Idées et sensations

 

Idées et sensations parut en 1867 à la Libraire internationale. Une seconde édition fut publiée, en 1877, chez Charpentier. Toutes deux sont dédicacées, contrairement à ce qui s’est dit parfois, à Gustave Flaubert. L’édition Charpentier comporte quelques variantes. Nous avons fait le choix de reproduire ici la première édition, en souhaitant conserver le texte tel qu’il avait écrit par Jules-Edmond, avant les corrections de l’aîné.

De manière un peu simpliste, on considère cet ouvrage comme un simple montage de morceaux détachés du Journal. En réalité, les deux frères se souviennent également des notes qu’ils ont prises lors de leur voyage en Italie. Plus généralement, même si le Journal constitue la matière première de ce livre, la reprise ne s’effectue jamais entièrement à l’identique. Et l’ordre adopté dans Idées et sensations n’est jamais chronologique.

Le titre présuppose un écartèlement entre le circonstanciel et le général. Les « idées » se présentent comme des considérations générales sur les femmes, sur la société, sur l’art. Elles prennent la forme de traits, de maximes, d’aphorismes. Les Goncourt font alors office de moralistes dans la lignée des moralistes français. Quelques colorations saugrenues  rappellent qu’ils furent lecteurs de Heine. Les « sensations », en revanche, tiennent le plus souvent de « choses vues », ou plus exactement perçues. Ce sont portraits, paysages, anecdotes. On aurait tort cependant de dresser une barrière étanche entre le sensible et ce qui ressortit à « l’idée ». Tel portrait, telle anecdote impliquent le dépassement du particulier dans le typique. Et les traits généralisants, souvent ironiques, illustrent les partis pris des scripteurs. On retiendra surtout qu’en modifiant les plans énonciatifs, en décontextualisant des pages qui, dans le Journal, étaient soumises à l’empire d’une date, d’une chronologie, les Goncourt brouillent les frontières des genres. Le sujet qui s’énonce à l’occasion comme « je » n’est plus celui du journal intime. Lorsqu’il s’agit de pages qui tendent à devenir les « poèmes en prose des sensations », il tient d’un « sujet lyrique », contrepoint du sujet ironique ou polémique impliqué dans les aphorismes généralisants.

C’est dire qu’il conviendrait de relire ce texte passionnant non plus comme une anthologie du Journal, mais pour lui-même.

Dans Le Constitutionnel du 14 mai 1866, Sainte-Beuve fit de cet ouvrage un compte rendu que l’on peut lire dans Sainte-beuve, Panorama de la littérature française (Portraits et Causeries), Textes présentés, choisis et annotés par Michel Brix, Le Livre de Poche, « La Pochothèque », Paris, 2004, p. 1445-1463.

Jean-Louis Cabanès

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

IDÉES

ET

SENSATIONS

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

15, BOULEVARD MONTMARTRE

A. LACROIX, VERBOECKHOEN & CIE, ÉDITEURS

1866


À

GUSTAVE FLAUBERT


IDÉES ET SENSATIONS

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Un vieillard était à côté de moi au café Riche. Le garçon, après lui avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu’il désirait : « Je désirerais, dit le vieillard, je désirerais… avoir un désir. » — C’était la vieillesse, ce vieillard.

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Ce que j’aime surtout dans la musique, ce sont les femmes qui l’écoutent. Elles sont là comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des immobilités de rêve que chatouille, par instants, l’effleurement d’un frisson. Toutes, en écoutant, prennent la tête d’expression de leur figure : leur physionomie se lève et peu à peu rayonne d’une plus tendre extase. Leurs yeux se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté, ou montent au plafond chercher le ciel. Des éventails ont, contre les poitrines, un battement pâmé, une palpitation mourante comme l’aile d’un oiseau blessé ; d’autres glissent d’une main amollie dans le creux d’une jupe ; et d’autres retroussent, avec leurs branches d’ivoire, un vague sourire heureux sur de toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement entr’ouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole. Pas une femme presque n’ose regarder la musique en face. Beaucoup, la tête inclinée sur l’épaule, restent un peu penchées comme sur quelque chose qui leur parlerait à l’oreille ; et celles-ci, laissant tomber l’ombre de leur menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond d’elles. Par moments, la note douloureusement raclée sur le cœur d’un violoncelle fait tressaillir leur engourdissement ravi ; et des pâleurs d’une seconde, des diaphanéités d’un instant, à peine visibles, passent sur leur peau qui frémit. Suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles semblent boire de tout leur corps le chant et l’émotion des instruments… La messe de l’amour, — on dirait que la musique est cela pour la femme.

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Parfois je pense qu’il y aura un jour où les peuples auront un Dieu à l’américaine, un Dieu qui aura été humainement et sur lequel il y aura des témoignages de petits journaux ; lequel Dieu aura dans ses églises son image, non plus élastique et au gré de l’imagination des peintres, non plus flottante sur le voile de Véronique, mais un portrait en photographie. Oui, je me figure un Dieu en photographie et qui aura des lunettes. Ce jour-là, la civilisation sera à son comble : il y aura des gondoles à vapeur.

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Je me rappelais, l’autre nuit, ne dormant pas, une impression de panorama de bataille, impression étrange, profonde, effrayante. C’est comme un orage suspendu, immobile, un tumulte glacé, un chaos muet et mort. Les bombes, éclatant en l’air, ne tombent pas, et demeurent éternellement éclatantes ; sous le jour tamisé et froid, clair et filtré, les cavaliers se précipitent, les fantassins s’élancent, les bras se lèvent, les gestes se convulsionnent, les masses se heurtent, la victoire vole sans un bruit, sans un cri, dans une farouche et sinistre immobilité de violence. On croirait voir en même temps l’apothéose lumineuse de l’Action et le cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de bataille éteint, où il semble qu’on finisse par entendre germer comme le bruit d’une armée d’âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement d’ombres à l’horizon du trompe-l’œil.

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Il y a de certains gros maris matériels de jolies femmes qu’on pourrait comparer à ces grossiers Auvergnats des Commissaires-Priseurs maniant et montrant, sans les casser, les plus belles et les plus délicates choses.

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 Hier j’avais rencontré dans la rue, sur une borne, un petit garçon de dix ans. Il a passé l’autre nuit dehors, il n’a rien mangé de la journée. Il est de M… Son père s’est remarié : sa belle-mère le bat. Martineau l’employait à faire du charbon ; Martineau est malade et l’a chassé. On l’assied dans la cuisine, devant une assiette et du bœuf. Il dévore un michon de pain. On est forcé de le faire boire pour qu’il n’étouffe pas. Il mange sournoisement, comme la bête, regardant de côté. On lui fait lever les yeux sur lesquels une mauvaise casquette est rabattue : il est borgne, son bon œil a une taie blanche. On lui dit d’aller à la ferme des Rats, que la première année il gardera les oies pour rien, pour sa nourriture, et que l’autre année on le payera. On l’envoie coucher à l’auberge, en lui disant de revenir déjeuner le lendemain.

Ce soir, comme il pleut, je m’en vais fumer sous la Halle. Je vois un petit garçon qui s’amuse à jeter en l’air une sale et énorme casquette, une loque, une épave du ruisseau. En me voyant, il se tapit contre un pilier de la Halle, et se gare de moi, en se pelotonnant. Je lui dis : « Mais c’est toi qui es venu souper dans la maison, là ? » Il ne me répond pas, et continue à faire semblant, tête basse et visière sur les yeux, d’être absorbé dans quelque chose. Enfin, il me fait : « Non », d’un ton si vrai que je passe. Je reviens. « Regarde-moi… » Je reconnais ses yeux.

« Pourquoi n’es-tu pas venu déjeuner ?

— Je n’y ai pas pensé. »

Il est craintif, replié, déjà dans la posture de l’individu qui a à craindre et à cacher, déjà enveloppé de dénégation, comme si tout autour de lui il flairait une odeur de juge d’instruction. La femme Martineau arrive.

« C’est un menteur, on ne le bat pas chez lui… Ses parents le croient chez nous… Voilà deux jours qu’il est à courir… C’est joli ! Quand tu seras en prison… Allons, va-t’en à M… Je croyais que c’était le commissaire de police qui venait te prendre… » L’enfant reste tapi ; il a pris une attitude de pierre. « Allons, il faut t’en aller… »

Deux enfants de bourgeois de la ville, fleuris, déjà gras, deux petits sots en bouton et en santé, regardent, avec de grands yeux bêtes, le petit misérable, sa casquette dont un morceau de la visière est emportée, sa blouse où un grand morceau au bras pend en triangle, sa cravate, une corde dont les fleurettes semblent des punaises écrasées, son pantalon trop long, roulé en plis autour de ses jambes et mouillé jusqu’au ventre. Il s’est décidé et levé. Arc-bouté du dos à la pierre, dans une pose humiliée et de sourde révolte, plié comme sous une fatalité, sans regarder les regards des enfants ni rien, avec des lenteurs de reptile et des gestes engourdis de résignation, de paresse et de misère, le petit vagabond met ses galoches, et en tire le quartier derrière ses chaussons de lisière ; des galoches immenses, comme ces souliers abandonnés au coin d’un chemin de ferme, et où cependant son pied a peine à entrer tant il est humide, tant il a trempé tout le jour dans les mares des rues et les flaques des ornières. « Veux-tu du pain ? lui dis-je encore. As-tu mangé ?

— Non.

— Mémère, — dit un des petits joufflus qui le regardent avec la stupeur mêlée de je ne sais quel respect effrayé d’une société qui regarde un forçat, — mémère lui a donné du pain et de la viande… »

Peu à peu, le petit malheureux a tiré à lui, avec des mouvements furtifs, la grande casquette avec laquelle il jouait, puis un pantalon de cette couleur qu’ont les choses abandonnées où la boue a sali le soleil, et le soleil brûlé la boue. Il a roulé tout cela sans un mot, en paquet, sous sa blouse qui en est toute bourrée d’un côté. Et le voilà en marche, voûté comme sous la peur des coups, filant vite et pourtant d’un pas inégal, d’une jambe comme boiteuse déjà du boulet, rasant les murs, s’effaçant au coin des rues, allant du côté de la nuit avec l’agilité inquiète du voleur qui ne se retourne pas et dont le dos fuit ; silhouette sinistre qui semblait grandir à mesure qu’elle s’effaçait, et montrer, comme dans de la graine de galérien, un avenir de Correctionnelle et de Cour d’assises. Une femme de M… est venue comme il était parti : sa belle-mère, à ce qu’il paraît, le bat. Je suis resté troublé et navré. Mystère sombre que ces mauvais enfants, ces crimes en herbe, ces mômes patibulaires, en qui l’on ne sait quelle part faire à l’individu même, à ses instincts, à ses ressentiments, au contre-coup des coups reçus, à la plaie des duretés de famille ; créatures maudites, dont l’aspect jette l’âme dans des rêveries d’abîmes, en qui le mal semble un dessein et une préméditation de la Destinée !

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Trop suffit quelquefois à la femme.

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J’ai remarqué que les malheureux avaient l’égoïsme d’un malade d’hôpital.

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Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.

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Un des plus grands sentiments, la paternité, qu’est-ce ? la propriété d’un être animé.

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Lorsque l’incrédulité devient une foi, elle est moins raisonnable qu’une religion.

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Les langues gazouillent en s’approchant du soleil.

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L’anecdote, c’est la boutique à un sou de l’Histoire.

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D’homme à femme, peut-être n’y a-t-il de bien vrai et de bien sincère que les sentiments que la parole n’exprime pas.

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Les antipathies sont un premier mouvement et une seconde vue.

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De grands événements sont confiés souvent à de petits hommes, comme ces diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à des gamins.

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À mesure que l’on avance dans la vie, l’amour de la société croît en vous avec le mépris des hommes.

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Il est des femmes dont le charme singulier est fait comme d’une suspension de la vie, d’une interruption de la présence d’esprit, d’absence rêveuse.

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J’ai mesuré : il faut à la campagne un invité par arpent.

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Nous sommes le siècle des chefs-d’œuvre de l’irrespect.

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L’humanité a tout trouvé à l’état sauvage : les animaux, les fruits, l’amour.

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L’imagination du monstre, de l’animalité chimérique, l’art de peindre les peurs qui s’approchent de l’homme, le jour, avec le féroce et le reptile, la nuit, avec les apparitions troubles, la faculté de figurer et d’incarner ces paniques de la vision et de l’illusion dans des formes et des constructions d’êtres membrés, articulés, presque viables, — c’est le génie du Japon. Le Japon a créé et vivifié le Bestiaire de l’hallucination. On croirait voir jaillir et s’élancer du cerveau de son art, comme de la caverne d’un cauchemar, un monde de démons-animaux, une création taillée dans la turgescence de la difformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion de racines de mandragore, l’excroissance des bois noués où le cinips a arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise, mélangées de saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx au cerbère, des bêtes fourmillantes et larveuses, liquides et fluentes, vrillant leur chemin comme le ver de terre, des bêtes crêtées, à la crinière en broussaille, mâchant une boule, avec des yeux ronds au bout d’une tige, des bêtes de vision et d’épouvante, hérissées et menaçantes, flamboyantes dans l’horreur, — dragons et chimères des Apocalypses de là-bas, qui semblent les hippogriffes de l’opium ! Nous, Européens et Français, nous ne sommes pas si riches d’invention : notre art n’a qu’un monstre ; et c’est toujours ce monstre du récit de Théramène qui menace, dans les tableaux de M. Ingres, Angélique, avec sa langue en drap rouge. — Là-bas, le monstre est partout. C’est le décor et presque le mobilier de la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier, le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il grimace, les ongles en colère, jusque sur la robe de chaque saison. Pour ce monde de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l’image habituelle, familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette d’art sur notre cheminée ; et qui sait si ce peuple artiste n’a pas là son Idéal ?

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Un souvenir de mon enfance m’est resté très net. Dans une salle d’auberge, un monsieur demanda, devant moi qu’on tenait sur les genoux, une bouteille de champagne, une plume et de l’encre. J’ai longtemps pensé que l’homme de lettres était cela, un monsieur en voyage, écrivant sur une table d’auberge, en buvant du champagne : c’est tout le contraire.

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Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison directe de la petitesse des sentiments.

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Il y a des collections d’objets d’art qui ne montrent ni une passion, ni un goût, ni une intelligence, rien que la victoire brutale de la richesse.

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Le monde ne pardonne qu’aux supériorités qui ne l’humilient pas.

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On voyait dans cette pièce, à la fin, un ballet charmant, un ballet d’ombres couleur de chauve-souris, avec un loup noir sur la figure, agitant de la gaze autour d’elles comme des ailes de nuit. C’était d’une volupté étrange, mystérieuse, silencieuse, ce doux menuet de mortes et d’âmes masquées se nouant et se dénouant dans un rayon de lune. — Quand on brûle de vieilles lettres d’amour, il se lève dans la flamme des souvenirs noircis qui ressemblent à cette ronde.

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J’ai eu dans ma famille un type, la fin d’un monde, — un marquis, le fils d’un ministre de l’ancienne monarchie. C’était, quand je l’ai connu, un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, le sourire jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie, je ne l’ai entendu parler que d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et faisait relier le Charivari et la Mode. Il pardonnait pourtant au gouvernement qui faisait monter la rente. Il s’enfermait pour faire des comptes avec sa cuisinière : c’était ce qu’il appelait « travailler ». Il avait un prie-Dieu en tapisserie dans sa chambre. Il avait dans son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en soie où était resté comme l’ombre du chapeau de la duchesse d’Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies où il avait mené joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du dix-huitième siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Il avait les préjugés les plus inouïs : il croyait, par exemple, que les gens qui font regarder la lune mettent dans les lorgnettes des choses pour faire mal aux yeux. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses Pâques. À la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques. Il y avait, dans tout cet homme, quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

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Le commerce est l’art d’abuser du désir ou du besoin que quelqu’un a de quelque chose.

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Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d’Alger. Quelle caressante lumière ! quelle respiration de sérénité dans ce ciel ! Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! Une insensible volupté d’être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre. Rien de l’Occident ne m’a donné cela ; il n’y a que là-bas où j’ai bu cet air de Paradis, ce philtre d’oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses… Et allant, la boutique passée, je revois, derrière la rue sale de Paris où je marche et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, son escalier cassé et déchaussé, le serpent noir d’un tronc de figuier tordu par-dessus un mur… Je suis assis dans un café, je revois la cave blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d’impassibles immobilités d’Arabes. J’entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous ; lentement le « Bois en paix » de l’Orient me descend de la petite tasse jusqu’à l’âme ; j’écoute le plus doux des silences dans ma pensée, et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin… Et il me semble, assis sur les boulevards, que mon cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du café de la Girafe.

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Une religion sans surnaturel, — cela m’a fait penser à une annonce que j’ai lue ces années-ci dans les grands journaux : Vin sans raisin.

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La misère ne fait pas les amers désolés. Elle casse un ressort ; elle brise l’amertume ; elle domestique au lieu de rébellionner.

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Il y a des fortunes qui crient : Imbécile ! à l’honnête homme.

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J’ai rarement vu à un amateur l’air amusé par l’art d’une chose. Tous me rappellent toujours un peu celui-là qui passait sa vie à étudier des dessins ; il n’en avait jamais vu un : il ne regardait que les marques.

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Qu’est-ce que la vie ? L’usufruit d’une agrégation de molécules.

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Tous les observateurs sont tristes, et doivent l’être. Ils regardent vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout, ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal est la sérénité mélancolique.

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Certains mots d’une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans intelligence : la vipère a la tête plate.

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Dans les dîners d’hommes, il y a une tendance à parler de l’immortalité de l’âme au dessert.

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C’est une curieuse chose que la spécialité d’aptitude, chez les femmes, dans le travail du goût. Sur trois jeunes filles, sorties du même milieu et entrant dans un magasin de modes, l’une fera d’instinct et toujours la mode fille, l’autre la mode femme honnête, l’autre la mode province.

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La nature, pour moi, est ennemie ; la campagne me semble mortuaire. Cette terre verte me paraît un grand cimetière qui attend. Cet herbe paît l’homme. Ces arbres poussent et verdissent de ce qui meurt. Ce soleil qui luit si clair, impassible et pacifique, est le grand pourrisseur. Arbres, ciel, eau, tout cela me fait l’effet d’une concession à vie dont le jardinier renouvellerait un peu les fleurs au printemps, et où il aurait mis un petit bassin avec des poissons rouges.

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Il y a des gros et lourds hommes d’État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race, qu’on pourrait appeler les percherons de la politique.

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J’avais été demander un témoignage sur Théroigne de Méricourt aux Petits-Ménages. Six rangées de marronniers, et, sous l’ombre sans gaieté de leurs feuilles larges, quatre rangées de bancs de pierre. À droite, de petits jardins avec de petites tonnelles à demi effondrées et de petites allées à cailloux jaunes, tristes comme des jardinets d’invalides. À gauche, une allée ; et sur les bancs qui touchent à l’allée et qui sont sur le bord du soleil, des têtes à l’ombre et des dos ronds faisant le gros dos, que la chaleur frotte, que le rayon gratte. Sous ces arbres, un monde ; mais un monde qui remue et bruit à peine, un monde qui se traîne, ou demeure, la tête baissée sur sa poitrine, les mains prenant appui sur les nœuds des genoux ; un bourdonnement fêlé, des lèvres blanches versant, dans la conque cireuse des oreilles, des idées en enfance, des marmottages et des radotages du passé qui hante ces vieilles cervelles comme un revenant ; des paroles édentées, étoupées, bavées entre deux gencives. Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s’approchant tout près, entre ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites créatures séchées et ratatinées, empaquetées dans un étoffement carré de laine, les plis de leurs jupes comme de gros tuyaux d’orgue écrasés, l’os maigre de leur jambe à la grosse cheville perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche. On voit passer des figures de buis balayées des flasques barbes d’un bonnet de nuit, le châle dépassant de la camisole ; des caricatures lentes, appuyant leur pas qui tremble, de la béquille d’un vieux parapluie. D’autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abîmées dans un pliant ; celles-là affaissées, trois par trois, sur un banc, s’épaulent entre elles. Une est seule, la tête raide et de côté, un nez de vautour, trois grandes taches noires par le nez et la face, comme des coups d’ongle de la mort, l’œil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux côtés à son bonnet ; une face implacable et sourde. Et toute grande et toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains nouées autour d’une jambe croisée par-dessus l’autre, elle paraît rouler en elle une de ces consciences césariennes de vieille femme qui repassent muettement dans une mémoire de marbre une vie fauve et des jours rouges.

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J’étais à Venise. Je vis des couleurs, des couleurs, des couleurs… des masques ! masques allant, masques venant, masques courant, masques sautant, masques galopant, masques gambadant, masques frétillant, masques allègres, alertes, prestes, tout le corps déchaîné, gracieusé, saluant la joie ; masques, masques, masques… un arc-en-ciel en vif-argent !

Dans toutes les bouches sonnait l’incessant appel : hou ! hou ! Sur le pavé, le tapage de soie de tous les souliers de satin, de tous vos zoccoli, masques de la vieille Venise ! chantait une éternelle chanson. Voilà que, pêle-mêle et se heurtant, passaient devant moi les collants à bandes multicolores moulant dans leur étau splendide les fines jambes des jeunes nobles, les colliers de perles des mariées d’un an, les aiguillettes aux ferrets d’or sonnant aux épaules des compagnons de la Calza, les bavaro en toile de Courtrai d’où sortaient les épaules, les pectoraux d’or entr’ouverts en carré sur les seins opulents des patriciennes, les zindado voletant sur les chevelures, les jupes de velours marron, à retroussis de soie gorge-de-pigeon, relevées par derrière les têtes en un nimbe aux mille plis, les couronnes de lis d’argent tremblant dans les chevelures des épouses, les zimara flottantes, les robes collant aux formes et accusant le nombril, les chutes de plis théâtrales et grandioses, les brocarts amples, royalement drapés… Passaient les innamorati, sveltes dans leur pourpoint de velours blanc, constellé de croix, déchiré de crevés de sang, lesquels tenaient une rose à la main ; passaient les vierges de Venise, voilées et dérobées dans une nuée jalouse de soie noire, d’où ne s’échappaient que deux doigts d’une gorge naissante, plus rose que la rose des innamorati.…

Et puis le carnaval allait sur l’eau.

Il y avait des gondoles, des gondoles, des gondoles, du monde, du monde ; tent de gondoles et tant de monde que l’eau ne voyait plus le ciel. À peine si, par-ci, par-là, une couleur, un éclair, trouvait un petit coin d’onde, grand comme un petit morceau de miroir cassé, pour y danser sur un pied.

À la proue de toutes les gondoles, assise, une femme nue et coiffée de nénuphars, penchée sur les rênes, conduisait avec un roseau vert des chevaux marins qui battaient l’eau de leur queue de poisson et de leurs paturons en nageoires. Autour, des dauphins vivants et dorés se jouaient. Toutes les gondoles avaient des formes de coquilles. Elles étaient sculptées et peintes, et triomphalement enguirlandées de fleurs. Leurs flancs portaient, dans des couronnes de lierre, des mascarons admirables : c’était Romagnesi avec son masque de faune et sa barbe en queue de vache ; c’était Jareton, qui inventa Pierrot ; c’étaient Luigi Riccoboni, Giuseppe Balleti et Thomaso Visentini ; c’était Ermand en Sganarelle ; c’était Giacomo Ranzini ; c’était Crépin l’Étonné ; c’était Angelo Conflantini ; c’était Dangeville père en niais ; c’étaient Gherardi le Flautin, et Pietro Albogheti, et Giovanni Bissoni ; c’était Quinson en serre-tête blanc ; c’était Duchemin père, et son chapeau enrubanné et fleuri ; c’était le grand Dominique, — et Carlin, — et Lélio, — et Sylvia !

Dans les gondoles, il y avait toutes les livrées du Rire, et toutes les robes de la Folie : la garde-robe de Momus, pillée à Bergame, comme elle revenait d’Atelles !

Il y avait Fricasso et Fracasso. Il y avait Coviello qui gambadait comme un ægipan. Il y avait la signora Fracisquina qui faisait les cornes à trois Cassandres. Il y avait Brighella se sauvant devant Spezzafer qui voulait le tuer encore une fois. Il y avait des bohémiennes qui disaient l’avenir à l’Amour, et des Colombines qui demandaient l’Amour à l’avenir. Il y avait de vieux Trastullo qui baisaient, en extase, la pantoufle des Lucia. Il y avait des médecins grotesques chantant Signor monsu, des Marameo, la seringue en joue, des capitaines Cardoni poursuivis par des armées de matassins. Il y avait des Égyptiens vêtus en Maures et portant des singes. Il y avait Zerbinette ; il y avait Violetta, aux pieds de laquelle roucoulait, avec son chapeau en plat à barbe, se longs cheveux, son long rabat, et sa chemise passant au défaut du pourpoint, le beau Narcissin de Malalbergo. Il y avait des Biscayens dansant, des capitaines Cocodrillo dansant, des Cucurucu et des Cucurogna dansant, des Poirevins et des Poitevines dansant et chantant. Il y avait des femmes en robe turque, et des femmes avec un masque à moustaches, un chapeau pointu, un goitre de mousseline tombant du masque jusqu’au sein. Il y avait des Tartaglia, face jeune, rose et fleurie, bésicles sur le nez, qui bredouillaient, nasillaient et embrouillaient d’impossibles histoires. Il y avait des muftis et des trivelins, des dervis, et des lutins faisant le saut périlleux. Il y avait les trois masques basanés : Fenocchio, Fiqueto, et Scapin qui, les cheveux frisés, la moustache de chat effarouché, le manteau roulé autour du bras droit, une odeur de potence par toute sa personne, et l’œil noir comme sa conscience, offrait, avec une courtoisie gouailleuse, ses loyaux services au galant chevalier Zerbino. Gian-Fritello était fier dans son sac. Gian-Farina montrait un menuet de diables à Franca-Trippa. Autour de Beltrame, chassé de Milan, et contant ses affaires d’honneur avec la justice, béaient tous les Gradelins, Tracagnins et Truffaldins du monde.

Il y avait dans les gondoles des clavecins, des refrains, des violes d’amour, des paroles à l’oreille, des théorbes et d’amoureux murmures. Il y avait des lazzis, des rires, des bouquets, des baisers, des billets et des plumets dans l’air. Il y avait, dans les gondoles, des tables, des cartes, des dés, des jeux de stofe, de lansquenet, de piquet, de berlan, de petits-paquets. Les deux frères Arlequin, l’aîné avec sa toque à crevés, son masque noir à barbe de roi ninivite, le cadet avec sa petite queue de lièvre à son petit chapeau, et des verrues noires à son masque noir, chacun un bras sur l’épaule de l’autre, posés tous deux sur la pointe du pied droit, jouaient, à un pharaon tenu par la Farce, leurs deux battes contre un coup de pied.

Il y avait des intartinamenti, des charlatans à chaînes d’or, des saltimbanques cravatés de serpents savants, des montreurs d’ours et de ridicules, des parades et des parodies, où Bernis parlait de Dieu, et Casanova de l’amour platonique !

Puis il y avait des triomphes de Pulcinelle, droit comme son feutre, noble malgré son nez rouge et son petit ventre pointu, brandissant son sabre de bois, à cheval, plus fier qu’un Balbus, sur un Pulcinelle en travers porté par deux Pulcinelles. Et puis des Razulto chantant des Olympiques en grattant trois ficelles d’une guitare dont le manche plus long qu’un poème accrochait sur la route les cheminées en mortier. Et puis des Pantalons en bonnet de laine, en gilet rouge, en culotte coupée en caleçon, en bas rouges et en pantoufles, qui, le pied en avant, la barbe pointue et menaçante, la grande robe noire relevée d’un bras replié contre le dos, énuméraient au public les vertus de leurs filles sans dot. Et de Bologne étaient venus mille docteurs, masqués d’une tache de vin du front au menton, lesquels consolaient en trois points les cocus effarés.

Et oui des Mezzetins aux draperies zébrées et volantes, et puis des Pierrots tombés de la lune, et puis des Scaramouches dont les deux plumes de coq balayaient les étoiles…

Puis des tricornes, et des tricornes ; des tricornes coquins, coquets, crânes et charmants. Les hommes avaient des tricornes, et les femmes des tricornes inclinés sur le front qui mettaient sur leur masque blanc l’ombre du vol d’une hirondelle. Blancs étaient tous les masques. Blancs étaient les masques des hommes, avec le bord des paupières teinté de rose ; blanche était la baüte des femmes avec le bord des paupières teinté de rose, de grosses lèvres peintes en rose, et le carton des joues un peu fardé. Les hommes en fins bas de soie, en talons rouges, le domino noir retroussé, penchés et pliés en de moqueuses révérences, provoquant les donne sous le nez, offraient leur cœur dans un éclat de rire, ironiques du haut en bas de l’échine. Les donne, la tête en arrière et de profil intriguant la cantonnade, muettes et superbes, riaient dans la barbe de leur masque, ballonnaient de la jupe, battaient la mesure d’un vieil avec leur mule cachée sous les falbalas, jouaient avec le cri de leur éventail, et laissaient, à travers leur camail de dentelle, la blancheur de leur chair sauter aux yeux des galants.

Un beau jeune homme, — je le vois encore, — oh ! le Janus étrange et charmant ! Il avait rejeté son masque contre son oreille, et montrait côte à côte le profil d’un satyre, la face d’un Apollon.

Cependant, auprès de lui, d’autres paroncini faisaient de grands jeux : ils attrapaient des mouches sur le nez immense du noble homme de Calabre Giangurgolo, et des araignées sur la rapière interminable du capitan Spavento.

Mon œil sautait de gondoles en gondoles. Il arriva à la première, à la gondole que toutes les gondoles suivaient : elle portait une bière sous un drap blanc, — et un essaim d’Amours ! Amours qui, s’appuyant des deux mains derrière eux, glissant avec les reins le long de la gondole, les ailes frissonnantes, lutinaient d’un seul pied les caresses de l’eau ; Amours qui, le cul nu posé sur un talon, joignaient leurs mains nouées à leurs genoux ; Amours qui regardaient au ciel un nuage aller ; Amours, roulés par terre, tenant d’un bras le bout de leur gentil pied rose, un pli de graisse au ventre, un pli sous le jarret ; Amours, les bras croisés comme de petits hommes, ou le menton aux mains et les doigts aux deux joues, écoutant quelque chose ; Amours qui, sur leur arc passé sous une cuisse, balançaient une jambe allante et venante ; Amours agenouillés, posés sur leurs deux coudes, attentifs à traîner sur la face de l’onde les grands cordons du poêle ; Amours, les frisons de leurs petits cheveux au vent, au vent leur ventre blanc, debout et droits sur leurs mollets tremblants ; Amours, le dos au soleil, couchés et vautrés, et la joue écrasée, qui s’amusaient avec des immortelles d’or ; Amours jouant à cache-cache, en se cachant un peu dans les coins du drap blanc ; Amours accoudés sur la bière, sur leur bras replié couchant leur face blonde, et dormant sur la Mort ! — tandis qu’aux deux bouts de la gondole, quatre Amours, leurs carquois renversés au dos, laissaient distraitement tomber la baguette sur le peau d’âne voilée de crêpe des hauts tambours des armées de Louis XIII.

Un homme — je ne l’avais pas vu d’abord — était perché sur le rostre de la gondole. C’était le peintre Longhi, mon ami, qui râclait un violon d’ébène ; un singulier violon ! d’où s’échappaient, à chaque coup d’archet, deux notes accouplées et qui montaient dans le ciel en se donnant la main : une note rose, une note noire…

Et l’air blutait, comme de la farine, mille petits morceaux de papier blanc qui tombaient des toits, des fenêtres, du ciel, de partout. Au vol, j’en attrapai un, sur lequel était :

GRAND ENTERREMENT

DE WATTEAU

PAR LA CARNAVAL DE VENISE

AUX DÉPENS DE LA SÉRÉNISSIME RÉPUBLIQUE.

Et il neigeait tant de ces papiers que je ne voyais plus rien.

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Que d’heures aux Uffizi, à regarder les Primitifs ! à regarder ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d’innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d’ange et de serpent coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceurs pointues du menton, ce roux ardent des cheveux où le pinceau effile des lumières d’or, ces pâles couleurs de teints fleuris à l’ombre, ces demi-teintes doucement ombrées de vert et comme baignées d’une transparence d’eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des lumières de cire, tout ce musée de virginales physionomies maladives qui montre, sous la naïveté d’un art, la Nativité d’une Grâce ! S’abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de l’idéal, c’est un charme qui vous reprend tous les jours et qui vous ramène devant ces robes bleues ou roses, des robes de ciel. Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d’œuvre mûrs ,n’enfoncent pas en vous un si profond souvenir de figures : seules, ces femmes peintes des Primitifs s’attachent à vous comme la vivante mémoire d’êtres rencontrés dans la vie ; elles vous reviennent comme une tête de morte que vous auriez vue, éclairée et dorée, au matin, par la flamme mourante d’un cierge.

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Raphaël a créé le type classique de la Vierge par la perfection de la beauté vulgaire, par le contraire absolu de la beauté que le Vinci chercha dans l’exquisité du type et la rareté de l’expression. Il lui a attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté ronde, une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu’elles réalisent, c’est le programme que le gros public des fidèles se fait de la Mère de Dieu. Par là, elles resteront éternellement populaires : elles demeureront, de la Vierge catholique, la représentation la plus calire, la plus générale, la plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au goût d’art de la piété. La Vierge à la chaise sera toujours l’académie de la divinité de la femme.

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Dans les tableaux italiens, l’écartement des yeux dans les têtes marque l’âge de la peinture. De Cimabué à la Renaissance, les yeux vont, de maître en maître, en s’éloignant du nez, quittent le caractère du rapprochement bysantin, regagnent les tempes, et finissent par revenir, chez le Corrège et chez André del Sarte, à la place où les plaçaient l’Art et la Beauté antiques.

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Les monuments fameux et grands dans la mémoire humaine font, à les voir, l’impression des lieux de son enfance qu’on revoit : votre rêve les trouve rapetissés.

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L’Italie a la mélancolie d’une terre du passé. Ses hommes, ses femmes, ses monuments, ses paysages, ont des lignes anciennes d’histoire. Les choses vous y regardent comme du lointain d’un souvenir. Tout ce qu’on y voit de vivant à l’air d’avoir déjà vécu. Et çà et là, de beaux grands yeux, éclairés par la malaria, ressemblent à ces lacs où confusément, tout au fond, s’aperçoivent des ombres de villes mortes.

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… Une ville murée. Des hommes en capote bleue m’entrebâillèrent, dans le mur, une petite porte verte. Une rue s’ouvrit. Les façades, les seuils, jusqu’aux escaliers de bois qu’on voyait dans les fonds des chambres, étaient souffletés, comme à la main, de chaux vive. Sous les balcons carrés, en pleine maçonnerie, des portes, cintrées de jaune, béaient, montrant dans une ombre pleine d’un jour errant, des créatures affaissées, les bras et les jambes déliés, les pieds dévallés sur de larges braseros de vieux cuivre ; et d’autres renversées sur des chaises, en des paresses repues ; et d’autres tressant leurs cheveux gras devant un morceau de miroir. À ma droite était un long mur d’où se levaient, un à un, de petits arbres auprès desquels frissonnait un peu de verdure. Un seul dessin sur tout ce mur, un charbonnage informe montrait partout le duel de deux hommes au sabre. Il n’y avait dans la rue ni allants, ni venants, ni passants, ni un chant, ni une chanson, ni un oiseau, ni un enfant. De petits chiens jaunes se poursuivaient dans les ruisseaux sans japper. Des groupes étaient çà et là, ramassés et gesticulant, comme en un quartier de folles. Et je regardais, avec une sorte de peur, ces poitrines flétries où croisait un fichu blanc, ces talons traînant sur le pavé des galoches boiteuses, ces volants de vieille indienne ramassant des poussières, ces rudes chignons roulés derrière la tête et coulant sur la nuque, ces teints usés et noirs, ces faces cireuses et abruties, où brûlaient des regards noirs, des yeux ivres… — quand une avalanche d’hommes, charriant des chariots d’anneaux romains, deux cents éléphants, le butin opime, un borgne à cheval qui portait la Victoire en croupe, roula soudainement dans la rue, l’emplit, disparut comme un torrent dans du sable…

— Victoire ! où est mon armée, l’armée d’Annibal ? fit le borgne en se retournant sur sa selle.

— À la porte de Capoue ! répondit la Victoire que je vis glisser à bas du cheval et s’enfuir.

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Un paysage d’opéra, de féerie, une forêt pour un duo d’amour, un bois de volupté et de triomphe : les feuilles semblent, sur le bleu du ciel, se dessiner immortellement vertes et glorieuses comme les feuilles d’une couronne de poète. Un jour lustré saute dans les branches, un bourdonnement de verger chante dans les arbres ; par terre il neige des parfums. La fête d’une éternelle saison de bonheur palpite dans les orangers, pleins de fleurs et de fruits, cachant dans des boutons d’argent l’or rond d’une orange : de grands bœufs roux, passant sous la verdure, emportent sur leur croupe comme la pluie blanche d’un bouquet de mariée. Une langueur de paresse, une poésie de far niente se lève dans les senteurs pâmées de ces jardins d’Armide… Sorrente, c’est le Tasse, — comme Baïes là-bas, la côte de cendres, de cavernes et de terreurs, c’est Tacite.

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À la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné par Vigneron, qui annonce le « Désespoir des bras tendus ». Un rendez-vous de la force moderne, depuis l’athlète de lutte à main plate et l’Hercule du Nord, jusqu’au gymnaste de « l’adresse française » ; tous les types : les forts de la Halle apoplectiques, à la chemise sans cravate, à la courte blouse relevant et ouverte, les marchands de vin à nuque de taureau, les maigres petits savatiers pâlots, à mine de femme, le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose, les souples tireurs de canne à tête de chat, les jolis éreintés de barrière, un bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant leur avant-bras pour faire palper à leurs voisins, sur le drap de leur manche, le « sac de pommes de terre » de leur biceps, les maîtres d’armes de régiment, une redingote passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, le front évasé, les yeux enfoncés, un petit bout de nez relevé et le visage en as de pique. À côté de ces hommes, deux genres de femmes : la vieille teneuse de gargot et de basse table d’hôte, et la petite fille du peuple, toute jeunette, au bonnet noir à rubans feu, à laquelle son amant, le gros homme élastique qui vient de tirer le sabre, redemande son mouchoir où les sous sont noués dans un coin.

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C’est un grand avènement de la Bourgeoisie que Molière, une grande déclaration de l’âme du tiers état. C’est l’inauguration du bon sens et de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute poésie en toutes choses. La femme, l’amour, toutes les folies nobles, galantes, y sont ramenées à la mesure étroite du ménage et de la dot. Tout ce qui est élan et de premier mouvement y est averti et corrigé. Corneille est le dernier héraut de la noblesse ; Molière est le premier poète des bourgeois.

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Il y a eu du grand dans le dix-huitième siècle, mais on ne veut pas le voir. On masque avec Brimborion les écuries de Chantilly.

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Les grands plaisirs du peuple sont les joies collectives. À mesure que l’individu sort du peuple et s’en distingue, il a un plus grand besoin de plaisirs personnels et faits pour lui tout seul. Pourtant, en vaguant ce soir dans une fête aux Champs-Élysées, je remarque dans la foule une sorte de processionnement passif ; pas de gaieté, pas de bruit, pas de tumulte. Le tabac, ce stupéfiant, la bière, cette boisson d’engourdissement, finiraient-ils par endormir, dans les veines de la France, le sang du bourgogne ?

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Le bouleversement du monde apparut, après la Révolution de 48, sur le Pont des Arts, à un bourgeois. Ce bourgeois vit le chien d’un aveugle mordre son maître : il courut vendre ses rentes.

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On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. À peine trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la vie.

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Ni la vertu, ni l’honneur, ni la pureté, ne peuvent empêcher une femme d’être femme, d’avoir les caprices et les tentations de son sexe.

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Une des plus grandes révolutions contemporaines est celle du rire. Le rire était autrefois un Roger Bontemps : aujourd’hui c’est un aliéné. Le comique de ces années-ci est véritablement un des modes de l’épilepsie ; dans son insanité nerveuse, il y a de la danse de Saint-Guy et de l’Odryana d’agités : c’est Bicêtre arrachant l’hilarité au public avec le sabre de Bobêche.

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Sur le registre des massacres de Septembre : « Jugé par le peuple et mis en liber… » liber est effacé, et à la place, en surcharge, on lit : « en mort… » — Il y a de ces tragiques ratures dans les destinées.

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Poe — un Hoffman-Barnum.

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Il est peu de douleurs, si grandes qu’elles soient, qui ne soient que douleur ; et j’ai vu peu de larmes, derrière les morts, qui ne fussent salies d’un intérêt ou d’une vanité.

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On ne fait pas les livres qu’on veut. Il y a une fatalité dans le premier hasard qui vous en dicte l’idée. Il y a une force inconnue, une volonté supérieure, une sorte de nécessité d’écrire, qui vous commandent l’œuvre et vous mènent la plume ; si bien que quelquefois le livre qui vous sort des mains ne vous semble pas sorti de vous-même : il vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n’aviez pas conscience.

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Des morts soudaines de jeunes filles font penser à des assassinats de la Mort.

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Rien n’est moins poétique que la nature et que les choses naturelles. La naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l’être, sont des opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition et une recomposition de fumier. C’est l’homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de matière, le voile, l’image, le symbole, la spiritualité ennoblissante.

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Un Anglais à table d’hôte est toujours mieux servi qu’un Français. Cela tient à ce que l’Anglais ne regarde jamais le garçon qui le sert comme un homme, et que tout inférieur qui se sent regardé comme un être humain méprise celui qui le regarde ainsi.

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Le je ne sais que fait ce siècle avec des ruines, et qui sera demain, est bien annoncé par la nouvelle histoire. Plus de couronnes de lauriers, plus de manteau royal, plus de perruque, plus même de chemise : rois et reines passent au conseil de révision. Le spéculum de la Critique a remplacé le burin de la Muse. L’Histoire, la grande Histoire, c’est aujourd’hui le Médecin des urines du peintre hollandais.

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Apprendre à voir est le plus long apprentissage de tous les arts.

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J’arrive à la mairie dans une de ces voitures de noces, banal carrosse de gala, où l’on cherche par terre, machinalement, un bouton de chemise de marié trop gros, et des pétales de fleurs d’oranger d’un bouquet de mariée. Il y a, dans ces voitures, une odeur de fête, de compliments, de jours endimanchés. Les mariés ne sont pas arrivés. J’attends sous le péristyle de la mairie. Passe une lorette, riante et bouffant de la jupe, les yeux de son métier sous le voile qui joue sur le rose de son teint, une torsade d’or dans les cheveux, comme si elle les avait liés avec sa ceinture : elle sent le musc, le désir et la nuit. La vie, Paris surtout, a de ces coudoiements et de ces antithèses. Sous la salle où on se marie, c’est la justice de paix ; et celle-ci y va sans doute pour quelque démêlé avec son tapissier. Elle y entre en jetant sur la porte à ma cravate blanche, qu’elle prend pour la cravate du marié, le sourire d’adieu du libre amour : c’est le Plaisir, la Beauté, la Grâce d’orgie, l’Élégance, le Désordre, la Dette. Et voici le contraire qui descend de voiture : la Dot, le Ménage, l’Économie, la Famille, l’Épouse.

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Le mariage civil est une cérémonie où la Loi ne met juste que le cœur du Code.

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Boccace dit quelque part être en adoration devant la couverture d’un Homère qu’il a dans sa bibliothèque. Il est en extase devant le dos et le nom du volume. — Les religions littéraires ressemblent aux religions. Il y a chez presque tous les hommes un respect admiratif pour le Beau qui ne leur parle pas leur langue.

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Paul et Virginie, — la première communion du désir.

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La vengeance du pauvre contre le riche, ce sont ses filles.

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Pour haïr vraiment la nature, il faut préférer naturellement les tableaux aux paysages, et les confitures aux fruits.

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Il est de si petits historiens de grandes choses qu’ils font penser à ces huîtres qui attestent un déluge.

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On s’étonne, en lisant l’Histoire Auguste, que les notions du bien, du mal, du juste et de l’injuste aient pu survivre aux Césars, et que les empereurs romains n’aient pas tué la conscience humaine.

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Louis XIV, véritable et prodigieuse incarnation de la Royauté. C’est  de lui-même qu’il en tire l’image. Il fixe le personnage royal comme un grand acteur fixe un type de théâtre.

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Le rire est le son de l’esprit : de certains rires sonnent bête, comme une pièce sonne faux.

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Les mères ne connaissent pas les petites pudeurs. Elles sont, pour cela, comme les saintes et les religieuses, au-dessus de la femme. Une mère est tombée un matin chez moi me demander où était son fils, me disant qu’elle irait le chercher n’importe où.

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Rien d’inespéré n’arrive. On est obligé de solliciter pour être officier dans la garde nationale. Et je n’ai eu qu’une aventure dans ma vie : je regardais, sur les bras de ma nourrice, un joujou ; un monsieur me l’a acheté. Ce monsieur-là ne passe qu’une fois.

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L’ennui est peut-être un privilège. Les imbéciles ne se sentent pas s’ennuyer. Peut-être même qu’ils ne s’ennuient pas. Une révolution tous les quinze ans leur suffit pour se distraire.

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La séduction d’une œuvre d’art est presque toujours en nous-même, et comme dans l’humeur du moment de notre œil. Et qui sait si toutes nos impressions des choses extérieures ne viennent pas, non de ces choses, mais de nous ? Il y a des jours de soleil qui semblent gris à l’âme, et des ciels gris que l’on se rappelle comme les plus gais du monde. La bonté du vin, c’est le verre, l’instant, le lieu, la table où on le boit. La beauté de la femme, c’est l’amour qui la regarde.

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La femme n’aime que ce dont elle souffre.

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Je vais ce soir à l’Eldorado, un grand café-concert du boulevard de Strasbourg, une salle à colonnes d’un gros luxe de décor et de peintures. — Mon Paris, le Paris où je suis né, le Paris des mœurs de 1830 à 1848 s’en va. Il s’en va par le matériel, il s’en va par le moral. La vie sociale y fait une grande évolution qui commence. Je vois des femmes, des enfants, des ménages, des familles dans ce café. L’intérieur va mourir. La vie menace de devenir publique : le cercle pour le haut, le café pour le bas, voilà où aboutiront la société et le peuple. — De là, une impression de passer là-dedans comme un voyageur. Je suis étranger à ce qui vient, à ce qui est, comme à ces boulevards nouveaux, sans tournant, sans aventure de perspective, implacables de ligne droite, qui ne sentent plus le monde de Balzac, qui font penser à quelque Babylone américaine de l’avenir. Il est bête de venir ainsi dans un temps en construction : l’âme y a des malaises comme un homme qui essuierait des plâtres.

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Peut-être l’observation, cette grande qualité de l’homme de lettres moderne, vient-elle de ce que l’homme de lettres vit très peu et voit très peu. Il est dans ce siècle comme hors du monde ; en sorte que, lorsqu’il y entre, lorsqu’il en aperçoit un coin, ce coin le frappe comme un pays étranger frappe un voyageur. Au dix-huitième siècle, au contraire, quel petit nombre de romans observés ! C’est que les gens de lettres de ce temps vivaient dans la vie qui les entourait, naturellement, comme dans une atmosphère. Ils vivaient, sans voir, dans les drames, les comédies, les romans du monde que l’habitude les empêchait de remarquer et qu’ils n’ont pas écrits.

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On vendra du Paradis tant qu’il y aura des larmes de mères. Des femmes gagnent leur vie à peindre à la gouache des ailes d’ange sur des photographies d’enfants morts.

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Immense précipitation de la vie moderne : tout va plus vite et dure moins, — depuis les systèmes de lampes jusqu’aux fortunes.

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Une main humaine, souvent une main de femme, une aumônière tendue, — c’est la quête dans l’église catholique ; une espèce de filet à papillons au bout d’un bâton de bois qu’on allonge, — c’est la quête dans la chapelle protestante. Et c’est un peu là les deux religions.

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Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie et dans les positions subalternes sont effacés et comme usés d’aspect et de manière. Même sur les choses qui arrivent, qu’ils voient, qu’ils entendent, ils ont l’air d’avoir les sens de l’âme émoussés : leur jugement n’a plus ni vivacité, ni indignation, ni colère. Ils sont affectés des choses comme de loin.

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Il semble que, dans la création du monde et des choses, le Créateur n’ait été ni libre, ni tout-puissant. On dirait qu’il a été lié par un cahier des charges : il faut qu’il fasse l’hiver pour faire l’été.

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On a souvent essayé de définir le Beau en art. Ce que c’est ? Le Beau est ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce que votre maîtresse et votre servante trouvent, d’instinct, affreux.

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Presque tous les dix ans la mode des amoureux change. Le ténébreux de 1830 a fait son temps et n’est plus de mise. Qui l’a remplacé ? Le farceur, l’homme drôle. Cela vient de l’influence du théâtre sur les femmes. On était dans ce temps-là à Antony. Aujourd’hui, on est à Grassot. C’est le rôle, l’acteur dominant, culminant, du jour, qui donne le la à la séduction et au ton de l’amoureux.

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Les républiques modernes n’ont pas d’art.

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Quand vous avez travaillé toute la journée, quand votre pensée s’est échauffée tout le jour sur le papier, sans le contact et le rafraîchissement de l’air et des distractions, votre tête, que vous sentez dans la journée lourde de la crasse d’une cervelle, vous semble, à la nuit, pleine d’un gaz léger, spirituel, capiteux…

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On ne peut demander aux contradictions d’un homme que la sincérité et la gratuité.

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La distinction des choses autour d’un être est la mesure de la distinction de cet être.

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Les peuples n’aiment ni le vrai ni le simple. Ils aiment la légende et le charlatan.

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Je n’ai jamais vu un imbécile être cynique : il ne peut être qu’obscène.

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Dans toute société d’hommes, une marque, un signe de l’individu impose sa reconnaissance et son autorité à tous. Cette chose qui fait autour de lui le respect et une disposition des autres à s’incliner sous ses idées, — c’est le caractère.

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L’horreur de l’homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois échappatoires : l’ivresse, l’amour, le travail.

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Les enfants d’aujourd’hui ne semblent plus avoir de premier mouvement. Que sera la France qu’ils seront ?

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Les préjugés sont l’expérience des nations : ils sont les axiomes de leur bon sens.

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Art nouveau du comédien que celui de se dessiner. Frédérick-Lemaître a eu des lignes où il a mêlé Daumier à Michel-Ange. J’ai vu à Paulin Ménier des effets de dos qui ressemblaient à un croquis de Gavarni. Rouvière avait des désespoirs et des épilepsies de mains qui faisaient songer aux lithographies de l’Hamlet de Delacroix.

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Parler pour parler, c’est la femme. Les hommes chantent quand ils sont entre eux. La femme chante, quand elle est seule, pour parler.

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La plus grande force de la religion chrétienne, c’est qu’elle est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des maladies, de tout ce qui afflige le cœur, la tête et le corps. Elle s’adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations à ceux qui en ont besoin, l’espérance à ceux qui désespèrent. — Les religions antiques étaient les religions des joies de l’homme, des fêtes de la vie. Depuis, le monde est devenu vieux et douloureux. C’est la différence d’une couronne de roses à un mouchoir de poche : la religion chrétienne sert quand on pleure.

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Un respect vous saisit quand on entre dans ces catacombes de l’état civil, dans ces couloirs de registres en vélin blanc. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel : naissances, décès, mariages, abjurations. L’œil accroche au passage quelque nom de vieille paroisse qui fait songer : Saint-Séverin, Saint-Jean-en-Grève. Là est le passé de Paris. Ce papier est la seule mémoire de tant de morts. Né, marié, mort, — que d’ombres n’ont que cette biographie ! Et quelle anonyme poussière ferait tout ce passé de millions d’hommes qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur vie qui est là ! Il rôde et furète là-dedans, avec l’air du génie du lieu, flairant les actes, découvrant les vieilles naissances et les vieilles morts, comme on trouve les sources, avec une espèce de divination, un vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres, grand, fort, cassé et voûté : il ressemble à une figure du Temps dans un vieux tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la mort, comme les souris blanches des cimetières.

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Il passe lentement un, deux, trois, quatre, cinq individus. On compterait les passants sur ses doigts. Puis un chien qui fait comme un homme le tour de la place ; puis un autre. Puis, voilà une femme en chapeau. Il y a au milieu de la place une petite voiture de mercerie où personne n’achète : à deux heures, la marchande ferme et s’en va… Il y a quelque chose de plus mort que la mort, c’est la vie d’une place de ville de province.

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Il n’y a point de théâtre ici. Je m’en vais au tribunal voir juger, un jour de police correctionnelle. Une salle où passe le tuyau d’un poêle, des fenêtres à jalousies, un Christ sur un mur qui regarde un Napoléon de plâtre. Une petite servante de treize ans est sur le banc, une malheureuse enfant : elle gagnait quatre francs par mois chez une femme qui l’accuse de vols de liqueur et de sirop. La justice est là avec la cravate blanche et les lunettes d’or du président. Un jeune substitut replet se renverse, le coude sur son code, avec une désinvolture de blasé à une loge d’Opéra. Là, en face, le greffier qui a l’air d’un diable de Nuremberg. Puis en bas du tribunal, la face plate et les yeux bordés de jambon, l’huissier avec son petit manteau noir qui pend à son habit comme une aile cassée de chauve-souris. La petite fille pleure. Vraiment, à voir la misérable petite, pelotonnée sur le banc et le mouchoir aux yeux, qui a commencé la vie par la mendicité, et qui n’a eu nul appui, nul enseignement pour résister aux pauvres petits vices de son âge, il vous prend une mélancolie profonde. On en sort à la voix du président qui, s’adressant au père de l’enfant, un idiot mendiant, lui reproche de n’avoir pas développé « le sens moral » dans son enfant : à ce mot, le père semble vaguement chercher de l’œil une araignée au plafond. La petite fille en a pour quatre ans de maison de correction. On passe à une affaire d’outrage aux mœurs. Il y a deux petites filles de treize à quatorze ans, aux yeux de charbon ardent, qui se dandinent et se frottent, avec une lasciveté animale, contre les bancs. Elles déposent de « sottises » qu’on leur a faites, avec une aisance, une propriété de termes véritablement monstrueuses. Le prévenu est un gros homme à épaules de bœuf, sanguin, interrupteur, qui veut toujours parler, donner « l’opinion de ses idées », et dont l’émotion se traduit par un croissant de transpiration sous les aisselles, sur sa blouse. À tout moment, il se lève, agite derrière son dos ses deux grosses mains de Goliath. Les témoins déposent ; des dépositions gluantes, baveuses, insaisissables et qui s’embrouillent. Le tout se passe en famille. Il y a une interruption d’audience où tout le monde se rapproche ; l’huissier offre une prise au prévenu ; les témoins, le brigadier de gendarmerie, le public, le greffier entrent dans le prétoire et se mêlent en groupes. L’avocat discute un plan des lieux avec le brigadier ; le prévenu retouche au plan. Les témoins s’embrouillent de plus en plus ; et je ne sais ce qu’il arrive parce qu’il est six heures, et que l’avocat ne fait que commencer sa plaidoirie, un tableau effrayant de la démoralisation des villages par la balle du colporteur, par les obscénités que les petites filles lui achètent en se cotisant.

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La nature ne fait point meilleur. Elle est une leçon d’endurcissement. L’humanité se désapprendrait si elle n’avait sous les yeux que ce spectacle de fatalité, ce circulus de dévorement où tout est à la force, où il n’est d’autre justice que la nécessité ; où du plus petit au plus grand des animaux, du plus noble au plus vil, la vie de l’un vit de la mort de l’autre.

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Les petits esprits, qui jugent hier avec aujourd’hui, s’étonnent de la grandeur et de la magie de ce mot avant 1789 : le Roi. Ils croient que cet amour du Roi n’était que bassesse des peuples. Le roi était simplement la religion populaire de ce temps-là, comme la patrie est la religion nationale de ce temps-ci. Et peut-être quand les chemins de fer auront rapproché les races, mêlé les idées, les frontières et les drapeaux, il viendra un jour où cette religion du dix-neuvième siècle paraîtra presque aussi étroite et petite que l’autre aux journaux ne parlant plus qu’une langue.

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Un ouvrier a, devant moi, d’un mot, d’un de ces mots de peuple qui disent tout, baptisé le style de ce temps sans style, le style du dix-neuvième siècle : « C’est une julienne. »

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Dans les sociétés de la vie, le lendemain ne rit jamais comme la veille. La gaieté d’un salon se fane avant son papier. Le plaisir d’une maison vieillit avant ses hôtes.

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Il est indispensable pour être célèbre d’enterrer deux générations, celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège, la vôtre et celle qui vous a précédé.

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Il est des jours où le soleil me semble vieux et les astres usés. Le firmament montre sa trame. Il y a des morceaux d’azur où j’aperçois comme des repeints, et des nuages où je vois des espèces de rapiéçages. Je ne sais quel ton pisseux les siècles ont donné à ces frises de l’univers. L’émail d’en haut paraît éraillé par le pas et les clous des souliers du Temps. Le soleil est fané. La création me fait l’effet de ces directeurs de théâtre, menacés de faillite, auxquels les fournisseurs ne veulent pas faire de nouveaux ciels et qui resservent au public leurs vieux décors et leurs fonds de magasins. Qu’il devait être autre le dais nuptial de nos premiers pères, d’Adam et d’Ève ! Toute cette voûte flambant neuf, les étoiles toutes jeunes, l’azur ressemblant à des yeux bleus de quinze ans, une prodigalité d’étoiles, un infini de planètes, des ellipses et des paraboles de feu, un éblouissement de prodiges, des astres de lumière grands comme des boucliers !

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On a beaucoup écrit sur la tragédie, sur la grande tragédie du grand siècle. Et cependant rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette belle gravure des Comédiens françois de Watteau. Comme c’est le sens et la couleur de la tragédie, telle qu’elle fut conçue dans le cerveau d’un Racine, déclamée, chantée, dansée par une Champmeslé, applaudie par les gens bien nés d’alors et les seigneurs sur les banquettes ! C’en est la pompe, la richesse, la composition solennelle, le geste accompagnant la mélopée… Oui, la tragédie respire et vit là, mieux que dans l’œuvre imprimée et morte de ses maîtres, mieux que dans les reconstitutions des critiques ; là, sous ce portique ordonnancé par un Perrault, qui laisse voir sous un de ses arcs le jet d’eau d’un bassin de Latone ; là, dans ce quatuor balancé, dans cette partie carrée où la passion semble un menuet grandiose. Quel roi-soleil de l’alexandrin, celui à qui une Ariane dit « Seigneur ! » ce glorieux personnage, couronné de sa perruque, en grand et magnifique habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa cuirasse de rayons ! Et quelle reine tragique de Versailles, celle qu’on appelle de ce grand nom : « Madame ! » la princesse au panier superbe, le corsage comme la queue d’un paon ! Et quelle compréhension dans ces deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de leurs tirades, le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se détournent pour pleurer et font une si singulière perspective d’attendrissement !

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En Allemagne, une chambre d’auberge à deux lits évoque tout de suite à l’œil et à la pensée l’idée d’un mari et d’une femme, d’un ménage. Tout, jusqu’aux rideaux d’un blanc nuptial, parle d’un amour honnête, consacré, autorisé. En France, la chambre d’auberge n’est jamais conjugale : on croit voir aux murs, sur les meubles, l’ombre et la trace d’un enlèvement, d’un Monsieur avec sa maîtresse ; l’oreiller ne semble avoir gardé que le moule du plaisir.

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J’ai vu Heidelberg. Il m’a semblé voir l’œuvre de Victor Hugo quand la postérité aura passé dessus, quand les mots seront rouillés, quand des pans superbes de l’œuvre auront la solennité de la ruine, quand le temps, comme un lierre, aura monté dans la beauté de ces vers. Vieux et cassés, les hémistiches garderont la majesté foudroyée de ces rois Sarmates frappés de boulets en pleine poitrine. Et le vaste palais de poésie du maître demeurera grand et charmant comme ce géant de grâce mêlant Albert Dürer à Michel-Ange, brouillant Rabelais et Palladio, ayant Gargantua dans sa tonne et l’Invicta Venus dans sa chapelle.

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En voyant le chœur de la cathédrale de Mayence d’un rococo si tourmenté, si joliment furieux, avec ses stalles qui semblent une houle de bois ; puis ces églises de Saint-Ignace et de Saint-Augustin, aux balustres des orgues égayés d’amours comme un théâtre Pompadour, la pensée se perd sur ce catholicisme, si rude en ses commencements, si ennemi des sens, tombé dans cette pâmoison et cet éréthisme, qui est l’art Jésuite. Ce ne sont qu’évêques dégingandés au pas saltateur de Dupré, grands prêtres de bacchanales, anges qui tiennent le saint ciboire avec le geste d’un arc qu’un amour détend, saints qui se renversent sur le crucifix avec des mouvements de violoniste, effets de lumière derrière les autels qui ressemblent à une gloire derrière une conque de Vénus, toute une religion descendue du Corrège et que Noverre semble avoir réglée comme le plus délicieux opéra de Dieu ; — si bien qu’au son des flûtes, des bassons, de la musique la plus chatouillante, la plus enivrante, la plus ambrée, si l’on peut dire, on s’attend à voir un joli homme d’évêque, avec le geste sautillant d’un marquis, tirer l’hostie d’une boîte d’or et l’offrir comme une pastille ou comme une prise de tabac d’Espagne !

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Au Musée de Cassel, des Rembrandt à peu près ignorés. Surtout une merveilleuse bénédiction de Jacob : un rêve de lumière blonde. Ce sont des légèretés de peinture à la colle, des transparences d’aquarelle, une touche voltigeante et  pareille à un rayon de soleil sur de l’écaille, toutes les couleurs qu’aime Rembrandt, jusqu’à celles qu’il tire de la fermentation et de la moisissure des choses, comme des fleurs de pourriture et des phosphorescences de corruption. Le jour est biblique ; les trois lumières dégradées, l’ombre du vieillard, la douce lumière du ménage, le rayonnement des enfants, semblent l’admirable image de la famille, soir, midi et aube, le Passé bénissant de son ombre, devant le Présent éclairé, l’Avenir éblouissant.

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Je demande au garçon, je ne sais pourquoi, s’il y a quelqu’un qui règne à Cassel. Il y a des points sur le globe où l’on ne voit pas la place d’un souverain. Le garçon m’apprend cependant qu’il y en a un à Cassel, sous lequel Cassel gémit : le royaume d’Yvetot sous Denys le Tyran ! — Mais enfin, dis-je à ce garçon, vous êtes un pays constitutionnel, vous avez des chambres, vous devez avoir une opposition. — Oui, monsieur, nous avons une opposition. — Eh bien ! qu’en faites-vous ? — Rien, monsieur. Il n’y a personne chez nous pour se mettre à la tête de l’opposition.

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… En sortant de Kroll, la voiture m’emporte à travers des rues de palais, sur le petit pavé bruyant, je ne sais où, à une porte éclairée où il y a une affiche : au fond d’une cour, j’entre dans une grande salle de bal rayonnante de gaz. Une dizaine de femmes, auprès des tables, sont sur des divans dans des poses lasses et stupides. Au milieu, un petit pianiste mécanique de quinze ans, de la force d’une nuit de musique, automatique et flave, sans regard, joue éternellement sur un piano. De temps en temps, la voix de soprano d’une femme se lève avec la musique et bruit avec elle. La porte du fond parfois s’ouvre, et des femmes entrent, marchent avec des pas de revenants, et s’asseyent. Elles ont des tailles plates de poupée, et l’on cherche, dans leur dos, comme dans le dos d’une Olympia, où on les remonte. Une pâle vierge à la Holbein apparaît jouant avec des fruits sur une assiette, grignotant, et riant d’un rire de songe. Puis me voici dans une lumière toute rousse de petit café enfumé. Les cigares et les pipes y font des nuages visibles et qui se tordent comme une idée bête qu’on poursuit. Trois jeunes filles en costume tyrolien, l’aigrette au chapeau, les bretelles à la gorge, chantent sur une estrade et font sonner l’écho de leurs montagnes. Et alors, vers ma table, le crâne et le front balayés et baignés de grandes mèches de cheveux blancs, quelqu’un d’à peine vivant, d’oublié par la mort, par la guerre, s’approche, branlant comme une ruine. Le pauvre petit vieillard, ensuairé dans sa longue redingote tachée du ruban d’une croix, avance vers moi sa tête, où deux yeux sortent, fixes et saillants, morts et terribles comme ceux d’un soldat à qui on enfoncerait une baïonnette dans le ventre. De grosses moustaches blanches lui masquent la bouche et lui remontent jusqu’au bout du nez, quand il parle. Son menton tout écourté et ravalé par l’édentement a un perpétuel tremblotement. Il semble mâcher des restes d’idées, de souvenirs, de mots. Il a peine à porter la petite boîte de parfumerie où il cherche l’eau de Cologne et la pommade qu’il veut me vendre ; à tout moment, il les pose devant moi, en s’appuyant dessus, prêt à tomber ; et ses yeux, s’ouvrant de plus en plus, le vieux soldat de Blucher, de cette voix qui semble sortir d’un trou, de cette voix de son passé, un murmure comme un cri de dessous la neige, me bredouille en français : « Entré à Paris !… » — On respire ici, dans cette ville nocturne, un air d’Hoffmann.

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Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde est peut-être un tableau de musée.

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Il y a des auteurs qui sont antipathiques comme des personnes. En les lisant, on croit les voir.

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À la longue, on devient triste, comme si on enfonçait dans de la matière, à côté d’hommes et de femmes qui ne paraissent penser que par leurs sens.

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Ce qui me dégoûte, c’est qu’il n’y a plus d’extravagance dans les choses du monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque grand toqué de gloire ou de foi, qui brouille un peu de la terre et tracasse son temps à coup d’imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois, à l’équilibre des budgets. Il n’y a plus de fou, même parmi les rois.

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Je m’éveille ce matin dans une chambre pleine de portraits d’aïeux et d’aïeules qui me regardent tous dans le costume de leur profession ou dans l’habillement de leur pensée, avec des accessoires aussi naïfs d’indication que les phylactères du Moyen Âge : le médecin avec un Boerhaave à la main, le curé avec un paroissien, l’homme de banque avec une lettre de change. Il y a aussi un garde-française au pastel tout pâli, une petite fille qui a un serin jaune perché sur le bras, une vieille femme noire, austère, janséniste, la mère inconsolable du garde-française tué en duel à vingt ans. On sent dans ces portraits, tous en costume de leur état, l’ordre de la société passée, l’orgueil, chez chacun, de son ordre et de son costume professionnel. Aujourd’hui, un avoué se fait peindre en habit de chasse, et un notaire en homme du monde. C’était une bonne chose que cette habitude ancienne de transmission des portraits de famille ; c’était un enchaînement de la race. Les morts n’étaient enterrés que jusqu’à la ceinture. Le type physique léguait le type moral. Il y avait comme des patrons de votre conscience dans ces mauvaises toiles autour de vous. L’exemple des vôtres vous entourait. Et dans cette pièce remplie de portraits de famille, le germe d’une mauvaise était mal à l’aise.

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Une femme meurt sur la place. Une fenêtre éclairée et comme vivante au milieu des ténèbres, des cierges allumés, du blanc de rideaux, et sur les feux des cierges, des ombres qui passent, une ombre qui se penche : c’est l’extrême-onction qu’on donne à la malade, — un mystère qui passerait sur une flamme. La nuit est noire et pleine d’étoiles. L’heure semble homicide et sereine. Il y a répandu et comme tombant de cette fenêtre ce je ne sais quoi de solennel, d’horrible et de sacré que la Mort amène avec elle dans une maison. Dans l’air, dans la nuit, dans l’haleine de l’ombre, il y a comme un souffle qui s’exhale, comme une aile qui s’essaye : quelque chose qui a été quelqu’un qui va s’envoler.

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C’est la Fête-Dieu. On tend toutes les rues de draps. Comme une femme disait à un vieux paysan d’en face qu’un drap qu’il tendait serait bien bon pour l’enterrer : « Ah ! ben oui, ce serait du trop beau pour moi… Un sac, c’est tout ce qu’il faut… » — L’avarice du paysan va jusqu’à l’économie du linceul. Il craint que sa mort ne lui coûte trop cher. Il achèterait au rabais, s’il le pouvait, les vers du tombeau.

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C’était en me promenant dans la ruelle, au bout de la rue étranglée entre des murs de jardins percés de portes. Le soleil tombait. Un souffle passait comme un murmure dans la cime des hauts peupliers. Le coucher du soleil glaçait d’une vapeur de chaleur les verdures au loin. À ma gauche, le massif des marronniers de la Vieille-Halle se détachait en noir sur le ciel jaune ; les dernières feuilles marquaient et se digitaient, comme les dessins de l’agate arborisée, sur l’or pâlissant du soir. Dans la masse des arbres, de petits jours passant semblaient piquer des étoiles. C’était l’effet étrange de ce Soir, du paysagiste Laberge, qui est au Louvre, découpant la nuit des arbres et collant leurs feuilles d’ébène sur un ciel d’une lumière infinie et d’une magnificence mourante.

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Sur le chemin de fer, il y avait une voiture avec un coupé et des volets fermés. On y a fait monter des femmes qui pleuraient dans des mouchoirs de cotonnade bleue. Des oiseaux qui s’étaient posés sur la voiture se sont dépêchés de s’envoler… J’ai lu alors : Service des prisons.

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Un escalier en colimaçon à rampe de bois graisseuse ; des odeur