste,
heureux, mécontent, plein de joie et plein d’ennui, amoureux de celle-ci,
passionné pour celle-là ; il va de l’innocente à la corrompue, et s’il
savait comme il a tort de s’afficher avec les Célimène de carrefour !
Quoi ! tu veux être un poète, un jeune homme écouté, suivi, et que les
jeunes gens et les jeunes filles répètent quelque jour tes douces élégies,
tes odes vivantes, tes chers poèmes, et tu n’as pas de honte, infortuné, de
dîner chez l’opulente Ninette ? Elle a dans sa poche, elle le montre,
un morceau de la corde où se pendit Gérard de Nerval ; elle a volé cette
corde aux barreaux de la maison mal famée où s’attacha ce malheureux Gérard
(elle y logeait), et c’est depuis ce temps-là que tout réussit à Ninette !
Elle est riche ! hôtel, chevaux, diamants. Hier encore elle mangeait
la salade et se lavait les mains dans la même argile ; aujourd’hui elle
boit dans un verre de Marie-Antoinette ! Elle était une servante, elle
est servie à genoux par des seigneurs. Elle est pis que riche… elle est célèbre !
elle est … elle est la fameuse Ninette ! Et si tu n’y prends garde, ô
poète oublieux de ta dignité, cette marquise Ninette fera de toi son chevalier
servant, son chevalier d’honneur. Tout ce monde au rabais, hommes ou femmes,
est très bien indiqué par MM. de Goncourt ; et que la femme ait un doigt
taché d’encre, ou qu’elle appartienne à l’abjection couverte de diamants et
de perles, le dégoût est le même, ils en parlent avec la même épouvante. Eux-mêmes,
à raconter toutes ces hontes et toutes ces misères, ils en ont le vertige ;
ils y perdent tout leur sang-froid ; il s’enivrent de ces excès de toute
espèce : excès du vin, excès de l’esprit, excès du luxe et de la superstition,
fanges d’ici, fanges de là, corruption partout… sans compter « la blague ! »
une blague immense, infernale, un vrai carnaval de Venise, une caricature,
une pochade, un hébétement complet !... Les voilà tous les deux, Edmond
et Jules de Goncourt, pris à leur propre hameçon, livrés à la même extase,
et pataugeant dans ce pandœmonium qui les sollicite, qui les appelle, qui
les écrase, qui les poursuit, qui les châtie et qui trouble incessamment leur
sommeil, véritable sommeil de commissaire-priseur, lorsque le pauvre homme,
ébloui par sa vente d’hier, voit passer la défroque insensée et brillante
des beautés d’autrefois : le taffetas couleur de pêcher, fleur de soufre,
ou gorge-de-pigeon, habits des vieux soleils, guirlandes des anciens printemps !
Dans ces ténèbres où ils marchent d’un pas si leste, il arrive, ou peu s’en
faut, à MM. de Goncourt le vulgaire accident du médecin des maladies mentales.
Pendant qu’il étudie, il est frappé de folie à son tour ! Ainsi nos deux
observateurs de la folie littéraire, ils obéissent sans le savoir, sans le
vouloir, à cette éloquence haletante, hasardeuse et déraillée, à cette parole
impossible où l’argot de l’artiste et la métaphore du voyou s’abandonnent
à des violences inouïes. Moi-même, un des soldats de la littérature militante,
et Dieu sait que je ne m’étonne guère, je ne suis pas bien sûr, en les étudiant
avec le respect que méritent les langues modernes, d’arriver à la parfaite
intelligence de ce flamboyant cocasse, et de ce rococo rageur.
Il y a là-dedans des portraits, des images, des
blasphèmes, des rencontres, et tout y passe ! « Une rue… »
Ainsi dit Shakespeare, et bientôt de cette indication très simple il tire
un drame à l’infini ! Une rue… une caverne… une bouche de fer… une
imprimerie… un journal… la mêlée ardente des esprits sans renommée et
des brutalités sans nom. Cela sent l’orgie et l’insulte à plein nez. Où donc
êtes-vous, mots charmants qui désigniez jadis ces choses si charmantes !
courtoisie, urbanité, facétie, esprit joyeux ! « Jocose Mœcenas ! »
Chapelle et Bachaumont-Molière et Despréaux même au cabaret avec Racine et
Sévigné le fils, que sont-ils devenus ? Malheureux ! qu’avons-nous
fait de la bonne humeur et des saillies du café Procope, à l’heure où Voltaire
avait peur des bons mots de Piron ? J’entends des cris ! je vois
des larmes ! L’épée est tirée et le pistolet est chargé ! Trop heureux
si quelque violence abominable n’intervient pas dans ces conflits sans rémission !
Assez ! assez ! tirez le rideau, fermons les yeux !
Cependant notre héros Charles de Mailly, quand il
se voit hors du bourbier, écrit un livre, un beau livre ! Il éprouve
alors… ou plutôt non, à mon sens, il ne goûte pas assez profondément la joie
délicieuse du livre à peine éclos, qui vous paie enfin d’un charmant sourire
toutes les peines qu’il vous a coûtées. Ô mon livre ! esprit que j’avais !
passions que j’ai ressenties ! douleurs oubliées ! ô drame évoqué
par mon génie, et qui s’en va dans la rue où Juliette attendait Roméo,
où le More a vu passer la Vénitienne ! Est-ce toi mon livre, est-ce toi
mon amour, est-ce toi ma douleur ? À peine est-il éclos, ce premier né
de son esprit, objet douloureux et charmant, enfanté dans la peine et conçu
dans le plaisir, le poète a senti grandir et frémir tout ce que son âme et
son cœur contenaient d’inquiétude et de joie ! Il s’arrête ! il
interroge ! Il demande aux passants, au jeune homme, au vieillard, à
l’amoureux, à l’amant, il demande aux étoiles des nouvelles de son poème !
Il le voit dans la rue ! il le suit dans l’espace !... À quoi bon
faire un livre, en effet, sinon pour arriver à ces charmantes tortures, à
ces misères qui vous font vivre, à ces spasmes incomparables parmi les plus
violentes sensations d’ici-bas ? MM. de Goncourt n’ont pas assez insisté
sur cette fête incroyable et sur les émotions de l’écrivain à son premier
livre. Ils n’ont pas dit assez que cette misère est une joie égale à toutes
les joies de ce bas monde. En même temps, comme ils sont sans pitié, disons
mieux, sans respect pour leur jeune poète, ils nous le montrent amoureux comme
un niais d’une petite comédienne en tablier vert, en robe blanche, en souliers
puce, d’une enfant du Gymnase, jouant sur un pied, La Demoiselle à marier,
Le Plus beau Jour de la vie et Le Mariage de raison ! Il la
voit, il l’admire, il l’épouse après une intrigue à la fenêtre . Il fait donc
tout bêtement un mariage de comédie ; et quand la lune de miel a jeté
ses derniers rayons sur son mariage, il s’étonne, hélas ! de ne trouver
dans la femme légitime qu’une comédienne. Elle a joué la comédie avec son
mari, comme elle l’a jouée avec le public ; quoi d’étonnant ? elle
ne sait que la comédie ! Elle n’a pas eu d’autre mère et d’autre nourrice ;
elle ne connaît pas d’autre école ! Elle n’a vu que ce monde-là, ce pâle
soleil, ces eaux chiffonnées, ces arbres en toile peinte, cette nature empâtée !
Elle ne connaît pas d’autre sourire et pas d’autres larmes que le sourire
et les larmes du Conservatoire. Elle a dit : Je vous aime !
à son mari, comme on lui avait dit de le dire à M. Armand, à M. Arthur, au
premier comédien venu. Sa robe et son chapeau, sa chevelure et l’incarnat
de sa joue, autant de comédies. Ce mariage était pour cette fillette un nouveau
rôle ; elle l’a joué de son mieux, parce qu’il lui plaisait ; il
lui plaisait parce que la comédie était donnée à son bénéfice et lui rapportait
de bons gages… Voilà ce que M. de Mailly n’a pas compris ; il prenait
au sérieux tout ce jeu-là ; il avait oublié que sa femme était une comédienne,
et quand la pièce nouvelle eut perdu les grâces de la nouveauté, quand la
dame eut épuisé tout son rôle et qu’elle fut lasse enfin de le jouer pour
un seul homme, elle en convint sans détour, non pas sans fard. Elle sut très
bien dire à monsieur son mari : « Je m’ennuie ! Il me faut
désormais mon ancien théâtre et mon ancien public, mes anciennes pièces et
messieurs mes fournisseurs patentés ; je ne veux que ceux-là, je n’entends
que ceux-là ; voilà les gens à qui je veux plaire ; ils m’amusent
et je les amuse ! » – Comédienne ! s’écrie à son tour le poète
au désespoir. Mais qui diable, ami poète, vous poussait à épouser justement
une comédienne, une femme lettrée, un bagou sentimental, une pathologie,
un second tome dont vous êtes le premier tome ? Il n’y avait rien de
plus insensé et de plus maladroit, convenez-en. « Qui donc trompe-t-on
ici ? » Faiseur de drames, pouvais-tu tromper une comédienne ;
et toi, comédienne, espérais-tu tromper le faiseur de drames ? Vous étiez
à deux de jeu, mes enfants ; l’une valait l’autre, et ce sera toujours
une mauvaise association : Molière épousant Mlle Béjart, don
Juan épousant Célimène, la poésie épousant le roman ; ils se connaissent
trop l’un l’autre ; ils savent trop bien des deux côtés les ruses, les
mensonges, les perfidies, les bassesses et les vanités de l’amour ! Qu’un
bourgeois épouse à tout hasard une comédienne ; il peut se faire, il
arrive souvent que pareil mariage a réussi, justement parce que l’un et l’autre,
ils épousaient l’inconnu ; mais ces vanités de la comédie en action,
lorsqu’elles se marient, elles se heurtent, elle se brisent, elles deviennent
une insulte, une haine, un mépris. Les poètes habiles, tout au rebours, ils
se marient en belle et bonne bourgeoisie, et moins leur femme est ignorante
du danger, plus elle est tranquille. Est-ce que Racine eût épousé la Champmeslé
qu’il aimait ?... Il épousa une bonne femme qui mourut sans savoir distinguer
une rime masculine d’une rime féminine, et qui demandait à son
fils Louis Racine ce que c’était une césure : – Eh ! ma mère,
répondit le fils, vous étiez la femme d’un homme qui le savait bien… Et elle
n’en sut pas davantage. « Distinguer un pourpoint d’avec un haut-de-chausses. »
Tout au rebours, mariez-moi la comédienne à quelque fermier de la Brie, il
va la trouver charmante ; très volontiers il l’accepte argent comptant,
les yeux tout grands ouverts, comme une ingénue ; et si parfois l’ingénue,
oublieuse de son rôle de femme légitime, s’échappe et fait l’école buissonnière
dans Les Folies amoureuses, le bourgeois son mari : « Qu’elle
est charmante et primesautière ! se dit-il, comme elle aime les buissons
et les champs ! »
Et tant et tant Charles de Mailly est un poète,
et tant et tant sa femme est une comédienne, que la dame n’ayant plus de secrets
pour le monsieur, et le monsieur connaissant la dame, ils finissent par se
traiter de Turc à More ! – Va-t-en, misérable ! – Et va-t-en, malheureuse !
– Ô la coquine ! – Ô l’idiot ! Disons cependant cette fois le poète
que le poète est la victime en tout ceci, que la comédienne est le bourreau.
Elle a fait du mensonge une torture ; elle déshonore à plaisir le malheureux
dont elle porte le nom ! De ce beau nom elle fait une guenille, une parade,
une honte ! Elle avait déjà commencé par mettre en lambeaux les drames
et les romans de son mari, leur préférant toutes sortes de compositions malsaines,
d’inventions absurdes… « des princesses d’un million de rentes qui supplient
à genoux un ténor de les épouser ! »
Non, jamais, que je sache, il n’y eut, livre ou
drame, un spectacle à la fois plus triste et plus déshonorant que le spectacle
d’une littérature en proie à ces trahisons, à ces perfidies, à ces monstruosités.
MM. de Goncourt, voulant frapper fort, ont oublié de frapper juste. Ils ont
inventé des crimes inconnus, des orgies impossibles, des monstres en morale !
Eh ! pourquoi donc inventer ? Comme s’il n’y avait pas assez des
misères et des peines qu’apporte avec soi la composition, l’arrangement, l’art
d’écrire et de parler le langage abondant, clair, chaleureux qui convient
aux honnêtes gens ! En même temps nous voudrions savoir pourquoi donc
voiler de ces crêpes funèbres les fêtes de la vie et les joies du travail ?
De quel droit ôter au poète, au philosophe, au romancier l’espérance et le
contentement ? Que dis-je ? ils nous ôtent même la santé, ces deux
observateurs impitoyables ; à les entendre, à les croire, nous n’avons
plus sous les yeux que des mourants et des morts ! C’en est donc fait
de l’ancien Parnasse, où la force et la santé étaient comptées comme des Muses !
N’allons pas plus haut que les poètes de la Pléiade : elle était,
cette Pléiade, une institution de bons vivants ; ils respectaient
la vie, ils cultivaient avec le même zèle et le même respect la poésie et
la bonne humeur, la gaieté qui rit de tout, la santé qui vit de peu. Le vieux
Malherbe était taillé à vivre un siècle ; à soixante-dix ans il était
encore amoureux et tenait encore une épée. Quelle bombance et quels gaillards :
Régnier, Sigognes, Berthelot, Maynard, les lurons du Cabinet satirique !
Ils allaient, sans reproche et sans peur, aux cabarets plantureux, ils buvaient
les vins de la Bourgogne aux jours de fête, ils gardaient les petits vins
pour leurs jours de maladie ! À tant d’années de distance, on les entend
rire ! Après ceux-là vous voyez venir par les sentiers de la joie et
du contentement les vrais poètes, les écrivains sincères, les Gaulois, les
Français, les philosophes aux gueules de fer ! Un seul se portait mal
et se mourait toute l’année : il a rempli l’univers de son génie ;
il a vécu près d’un siècle, et il n’est mort qu’après avoir enterré le vieux
monde français.
Ces esprits que rien ne fatigue et que rien n’arrête,
d’Amyot à Voltaire, de Corneille à Mirabeau, de Vanini à La Fontaine, de Despréaux
à Diderot, de Rabelais à Fontenelle, ils auraient bien ri si jamais on leur
eût parlé de leurs nerfs, de leur névrose, et d’épouser des
comédiennes. Si par malheur ils étaient malades, ils domptaient la maladie,
ils la foulaient à leurs pieds. Ils étaient abondants en toute chose :
en ironie, en paroles, en actions, en omissions ; braves gens, nés sous
la loi des esclaves, ils vivaient en libres esprits, en libres penseurs. Infatigables,
ardents, laborieux à outrance, et paresseux avec délices, avec tant de peine
à gagner leur humble vie, et tant d’audace à défendre leur conscience, et
tant d’ardeur à se prêter à tout ce qui était grand, loyal, juste et bon !
Ô nos pères ! ô nos maîtres ! nos exemples ! nos dieux et nos
rois ! Intrépides à l’attaque, hardis à la défense, implacables s’il
faut se venger, insensibles à la peine et dédaigneux dans le châtiment… tels
ils étaient, pauvres avec joie, indépendants avec orgueil ! Les bastilles,
la prison, la nécessité, que leur importe ? Ils dormaient volontiers
sur un grabat, ils mangeaient gaiement un pain noir arrosé d’eau fraîche ;
ils allaient allègrement au cachot, ils ne rougissaient pas de l’hôpital,
ils saluaient l’exécuteur des hautes œuvres lorsqu’il allait, chargé de leurs
livres, brûler leurs œuvres dans un feu de gloire au bas du grand escalier
qui conduisait à ces Cours souveraines, gardiennes du roi et de sa race. Héros
qui devaient enfanter des Gilles, des Arlequins et des poupées ! Ils
ont passé, la tête haute, à travers la ruine et l’exil ; ils ont vu leur
génie et leur esprit jetés aux vents du bûcher, et quand enfin, brisés dans
la lutte, abattus par l’orage, il fallait nécessairement succomber, leur trépas
même avait l’énergie et l’apparence de la lutte ; ils mouraient, celui-ci
à l’hôpital, celui-là dans les bas-fonds des forteresses inconnues, cet autre
au sommet du bûcher, glorifiant par leur martyre l’esprit qui les faisait
vivre et les doctrines qu’ils avaient enseignées. Voilà des héros ; mais
que leurs petits-fils sont loin de ressembler à ces rudes lutteurs ;
Goethe le frileux, Chatterton le suicidé, Byron le boiteux, Gérard de Nerval,
lui même, Alfred de Musset.
Voilà pour la mauvaise santé des malvenus, des scrofuleux,
des bossus et des butors que nous ont montrés dans leur drame impossibles
les deux MM. de Goncourt ; et quant à la tristesse invincible de leur
livre, on ne saurait dire à quel point elle est profonde et sans rémission.
Mais (dites-vous) les écrivains dont je parle, ils sont pauvres… qui le nie ?
Ils ne seront jamais si pauvres que Diderot ! – Ils sont amoureux et
trompés ; – ils ne seront jamais si malheureux dans leurs amours que
d’Alembert amoureux de Mlle de Lespinasse, ou que Jean-Jacques
amoureux de Mme d’Houdetot. Ajoutez que dans la misère et dans
les amours de nos anciens il y a je ne sais quoi d’allègre et d’ingénu, de
naïf et de résigné qui nous charme et nous console ; au contraire, ici
tout est sombre, obscur, silencieux, humilié ; ces amours sentent le
rance, et ces haines sentent le moisi. Fi de ces bêtes féroces dont le hurlement
me poursuit dans ces carrefours battus des vents ! Parlez-moi cependant
des joyeuses misères de Pierre Gringoire, de Clément Marot, de Régnier, et
si je veux voir un poète accablé par le guignon poétique, eh bien ! je
n’irai pas chez vous, j’irai à la Métromanie, à Damis, le poète amoureux,
si gai, si bon, si clément, distrait, beau comme un ange, et si généreux,
qu’il donne à tout venant même ses vers, ses beaux vers.
Que nous l’aimions ce poète de la Métromanie !
et comme il faut l’aimer davantage, malheureux et convaincu, plein de foi
dans son œuvre, et s’écriant quand il a tout perdu, moins l’espérance :
Vous à qui maintenant je consacre
mes jours,
Muses, tenez-moi lieu de fortune
et d’amour !
Cependant le poète de MM. de Goncourt finit par
la folie ! Il ne pouvait pas finir autrement ! Cerveau fatigué !
pensée éteinte ! un nuage… hélas ! même la folie des écrivains d’aujourd’hui
ne saurait se comparer à la douce et poétique folie des écrivains d’autrefois.
Charles de Mailly est un fou furieux qui se débat sous la douche implacable !
Il a l’écume et le blasphème à la bouche… il fait peur ! Eh bien !
tournez la tête et contemplez un des plus grands écrivains de la France, René
Lesage ! Il était vieux ! il avait perdu la mémoire ! il n’était
plus qu’une ombre ! il se levait avec le jour, et peu à peu les rayons
divins, tombant sur cette noble tête, y ramenaient toutes les fêtes de la
vie ! Le soleil rendait la pensée à ce front réjoui, le mouvement à ce
noble cœur, le regard à ces deux yeux qui savaient lire au fond des âmes…
À mesure que le soleil montait dans le ciel, cette pensée ressuscitée apparaissait
plus nette et plus brillante ; à midi, vous aviez tout à fait devant
vous l’illustre auteur de Turcaret et de Gil Blas !
Ce rayon de soleil qui sauve et récrée… il est absent
du drame et du roman de MM. de Goncourt !
Jules Janin.
Feuilleton
de L’Union du 4 février 1860. Causeries littéraires. Les Hommes
de lettres, par MM. Edmond et Jules de Goncourt.
J’estime assez le talent de MM. Jules et Edmond
de Goncourt ; ils ont mis dans leur livre assez de verve, de couleur,
de haut goût, de vérité et de vie pour que j’ose leur faire un aveu :
Je vais m’emparer de ce livre et de son titre, pour me dégonfler un peu et
accrocher à ce clou d’or dix pages d’indignation et de colère qui me pèsent
depuis longtemps. Les hommes de lettres, le monde des lettres, tel qu’il existe,
tel que le dépeignent MM. de Goncourt, qui ne passent ni pour des vieillards
pessimistes, ni pour de rigides pédants ; la littérature qui s’épanouit
et s’engraisse sur ce fumier ; les œuvres qu’elle produit et qui se pavanent
derrière la vitrine de nos libraires ou sur les affiches de nos théâtres ;
la question d’argent, à laquelle aboutissent tous les éloges et tous les blâmes,
toutes les curiosités et tous les scandales ; les gros bénéfices qu’y
ramassent, dans la pourriture et dans la fange, des gens sans style, sans
grammaire, sans idées et sans orthographe ; les incroyables effets de
corruption, d’ignorance, d’erreur, d’abrutissement, qui en résultent pour
le public, pour le peuple, pour les jeunes gens, pour les femmes, pour tous
les tributaires de ces ignominies et de ces mensonges ; les périls qui
tôt ou tard remonteront de ces bas-fonds jusque vers les classes élevées et
vengeront à leurs dépens tout ce qu’elles n’ont su ni honorer ni défendre ;
voilà un sujet inépuisable, qui, d’année en année, redouble d’actualité et
d’urgence, et dont la critique honnête doit, de temps en temps, indiquer l’ensemble,
pour se donner le droit de formuler en détail ses sévérités et ses tristesses.
MM. Edmond et Jules de Goncourt ont commis une imprudence
qui leur a réussi : ils ont refait, à vingt-et-un ans de distance, un
livre de Balzac, Un grand homme de province à Paris. En 1839, M. de
Balzac, alors la bête noire de ces mêmes hommes de lettres dont il est devenu
le dieu, publia ce roman pour se venger des journalistes, qu’il abhorrait
et dont il se disait persécuté. La rumeur fut vive, les rancunes violentes,
et M. Jules Janin se chargea d’exécuter le livre et l’auteur dans la
Revue de Paris. M. de Balzac fut accusé et convaincu d’avoir calomnié
ses confrères ; et cependant les personnages d’Un grand homme de province
à Paris, les Blondet, les Nathan, les Lousteau, les Claude Vignon, les
Félicien Vernon, les Hector Merlin, les Chardon de Rubempré, sont de petits
anges, de grands saints, des marguilliers de province, en comparaison des
hommes de lettres que nous présentent MM. de Goncourt sous les noms
de Montbaillard, de Mollandeux, de Nachette, de Couturat, de Maélgras, de
Florissac, rédacteurs du Scandale (un pseudonyme !) et chefs ou
comparses de la bohème littéraire en 1860. Non seulement il y a progrès dans
le mal ; mais tout a baissé d’un cran, les talents, les œuvres, le but,
l’effort, la perversité même et les moyens qu’elle emploie. La personnalité
était alors un accident, un article de journal : aujourd’hui elle est
une habitude, un genre de littérature. Il y a vingt ans, les journalistes,
ne fût-ce que par vergogne, voulaient au moins paraître avoir une opinion :
aujourd’hui, ceux que dépeignent d’après nature MM. Edmond et Jules de Goncourt,
n’ont pas même l’air de savoir qu’il existe au monde un autre drapeau, une
autre morale, un autre dogme, un autre art que le bordereau du caissier, l’esprit
coté à cinq sols la ligne, la pile d’écus, les droits d’auteur, le souper
chez Vachette, les lazzis du bal masqué, le maquillage de la courtisane,
l’alliance des prostitutions du corps avec les prostitutions de l’âme. En
1839, le mot succès avait encore un sens ; on se passionnait encore,
sinon pour la vraie gloire, au moins pour son semblant ; les haines littéraires,
cette maladie chronique de la profession et de l’espèce, avaient pour cause
ou pour prétexte une supériorité, un passe-droit, une émulation de renommée,
une querelle de parti ou une âpreté de contact dans le même camp. À présent,
les personnages observés, je ne dis pas inventés par MM. de Goncourt, n’élèvent
pas leurs ambitions au-dessus de la mangeaille, et leur émulation au-delà
de la palissandre : ils se haïssent, ils se trahissent, ils s’égratignent,
ils se déchirent comme des chats enragés ou affamés, pour un rien, pour le
plaisir, histoire de rire, parce que l’un est mieux payé que l’autre,
parce que celui-ci a une pièce reçue au Gymnase et que celui-là est refusé,
parce que Charles est beau garçon et que Nachette est mal tourné, parce que
Marcel doit trois termes et qu’Anselme n’en doit qu’un, parce que Georges
a un appartement et que Couturat loge en garni, parce que Demailly a une jolie
femme et que Mollandeux est berné par une actrice, parce que Victor mange
des suprêmes de volaille chez Véfour et que Raymond grignote un beafteak granitique
chez un marchand de vin des Batignolles. Voilà l’atmosphère où ils vivent,
ces débitants de scandales, ces spéculateurs d’immoralités, ces détrousseurs
de réputations, ces condottieri d’écritoire, qui, n’ayant plus même de conscience
à vendre, dressent un tréteau en plein vent, recrutent un trombone et une
grosse caisse, empruntent à Mangin son pourpoint et son casque, et jettent,
moyennant redevance, aux passants ameutés le quolibet, la nouvelle à la main,
l’initiale transparente, le mot à double entente, le sarcasme à deux tranchants,
toutes les nudités et toutes les paillettes, le haillon, le maillot rose et
l’oripeau de toutes les corruptions humaines ! Les rois, les reines de
ce monde immonde, vous les reconnaissez à mesure que MM. de Goncourt vous
les montrent. C’est le chef de claque, le distributeur patenté et tarifé d’enthousiasme
et de gloire : tant pour le bravo, tant pour l’éclat de rire, tant pour
le sanglot, tant pour le rappel, tant pour l’ovation de première classe, le
triomphal Tous ! Tous ! crevant comme une bombe sur un public
assoupi. Ce sont tous les desservants de l’autel du Veau d’or, sous quelque
face qu’ils se présentent ; le prêteur sur gage, l’agioteur taré, l’escompteur,
le trafiquant de billets, l’ex-notaire chassé de son étude pour abus de confiance,
l’homme d’affaires véreuses. Ce sont les femmes qui s’appellent, chez M. de
Balzac, Coralie et Florine, la Crécy et Ninette ; étalages vivants, apothéose
de la chair, qui font refluer, en pleine civilisation chrétienne, l’écume
du paganisme ; Aspasies d’occasion, Phrynés de rencontre, Athéniennes
de la fantaisie enrichies par les Béotiens de la matière ; c’est l’annoncier,
le faiseur de réclames, le critique gagé, le chroniqueur belge, le collecteur
d’échos dramatiques, le feuilletoniste à tout faire, le bailleur de fonds,
le prince russe se renseignant sur la gaieté française au théâtre du Palais-Royal
et sur les mœurs de la bonne compagnie dans le répertoire du boulevard ;
c’est enfin et surtout l’homme et la femme de théâtre, l’idole de l’Ambigu
ou l’étoile du Vaudeville ; royautés qui demeurent, quand les
rois s’en vont ; triomphateurs plâtrés auxquels ne manquent ni les courtisans,
ni le cortège, ni les esclaves ; vivant dans cet air inerte où les sentiments
sont des décors, où les couleurs sont du fard, où la lumière est un quinquet,
où l’esprit s’éclaire au gaz et se nourrit de pâtés de carton, où le cœur
se chauffe à la rampe, où la vie théâtrale envahit et absorbe la vie réelle,
où l’homme disparaît dans le comédien et la femme dans l’actrice. Que s’il
rencontre dans ce milieu artificiel et malsain, dépravé et méchant, une nature
plus délicate, telle que Charles Demailly, l’intéressant héros de MM. de Goncourt,
l’histoire de ses souffrances est le plus accablant des réquisitoires contre
ses amis, contre ses confrères, contre sa vocation, contre son métier. Spirituel
et nerveux, sensitif et confiant, Charles Demailly se passionne pour
une ingénue de théâtre qu’il prend pour une ingénue véritable. Il est
dupe de cette fausse naïveté, de cette fausse poésie, de cette fausse élégance,
de ces grâces de coulisses greffées sur des instincts de comptoir ; il
épouse Marthe, et bientôt ses illusions s’effeuillent une à une. Les orangers
de cette innocence étaient en satin, les roses de cette beauté sont en papier
peint ; les parfums de cette jeunesse sont du musc et du patchouli. Marthe
a toutes les vulgarités d’une fille de portier nourrie de M. Scribe et éprise
de Paul de Kock. Ce pot au feu frotté de marivaudage ne tarde pas à roussir
la lune de miel, et bientôt Charles est le plus malheureux des hommes. Trahi,
moqué, bafoué par sa femme, par ses collaborateurs, par ce monde de perfidies
et d’aventures, pris dans un de ces hideux traquenards épistolaires où excellent
certains roués de petit journal et qui sentent d’une lieue la police correctionnelle,
Demailly ne meurt pas, mais il devient fou, et Marthe, en attendant pire,
tombe au plus bas degré de l’échelle théâtrale. Tout cet épisode des amours
de Charles Demailly et de Marthe est d’une vérité poignante. MM. de Goncourt
ont parfaitement réussi cette physionomie de jeune fille élevée à la
fois pour le théâtre et pour le bon motif, cette Juliette du faubourg
Saint-Denis doublée d’une Léontine Fay des boulevards, trompe-l’œil de sensibilité,
d’ingénuité, de poésie, de fine et délicate intelligence, se repliant, au
coup de sifflet du mariage, comme le jardin ou la forêt d’une
pièce bien machinée.
Le voilà donc, ce monde des lettres, vu de près,
saisi sur le vif, peint au naturel, non pas précisément par deux des siens,
mais par deux jeunes gens trop amoureux de littérature pour avoir envie de
calomnier ce qu’ils ont aimé, ce qu’ils aiment encore. Oui, le portrait est
ressemblant, et MM. de Goncourt n’ont rien poussé au noir. Maintenant, de
cet air méphitique, de ce pays empesté où toutes les mauvaises passions jettent
leurs graines et promènent leurs miasmes, de ce vaste contrat d’assurances
mutuelles entre la vanité, l’envie, la méchanceté, le cynisme, la convoitise,
le charlatanisme et l’argent, de cette exploitation de toutes les impuretés
par toutes les licences, que peut-il résulter ? Vous le savez, vous le
saurez du moins, si vous risquez un pèlerinage à travers les livres nouveaux
et les pièces nouvelles. Toute la question littéraire et dramatique se réduisant
désormais à gagner gros, à avoir trois éditions de plus que ce roman qui n’a
encore entrouvert qu’un de seul des rideaux de l’alcôve, à faire mille francs
de plus que ce théâtre qui n’a encore déshabillé qu’aux trois quarts ses actrices,
cette ultima ratio de l’art moderne simplifie singulièrement les querelles
de doctrine et d’école. À quoi bon chercher des caractères intéressants et
vrais, une idée morale, une donnée originale et neuve, une fiction émouvante,
une étude fine et profonde du cœur humain, de frais paysages, un style élégant
et pur, puisqu’il est prouvé que, pour le succès d’argent (il n’y en a plus
d’autre), tous ces avantages réunis ne valent pas une scène bien filée où
se remuent toutes les fibres de cette curiosité perverse, fille d’Ève, dit-on,
mais d’Ève marchande de pommes entamées par Crébillon fils et le chevalier
de Faublas ? Autrefois on s’efforçait de mettre de l’esprit, du franc
rire, du sel plus ou moins gros, mais enfin du sel, dans ces parodies, ces
bouffonneries, ces Revues de fin d’année, qui occupent pendant trois
mois les affiches de nos petits théâtres, et ne contribuent pas peu à nous
faire passer pour le peuple le plus gai et le plus spirituel de la terre.
À présent, pourquoi se donner cette peine ? Supprimez les bons mots,
mais raccourcissez les jupes et déchirez la gaze : n’ayez pas d’esprit,
mais ayez des actrices – non, de malheureuses créatures, prêtes à toutes les
impudeurs, et se trémoussant sous le feu des lorgnettes, pendant que le comique
de l’endroit (un homme pourtant, une âme !) débite de hideuses gravelures.
Ô honte ! ô dégoût ! ô épouvante ! tout cela est accepté, toléré,
applaudi : il y a un public pour remplir ces salles cent jours de suite ;
il y a des critiques pour parler de ces pièces, pour coudre les falbalas de
leur style à cette défroque de la luxure hébétée : que dis-je ?
vienne un congé, une fête, des parents y conduisent leurs fils ; des
adolescents, des lycéens assistent, bouche béante, à ces spectacles ;
ils écoutent cette langue, et leur jeune imagination combine ce qu’ils voient
avec ce qu’ils entendent. Un peu plus haut, sur des scènes qui se disent plus
distinguées, qui se croient plus littéraires, que rencontrons-nous ?
quel édifiant ensemble d’images et de leçons ! Ici la puissance paternelle
émiettée dans la boue du réalisme, la morale domestique soumise à des dissolvants
plus actifs que le vinaigre d’Annibal ; là, un quinquagénaire, qui a,
toute sa vie, abusé de sa réputation de bon sens pour avoir le moins d’esprit
possible, débutant au théâtre, avec l’aide de deux faiseurs, non par un ouvrage
sérieusement travaillé en vue du théâtre même, mais par un mauvais drame découpé
à la hâte dans un mauvais roman à coups de serpe de jardinier ; et le
public d’accourir, et les connaisseurs de se demander si Noémi d’Apreville
fera plus d’argent que Fernand de la Rivonnière ! Ailleurs, quel
cours d’histoire à l’usage des classes populaires ! Des lettres de vingt
centimètres sur des affiches de six pieds, des noms chers à la foule hissés
en vedettes gigantesques, forcent la recette, attirent des masses
ignorantes, crédules, faciles à l’émotion et à l’entraînement, les entassent
dans ces salles, patrie du soir de toute une population avide, qui se passerait
plutôt de pain que de mélodrame. Là, on leur apprend que la Restauration de
1814 a été une réaction sanguinaire, que cette date qui fut l’enthousiaste
délivrance de toute une nation, est une date néfaste, pleine de persécuteurs,
de bourreaux et de victimes. Là, si quelque anecdote, envenimée par la presse
irréligieuse, a un moment réveillé les éternelles accusations de fanatisme
et d’intolérance, on s’en empare ; on la délaie, on l’allonge, comme
une sauce économique, dans ces larmes maternelles qui ne manquent jamais leur
effet sur les multitudes rassemblées. Ces erreurs, ces aveuglements, ces passions,
ces pitiés, ces colères, on les exploite, on les tourne, on les tord et retord
dans le même sens jusqu’à ce que ces milliers d’intelligences aient pris le
même pli et s’abaissent, dans le même me,songe, sous le même niveau. Voilà
pour le théâtre ; et les livres ! que d’indigences, que d’instruments
de dépravation particulière, concourant à la dépravation publique. Tantôt
un vieux rimeur, poète officiel de cantates et de dithyrambes, affriandé par
la vogue de Fanny et publiant un roman dont le sujet ne peut pas même
se dire à l’oreille, entre honnêtes gens ! Tantôt une dix-septième muse,
souvent couronnée par l’Académie française, égayant sa maturité par des confidences
érotiques qui insultent à le fois les morts et les vivants, et où la personnalité
se fait plus indécentes sous ses voiles diaphanes ! Tantôt un critique
à hautes prétentions chevaleresques et catholiques, le Renaud ou le Tancrède
de cette fameuse croisade qui devait délivrer la cité littéraire du joug des
infidèles, – s’obstinant de plus en plus dans cette singulière gageure, qui
consiste à appuyer, tous les deux ans, d’un roman licencieux l’autorité de
sa critique de preux et de paladin ! – N’allons pas plus loin :
la nomenclature serait longue et aurait l’inconvénient de signaler des œuvres
dont la plupart de mes lecteurs ignorent l’existence et le nom. Le mal est
là, visible, patent, renté, pensionné par une société toujours complaisante,
pourvu qu’on l’amuse ou qu’on la désennuie. Le poison circule sous toutes
les formes, dans toutes les mains, sournois ou effronté, déguisé ou cynique,
grossier ou subtil, tantôt caché dans les pages d’un livre, tantôt incarné
dans une exhibition théâtrale. Négliger d’avertir ceux qu’il menace, ceux
qu’il infeste, et qui se tromperaient s’ils se croyaient des Mithridates,
ne pas faire entendre, quand l’occasion s’en présente, quand la coupe déborde,
un cri d’alarme et de douleur, ce serait manquer à nos devoirs. N’ayant pas
le droit de dépasser notre spécialité littéraire, nous ne pouvons nous associer
que par nos profondes et respectueuses sympathies au mouvement généreux qui
rallie en ce moment tant de voix éloquentes au service de la plus sainte des
causes : mais tout se tient, tout s’enchaîne dans le monde intellectuel
et moral, et si le public continuait à se pervertir, à s’énerver, à s’empoisonner
par les livres et par le théâtre, les âmes auraient bientôt perdu ce ressort
nécessaire à quiconque veut repousser l’injustice et souffrir pour la vérité :
la licence des imaginations prépare à la servitude des consciences. Nous devons
donc parler, mais nous ne pouvons pas tout dire, et notre est aussi bornée
que notre angoisse est immense. C’est à la société à voir si elle veut nous
réduire éternellement au rôle de Cassandre, gémissant et prêchant dans le
désert, de censeur inutile et importun, ne réussissant qu’à ajouter par de
stériles colères à la saveur des fruits défendus, ou s’il lui plaît de s’émouvoir
enfin, de prendre en main notre œuvre, de déjouer par sa résistance et ses
mépris ce complot ourdi contre son argent, son honneur, son repos et sa vie
par un art frelaté dont sa faiblesse fait toute la force. Rire de tout, se
moquer des prédictions sinistres, courir à ses affaires et à ses plaisirs
en laissant grommeler dans son coin un pauvre vieil invalide de la critique
forcé de compter ses batailles par ses défaites et ses campagnes par ses rhumatismes,
cela est bientôt dit. Qu’on y prenne garde pourtant ! Les décadences
peuvent être longues, mais les orgies sont courtes, et Dieu seul sait le nombre
des heurs qui séparent (en littérature) la corruption impénitente de la barbarie
vengeresse.
Armand de Pontmartin.
Chronique
parue dans La Patrie, le 6 février 1860 (extrait consacré aux Hommes
de lettres).
D’ordinaire, lorsqu’on traite un sujet, on en prend
la fleur, le dessus du panier, comme on dit, et non pas le fond. MM. de Goncourt
ont fait tout le contraire. Au lieu de commencer, comme le veut Mme
de Sévigné, par les fruits mûrs et vermeils qui sourient aux yeux avant de
sourire au goût ; par ces fraîches et belles cerises, qui vous mettent
le désir aux dents, ils prennent les mauvaises, les gâtées, non pour s’en
délecter, j’en conviens, mais pour nous les servir, et pour nous faire croire
que toutes les autres sont de même sorte.
Ah ! jeunes gens trop désenchantés de ces hommes
de lettres que vous avez trouvés je ne sais où, le monde n’est-il pas
assez dégoûté de la littérature, pour que vous le dégoûtiez aussi des littérateurs ?
Que vous a fait cette religion des lettres, dont, à quelques traits, on voit
que vous gardez encore l’amour ? que vous a-t-elle fait pour que vous
veniez ainsi révéler à ce monde, envieux applaudisseur de nos misères, les
scandales de quelques-uns qui sont l’amère douleur de tous les autres ?
Edouard Fournier
Lettre
adressée aux romanciers par George Sand, le 28 février 1860. Pour la réponse à cette lettre (mais aussi pour
les remarques notées par la romancière dans son Carnet), voir Edmond
et Jules de Goncourt, Correspondance générale (1843-1862), Édition
établie, présentée et annotée par Pierre-Jean Dufief, Paris, Honoré Champion,
2004, p. 475-476.
Messieurs,
Je ne vous connais pas, je suis une sauvage, j’ai tourné au paysan du Danube,
moins la mauvaise humeur, sur les bords de l’Indre. Je ne fais pas de compliments.
Je ne suis même plus polie. Croyez donc ce que je vous dis ; votre livre
est très beau et vous avez un grand, un énorme talent. Je vous dis cela, ce
n’est peut-être pas une preuve, je ne sais pas si je m’y connais. Beaucoup
de gens ont dit que je n’y connaissais rien. Je ne le crois pas, on ne croit
jamais cela, mais enfin. Je n’oserais jamais me poser en juge. Je vous
dis mon impression, ma conviction, prenez la pour ce qu’elle vaut selon vous.
Quel affreux monde vous m’avez mis sous les yeux ! Est-il réellement
comme cela ? Je ne le connais pas. Celui de mon temps ne me paraissait
pas si laid, mais c’est si bien peint, si bien montré, si saisissant, que
ça doit être vrai. Ce n’est pas gai, par exemple, cette petite églogue. Ah !
mon Dieu, les lâches, les imbéciles, les misérables ! Quelle satire nerveuse
et ferme ! Vous avez la main forte et l’indignation éloquente sans emphase.
La Marthe… Celle-là, il y en a, je le sais, elle est fièrement vraie, effrayante.
Et la fin de ce malheureux est un cauchemar. Et que de réflexions justes,
que de choses senties et bien dites ! Enfin je suis très contente, quoique
très attristée. C’est vous dire que je n’ai pas lu froidement et que j’ai
le cœur gros. Je n’ai pas l’admiration récalcitrante.
Vous avez fait d’immenses progrès depuis le premier
ouvrage que j’ai lu de vous, et qui ne me surprennent pas. Je les avais pressentis,
ces progrès, et mon petit amour-propre de public est content d’avoir entrevu
votre avenir. Vous en avez encore, de cet avenir. Vous simplifierez les moyens
et vous mettrez de l’ordre dans cette abondance. C’est la jeune école, je
le sais. On veut tout dire, tout décrire, ne pas laisser un brin d’herbe dans
l’ombre, compter les festons et les astragales. C’est éblouissant, mais parfois,
ce l’est trop. Vous verrez que vous arriverez à sacrifier, comme dans
les bons tableaux. Mais rein ne presse. Soyez jeune, c’est un bon défaut.
Je voudrais bien vous serrer la main, ne fût-ce
qu’un instant, quand je passerai à Paris, car je ne fais qu’y passer.
J’y étouffe comme un vrai Chavannes. Mais envoyez moi votre adresse
pour que je vous écrive un mot, si vous voulez bien de mon remerciement verbal,
pas bien tourné, mais sincère et cordialement vrai.
George Sand.
On peut rapprocher (comme le fait Pierre-Jean Dufief,
Correspondance Générale, éd. cit., p. 474, note 3) cette lettre et
ce qu’écrit la romancière dans son Agenda : « Ça ne manque
pas d’observation, mais c’est bien fatigant à lire » (24 février). « Fin
de la lecture des Hommes de lettres. Ça n’est pas amusant, c’est même
fatigant, mais c’est fort bien fait » (27 février).
Feuilleton
du Pays, journal de l’Empire, 28 mars 1860.
Bibliographie.
Les Hommes de lettres, par MM. Edmond et Jules de Goncourt (chez Dentu).
I
Quand nous avons parlé la dernière fois de MM. De
Goncourt, ce fut avec une grande sympathie, – à propos de leur livre sur Marie-Antoinette.
Jusque-là, ils n’avaient été que les chroniqueurs spirituels de ce dix-huitième
siècle qu’on a presque le vice d’aimer, lorsqu’on en a la faiblesse. Jusque-là,
dans leurs divers récits, ils avaient passé leur temps à nous bâtir et à nous
débâtir des Babioles et des Bagatelles. Ils avaient enfin, qu’ils me permettent
le mot, – été des antiquaires… d’antiquailles ! Mais dans Marie-Antoinette,
ç’avait été autre chose. Ils n’étaient plus cela. Ils avaient grandi de la
grandeur de leur sujet.
En gravissant les degrés de l’échafaud de la reine,
ils étaient montés à l’histoire et nous espérions qu’ils y resteraient, –
dans l’histoire. Nous nous disions qu’ils étaient sortis du dix-huitième siècle
par cette grande porte sanglante et qu’ils n’y rentreraient pas par la porte
basse de quelque petite maison pour chercher le mouchoir oublié de quelque
comédienne du temps, avec ces mains qui s’étaient purifiées en touchant pieusement
les reliques de la reine de France.
Eh bien ! nous nous étions trompés. Ces messieurs,
les seuls fidèles que le dix-huitième siècle ait produits, sont revenus à
leur dix-huitième siècle. Le dix-huitième siècle les ferait-il donc ce qu’ils
sont, puisqu’il ne peuvent s’en détacher ? Ils ont publié leurs Saint-Aubin
et leurs Portraits intimes. Ils préparent un Watteau.
Or, comme il n’y avait là à attendre ni manière
nouvelle de regarder et de juger cette société méprisable en tout, depuis
ses mœurs jusqu’à ses arts, ni manière nouvelle non plus dans le procédé pour
la peindre, car on ne renouvelle son talent qu’en agissant fortement sur le
fond même de sa pensée, nous n’eussions plus parlé de MM. De Goncourt. Nous
avions caractérisé leurs œuvres avec une sévérité qui nous avait trop coûté
pour vouloir peser sur notre premier jugement. Et d’ailleurs, à quoi bon ?
La critique n’a de sens que quand elle peut modifier ceux qu’elle conseille.
Autrement ce n’est plus qu’une exécution, et on n’exécute pas deux fois les
condamnés, même les plus coupables. Mais nous avons appris tout à coup que
MM. de Goncourt devenaient romanciers, et romanciers contemporains, romanciers
du dix-neuvième siècle, et qu’ils quittaient leur vestiaire du dix-huitième
pour l’observation présente, la vie vivante, la réalité !
C’était une bonne nouvelle ! Le talent ne manque
point à MM. de Goncourt, pensions-nous. Ils ont une imagination colorée et
émue. Ils la plaquent de rouge, cette pauvre imagination, qui est née très
fraîche, et ils la flétriront, s’ils continuent, car il n’y a pas de mensonge
innocent et on porte la peine de son fard comme de ses autres menteries, mais
enfin ils en ont ! Ils ont de la sensibilité qu’ils corrompent avec leur
goût faux pour un siècle faux, mais qui résiste encore, malgré toutes les
mauvaises influences qui ont joué sur elle. De l’imagination et de la sensibilité,
c’est la moitié d’un romancier ! Pour peu qu’on y joigne de l’observation
bien faite, on est un romancier de pied en cap. Malheureusement c’est l’observation
large, profonde, impersonnelle, et sans laquelle le romancier n’existe pas,
qui manque à MM. de Goncourt, ces talents costumiers qui croient que le costume
est l’homme et qui nous donnent aujourd’hui ce qui doit dans cent ans être
la défroque du dix-neuvième siècle, – comme ils nous ont donné celle du dix-huitième
siècle, ravaudeurs éternels !
Et encore quel dix-neuvième siècle ?... Le
dix-neuvième siècle de l’en-bas, du petit journal bien infect, de l’homme
de lettres plus ou moins avarié, de l’actrice, de l’atelier, du café et des
divers argots que l’on parle en ces endroits-là ; le dix-neuvième siècle
qui n’existe qu’à Paris et encore à cinq ou six places dans Paris, entre quinze
cents drôles et quinze cents drôlesses à peu près, le dix-neuvième siècle
qui, par ses affinités et ses ressemblances morales avec le dix-huitième,
attire le plus d’imagination de MM. de Goncourt. Cependant, il faut bien l’avouer,
comme ce dix-neuvième siècle-là est dans l’autre, – dans le sérieux, l’honnête,
l’élevé, – nous n’avons pas le bégueulisme de l’interdire au romancier qui
veut l’aborder et le peindre, la règle pour nous, de toute poétique, de toute
observation, de toute étude, et même de toute langue, étant que tout ce
qui est doit être exprimé. MM. de Goncourt pouvaient donc préférer à l’autre
ce dix-neuvième siècle. Ils en avaient le droit… Seulement il faut porter
dans les sujets bas des facultés d’autant plus hautes qu’ils sont plus bas
et que l’idéal dans le laid et dans le mauvais est aussi difficile à atteindre
que dans le beau et dans le bon, et peut-être qu’il l’est beaucoup plus.
II.
Est-ce cet idéal que MM. de Goncourt ont atteint ?...
Les Hommes de lettres, voilà le titre de leur roman ! Titre qui
menace, mais qui oblige. Les hommes de lettres, c’est là tout un monde, –
le monde de l’esprit, le plus difficile à manier et le plus dangereux. Les
Hommes de lettres deMM. de Goncourt ne sont ni vous, – ni moi, j’espère,
– ni certainement eux, MM. de Goncourt. Ce sont quelques bandits de lettres,
quelques sots de lettres, quelques malades de lettres. Voilà tout. Ce titre
en dit donc un peu trop dans son insolente généralité. Certainement MM. de
Goncourt, qui sont très distingués d’âme et de manières, ne veulent insulter
personne et ne se sont pas aperçus qu’ils pouvaient se blesser eux-mêmes sur
leur titre ; mais ce titre dans lequel la pensée déborde à côté est un
signe en MM. de Goncourt, un signe qui les révèle tout entiers. Eux, ils sont
de vrais jeunes gens de lettres. Ils n’ont pas la maturité. Ils n’ont ni la
mesure ni l’exactitude, ni la justesse qui s’arrête à point. Puisqu’ils sont
deux pour faire un auteur, l’un pourrait arrêter ou retenir l’autre ou l’avertir,
mais non. Ils s’aiment et s’entendent trop.
Ils forment un attelage littéraire où l’esprit de
trait va du même pas que l’esprit de brancard, et qui verse avec beaucoup
d’ensemble et d’harmonie dans l’exagération de tout, – un envasement prodigieux !
Je n’ai jamais rien de pareil à celui de ce livre.
Le livre, cette voie solide, droite ou tournante, de toute pensée qui va à
son but, est ici défoncé à chaque pas part tout ce qu’on y charrie et ce qu’on
y roule. Il crève, s’affaisse et disparaît sous les amplifications, les déclamations,
les énumérations, les conversations, les descriptions, les descriptions de
descriptions. Oh ! mais c’est affreux ! Il y a du talent cependant,
– quelquefois beaucoup, – dans ce défoncement général, dans ce désastre dont
les auteurs sont très contents, très heureux et fiers, fiers comme les postillons,
enrubannés et ivres, d’une noce, qui feraient claquer leurs fouets, comme
si de rien n’était, sur la voiture versée et leurs chevaux abattus !
Oui, il y a de l’esprit qui brille parfois dans ce chaos, comme des cailloux
dans des ornières. Il y a, dans ces mares d’arcs-en-ciel dissous et brouillés,
dans lesquelles on entre jusqu’au ventre, de jolies nuances qu’on voudrait
sauver, et c’est impossible ! Tout reste perdu et englouti dans cette
mêlée tapageuse et confuse où la ligne de tout dessin se rompt, – où la composition
se noie, – et où tout caractère, posé d’abord, éclate bientôt, sous l’effort
qui le tend et qui finit par le briser !
Telle est la marque distinctive du livre présent
de MM. de Goncourt, – la tension qui fausse et casse tout ; la violence
qui n’est que la force de la faiblesse. Tel est aussi le procédé ordinaires
à ces messieurs, qui se piquent d’être des enflammés et des rutilants !
Quel qu’il fût, du reste, leur procédé importait peu quand ils nous dressaient
à la sanguine ou au vermillon leurs inventaires de commissaires-priseurs du
dix-huitième siècle ou qu’ils enluminaient, avec du d’or dessus, les
anecdotes. Mais c’est tout autre chose aujourd’hui qu’ils font un roman, lequel
– comme tout roman – doit être d’abord une idée, – puis une action, – et enfin
un développement de nature humaine sous ses trente-six faces, avec un dénouement
qui éclaire le tout d’une suprême clarté !
Avant de se mettre à cette grave besogne, MM. de
Goncourt se sont peut-être très bien rendu compte des obligations du roman,
mais bah ! une fois la plume dans l’écritoire, le tempérament, les habitude,
l’amour du pittoresque sentimental ou plastique, la rage de montrer de l’esprit,
– de celui qu’on a… et aussi de l’autre, – les éblouissements de la paillette,
l’idolâtrie des pétards et des feux d’artifices, les admirations et les souvenirs,
ces tyrans charmants de leur pensée, Chamfort, Rivarol, Marivaux, Diderot
et même M. Janin qui descend, comme on sait, de Diderot, mais du côté gauche,
toutes ces influences, toutes ces dominations ont repris et enlevé au plan
de leur livre, à la vérité sobre, à la nature humaine, ces messieurs de Goncourt,
ces deux jeunes gens dont les uns disent : « C’est un Janin double »,
et les autres : « C’est un Janin dédoublé ».
Évidemment, ils ont glissé dans ce qu’ils aiment.
Ils ont été entraînés au dialogue, au monologue, à la lettre, au mémorandum,
à toutes les formes littéraires possibles, se succédant sans raison d’exister
que la fantaisie, mais pour moi, je ne croirai jamais qu’ils aient songé à
refaire ce roman de Balzac, qui ne se refera jamais, par la raison qu’on ne
refait que ce qui est manqué, et dans lequel la vie littéraire du dix-neuvième
siècle a été transpercée d’une lumière qui en a fait voir les plus lâches
misères et les plus féroces vanités.
Comparez en effet Les Hommes de lettres de
MM. de Goncourt au Grand homme de province à Paris, qui est le même
sujet, avec des idées de plus et une distribution différente. Comparez-les
à toute cette société puissante, idéale et réelle de Balzac, et réelle au
même degré qu’idéale, quoique l’idéal dans Balzac atteigne à une telle élévation
ou à une telle profondeur que les imaginations qui ne peuvent le suivre l’accusent
de manquer de réalité ! Comparez cette variété d’intelligences qui représentent
sous les noms de Daniel Darthès, de Michel Chrétien, de Canalis, de Bianchon,
de Nathan, de Bixiou, de Blondet, etc., chacun un degré de l’esprit humain
et de la civilisation parisienne, et mettez-les à côté des cinq gringalets
pervers du roman de MM. de Goncourt, Mollandeux, Nachette, Couturat, Malgras
et Bourniche, ces gamins grandis et pourris sur leur tige de voyou (un mot
de messieurs de Goncourt !)
Comparez Charles Demailly, le nerveux et pâle héros
du roman, qui épouse une actrice après un amour à la fenêtre et pour faire
des poses de tableautin dans sa chambre à coucher, et puis qui, s’apercevant
après son mariage qu’une actrice n’est jamais une femme, mais des bouts de
rôle cousus à des grimaces, devient fou de la découverte ; comparez-le
à l’ambitieux et superbe Lucien de Rubempré, qui fait presque sauter les barreaux
de la Conciergerie en s’y pendant, confessé par Vautrin, le faux prêtre, qui
se convertit du vol à l’espionnage sous le coup de la plus monstrueuse des
douleurs.
Comparez, dans le Grand homme de province à Paris,
les conversations qui s’y font, – mais à temps, mais amenées par les nécessités
du récit et ses transitions, – ces conversations à points de vue supérieurs,
à mots mordants ou profonds, à soudainetés renversantes, et placez-les en
regard de ce ramassis foisonnant, qu’on nous jette à brûle-pourpoint, de mots
qu’il semble que l’on ait entendus déjà, et il vous sera bien démontré, par
tous ces rapprochements utiles, que l’imitation n’a pu être volontaire, tant
elle eût été imprudente ! mais que la réminiscence a été involontaire,
elle, en ces deux esprits sonores qui, sous la vibration de la lecture de
Balzac, bruissent encore, mais comme une guimbarde qui ferait écho à un coup
de gong ! Oui, vous trouverez que, dans Les Hommes de lettres,
rien n’est imitation positive, mais que tout y est réminiscence fatale, jusqu’à
la folie idiote du héros qui vous rappellera, mais en les faisant grimacer,
ces grands fous, ces Titans dégradés de Balzac, le colonel Chabert avec son
mouvement de canne au-dessus de sa tête chauve et vide, et le terrible Ferragus
regardant « jouer au cochonnet ».
III.
Et il n’y a rien de plus dans le roman de MM. de
Goncourt que ce que je viens d’indiquer. On a bientôt fait cette analyse :
un moraliste, un romancier, une tête d’observateur, qui épouse une actrice
comme un Jocrisse amoureux, et qui, fou d’ennui, le devient positivement et
physiologiquement, parce qu’un de ses amis en journalisme, traître et voleur,
fait autographier les lettres confidentielles qu’il écrivait à sa femme avant
de l’épouser, et dans lesquelles il se lâchait de plaisanteries contre les
hommes qu’il estimait le plus et pressait le plus sur son cœur – c’est là
tout le roman, étreint en quelques mots, de ces Hommes de lettres,
qu’il vaudrait mieux appeler Les Intimes littéraires. Seulement,
ce que nous étreignons en quelques mots, MM. de Goncourt le délaient et le
mêlent à des faits aussi vulgaires, aussi connus, aussi traînants, dans tous
les romans, que les promenades sur l’eau, l’habitation à la campagne, les
descriptions d’architecture, les thèses médicales et les copies écrites
des tableaux peints.
Il est vrai qu’à côté des quelques misérables de
lettres dont MM. de Goncourt ont fait « Les Hommes de lettres »,
il y a deux ou trois opulents portraits, très ressemblants, dans lesquels
on reconnaît quelques littérateurs de ce temps qu’on aime à rencontrer partout,
mais surtout là, où ils nous lavent et nous essuient l’imagination des figures
inventées par MM. de Goncourt, en mépris de la littérature. Le seul
inconvénient de ces portraits est pour la modestie des auteurs, qui semblent
avoir voulu intéresser l’amour-propre de leurs juges naturels à leur faire
trouver leur livre une œuvre vraie et éclatante, – ce à quoi ils n’ont évidemment
pas pensé.
Ainsi donc, s’il faut nous résumer sur le livre
de MM. de Goncourt, – peu d’invention, – pas de composition, – des caricatures
pour des caractères, – des pages détachées, qui pleuvent les unes sur les
autres et qui ressemblent à un feuilleton perpétuel, – des événements et des
détails sans aucune originalité, – des conversations notées peut-être sur
place, – des mots tenus en réserve, comme des poires pour la soif… de son
public, que l’on croit avoir altéré d’esprit en lui faisant boire trop depuis
longtemps, voilà le roman de MM. de Goncourt.
Ils ont cru faire un livre, et ils n’ont soufflé
qu’une pochade… brillante et bruyante. Mais ils ont piaffé. Ils ont rutilé.
Ils ont fait du style, la grande affaire pour eux. Ces frères Franconi
de la langue caparaçonnée et empanachée se sont mis à cheval sur elle – et
l’ont fait aller ! – l’ont fait aller ! Mais aussi l’ont-ils déjà
un peu fourbue, et un jour la tueront-ils sous eux !
À force de vouloir lui faire faire ce à quoi répugne
son génie vigoureux, net, leste et d’une sobriété si fière, la langue française
un jour n’y tiendra plus et il ne leur en restera que le panache et les caparaçons
dans la main. Je pourrais citer bien des phrases que je regarde comme des
éclopements, comme des désarticulations de la langue française, si MM. de
Goncourt, qui ont pris leur mesure contre la Critique, ne disaient pas dans
leurs Hommes de lettres que son plus affreux procédé est de citer en
italiques les phrases d’un auteur. Mais sans italiques, ne me sera-t-il pas
permis de signaler seulement deux métaphores de MM. de Goncourt qui donneront
une idée suffisante de toutes les autres ?
Aux premières pages ils parlent de « cabrioler
dans la tape sur le ventre », ce qui étonnerait Auriol lui-même !
et plus loin, pour finir une description incroyable, ils écrivent page 263 :
« L’ombre jeta sur l’eau un voile plombé où le croissant de la lune laissa
tomber une grappe de faucilles d’argent ». C’est sous des images de cette
in-justesse que doit périr immanquablement la langue dans les livres
de MM. de Goncourt, et que la rhétorique qui veut faire image de tout en emportera
le pur génie dans un flot éclaboussant de vermillon ! Vermillon ou non,
le génie sera toujours parti.
IV.
Et c’est le grand reproche, – et peut-être, après
tout, le seul reproche que j’aie à faire à MM. de Goncourt. Ils ne sont pas,
ils ne seront pas des romanciers. Je ne les crois pas faits pour combiner
et créer cette chose sévèrement ajustée, – l’organisme d’un livre. Ils sont
des flâneurs qui regardent et s’enchantent par les yeux. Ils ne sont pas observateurs.
Voir n’est pas regarder. Je me dis qu’ils peuvent retourner à l’habit gorge-de-pigeon,
s’ils veulent, et à ce dix-huitième siècle, qui leur a mis dans le talent
ses paillettes et ses fanfreluches.
Mais qu’ils me permettent un conseil. Ils ne sont
écrivains que pour le seul plaisir d’écrire et de décrire ; pour le seule
volupté de mettre une phrase qui brille, n’importe sur quoi… Eh bien !
à cause de cela qu’ils respectent l’expression en eux. Qu’ils n’en abusent
pas ! C’est leur seule richesse. Qu’ils la ménagent et la choisissent !
Qu’ils ne la forcent pas ! Qu’ils ne la surmènent pas. Qu’ils ne soient
pas des casse-cous. Ils se casseraient le leur, tout en lui cassant les reins,
à elle. Qu’ils se rappellent les vers charmants de comique… et prudents du
Maître exquis de l’Expression, qui ne fatigua jamais la sienne, et qu’ils
se les appliquent, en les méditant.
Eh quoi ! charger ainsi cette
pauvre bourrique ?
N’ont-ils pas de pitié de leur
vieux domestique ?
Sans doute qu’à la foire ils vont
vendre sa peau !
Ce n’est pas une pauvre bourrique ni une vieille
domestique que l’expression très fringante et encore très vivante de MM. de
Goncourt, mais ils sont deux pour la monter, comme ils étaient deux dans la
Fable. Ils sont deux esprits exigeants sur elle, deux enragés de style qui
veulent faire toujours feu des quatre pieds de leur monture, ce qui donne
à trembler pour la pauvre diablesse. Qu’ils prennent garde. Déjà elle est
meurtrie et déchirée sous le fouet et l’éperon de leur rhétorique ; elle
n’irait pas loin s’ils redoublaient.
Elle succomberait, et il n’y aurait pas ici de peau
à vendre, comme dans la Fable. Même ce dédommagement manquerait.
J. Barbey D’aurevilly
Bibliographie, Le Monde illustré,
9 juin 1860 (extrait).
[…]
la terre d’Afrique est la terre promise des hommes de lettres ;
c’est là que devraient se réfugier tous ces pauvres
travailleurs dont la vie, les mœurs, les luttes et les souffrances
viennent de fournir à MM. Edmond et Jules de Goncourt le sujet
d’un si spirituel mais en même temps si navrant roman.
Certes,
l’existence de l’écrivain, de l’artiste, est une
existence laborieuse, pleine de déceptions, de misères,
et il faut pour la continuer un courage et une volonté peu
communs ; mais si elle a ses douleurs, elle a aussi ses joies,
et des joies qui payent bien toutes les fatigues et toutes les
amertumes. Depuis quelque temps les hommes de lettres se sont plu à
parler de leurs souffrances et à se poser en martyrs.
Cependant la carrière des lettres est certainement celle où
avec un peu de talent et de travail on trouve plus facilement honneur
et profit. Il ne faut pas seulement lui demander plus qu’elle ne
peut donner. Il ne faut pas voir au bout de sa plume hôtel
entre cour et jardin, chevaux alezans, dîners de Chevet, meutes
et châteaux… même en Espagne ; mais si on lui
demande seulement le pain de chaque jour, l’indépendance,
les fêtes de l’esprit et même la réputation, où
les trouvera-t-on plus facilement et plus sûrement ? Quand
on pense qu’un colonel a six mille francs de traitement et un
général de division douze mille, et que toute une vie
de dévouement, de périls et d’abnégation ne
suffit pas, la plupart du temps, pour atteindre un de ces grades, ne
doit-on pas trouver douce et facile la tâche de l’écrivain
qui, rien qu’avec un volume par an, c’est-à-dire une
vingtaine de lignes par jour, écrites où il lui plaît,
à l’heure qui lui convient, peut avoir non seulement la vie
matérielle, mais encore la jouissance du succès. Et
notez bien que je ne parle pas de ceux qui sont arrivés au
théâtre, où une seule pièce peut rapporter
plus de cent mille francs d’argent et des sommes incalculables de
satisfaction d’amour-propre. Seulement il faut du talent et du
travail. Si l’on ne possède pas l’un et que l’on ne
sache pas l’autre, on n’est pas excusable de persister dans une
voie où l’on n’a généralement pas été
engagé malgré soi. Jusqu’à présent, en
effet, les familles, il faut leur rendre cette justice, n’ont pas
compté la carrière des lettres parmi celles auxquelles
elles devaient destiner leurs enfants ; jamais mère
barbare ou père sans entrailles n’a mis de force une plume
ou un pinceau dans la main d’un jeune homme et ne l’a contraint à
noircir du papier ou à barbouiller de la toile. Si quelqu’un
est artiste, c’est qu’il l’a voulu souvent contre vents et
marées, et s’il est malheureux, il ne peut donc s’en
prendre qu’à lui-même, et ses douleurs n’attendriront
personne parmi les lecteurs : il fera donc mieux de les garder
pour lui. Ceci une fois dit, il faut convenir que le volume de MM. de
Goncourt est très-intéressant, rempli d’esprit, si
rempli même qu’il éblouit parfois comme une lumière
trop vive. On voit se dérouler les uns après les autres
tous les tableaux de la vie littéraire avec une telle rapidité
et de si brillantes couleurs que l’on a souvent besoin de quitter
le livre et de fermer les yeux pour se reposer. Mais tel est
l’attrait de l’ouvrage qu’on y revient bien vite.
Je
me rappelais précisément un des plus touchants passages
du livre de MM. de Goncourt en parcourant deux volumes de vers
récemment parus, Les
poésies de M. Lerain,
et Brumes et Soleils
de M. Varin. « Dans le faubourg Saint-Marcel, sous les
toits, l’hiver, auprès d’un poêle sans feu, des
petites filles demi-nues, accroupies et grelottantes, travaillent,
leurs petites mains, rouges d’engelures, tournent et tournent.
Elles font des bouquets de violettes… Charles pensait, en
descendant l’escalier de Boisroger, que les poètes
ressemblent à ces petites filles, et que les idées sont
leurs bouquets de violettes. […]
Paul
Dhormoys.
Article paru dans le
Figaro, le 5 août 1860. LETTRES CRITIQUES. Les hommes de
lettres.
À MM. Edmond et Jules de
Goncourt.
Vaste sujet, épais volume, œuvre
mince.
Voilà ce que je dirais, messieurs,
si j’avais à résumer mon jugement, sur les Hommes de lettres, l’un des
plus récents produits de l’association fraternelle de vos deux plumes élégantes
et trop finement taillées.
En somme, qu’est votre livre ? Un
roman ou un pamphlet ? Ni précisément ceci, ni absolument cela. C’est une
composition bâtarde, sans dessin, sans proportions, sans unité ; une sorte de
roman épisodique, si vous voulez, mais, dans ce cas, la satire y occupe une trop
large place ; un pamphlet, si vous l’aimez mieux, mais alors, le drame que vous
y avez intercalé n’est plus qu’un hors-d'œuvre. dualité fâcheuse, qui nuit à
l’intérêt, déroute l’attention et fatigue l’esprit du lecteur.
La partie romanesque est la mieux
traitée et il s’y rencontre un certain nombre de pages qu’on peut approuver sans
réserves. Malheureusement, le fil de l’action se casse à chaque instant et la
fable se noie en de perpétuelles digressions. Essayons de l’en
dégager.
Journaliste et romancier, talent à
soubresauts, ondoyant et inégal, caractère sans énergie et sans spontanéité,
nature mélancolique et souffrante, Charles Demailly était un de ces
hommes-femmes insuffisamment armés pour le grand combat de la vie, et qui à la
moindre secousse chancellent, à la moindre attaque se rendent. Toute souffrance
les abat, toute lutte leur fait peur, tout malheur les écrase. Le premier
souffle de l’adversité les déracine, les jette sur le sol, et les rend chose
inerte, impuissante, morte. Demailly, esprit délicat, impressionnable à l’excès,
mais sans consistance, était prédestiné au rôle de victime innocente de la
fourberie humaine, de la fourberie féminine surtout. Dupe en amitié comme en
amour, il devait succomber dans le terrible duel des sentiments et des
intérêts.
Il est malaisé de bien rendre ces
personnalités indécises, mais sympathiques, ces faux sceptiques dont les ironies
affectées dissimulent imparfaitement une incurable tristesse, une lourde fatigue
de soi-même, un ennui morbide et un involontaire détachement de l’humanité
ambiante. Brillantes intelligences, promptes à s’éteindre, pionniers fatigués
d’avance, à qui leur faiblesse constitutionnelle, leur inconstance et leurs
vacillations d’idées barrent fatalement les chemins de l’avenir. c’est avec des
tons heureux et des nuances habilement fondues que vous avez peint, messieurs,
ce type difficile à saisir.
Charles Demailly s’était voué aux
lettres avec passion, avec enthousiasme ; il leur avait tout donné, son esprit
et son cœur, les ardeurs et les croyances de sa jeunesse : elles étaient pour
lui une religion, et il comptait bien leur consacrer sa vie entière.
Il venait de composer un grand roman
social, une œuvre patiemment élaborée, conçue un jour de fièvre, exécutée dans
la solitude, avec cette complaisance et cette secrète volupté de l’artiste qui
s’adore en son art, s’y renferme comme dans une forteresse enchantée et s’enivre
des pures jouissances de la procréation intellectuelle. Il se promettait la
gloire et en savourait la virginité.
Quant à l’amour, il n’y pensait
guère, ce beau rêveur épris de l’idéal, et les femmes ne tenaient encore aucune
place dans sa vie. « Au fond, disait-il un jour, l’amour est la poésie de
l’homme qui ne fait pas de vers, l’idée de l’homme qui ne pense pas et le roman
de l’homme qui n’écrit pas… Il est l’imagination de l’homme positif, sérieux, de
l’homme de prose, de l’homme d’affaires, épicier ou homme d’État, autour d’un
corps ou d’une robe… Mais pour l’homme de pensée, qu’est-il ? » - Le rêve !
répondit un de ses amis.
L’amour devait être au contraire une
cruelle réalité pour Charles, le grand écueil contre lequel sombrerait sa raison
et se briserait sa vie.
Amour, amour, quand tu nous tiens,
on peut bien dire : adieu l’art, adieu la littérature ; - et trop souvent aussi
: adieu le bonheur. Charles fut tiré des égoïstes extases, dont se charmait et
se fortifiait son esprit, par la vue d’une jolie actrice dont les cheveux d’un
blond cendré et le teint de cire vierge délicatement teintée le plongèrent dans
l’ardente fournaise du désir. Cette scintillante étoile du Gymnase l’éblouit et
l’aveugla, au point qu’après avoir un assez long temps goûté les délices des
chastes préludes, déclarations voilées, tendres allégories, serrements de mains
furtifs, madrigaux et chatteries, doux larcins et projets roses, il épousa bel
et bien son étoile. Alas, poor Yorick !
Ici, c’est à dire à la seconde
moitié du livre, commence véritablement le roman dont le sujet très simple, mais
très intéressant, n’est autre que la lune de miel de Charles et de Marthe, sa
décroissance graduelle et son éclipse totale. L’amour, l’indifférence, la haine,
- trilogie éternelle. – Dénouement : une grande intelligence, tuée par une
grande coquette.
Les folies charmantes, les divins
rayonnements, les suavités exquises, les folâtreries enfantines, les
inexprimables caresses et les délicieux alanguissements du ménage nouveau,
quelques pages vous ont suffi pour les décrire, et à eux quelques jours pour les
épuiser : dans la vie comme dans les livres, c’est le bonheur et son image qui
tiennent le moins de place.
Pour Charles, la désillusion vint
promptement, pour Marthe la satiété. À l’intime causerie en méandres, aux
ravissements, à la pleine possession des commencements succédèrent une gêne
mortelle, une secrète inquiétude et l’affadissement de l’habitude, mortel aux
amours où l’imagination a plus de part que le cœur. Charles s’aperçut avec
douleur, avec effroi, de la complète nullité de sa femme, de la vulgarité de ses
goûts, de la mobilité de ses préférences, de la banalité de ses idées, et de
l’étrange alliage dont se composaient ses affections. Son amour-propre d’auteur
reçut des blessures dont son cœur saigna en même temps. Sa femme ne lisait point
ses livres : il y avait donc une portion vive de lui-même qui lui était
étrangère : or l’amour, surtout dans le mariage, ne vit que d’une parfaite
communauté d’intérêts, de vues, de pensées, de vanités même : il est une fusion
entière des êtres, ou il n’est pas.
« Charles se mit à éprouver l’esprit
de sa femme et à fouiller son âme. Marthe ne se doutait de rien, et, avec la
liberté, l’aisance, et cette loquacité qui vient aux femmes avec l’aisance, elle
se confessait sans le savoir. Charles, d’ailleurs, poussait habilement la
reconnaissance, ne l’arrêtait que quand il souffrait trop et que son masque
tremblait sur son visage. Il resta stupéfait de ses découvertes, honteux d’avoir
été trompé par cette fausse sentimentalité, par cette personnalité de poupée,
par le mensonge de distinction de ce bagout, par le bruit de cette
cervelle vide, et il mesura de sa chute l’aveuglement d’un homme qui aime.
»
Il reconnut qu’il avait épousé non
une femme, mais une comédienne, comédienne dans son salon comme elle l’était sur
les planches. Elle pratiquait les ficelles du ménage avec autant d’art
que celles de la scène. Malheureusement la pièce où elle jouait à la ville,
c’était la vie même de Charles.
« Moi, se disait-il, qui avais
espéré l’émotion simultanée, l’impression partagée des choses de la vie, une
impression commune parallèle du monde extérieur sur le monde intérieur que
chacun porte en soi ! Elle est aveugle à ce que je vois, sourde à ce que
j’entends, froide à ce que j’applaudis, morte à mes admirations… Et tout dans
cette femme, jusqu’à la femme physique !… ses sens sont des parvenus, ils vont à
la dorure, au luxe qui crie, aux fleurs qui sentent… Et son cœur ? – Ah ! son
cœur… je ne sais pas !…
Il sut bientôt, il sut que la femme
à qui son cœur s’était donné n’avait pas de cœur, et chose pire encore
peut-être, qu’elle était bête, ignorante et méchante, d’une bêtise maniérée,
d’une ignorance prétentieuse, d’une méchanceté raffinée.
Charles ne tarda pas à connaître ces
froideurs glaciales, ces silences farouches, ces bouderies calculées, ces
injures muettes, ces airs de victime, ces regards chargés d’implacabilité, ces
monosyllabes secs, toute cette artillerie de la haine dont vous mitraille la
femme que vous aimez encore et qui ne vous ne vous aime plus. Elle s’ingénia de
mille façons à torturer ce poète, ce grand enfant dont se révoltait l’orgueil en
son âme repliée sur elle-même. Elle le peignit à ses amis sous les couleurs les
plus odieuses et les plus fausses, jetant la boue de ses calomnies sur le nom
qu’elle portait. Descendant rapidement l’échelle de la démoralisation, elle en
vint à s’offrir à l’un des perfides amis de Charles et à céder à ses ennemis une
correspondance intime dont la publication devait le tuer littérairement. Ce
divorce de la vie morale, la séparation des sympathies et des idées avaient déjà
jeté sur son avenir un crêpe funèbre et l’avaient averti qu’il était temps de
célébrer les funérailles de son bonheur. Après une de ces horribles scènes
d’intérieur que sa femme avait l’infernal génie de faire naître de rien, il
s’enfuit le cœur ulcéré, la tête en feu, et sentant l’indignation, la douleur,
le désespoir envahir sa pensée et la vaincre. Il tomba dans un anéantissement
profond, dans une prostration absolue. La dernière étincelle de sa raison
s’éteignit, mais il survécut à ce complet naufrage : tandis que Marthe, tombée
du Gymnase aux Délassements, continue à jouer les ingénues, il traîne à
Charenton, ce tombeau des vivants, une vie purement animale, objet de pitié pour
les fous eux-mêmes.
Telle est, en substance, et
débarrassée des plantes parasites qui l’étouffent, cette étude psychologique,
soigneusement observée, très vivante, très humaine, et dont les maîtres du roman
signeraient plus d’un chapitre. Mais si je ne marchande pas mon approbation,
messieurs, à la seconde partie de votre livre, il n’en est pas de même pour la
première, et l’une me paraît aussi répréhensible que l’autre est digne d’éloge.
je voudrais rester sur la louange, mais en cette circonstance, le blâme est un
devoir.
__
Qu’est cette première partie ? Tout
simplement – sous prétexte d’un tableau des mœurs littéraires – un violent
réquisitoire contre les représentants de la presse contemporaine, et surtout de
la petite presse.
Or, ici, Messieurs, l’injustice et
le parti pris se compliquent d’ingratitude. Vous avez été longtemps des enfants
gâtés de la petite presse, et vous mordez méchamment le sein de votre nourrice.
Vous avez du talent, mais qui l’a mis en relief, ce talent, qui l’a répandu, qui
lui a donné cours ? Le petit journal que vous attaquez aujourd’hui vous a été
doux, paternel et généreux ; il vous a prodigué les friandises de la réclame, le
gâteau de miel du compte-rendu, les caresses de la patte de velours. La critique
vous a été indulgente, la camaraderie serviable, la publicité hospitalière. Vous
êtes éclos en petite presse comme primeurs en terre chaude. Voyons quelques
échantillons de votre mémoire et de votre reconnaissance.
Selon vous, la petite presse n’est
que la guerre servile de l’envie, la torture infligée au talent et à la
réputation, la vengeance des médiocrités. Elle bat en brèche, au profit de la
bourgeoisie jalouse, la nouvelle aristocratie des sociétés sans caste :
l’aristocratie des lettres. Elle abaisse le niveau intellectuel, elle abaisse le
public, elle abaisse les lettres elles-mêmes, que n’abaisse-t-elle pas
?
Aménités gracieuses, mais vraiment
par trop naïves. Car enfin, Messieurs, les rédacteurs de petits journaux ne sont
pas, que je sache, aussi étrangers aux lettres que vous semblez le croire, et
s’il suffisait d’avoir du talent pour s’attirer leurs foudres, ils fulmineraient
souvent contre eux-mêmes. Vous ne me citeriez que bien peu de nos célébrités et
même de nos illustrations littéraires qui n’aient pas passé par le petit journal
: c’est une des étapes des soldats de la pensée, dussent-ils devenir
maréchaux.
Vous n’étendez pas votre dédain
jusqu’à la grande presse et je m’en étonne, car ses rédacteurs ne sont, pour la
plupart, que des épaves du petit journal. La grande presse est l’Hôtel des
Invalides des tirailleurs du petit format que la guerre des partisans a éclopés.
Croyez-vous qu’il soit plus facile à un écrivain du petit journal de se passer
de talent et d’esprit qu’à un rédacteur de journal politique ? Feu Chatelain se
vantait d’avoir, pendant trente ans, fait toujours le même article. Ce tour de
force ou plutôt de faiblesse ne lui eût pas réussi dan un journal littéraire :
on n’y peut vivre éternellement de la question des sucres ou de celle de la
Plata, qui n’exigent pas, vous l’avouerez, une dépense d’imagination bien
considérable. Le petit journal, par la variété obligatoire de ses matières et la
recherche incessante du nouveau use plus de littérateurs que le grand journal
n’en engraisse. Cependant, si vous tenez absolument à ce que Monselet soit
inférieur à M. Boniface, je vous répondrai : brigadiers, vous avez
raison.
Pour porter le coup de grâce au
petit journal, vous insinuez charitablement, messieurs, que le chantage
constitue le plus clair de ses moyens d’existence, bien que vous sachiez que
l’honnête industrie inventée par l’Arétin ne se soit jamais acclimatée en France
où elle reste à l’état d’exception honteuse et honnie. Mais toutes les armes
sont bonnes pour combattre un ami à qui l’on ne pardonne pas les services qu’on
lui a demandés et qu’il a rendus.
__
Curtius alléchés par le succès
qu’obtiennent toujours les personnalités, même voilées, vous avez ouvert,
messieurs, dans votre livre à tiroirs, une galerie de portraits littéraires qui
ne sont, à vrai dire, que de ridicules caricatures et des charges inconvenantes.
Quelques personnes, de celles qui lisent couramment les rébus du
Charivari, ont prétendu reconnaître les masques, ce qui ne ferait pas
honneur à la littérature contemporaine ; mais je me refuse à admettre qu’il se
trouve parmi nos confrères un si joli assortiment de magots et de
gredins.
Où prenez-vous, s’il vous plaît, vos
Mollandeux et vos Nachette, vos Malgras et vos Couturat, vos Montbaillard et vos
Bourniche ? Avez-vous donc la prétention singulière de nous donner ces masques
grotesques pour des êtres réels, ces pantins pour des journalistes ? Quoi ! la
presse ne serait, à vous entendre, qu’un ramassis d’exploiteurs, de faussaires,
de spadassins et d’escrocs ? Vous faites des réserves, il est vrai, pour votre
Rémonville et votre Boisroger, qui ne seraient autres, à ce qu’on assure, que
MM. Paul de Saint-Victor et Théodore de Banville. Je veux bien que le premier
soit un païen dépaysé dans notre siècle prosaïque, un critique rare qui jette
sur tout un pan du manteau de la muse ; ses feuilletons, j’en demeure d’accord,
sont les feuillets déchirés et volants d’un beau livre sans suite ; une
merveilleuse école buissonnière à propos de théâtre, de quinquets et de lazzis.
Quant au second, Boisroger-Banville, je trouve, ainsi que vous, qu’il parle
admirablement « la langue maternelle du rêve », et qu’il vit en millionnaire et
en prince dans le monde de l’imagination. Mais quelque sincère admiration que je
professe pour le talent de ces deux purs artistes, je m’indigne de vous voir les
transformer en fétiches et leurs sacrifier en bloc tous leurs confrères :
eux-mêmes ne croient pas, je les estime assez pour en être persuadé, que cette
hécatombe leur soit due. Ils ne sont pas les seuls, que diable, dont on puisse
être fier de serrer la main, et qui veut trop prouver ne prouve rien du
tout.
Vous vous êtes
proposé d’esquisser à grands traits la vie normale des gens de lettres.
Croyez-vous, messieurs, vous être acquittés consciencieusement de cette tâche
difficile en introduisant votre lecteur dans quelques établissements où se
rencontrent fréquemment, en effet, des écrivains et des artistes, mais dont vous
avez altéré à plaisir et enlaidi la physionomie ? Par ce marchand de vin qui
fleurit dans les hauteurs du faubourg Montmartre, c’est évidemment le
restaurateur Dinochau que vous avez voulu désigner. Mais où avez-vous vu cette
arrière-boutique où des cochers de fiacre jouent au piquet en compagnie de deux
ou trois auteurs inédits et d’un grand homme inconnu, tandis qu’à côté d’eux des
lorettes se cotisent pour prendre un gloria ? Ridicule assemblée où se compromet
cependant votre sublime Demailly. De là à la Brasserie des Martyrs il n’y a
qu’un pas : votre lecteur complaisant vous y suit encore. « Il y avait un
rassemblement au milieu de la salle. On était en train de prendre d’assaut les
poignées de main d’un membre de la brasserie fraîchement décoré, et qui se
laissait assaillir de respects et d’hommages avec un sourire de bon enfant et un
fond de dignité : il avait la grâce auguste. » Trait malveillant lancé contre un
des plus charmants esprits de la littérature actuelle, mais trait sans finesse
et sans portée.
Vous nous faites stationner ensuite
à la Librairie-Nouvelle que vous critiquez avec une âcreté qui, si les éditeurs
sont enclins à la jalousie, a dû singulièrement flatter le vôtre. Mais,
franchement, messieurs, croyez-vous que Dinochau, la brasserie des Martyrs, la
Librairie-Nouvelle, le Moulin-Rouge et le petit salon du café Riche soient des
sanctuaires qu’il suffise de décrire pour donner une complète idée des mœurs
littéraires de notre temps ? Pensez-vous qu’après avoir lu votre livre, les
étrangers se forment sur les écrivains français une opinion juste ? Hélas ! ils
n’auront fait que parcourir un musée de fantoccini hideux ou grotesques, et ils
se demanderont si le pays où s’agite cette plèbe impuissante et malhonnête est
bien celui de Balzac et de Victor Hugo.
__
Je n’ai rien dit encore de votre
style, messieurs, qui est par endroits ridicule et par endroits admirable. C’est
un bizarre mélange d’élévation et d’obscurité, de recherche et de puérilité,
d’afféterie et de mauvais goût, de pittoresque et de mignardise : je ressens,
pourquoi ne pas le confesser, une secrète faiblesse pour les précieux, mais
encore faudrait-il ne pas tomber si souvent dans l’ethos et le pathos. Vous
avez, comme tous les vrais artistes, une préoccupation constante de la forme,
dont il serait injuste de ne pas vous tenir compte : un néologisme heureux, un
mot spirituel, une phrase bien faite, une période aux plis amples et à queue
traînante, un coin de paysage lumineux vous enivrent de ces joies enfantines que
connaissent seul les amoureux et les poètes. Mais vous torturez la langue pour
en obtenir des effets nouveaux et quand la grammaire refuse de se plier à vos
caprices, vous vous livrez sur elle à de coupables attentats. Que vous rapporte
ce viol ? Des phrases comme celles-ci : c’est là où César cause avec
Scapin. » - « 1830 avait mis entre ses mains les couronnes qui commandent
au/un grand siècle. » « L’ironie est l’assiette de l’esprit social de la
littérature. » - Et combien d’autres de même aloi qu’il serait fastidieux de
coiffer du bonnet d’âne des italiques !
Livre étrange que le vôtre,
messieurs, et qui s’impose à l’attention par son étrangeté même. À côté des
pages qui impriment aux épaules du lecteur un mouvement non ( ?) équivoque, il y
en a qui élèvent sa pensée dans le troisième ciel de la rêverie, et dont la
musique le berce délicieusement. On y trouve de tout, des grimaces et des
sourires, du tapage et de la mélodie, des mots de voyou et des phrases de
duchesse, du réalisme et de la poésie, de la pourpre et des guenilles. Dans les
chapitres où l’élégance instructive des raffinés d’art l’emporte sur la
brutalité des caricaturistes, ce ne sont, pêle-mêle, et pour citer une
énumération qui vous est familière, « que filets d’azur, rayons, coquillages,
marbres roses, bracelets, colonnes de temple, portes de sérail, rires de statue,
profils d’Astarté, grottes de corail, ombres de Colombine, génies couleur de
feu, lutins bergamasques, regards, baisers, parfums, rubis, diamants, fleurs et
étoiles ! » Ah ! je comprends, messieurs, les câlineries de plume don vous avez
choyé votre Boisroger, car vous êtes véritablement les Banville de la prose.
Un livre, un vrai livre sur les
Hommes de lettres nous manquait : il est encore à faire. Vous n’avez
voulu, messieurs, qu’effleurer le sujet par les mauvais côtés. Pourriez-vous
écrire en tête de cet ouvrage inspiré par de secrètes rancunes et de violentes
antipathies, l’épigraphe de Montaigne : Ceci est un livre de bonne foy ? En
mettant au service de vos haines un talent remarquable, vous l’avez amoindri et
abaissé. Écrivains militants, qui êtes sortis des rangs pour insulter le
drapeau, vous avez démérité de l’armée des lettres françaises ; ne soyez pas
étonnés qu’en vous voyant passer, la sentinelle de la critique jette à ses
confrères le cri de vigilance et d’alarme : journalistes, prenez garde à vous
!
Alphonse
Duchesne.
Revue
européenne, 1er
novembre 1860 (extrait).
[…]
Quelques romanciers […] se plaisent à mettre dans une gloire
le front des femmes tombées : l’indulgence est une loi
de charité, sans doute, mais la charité n’exige pas
qu’on exalte ces mêmes femmes. D’autres enfin, plus naïfs
à ce qu’il paraît, ou moins habiles, ont la générosité
trop raillée de se lever avec le public contre les travers ou
le vice même dont ils ont entrepris la peinture.
M.
Édouard Gœpp, MM. de Goncourt appartiennent à cette
dernière classe d’écrivains. On sent que leurs livres
n’ont été écrits que pour satisfaire une
indignation débordante. Un
aventurier littéraire,
Les Hommes de lettres,
sont les deux portes par où les auteurs ont introduit le
public dans un monde semblable. Il existe à Londres des
maisons qui comptent autant d’étages sous le sol
qu’au-dessus, repaires boueux où le curieux pénètre
avec un certain effroi, où ne s’engage jamais l’honnête
citadin. Les deux ouvrages dont nous parlons sont consacrés à
la description des sous-sols de la littérature. Était-il
nécessaire de dévoiler ces hontes ? Je ne le crois
pas. N’est-ce point assez que les habitants de la maison soient
troublés par le tapage nocturne de la cité ténébreuse,
et n’y a-t-il pas quelque danger à prévenir le
visiteur de ce qui s’agite sous ces pieds dans cette maison où
il n’entre qu’en passant ? Ces restrictions énoncées,
il nous sera permis de dire que MM. de Goncourt, et après eux
M. Édouard Gœpp, ont repris avec talent la donnée des
Illusions perdues
de Balzac. Peut-être n’ont-ils pas retrouvé la sauvage
grandeur qui illumine certaines pages des Illusions
perdues : la malédiction
de Lousteau, la cynique théorie de l’article dans le Grand
homme de province à Paris ;
mais ils ont montré des qualités d’observation et de
pénétration très réelles qui me
paraissent révéler un amer souvenir de mauvaises
rencontres.
Dans
le livre de MM. de Goncourt, auquel je ne reprocherai que la
généralité de son titre, je veux laisser de côté
tout ce qui a trait aux types honteux qu’ils ont choisis parmi les
hommes de lettres, types effrayants de la dégradation unie à
l’intelligence ; mais je louerai comme tout à fait
remarquable et nouvelle la création de Marthe. Si les
personnages des fables païennes peuvent être avec quelque
raison envisagés comme symboliques, on peut affirmer que
jamais la fable de la Sirène antique n’a trouvé une
plus vivante et plus moderne personnifica |