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La
Nuit de la Saint-Sylvestre est un lever de rideau qui fut présenté
en décembre 1851 à Arsène Houssaye, alors directeur de la Comédie-Française,
qui le refusa.
Ce « tête-à-tête » met en présence deux acteurs, « une grande
coquette » et un « jeune premier ». Il s’agit d’une conversation
brillante, allusive, marquée par l’esthétique fantaisiste dont les Goncourt,
alors, se réclamaient. « La grande coquette » a pour modèle Mme
Allan, à qui les deux frères, sur la recommandation de Janin, avaient montré
la pièce. Actrice célèbre, elle avait joué en France, en 1846, le célèbre
Caprice de Musset après l’avoir fait connaître en Russie. La Nuit
de la Saint-Sylvestre parut dans le deuxième numéro de L’Éclair,
le 19 janvier 1852.
Jean-Louis Cabanès
LA NUIT
DE
LA SAINT-SYLVESTRE
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TÊTE-À-TÊTE
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31 DÉCEMBRE 1851
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PERSONNAGES
LA GRANDE COQUETTE. — LE JEUNE PREMIER.
Un
petit salon. — Au fond, une cheminée entre deux portes. — Un guéridon auprès
de la cheminée. — À droite, une toilette.
SCÈNE
PREMIÈRE.
LA GRANDE COQUETTE, ouvrant la porte à gauche.
Non, tout à l’heure ; je sonnerai. Le vilain froid ! — Elle
s’assied près de la cheminée. — Le vilain temps ! Cela me rappelle la Néva.
Où vont donc les ciels bleus ? Ah ! si on vendait l’azur comme on
vend un Raphaël, tu ne le garderais pas longtemps, ma pauvre Italie :
il irait à Pétersbourg… s’il n’allait à Londres ! — Elle va à sa toilette.
— Ces revues de l’an… Oh ! le temps vous décoiffe !… Je ne suis,
hélas ! ni poète ni vaudevilliste. Je n’ai jamais frappé à la porte de
la Fantaisie ailée ; peut-être ne m’eût-elle pas répondu… Une humidité !
il faut refaire mes bandeaux !… De fait, vous avez, mes maîtres, le rire
de l’un et le nez de l’autre ; des sourires de perles ; les plus
drôles et les plus jolies ; et de cet essaim de grâces légères, de ce
capital d’éclats de rire, vous faites… des coq-à-l’âne, de la gaze et de faux
mollets !… Pourtant une épitaphe de 1851, on pourrait de cela, il me
semble… À part moi, dans le fond de mon avant-scène, je faisais la liquidation
des ridicules, des succès, des pièces, des sifflets, des apothéoses qui ont
paradé à la rampe du Temps une heure, un jour, une semaine, — c’est le nom
des siècles en notre beau pays de France, — et… — Allons bon ! sur quel
feuilleton ai-je marché ce matin ? Pourtant, ce n’est pas lundi. — Regardant sur la toilette et feuilletant
un manuscrit. — Un manuscrit ! Dix pages… Oui, pas plus. C’est une manière de
se recommander qui en vaut une autre… tout au moins. Les noms ?… inconnus…
Une dédicace ?… à moi !…
— Lisant —
« Madame, vous avez joué le premier rôle dans ce proverbe que Musset
a écrit sur un coin de sofa, dans un salon du meilleur monde. Dans ce rôle,
madame, vous aviez toutes les aristocraties. Vous étiez Mme de
Léry jusqu’au bout des bottines. Vous aviez — il ne vous en souvient peut-être
plus — des impertinences de tête de la dernière faiseuse. Vous aviez, madame,
des sourires qui valaient deux méchancetés, et des regards qui valaient tout
un amour. » Eh ! c’est assez écrit. « À vous, madame, cette
œuvre que rien ne patronne auprès de vous, ni le nom de ses auteurs ni son
mérite sans doute. Parfois un rayon de soleil dore une toile d’araignée. Ferez-vous
comme lui, madame, pour notre pauvre… » — Tournant
la tête — Hein !
La porte s’ouvre.
SCÈNE II
LA GRANDE COQUETTE. LE JEUNE PREMIER
Entrant.
LA GRANDE COQUETTE.
Indiscret !
LE JEUNE PREMIER.
Madame…
LA GRANDE COQUETTE.
Mon cher, vous êtes en retard sur l’heure de vos visites.
LE JEUNE PREMIER.
Moi ! peut-être ; mais ceci — tendant un sac de bonbons
— est en avance de trois quarts d’heure sur l’année que je viens souhaiter.
LA GRANDE COQUETTE.
Je vous reconnais : vous avez des habitudes auxquelles
vous tenez…
LE JEUNE PREMIER.
Autant qu’un vieillard à ses vieux amis.
LA GRANDE COQUETTE.
C’est bien aimable à vous d’avoir monté ce joli sac.
Asseyez-vous. Causons. D’où venez-vous ? Vous prendrez bien une tasse
de thé ?
LE JEUNE PREMIER.
Des Variétés.
LA GRANDE COQUETTE.
Moi, du Palais-Royal.
LE JEUNE PREMIER.
Ah ! nous disions adieu à la même personne.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous apportez de l’esprit.
LE JEUNE PREMIER.
Vraiment, je n’ai pris sur moi que le nécessaire.
LA GRANDE COQUETTE.
Un de ces jours, vous direz l’indispensable !
Vous vous faites modeste comme l’humilité chrétienne, mon cher !
LE JEUNE PREMIER.
Et cette pauvre Miss, je ne la vois pas ?
LA GRANDE COQUETTE.
Ah ! ne m’en parlez pas !
Elle sonne, une femme de chambre paraît
à la porte de gauche.
Le thé.
La femme de chambre sort.
Perdue ! mon cher.
LE JEUNE PREMIER.
Pleurez, dieux et déesses ! une petite bête si
bien douée ! — Après cela un chien n’est jamais trouvé que par un voleur.
Avec une affiche et deux louis vous rentrerez dans cette affection-là.
LA GRANDE COQUETTE.
Dans ce grand Paris, tout se perd !
LE JEUNE PREMIER.
Tout s’égare, madame, mais rien ne se perd. Borel,
Borel du Rocher de Cancale, perdu dans une arrière-gargote, un Russe
met la main dessus. — Et… tout se retrouve, madame.
On apporte le thé sur le guéridon.
LA GRANDE COQUETTE.
J’ai envie d’avoir un singe à présent.
LE JEUNE PREMIER.
Est-ce que vous tenez absolument à ce qu’on mette
vos Sèvres en salade ?
LA GRANDE COQUETTE.
Le
grand mal ! Ces pauvres singes ! ça doit loger l’âme d’anciens raccommodeurs
de faïence ; ils tâchent de faire aller leur ancien métier !
LE JEUNE PREMIER.
Il fallait en acheter un……… de ces raccommodeurs, comme vous dites, au boulevard
du Temple du temps de M. Charles.
LA GRANDE COQUETTE.
Quel rôle ! Recommencer Daniel tous les soirs ! Ah ! vous savez,
je reçois — j’ai pris le jeudi.
LE JEUNE PREMIER.
Les jeudis de Mlle Clairon ?
LA GRANDE COQUETTE.
Si je faisais faire mon portrait ?
LE JEUNE PREMIER.
Pour qui ?
LA GRANDE COQUETTE.
Pour moi. — Qui prendre ?
LE JEUNE PREMIER.
Ricard.
LA GRANDE COQUETTE.
C’est… ?
LE JEUNE PREMIER.
Un jeune homme de talent : cinq mots qui vont ensemble plus rarement
qu’on ne croit.
LA GRANDE COQUETTE.
Il a exposé ?
LE JEUNE PREMIER.
Vous me rappelez les gens qui demandent d’un médecin s’il est décoré. Oui,
madame, il a exposé… moins que Courbet pourtant [1].
LA GRANDE COQUETTE.
Ce monsieur qui peint si bien des gaines de parapluie ? En notre bouffon
de siècle, on ponte sur le ridicule, comme on ponterait sur une bonne carte.
LE JEUNE PREMIER.
C’est tout simple. Il n’y a rien de tel que de casser des carreaux pour mettre
les gens aux fenêtres.
LA GRANDE COQUETTE.
Ma foi ! si on s’y met pour voir ses toiles, il n’y aura que des commissionnaires
qui s’y reconnaîtront !
LE JEUNE PREMIER.
En tout cas, si ce sont des paysans, ils tournent le dos au Berry ; et
je sais bien qui y chercherait longtemps sa Gerbaude.
LA GRANDE COQUETTE.
Avez-vous vu le mariage de Victorine ?
LE JEUNE PREMIER.
Non,
madame. On dit que George Sand a retrouvé un manuscrit de Sedaine. — Je ne
suis pas allé au Gymnase depuis le drame de Balzac.
LA GRANDE COQUETTE.
Ah ! oui.
LE JEUNE PREMIER.
Un homme dont la canne n’a pas été donnée à mille roubles, quand celle de
Voltaire s’est vendue cinq cents francs ; et on lui fait attendre un
tombeau, comme on ferait attendre une lecture à un pauvre diable ! Oui,
Mercadet ! sa dernière œuvre, son testament, une intrigue d’argent, un
dénoûment d’argent, une asphyxie de billets Garat ! Mercadet ! le
cours de la rente devenu le poème du siècle ! Mercadet, l’autopsie des
probités de banque, le doit et avoir entamant l’honnête homme, le titillement
des écus battant plus haut que le cœur du père ! Mercadet ! Mercadet !
toute une vie, tout un génie de guérillas pour égorger une bourse au coin
d’une affection………… Devinez qui j’ai vu à la première représentation ?
LA GRANDE COQUETTE.
Non, vraiment.
LE JEUNE PREMIER.
L’ombre de Beaumarchais !
LA GRANDE COQUETTE.
Vous êtes charmant, ce soir !… Et applaudissait-elle ?
LE JEUNE PREMIER.
L’ombre ?… Comme une claque qui comprendrait.
LA GRANDE COQUETTE, souriant.
Alors… Toutes les fois que je prends du thé avec vous, il me semble que je
joue le Caprice.
LE JEUNE PREMIER.
Vous avez assez de grâce, madame, pour continuer la pièce.
LA GRANDE COQUETTE.
Un mot de courtisan !… Ah çà ! est-ce crainte
des courants d’air ou piqûre de tarentule ? Vous ne posez pas sur votre
chauffeuse ?
LE JEUNE PREMIER.
Madame, il y a trente-cinq mille animaux dans une goutte d’eau, et trente-six
mille façons de trouver ses aises.
LA GRANDE COQUETTE.
Pour lire les lettres aimées, vous faites comme ce monsieur dont parle Mérimée :
vous ôtez vos faux-cols.
LE JEUNE PREMIER.
Mon Dieu ! madame, toutes les jouissances sont sœurs ; elles doivent
rester en bouquet.
LA GRANDE COQUETTE.
Devenez ministre, mon ami, vous vous ferez jouer quelque chose à vos repas
par la musique de la garde nationale.
LE JEUNE PREMIER.
Voyons, pour lire un livre, madame, le bien lire, un bon fauteuil n’est-il
pas aussi nécessaire qu’un coupe-papier, une bonne lampe qu’un bon fauteuil,
et un bon feu qu’une bonne lampe ?
LA GRANDE COQUETTE.
Assurément.
LE JEUNE PREMIER.
Eh bien, madame, il n’y a qu’un homme en France qui ait compris l’ami de Mérimée !
LA GRANDE COQUETTE.
Qui ça ?
LE JEUNE PREMIER.
Un limonadier, limonadier littéraire, qui vous fait lire Paul de Kock en vous
servant un grog, et les mystères d’Udolphe, si vous prenez une choppe.
LA GRANDE COQUETTE.
On y chante, à votre café ?
LE JEUNE PREMIER.
Nous ne sommes pas encore si Arabes que cela.
LA GRANDE COQUETTE.
C’est dommage. Vous figurez-vous, par exemple, Mme Chung-Ataï,
accompagnant sur la viole deux pages de Rousseau et un verre d’anisette… À
propos, j’ai deviné un de ses couplets à la chinoise ; et vous ?
LE JEUNE PREMIER.
Moi, j’ai l’habitude de ne rien entendre quand je me bouche les oreilles.
LA GRANDE COQUETTE.
Le voici : Ah ! messieurs, que c’est laid d’avoir des habits noirs !
Ah ! mesdames, que c’est vilain de marcher soi-même ! Je sais le
chinois, mon cher !
LE JEUNE PREMIER.
Tant mieux, vous l’apprendrez aux gens qui l’enseignent.
LA GRANDE COQUETTE.
Il y a des jours où je voudrais être en Chine…
LE JEUNE PREMIER.
Est-ce les jours où l’on vous applaudit ?
LA GRANDE COQUETTE.
Je peindrais toute la journée des dragons verts avec des pinceaux de moustaches
de rats. J’aurais un mari rhomboïdal comme Confucius. J’aurais à ma fenêtre
des vitres en écailles d’huître. Ah ! l’heureux pays ! J’enverrais
des invitations à dîner sur papier rouge. Un pays où tout est à rebours !
Les chênes ont deux pieds de haut ; ils taquinent la nature, ces braves
Chinois !… Des pagodes qui carillonnent à sept étages de carillon dès
que le vent soupire. Je m’ennuierais ? Je mangerais des ailerons de requin,
je fumerais des rêves d’opium, je jouerais du gong les dimanches. Le beau
pays, vous dis-je ! Tranquille, cerné d’une grande muraille ! Une
terre de paradoxe, où l’on a du thé dans les veines, de l’essence de cloporte
en guise de moutarde anglaise, et où le jour de l’an s’appelle la fête des
lanternes !
LE JEUNE PREMIER.
Eh bien ! oui, le beau pays… où les femmes ne marchent pas !
LA GRANDE COQUETTE.
Vous y tenez ?
LE JEUNE PREMIER.
Oh ! je suis garçon, moi.
LA GRANDE COQUETTE.
Eh bien ! allez vous marier là-bas.
LE JEUNE PREMIER.
Voyager, madame, y songez-vous ? Le supplice d’aller chez un commissaire…
un endroit où il y a une lanterne et une allée ; se mettre sous une toile
comme une bête engraissée ; avoir l’ennui de poser devant un physionomiste
qui vous fait un portrait flatté comme un daguerréotype ; faire ses malles :
il y a deux millions de tracas dans cette phrase-là. Et voyager, car tout
cela n’est que l’exorde, avoir l’onglée, le mal de mer, des œufs pourris,
la fièvre jaune, des places de rotonde, et l’éléphantiasis.
LA GRANDE COQUETTE.
Allons donc !… Encore une tasse de thé ?
LE JEUNE PREMIER.
Madame, il n’y a qu’une manière de voyager, c’est de n’avoir qu’une chemise,
et de la brûler quand elle est sale. Un bagage qui gêne peu, et une lessive
qui ne gêne pas. C’est la manière des sauvages.
LA GRANDE COQUETTE.
Des Anglais !
LE JEUNE PREMIER.
C’est le mot poli.
LA GRANDE COQUETTE.
C’est pourtant fort bête de rester toute sa vie comme un pot de fleurs sur
une fenêtre à regarder passer les hirondelles.
LE JEUNE PREMIER.
Les hirondelles déménagent, madame, elles ne voyagent pas. D’ailleurs, où
aller où vous ne trouviez la carte de toutes les personnes que vous connaissez ?
Dans deux ans, tout le monde aura été partout. Mon bottier est allé en Espagne.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous voudriez me faire croire qu’il a rapporté la Petra Camara ?
LE JEUNE PREMIER.
Non, que je sache.
LA GRANDE COQUETTE.
Quelle opinion vous ont donnée les señoritas ?
LE JEUNE PREMIER.
Qu’il n’y a pas de gardes municipaux en Espagne.
LA GRANDE COQUETTE, riant.
Il n’y a personne ; je vous dirai, qu’à moi, cela m’a fait presque comprendre
Bartolo !
LE JEUNE PREMIER.
Eh ! madame, qui ne le comprend dans un pays de boléro et de soleil ;
— c’est un bien mauvais livre que le soleil ! — où le raisin fait du
malaga, et où le malaga fait danser les filles.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous avez pourtant passé la Manche, monsieur le sédentaire ?
LE JEUNE PREMIER.
J’ai été embarqué. Je passais… on m’a mis de la chaîne comme dans un incendie.
LA GRANDE COQUETTE.
Et l’exposition de Londres ?
LE JEUNE PREMIER.
Un joli carrousel entre les économistes.
LA GRANDE COQUETTE.
Et encore ?
LE JEUNE PREMIER.
La première bonne action de l’Angleterre… qui ne lui ait rien rapporté. Le
Palais de Cristal nous a sacrés de la première royauté, madame, la royauté
du goût.
LA GRANDE COQUETTE.
Oh ! celle-là…
LE JEUNE PREMIER.
Tenez, j’ai été embarqué par un original… homme d’esprit, au reste. Ah !
ah ! ah !
LA GRANDE COQUETTE.
Qui vous fait rire ?
LE JEUNE PREMIER.
Un mot de lui. — Vous ne vous fâcherez pas ? Je vous préviens que c’est
un mot sans illusions : le : Je t’aime ! d’une femme ;
c’est le : Ce que vous voudrez d’une ouvreuse : seulement c’est
plus cher.
LA GRANDE COQUETTE.
Votre ami est comme Crébillon fils, monsieur : il aime les femmes un
peu plus qu’il ne les estime ; heureusement que M. Arsène Houssaye a
fait la maîtresse de Corneille Schut. Cela nous venge.
Un silence. Le jeune premier prend
le journal et s’adosse à la cheminée.
C’est poli ; vous lisez le journal !
LE JEUNE PREMIER.
Oh ! un vieux journal !
LA GRANDE COQUETTE.
Charmant ! Quand on trouve quelque chose de cassé, les domestiques vous
répondent toujours : Oh ! madame, il y a si longtemps…
LE JEUNE PREMIER, montrant la quatrième
page.
Voilà la caisse d’un journal ! saluez ! Les espaliers de la réclame !
espaliers toujours garnis, toujours cueillis ! La réclame, cette monnaie
de la gloire, c’est le laquais qui vous annonce, le jocrisse qui tambourine
à la porte ; c’est un lampion devant votre nom ; c’est la parade
qui fait voir la pièce ; c’est le titre qui fait acheter le livre ;
c’est la robe qui fait aimer la femme… Oh ! mais, il est bien vieux ce
journal ; les Trente jours de plaisir !
LA GRANDE COQUETTE.
Oui, cette impertinence, cette fée du plaisir fantasque et charmante, qui
prend ses heures encore qu’on ouvre sa porte toute grande, l’accaparer, la
promener, l’assigner, la promettre…
LE JEUNE PREMIER.
Et la tenir, madame !… Ce qui prouve que les gros sous sont plus riches
que les millions, et que ce tout le monde presque aussi spirituel que Chamfort
est plus riche que M. de Rothschild.
LA GRANDE COQUETTE.
À propos, on va disant partout que l’argent se cache ?
LE JEUNE PREMIER.
On le fait vraiment plus lâche qu’il n’est ! L’autre semaine, à la vente
de M. le comte Sylvestre, j’ai vu vendre un mauvais morceau de papier, historié
de quatre traînées de crayon rouge avec des rehauts de blanc, un Mezzetin,
je crois, ou je ne sais plus quel autre de nos ancêtres de la comédie italienne,
quelque chose comme huit cents francs.
LA GRANDE COQUETTE.
De qui, votre Mezzetin, mon cher ?
LE JEUNE PREMIER.
Je vous l’ai dit, madame.
LA GRANDE COQUETTE.
Le prix, oui ; mais le nom ?
LE JEUNE PREMIER.
L’un dit l’autre : Watteau.
LA GRANDE COQUETTE.
J’en ai acheté un, il y a tantôt un mois.
LE JEUNE PREMIER.
Combien ?
LA GRANDE COQUETTE.
Douze francs.
LE JEUNE PREMIER.
Bah ! signé ?
LA GRANDE COQUETTE.
Signé.
LE JEUNE PREMIER.
Et capital ?
LA GRANDE COQUETTE.
Deux volumes. — Prenant un livre sur la cheminée.
— C’est la muse des belles paroles
françaises, échappée dans la campagne et menant le chœur des Muses des bois
et des champs, bondissant jeune et vierge, et tombant dans ce XVIIIe
siècle qui soupe et qui doute, comme les senteurs de l’herbe coupée se mêlent
au tabac d’Espagne, et que le livre s’est bien inspiré de ces agapes du scepticisme,
où les verres toujours pleins, dans des mains de marquises, tostaient au néant,
et qu’on va vite à la dernière page, et qu’on remercie les deux derniers mots :
Jules Janin.
LE JEUNE PREMIER.
Madame, vous autorisez le mot de Koreff !
LA GRANDE COQUETTE.
Qu’est-ce que c’est que ça, Koreff ?
LE JEUNE PREMIER.
Un Berlinois. Qu’allez-vous faire à Paris ? lui demandait le roi de Prusse.
— Sire, je vais causer.
LA GRANDE COQUETTE.
Eh bien ! parle-t-on de fêtes, de concerts ? Est-ce qu’il s’apprête
à faire sortir tous les violons de leur boîtes, le vieillard Hiver, et son
jardin va-t-il reprendre sa saison ?
LE JEUNE PREMIER.
Le Jardin d’Hiver ! Comment, madame, vous ne savez pas ?
LA GRANDE COQUETTE.
Quoi ?
LE JEUNE PREMIER.
Fermé !
LA GRANDE COQUETTE.
Ce nid de velours vert tout pavoisé de fleurs ?
LE JEUNE PREMIER.
Saisi… comme la commode d’un insolvable !
LA GRANDE COQUETTE.
La gamme multicolore des camélias Berlèze ?
LE JEUNE PREMIER.
Flore est à Clichy.
LA GRANDE COQUETTE.
La printanière manquait-elle d’amoureux ?
LE JEUNE PREMIER.
Non, madame ; mais il paraît que nous étions tous ses amants de cœur,
rien que ses amants de cœur.
Un silence.
LA GRANDE COQUETTE.
Croiriez-vous aux ballons ?
LE JEUNE PREMIER.
Vous dites ?
LA GRANDE COQUETTE.
Croyez-vous aux ballons ?
LE JEUNE PREMIER.
Comme je crois à demain, madame. Les grandes inventions sont des portes que
Dieu donne à ouvrir à l’homme ; l’homme arrive avec son trousseau de
clefs ; il cherche, il cherche ; il tourne, il tourne des cinquantaines
d’années, des centaines d’années : mais la porte s’ouvre ; moi je
crois que la porte s’ouvre toujours !
LA GRANDE COQUETTE.
Ah ! vous croyez…
LE JEUNE PREMIER.
Toujours, madame ; les Salomon de Caux ont pour fils des Fulton ;
Pilastre des Roziers s’enlève avec un morceau de papier verni et une poignée
de paille allumée. Ceux de nous qui vivront à la Fontenelle verront bien des
choses !
LA GRANDE COQUETTE.
Fat que vous êtes ! vous voyez déjà la Providence postulant des brevets
d’invention au ministère du commerce !
LE JEUNE PREMIER.
Si nous faisions un voyage en ballon, au coin du feu ?
LA GRANDE COQUETTE.
Je vous donne cinq minutes !
LE JEUNE PREMIER.
Trop généreuse ! Je vous en rends deux.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous me menez à l’Odéon ?
LE JEUNE PREMIER.
Vous me faites plus méchant que je ne suis… Oh ! madame, c’est la fête
du Turc des Champs-Élysées, où tout le monde a donné son coup de poing.
LA GRANDE COQUETTE.
Nous allons ?
LE JEUNE PREMIER.
Au Louvre, à la galerie d’Apollon ! Regardez, voyez d’ici plafonner ces
statues colossales s’étageant sur un monde de figurines ; voyez l’équilibre
harmonieux de la voûte, les cartouches splendides, les trumeaux aux nichées
d’arabesques, les camaïeux encadrés par Baptiste, les L royales alternées
de fleurs de lys ; vestibule d’or des beaux-arts, où toutes les royales
splendeurs du grand roi et du grand Lebrun viennent de s’éveiller sous une
magnifique baguette !
LA GRANDE COQUETTE.
Et le magicien se nomme ?
LE JEUNE PREMIER.
M. Duban. Il y a ici tout un monde de sous-magiciens.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous oubliez Delacroix ?
LE JEUNE PREMIER.
Celui-là, c’est la lampe merveilleuse accrochée au plafond.
LA GRANDE COQUETTE.
Pourriez-vous me dire en quelle année de grâce le Louvre s’achèvera ?
LE JEUNE PREMIER.
Vous auriez pu me demander d’abord si je crois qu’il s’achèvera jamais.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous pariez contre ?
LE JEUNE PREMIER.
Ni pour ni contre ; je ne parie pas. Bath ! — laissant tomber une pièce de cinq
francs — face pour l’achèvement !
LA GRANDE COQUETTE.
Ne regardez pas. Le hasard est un bourgeois.
LE JEUNE PREMIER.
Non, madame, c’est un artiste : — relevant la pièce
— il vote pour le Louvre.
LA GRANDE COQUETTE.
Savez-vous à quoi ressemble notre conversation ? À un Mois de
Roucher, où la pêche de la baleine mène à perler des corsets, les corsets
de la taille des femmes, la taille des femmes de leur héroïsme, leur héroïsme
de Beauvais, et Beauvais de Jeanne Hachette. — Au fait, qu’est-ce que veut
donc ce grand bateau — qui ne va pas sur l’eau ! — à Neuilly ?
LE JEUNE PREMIER.
Ce n’est pas un bateau, c’est une frégate-école.
LA GRANDE COQUETTE.
De marins ?
LE JEUNE PREMIER.
Non, de paysagistes, je pense. Le site est joli ; on peindra sur le pont
l’été.
LA GRANDE COQUETTE.
Oui, c’est l’Opéra-National de la Seine.
LE JEUNE PREMIER.
Vous l’avez dit. Une chose digne de remarque, madame, il n’y a que les peuples
enfants pour aimer la musique : l’Allemand, l’Italien, nous autres…
LA GRANDE COQUETTE.
Nous autres, nous avons l’âge de l’Ambigu-Comique. Ah çà ! je me suis
laissé dire que c’était le théâtre des jeunes compositeurs, cet opéra de boulevard ?
LE JEUNE PREMIER.
Oui, madame : on y jouait hier les Rendez-vous bourgeois, et avant-hier
le Barbier de Séville.
LA GRANDE COQUETTE.
Et les Italiens ?
LE JEUNE PREMIER.
On y joue comme toujours… les plus jolies toilettes.
LA GRANDE COQUETTE.
Ah çà ! vous fouillez partout ?
LE JEUNE PREMIER, ramassant près de
la cheminée
un morceau de papier demi-brûlé.
Penser que dans un bienheureux carré comme celui-là, il y avait, — il y a
de cela deux mois, — pour vous, une indolente villa cachée dans un bouquet
de platanes ; pour moi, des chevaux, une terre toujours pleine de fanfares
et de fêtes…
LA GRANDE COQUETTE.
Pour ma cuisinière le droit de se marier, et pour mon domestique le droit
de ne pas l’épouser !
LE JEUNE PREMIER.
Et voilà le 16 novembre qui fait choir tous ces pot-au-lait !
LA GRANDE COQUETTE.
Si j’étais le gouvernement, mon cher…
LE JEUNE PREMIER.
Si vous étiez le gouvernement, madame…
LA GRANDE COQUETTE.
Je voudrais laisser à chaque espérance son château en Espagne.
LE JEUNE PREMIER.
Comment faire ?
LA GRANDE COQUETTE.
Eh ! les loteries, je ne les laisserais jamais tirer ! — Mais, Dieu
me pardonne ! nous faisons la revue de l’année.
LE JEUNE PREMIER.
Garde à nous ! Il y a aujourd’hui plus de sept hommes de lettres par
réverbère !
LA GRANDE COQUETTE.
Avez-vous tout dit ?
LE JEUNE PREMIER.
J’oubliais. Une agression, une irruption, une invasion, une descente qui se
prépare à Douvres !
LA GRANDE COQUETTE.
Qui ? quoi ? Vous m’effrayez !
LE JEUNE PREMIER.
Le bloomérisme !
LA GRANDE COQUETTE.
Ah ! ah ! laissez donc ! Ce sont les débardeurs de Gavarni
qui nous reviennent par l’Amérique.
LE JEUNE PREMIER.
Et quand je vous aurai dit, madame, que cette année il a été pris un brevet
pour fixer les bouchons dans les bouteilles ; qu’on a procréé la rose
Marguerite-Malingre et la rose Pelé ; qu’il a été question d’un omnibus
musical ; qu’il y a eu des mémoires de Lolla Montès.
LA GRANDE COQUETTE.
Où sont les neiges d’antan ?
LE JEUNE PREMIER.
Que l’impériale collection de pipes du duc de Reggio a été démembrée ;
que M. Lassus a rendu à Quasimodo sa cloche bien-aimée ; que le chantre
des grands hommes de demain qui n’ont pas d’habit aujourd’hui, a publié le
Pays latin ; que Mme *** a recommencé 365 fois son
visage ; l’année n’est pas bissextile.
LA GRANDE COQUETTE.
Mon cher !
LE JEUNE PREMIER.
Que l’innocence de madame continue à être mise au pillage.
LA GRANDE COQUETTE.
Mais taisez-vous donc !
LE JEUNE PREMIER.
Je ne nomme personne.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous nommez tout le monde.
LE JEUNE PREMIER.
… Qu’il a paru enfin, madame, chez Audot, rue du Paon, 4, je crois, la trente
et unième édition de…
LA GRANDE COQUETTE.
La trente et unième édition de… ?
LE JEUNE PREMIER.
De la Cuisinière bourgeoise, madame.
LA GRANDE COQUETTE.
Est-ce bien tout ?
LE JEUNE PREMIER.
Tout.
LA GRANDE COQUETTE.
Vous oubliez un bouquet de myrte à notre grande camarade, qui s’est faite
belle comme une médaille antique à deux faces : Valéria, Lycisca…
Minuit
sonne.
LE JEUNE PREMIER.
L’heure s’échappe avec vous, madame !
Il se lève et va prendre son chapeau
près de la toilette.
LA GRANDE COQUETTE, penchée sur sa
causeuse
Et indiquant le manuscrit.
Au fait, cher, voulez-vous jouer cela avec moi ?
LE JEUNE PREMIER.
Savez-vous ce que c’est ?
LA GRANDE COQUETTE.
Non.
LE JEUNE PREMIER, prenant le manuscrit
et s’avançant vers la rampe.
La Nuit de la Saint-Sylvestre,
par
Edmond
et Jules de Goncourt.
[1]
En matière artistique plus qu’en toute autre, il est difficile de s’entendre
parfaitement. Nous laissons dans les questions de détail la plus grande indépendance
à nos collaborateurs, mais nous protestons ici contre l’opinion émise par
MM. de Goncourt sur notre illustre ami Courbet, que nous persistons à regarder
comme le plus grand peintre de l’époque, c’est-à-dire comme le plus grand
de tous les poètes de la palette et du pinceau, par la raison que, si 2 est
plus que 1, 3, qui est plus que 2, est aussi plus que 1. (Note du Rédacteur
en chef.)
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