Les vieux maîtres

 

Les Goncourt firent un voyage en Flandre au commencement de l’été 1850. Un poème, paru dans L’Éclair (n° 6, 14-II-1852), en témoigne. Jules était alors sous « influence ». Une brève comparaison entre Les Vieux Maîtres et le poème de Gautier Melancholia est, à ce point de vue, éloquente. « J’aime les vieux tableaux de l’école allemande », déclarait Gautier. « […] ô maîtres, je vous aime ! » s’exclamera Jules de Goncourt, en évoquant les primitifs flamands. Cette exaltation des primitifs, dans Mélancholia, se double d’une critique de Raphaël et de son « art païen ». Ce n’est pas le peintre préféré des Goncourt, on le sait.

Les Vieux Maîtres, gautiériste d’inspiration, maladroit de facture (oh ! les diérèses !), s’achève sur une comparaison malheureuse. Mais il n’est pas inutile de lire ce poème pour apprécier l’évolution ou les constantes de l’esthétique des Goncourt.

LES VIEUX MAÎTRES

Heureuse et grande époque, ère où la piété

Faisait à chaque artiste un nimbe auréolé !

La Bible était alors le grand puits des idées :

Les inspirations, les plus fières pensées

Montaient, d’un pied léger baisant les échelons,

L’échelle de Jacob que nous redescendons.

C’était beau. Tout alors, tout se levait de terre,

Tout prenait son élan, les cerveaux et la pierre !

Chaque jour, en ce temps, quelque pauvre maçon

Sentait un plan géant illuminer son front,

Et partait, sans douter de l’œuvre colossale,

Par les pays chrétiens quêter sa cathédrale !

Le riche ouvrait sa bourse, et le pauvre apportait

Ses bras, et sans vouloir de solde il travaillait.

Vous vous dressiez alors, ô belles basiliques !

Et c’était jour béni pour les cités gothiques,

Lorsqu’une nef nouvelle, ouverte par des rois,

Au Dieu vivant chantait pour la première fois

Ses psaumes de granit, et de sa voix de pierre

Du monde agenouillé traduisait la prière !

Nul alors, quelque soir de découragement,

Ne faisait de ses jours une sonde au néant ;

Nul pour dernier autel n’embrassait le suicide ;

Comme Gros et Robert nul n’allait vers le vide !

C’était le temps d’Hemling, de Van Eyck ; l’art était

Le Credo du génie, et le pinceau priait !

Van Heyck ! Heimling ! chanteurs dans ce divin poëme,

Voix dans cette harmonie, ô maîtres, je vous aime !

J’aime votre dessin souffrant ; cette maigreur

Étoffant piètrement les membres du Sauveur.

J’aime, ô peintres croyants ! vos têtes séraphiques

Abaissant sur nos maux des yeux mélancoliques ;

J’aime tous ces grands rois, et ces moines ;  — troupeau

Que vous précipitez aux genoux de l’Agneau,

Sur un terrain naïf tout parsemé de roses.

J’aime vos chérubins, ailes vertes et roses,

Vos saints et l’Éternel dont la robe à longs plis,

Émail de diamants, de saphirs, de rubis,

Est un ruissellement d’où jaillit la lumière !

Mais ce que j’aime mieux dans votre manière,

Ô peintres ! ce sont vos Vierges. Elles ont

Un air si tristement rêveur, et sur leur front

On devine si bien, pauvres reines divines !

Qu’elles portent au cœur la couronne d’épines !

Vous les avez si bien peintes comme des sœurs

Dont le baiser est prêt à sécher tous les pleurs !

Ô maîtres ! croyez-moi, c’est votre grande gloire

Qu’elles fassent encore un peu penser à croire,

Et que chacun de vos tableaux doux et pieux

Soit comme un bénitier où l’on trempe ses yeux !

Jules de Goncourt

   Bruges, juillet 1850.